riches juifs, sans enfants, qui passaient six mois de l'année à la
campagne, aux environs de Paris. Bien qu'ils fussent depuis vingt ans
dans la maison--(ils y restaient par habitude, quoiqu'il leur eût été
facile de trouver un appartement plus en rapport avec leur
fortune),--ils y semblaient toujours des étrangers de passage. Ils
n'avaient jamais adressé la parole à aucun de leurs voisins, et l'on
n'en savait pas plus long sur eux qu'au premier jour. Ce n'était pas
une raison pour qu'on se privât de les juger: bien au contraire. Ils
n'étaient pas aimés. Et sans doute, ils ne faisaient rien pour cela.
Pourtant, ils eussent mérité d'être un peu mieux connus: ils étaient
l'un et l'autre d'excellentes gens, et d'intelligence remarquable. Le
mari, âgé d'une soixantaine d'années, était assyriologue, fort connu
par des fouilles célèbres dans l'Asie centrale; esprit ouvert et
curieux, comme la plupart des esprits de sa race, il ne se limitait pas
à ses études spéciales; il s'intéressait à une infinité de choses:
beaux-arts, questions sociales, toutes les manifestations de la pensée
contemporaine. Elles ne suffisaient pas à l'occuper: car elles
l'amusaient toutes, et aucune ne le passionnait. Il était très
intelligent, trop intelligent, trop libre de tout lien, toujours prêt
à détruire d'une main ce qu'il construisait de l'autre; car il
construisait beaucoup: œuvres et théories; c'était un grand
travailleur; par habitude, par hygiène d'esprit, il continuait de
creuser patiemment et profondément son sillon dans la science, sans
croire à l'utilité de ce qu'il faisait. Il avait toujours eu le
malheur d'être riche: en sorte qu'il n'avait point connu l'intérêt de
la lutte pour vivre; et depuis ses campagnes en Orient, dont il s'était
lassé après quelques années, il n'avait plus accepté aucune fonction
officielle. En dehors de ses travaux personnels, il s'occupait
cependant, avec clairvoyance, de questions à l'ordre du jour, de
réformes sociales d'un caractère pratique et immédiat, de la
réorganisation de l'enseignement public en France; il lançait des
idées, il créait des courants; il mettait en train de grandes machines
intellectuelles, et il s'en dégoûtait aussitôt. Plus d'une fois, il
avait scandalisé des gens que ses arguments avaient amenés à une
cause, en leur faisant la critique la plus mordante et la plus
décourageante de cette cause. Il ne le faisait pas exprès: c'était
chez lui un besoin de nature; très nerveux, ironique, il avait peine à
tolérer les ridicules des choses et des gens, qu'il voyait avec une
perspicacité gênante. Et comme il n'est pas de belle cause, ni de
bonnes gens, qui, vus sous un certain angle ou avec un grossissement,
n'offrent des côtés ridicules, il n'en était pas non plus que son
ironie respectât longtemps. Cela n'était point destiné à lui attirer
des amis. Pourtant, il avait la meilleure volonté de faire du bien aux
gens; il en faisait; mais on lui en savait peu de gré; ses obligés
mêmes ne lui pardonnaient pas, en secret, de s'être aperçus
ridicules, dans ses yeux. Il avait besoin de ne pas trop voir les
hommes, pour les aimer. Non qu'il fût misanthrope. Il était trop peu
sûr de soi pour ce rôle. Il était timide vis-à-vis de ce monde qu'il
raillait; au fond, il n'était pas certain que le monde n'eût pas
raison contre lui; il évitait de se montrer trop différent des autres,
il s'étudiait à calquer sur eux ses façons et ses opinions
apparentes. Mais il avait beau faire: il ne pouvait s'abstenir de les
juger; il avait le sens aigu de toute exagération, de tout ce qui n'est
pas simple; et il ne savait point cacher son agacement. Il était
surtout sensible aux ridicules des Juifs, parce qu'il les connaissait
mieux; et comme, malgré sa liberté d'esprit qui n'admettait pas les
barrières des races, il se heurtait souvent à celles que lui
opposaient les gens des autres races,--comme lui-même, en dépit qu'il
en eût, se trouvait dépaysé dans la pensée chrétienne, il se
repliait a l'écart, avec dignité, dans son labeur ironique, et dans
l'affection profonde qu'il avait pour sa femme.
Le pire était que celle-ci n'était pas à l'abri de son ironie.
C'était une femme bonne, active, désireuse de se rendre utile,
toujours occupée d'œuvres charitables. D'une nature beaucoup moins
complexe que son mari, elle était engoncée dans sa bonne volonté
morale, et dans l'idée un peu raide, intellectuelle, mais très haute,
qu'elle se faisait du devoir. Toute sa vie, assez mélancolique, sans
enfants, sans grande joie, sans grand amour, reposait sur cette croyance
morale, qui était surtout une volonté de croire. L'ironie du mari
n'avait pas manqué de saisir la part de duperie volontaire qu'il y
avait dans cette foi, et--(c'était plus fort que lui)--de s'égayer à
ses dépens. Il était tissu de contradictions. Il avait du devoir un
sentiment qui n'était pas moins haut que celui de sa femme, et, en
même temps, un impitoyable besoin d'analyser, de critiquer, de n'être
pas dupe, qui lui faisait déchiqueter, mettre en pièces, son
impératif moral. Il ne voyait pas qu'il sapait le sol sous les pas de
sa femme; il la décourageait, d'une façon cruelle. Lorsqu'il le
sentait, il en souffrait plus qu'elle; mais le mal était fait. Ils n'en
continuaient pas moins de s'aimer fidèlement, de travailler, et de
faire du bien. Mais la dignité froide de la femme n'était pas mieux
jugée que l'ironie du mari; et comme ils étaient trop fiers pour
proclamer le bien qu'ils faisaient, ou le désir qu'ils avaient d'en
faire, on traitait leur réserve d'indifférence et leur isolement
d'égoïsme. Et plus ils sentaient qu'on avait d'eux cette opinion, plus
ils se seraient gardés de rien faire pour la combattre. Par réaction
contre l'indiscrétion grossière de tant d'autres de leur race, ils
étaient victimes d'un excès de réserve, où s'abritait beaucoup
d'orgueil.
Quant au rez-de-chaussée, élevé de quelques marches au-dessus du
petit jardin, il était habité par le commandant Chabran, un officier
d'artillerie coloniale, en retraite; cet homme vigoureux, encore jeune,
avait fait de brillantes campagnes au Soudan et à Madagascar; puis,
brusquement, il avait tout envoyé promener, et s'était terré là, ne
voulant plus entendre parler d'armée, passant ses journées à
bouleverser ses plates-bandes, à étudier sans succès des exercices de
flûte, à bougonner contre la politique, et à rabrouer sa fille, qu'il
adorait: une jeune femme de trente ans, pas très jolie, mais aimable,
qui se dévouait à lui, et ne s'était point mariée pour ne pas le
quitter. Christophe les voyait souvent, en se penchant à sa fenêtre;
et, comme il est naturel, il faisait plus attention à la fille qu'au
père. Elle passait une partie de son après-midi au jardin, cousant,
rêvassant, tripotant le jardin, toujours de bonne humeur avec son vieux
bougon de père. On entendait sa voix calme et claire, répondant d'un
ton rieur à la voix grondeuse du commandant, dont le pas traînait
indéfiniment sur le sable des allées; puis il rentrait, et elle
restait assise, sur un banc du jardin, à coudre pendant des
heures, sans bouger, sans parler, en souriant vaguement, tandis
qu'à l'intérieur de la maison, l'officier désœuvré s'escrimait
sur sa flûte aigrelette, ou, pour changer, faisait gauchement
vagir un harmonium poussif, à l'amusement--ou à l'agacement de
Christophe--(cela dépendait des jours).
Tous ces gens-là vivaient côte à côte, dans la maison au jardin
fermé, abrités des souffles du monde, hermétiquement clos même les
uns aux autres. Seul, Christophe, avec son besoin d'expansion et son
trop-plein de vie, les enveloppait tous, sans qu'ils le sussent, de sa
vaste sympathie, aveugle et clairvoyante. Il ne les comprenait pas. Il
n'avait pas les moyens de les comprendre. Il lui manquait l'intelligence
psychologique d'Olivier. Mais il les aimait. D'instinct, il se mettait
à leur place. Lentement montait en lui, par mystérieux effluves, la
conscience obscure de ces vies voisines et lointaines, l'engourdissement
de douleur de la femme en deuil, le silence stoïque des pensées
orgueilleuses: du prêtre, du juif, de l'ingénieur, du révolutionnaire;
la flamme pâle et douce de tendresse et de foi qui, sans bruit, consumait
les deux cœurs des Arnaud; l'aspiration naïve de l'homme du peuple
vers la lumière; la révolte refoulée et l'action inutile que l'officier
étouffait en lui; et le calme résigné de la jeune fille, qui rêvait à
l'ombre des lilas. Mais cette musique silencieuse des âmes, Christophe
était le seul à la pénétrer; ils ne l'entendaient pas; chacun s'absorbait
dans sa tristesse et dans ses rêves.
Tous travaillaient d'ailleurs, et le vieux savant sceptique, et
l'ingénieur pessimiste, et le prêtre, et l'anarchiste, et tous ces
orgueilleux, ou ces découragés. Et, sur le toit, le maçon chantait.
Autour de la maison, Christophe trouvait, chez les meilleurs, la
même solitude morale,--même quand ils se groupaient.
Olivier l'avait mis en relations avec une petite revue, où il
écrivait. Elle se nommait _Esope_, et avait pris pour devise
cette citation de Montaigne:
«_On mit Æsope en vente avec deux autres esclaves. L'acheteur s'enquit
du premier ce qu'il sçavoit faire; celuy-là, pour se faire valoir,
respondit monts et merveilles; le deuxiesme en respondit autant de soy
ou plus. Quand ce fut à Æsope, et qu'on lui eut aussi demandé ce
qu'il sçavoit faire:--Rien, fit-il, car ceux-cy ont tout préoccupé;
ils sçavent tout._»
Pure attitude de réaction dédaigneuse contre «l'impudence», comme
disait Montaigne, «de ceux qui font profession de savoir et leur
outrecuidance démesurée!» Les prétendus sceptiques de la revue:
_Esope_ avaient, au fond, la foi la mieux trempée. Mais aux yeux du
public, ce masque d'ironie offrait, naturellement, peu d'attraits; il
était fait pour dérouter. On n'a le peuple avec soi que quand on lui
apporte des paroles de vie simple, claire, vigoureuse, et certaine. Il
aime mieux un robuste mensonge qu'une vérité anémique. Le scepticisme
ne lui agrée que lorsqu'il recouvre quelque bon gros naturalisme, ou
quelque idolâtrie chrétienne. Le pyrrhonisme dédaigneux dont
s'enveloppait l'_Esope_, ne pouvait être entendu que d'un petit nombre
d'esprits,--«_alme sdegnose_»,--qui connaissaient leur solidité
cachée. Cette force était perdue pour l'action.
Ils n'en avaient cure. Plus la France se démocratisait, plus sa
pensée, son art, sa science semblaient s'aristocratiser. La science,
abritée derrière ses idiomes spéciaux, au fond de son sanctuaire, et
sous un triple voile, que seuls les initiés avaient le pouvoir
d'écarter, était moins accessible qu'au temps de Buffon et des
Encyclopédistes. L'art,--celui, du moins, qui avait le respect de soi
et le culte du beau,--n'était pas moins hermétique; il méprisait le
peuple. Même parmi les écrivains moins soucieux de beauté que
d'action, parmi ceux qui donnaient le pas aux idées morales sur les
idées esthétiques, régnait souvent un étrange esprit aristocratique.
Ils paraissaient plus occupés de conserver en eux la pureté de leur
flamme intérieure que de la communiquer aux autres. On eût dit qu'ils
ne tenaient pas à faire vaincre leurs idées, mais seulement à les
affirmer.
Il en était pourtant dans le nombre, qui se mêlaient d'art populaire.
Entre les plus sincères, les uns jetaient dans leurs œuvres des idées
anarchistes, destructrices, des vérités à venir, lointaines, qui
seraient peut-être bienfaisantes dans un siècle, ou dans vingt, mais
qui, pour le moment, corrodaient, brûlaient l'âme; les autres
écrivaient des pièces amères, ou ironiques, sans illusions, très
tristes. Christophe en avait les jarrets coupés, pour deux jours,
après les avoir lues.
--Et vous donnez cela au peuple? demandait-il, apitoyé sur ces pauvres
gens, qui venaient pour oublier leurs maux pendant quelques heures, et
à qui l'on offrait ces lugubres divertissements. Il y a de quoi le
mettre en terre!
--Sois tranquille, répondait Olivier, en riant. Le peuple ne vient pas.
--Il fait fichtrement bien! Vous êtes fous. Vous voulez donc lui
enlever tout courage à vivre?
--Pourquoi? Ne doit-il pas apprendre à voir, comme nous, la
tristesse des choses, et à faire pourtant son devoir sans défaillance?
--Sans défaillance? J'en doute. Mais à coup sûr, sans plaisir. Et
l'on ne va pas loin, quand on a tué dans l'homme le plaisir de vivre.
--Qu'y faire? On n'a pas le droit de fausser la vérité.
--Mais on n'a pas non plus celui de La dire tout entière à tous.
--Et c'est toi qui parles? Toi qui ne cesses pas de réclamer
la vérité, toi qui prétends l'aimer plus que tout au monde!
--Oui, la vérité pour moi et pour ceux qui ont les reins assez forts
pour la porter. Mais pour les autres, c'est une cruauté et une bêtise.
Je le vois maintenant. Dans mon pays, cela ne me serait jamais venu à
l'idée; là-bas, en Allemagne, ils n'ont pas, comme chez vous, la
maladie de la vérité: ils tiennent trop à vivre; ils ne voient,
prudemment, que ce qu'ils veulent voir. Je vous aime de n'être pas
ainsi: vous êtes braves, vous y allez franc jeu. Mais vous êtes
inhumains. Quand vous croyez avoir déniché une vérité, vous la
lâchez dans le monde, sans vous inquiéter si, comme les renards de la
Bible, à la queue enflammée, elle ne va pas mettre le feu au monde.
Que vous préfériez la vérité à votre bonheur, je vous en estime.
Mais au bonheur des autres... halte-là! Vous en prenez trop à votre
aise. Il faut aimer la vérité plus que soi-même, mais son prochain
plus que la vérité.
--Faut-il donc lui mentir?
Christophe lui répondit par les paroles de Gœthe:
--«_Nous ne devons exprimer parmi les vérités les plus hautes que
celles qui peuvent servir au bien du monde. Les autres, nous devons les
garder en nous; semblables aux douces lueurs d'un soleil caché, elles
répandront leur lumière sur toutes nos actions._»
Mais ces scrupules ne touchaient guère ces écrivains français. Ils ne
se demandaient point si l'arc qu'ils tenaient à la main lançait
«_l'idée ou la mort_» ou toutes les deux ensemble. Ils manquaient
d'amour. Quand un Français a des idées, il veut les imposer aux
autres. Quand il n'en a pas, il le veut tout de même. Et quand il voit
qu'il ne le peut, il se désintéresse d'agir. C'était la raison
principale pour laquelle cette élite s'occupait peu de politique.
Chacun s'enfermait dans sa foi, ou dans son manque de foi.
Bien des essais avaient été tentés pour combattre cet individualisme
et former des groupements; mais la plupart de ces groupes avaient
immédiatement versé dans des parlotes littéraires, ou des factions
ridicules. Les meilleurs s'annihilaient mutuellement. Il y avait là
quelques hommes excellents, pleins de farce et de foi, qui étaient
faits pour rallier et guider les bonnes volontés faibles. Mais chacun
avait son troupeau et ne consentait pas à le fondre avec celui des
autres. Ils étaient ainsi une poignée de petites revues, unions,
associations, qui avaient toutes les vertus morales, hors une:
l'abnégation; car aucune ne voulait s'effacer devant les autres; et, se
disputant ainsi les miettes d'un public de braves gens, peu nombreux et
encore moins fortunés, elles végétaient quelque temps, exsangues,
affamées; et elles tombaient enfin, pour ne plus se relever, non sous
les coups de l'ennemi, mais--(le plus lamentable!)--sous leurs propres
coups. Les diverses professions,--hommes de lettres, auteurs
dramatiques, poètes, prosateurs, professeurs, instituteurs,
journalistes,--formaient une quantité de petites castes, elles-mêmes
subdivisées en castes plus petites, dont chacune était fermée aux
autres. Nulle pénétration mutuelle. Il n'y avait unanimité sur rien
en France, qu'à des instants très rares où cette unanimité prenait
un caractère épidémique, et, généralement, se trompait: car elle
était maladive. L'individualisme régnait dans tous les ordres de
l'activité française: aussi bien dans les travaux scientifiques que
dans le commerce, où il empêchait les négociants de s'unir,
d'organiser des ententes patronales. Cet individualisme n'était pas
abondant et débordant, mais obstiné, replié. Être seul, ne devoir
rien aux autres, ne pas se mêler aux autres, de peur de sentir son
infériorité en leur compagnie, ne pas troubler la tranquillité de son
isolement orgueilleux: c'était la pensée secrète de presque tous ces
gens qui fondaient des revues «à côté», des théâtres «à
côté», des groupes «à côté»; revues, théâtres, groupes
n'avaient le plus souvent d'autre raison d'être que le désir de
n'être pas avec les autres, l'incapacité de s'unir aux autres dans une
action ou une pensée commune, la défiance des autres, quand ce
n'était pas l'hostilité des partis, qui armait les uns contre les
autres les hommes les plus dignes de s'entendre.
Même lorsque des esprits qui s'estimaient se trouvaient associés à
une même tâche, comme Olivier et ses camarades de la revue _Esope_,
ils semblaient toujours rester, entre eux, sur le qui-vive; ils
n'avaient point cette bonhomie expansive, si commune en Allemagne, où
elle devient facilement encombrante. Dans ce groupe de jeunes gens, il
en était un surtout[4] qui attirait Christophe, parce qu'il devinait en
lui une force exceptionnelle: c'était un écrivain de logique
inflexible, de volonté tenace, passionné d'idées morales, intraitable
dans sa façon de les servir, prêt à leur sacrifier le monde entier et
lui-même; il avait fondé et il rédigeait presque à lui seul une
revue pour les défendre; il s'était juré d'imposer à la France et à
l'Europe l'idée d'une France pure, libre et héroïque; il croyait
fermement que le monde reconnaîtrait un jour qu'il écrivait une des
pages les plus intrépides de l'histoire de la pensée française;--et
il ne se trompait pas. Christophe eût désiré le connaître davantage
et se lier avec lui. Mais il n'y avait pas moyen. Quoique Olivier eût
souvent affaire avec lui, ils se voyaient très peu, et seulement pour
affaires; ils ne se disaient rien d'intime; tout au plus
échangeaient-ils quelques idées abstraites; ou plutôt--(car, pour
être exact, il n'y avait pas échange, et chacun gardait ses
idées)--ils monologuaient ensemble, chacun de son côté. Cependant,
c'étaient là des compagnons de lutte, et qui savaient leur prix.
Cette réserve avait des causes multiples, difficiles à discerner,
même à leurs propres yeux. D'abord, un excès de critique, qui voit
trop nettement les différences irréductibles entre les esprits, et un
excès d'intellectualisme qui attache trop d'importance à ces
différences; un manque de cette puissante et naïve sympathie qui a
besoin, pour vivre, d'aimer, de dépenser son trop-plein d'amour.
Peut-être aussi, l'écrasement de la tâche, la vie trop difficile, la
fièvre de pensée, qui, le soir venu, ne laisse plus la force de jouir
des entretiens amicaux. Enfin, ce sentiment terrible, qu'un Français
craint de s'avouer, mais qui gronde souvent au fond de lui: _qu'on n'est
pas de la même race_, qu'on est de races différentes, établies à des
âges différents sur le sol de France, et qui, tout en étant alliées,
ont peu de pensées communes, et ne doivent pas trop y songer, dans
l'intérêt commun. Et, par-dessus tout, la passion enivrante et
dangereuse de la liberté: quand on y a goûté, rien qu'on ne lui
sacrifie! Cette libre solitude est d'autant plus précieuse qu'on a dû
l'acheter par des années d'épreuves. L'élite s'y est réfugiée, pour
échapper à l'asservissement des médiocres. C'est une réaction contre
la tyrannie des blocs religieux ou politiques, des poids énormes qui
écrasent l'individu, en France: la famille, l'opinion, l'État, les
associations occultes, les partis, les coteries, les écoles. Imaginez
un prisonnier qui aurait, pour s'évader, à sauter par-dessus vingt
murailles qui l'enserrent. S'il parvient jusqu'au bout, sans s'être
cassé le cou, il faut qu'il soit bien fort. Rude école pour la
volonté libre! Mais ceux qui ont passé par là, en gardent, toute leur
vie, le dur pli, la manie de l'indépendance, et l'impossibilité de se
fondre jamais avec les autres.
À côté de la solitude par orgueil, il y avait celle par renoncement.
Que de braves gens en France, dont toute la bonté, la fierté,
l'affection, aboutissaient à se retirer de la vie! Mille raisons,
bonnes ou mauvaises, les empêchaient d'agir. Chez les uns,
l'obéissance, la timidité, la force de l'habitude. Chez les autres, le
respect humain, la peur du ridicule, la peur de se mettre en vue, de se
livrer aux jugements de la galerie, d'entendre prêter à des actes
désintéressés des mobiles intéressés. Celui-ci ne prenait point
part à la lutte politique et sociale, celle-là se détournait des
œuvres philanthropiques, parce qu'ils voyaient trop de gens qui s'en
occupaient sans conscience ou sans bon sens, et parce qu'ils avaient
peur qu'on ne les assimilât à ces charlatans et à ces sots. Chez
presque tous, le dégoût, la fatigue, la peur de l'action, de la
souffrance, de la laideur, de la bêtise, du risque, des
responsabilités, le terrible: «_À quoi bon?_» qui anéantit la bonne
volonté de tant de Français d'aujourd'hui. Ils sont trop
intelligents--(d'une intelligence sans larges coups d'aile),--ils voient
toutes les raisons pour et contre. Manque de force. Manque de vie. Quand
on est très vivant, on ne se demande pas pourquoi l'on vit; on vit pour
vivre,--parce que vivre est une fameuse chose!
Enfin, chez les meilleurs, un ensemble de qualités sympathiques et
moyennes: une philosophie douce, une modération de désirs, un
attachement affectueux à la famille, au sol, aux habitudes morales, une
discrétion, une peur de s'imposer, de gêner, une pudeur de sentiment,
une réserve perpétuelle. Tous ces traits aimables et charmants
pouvaient se concilier, en certains cas, avec la sérénité, le
courage, la joie intérieure; mais ils n'étaient pas sans rapports avec
l'appauvrissement du sang, la décrue progressive de la vitalité
française.
Le gracieux jardin d'en bas, au pied de la maison de Christophe et
d'Olivier, au fond de ses quatre murs, était le symbole de cette petite
France. C'était un coin de verdure, fermé au monde extérieur.
Parfois, seulement, le grand vent du dehors, qui descendait en
tourbillonnant, apportait à la jeune fille qui rêvait le souffle des
champs lointains et de la vaste terre.
Maintenant que Christophe commençait à entrevoir les ressources
cachées de la France, il s'indignait qu'elle se laissât opprimer par
la canaille. Le demi-jour, où cette élite silencieuse s'enfonçait,
lui était étouffant. Le stoïcisme est beau, pour ceux qui n'ont plus
de dents. Lui, il avait besoin du grand air, du grand public, du soleil
de la gloire, de l'amour de milliers d'âmes, d'étreindre ceux qu'il
aimait, de pulvériser ses ennemis, de lutter et de vaincre.
--Tu le peux, dit Olivier, tu es fort, tu es fait pour vaincre, par tes
vices--(pardonne!)--autant que par tes vertus. Tu as la chance de
n'être pas d'un peuple trop aristocratique. L'action ne te dégoûte
pas. Tu serais même capable, au besoin, d'être un homme politique!...
Et puis, tu as le bonheur inappréciable d'écrire en musique. On ne te
comprend pas, tu peux tout dire. Si les gens savaient le mépris pour
eux qu'il y a dans ta musique, et ta foi en ce qu'ils nient, et cet
hymne perpétuel en l'honneur de ce qu'ils s'évertuent à tuer, ils ne
te pardonneraient pas, et tu serais si bien entravé, poursuivi,
harcelé, que tu perdrais le meilleur de ta force à les combattre;
quand tu en aurais eu raison, le souffle te manquerait pour accomplir
ton œuvre; ta vie serait finie. Les grands hommes qui triomphent
bénéficient d'un malentendu. On les admire, pour le contraire de ce
qu'ils sont.
--Peuh! fit Christophe, vous ne connaissez pas la lâcheté de vos
maîtres. Je te croyais seul d'abord, je t'excusais de ne pas agir. Mais
en réalité, vous êtes toute une armée, qui pensez de même. Vous
êtes cent fois plus forts que ceux qui vous oppriment, vous valez mille
fois mieux, et vous vous en laissez imposer par leur effronterie! Je ne
vous comprends pas. Vous avez le plus beau pays, la plus belle
intelligence, le sens le plus humain, et vous ne faites rien de tout
cela, vous vous laissez dominer, outrager, fouler aux pieds par une
poignée de drôles. Soyez vous-mêmes, que diable! N'attendez pas que
le ciel vous aide, ou un Napoléon! Levez-vous, unissez-vous. À
l'œuvre, tous! Balayez votre maison.
Mais Olivier, haussant les épaules, avec une lassitude ironique, dit:
--Se colleter avec eux? Non, ce n'est pas notre rôle, nous avons mieux
à faire. La violence me répugne. Je sais trop ce qui arriverait. Les
vieux ratés aigris, les jeunes serins royalistes, les apôtres odieux
de la brutalité et de la haine s'empareraient de mon action, et la
déshonoreraient. Voudrais-tu pas que je reprisse la vieille devise de
haine: _Fuori Barbari!_ ou: _la France aux Français!_
--Pourquoi pas? dit Christophe.
--Non, ce ne sont pas là des paroles françaises. En vain les
propage-t-on chez nous, sous couleur de patriotisme. Bon pour les
patries barbares! La nôtre n'est point faite pour la haine. Notre
génie ne s'affirme pas en niant ou détruisant les autres, mais en les
absorbant. Laissez venir à nous et le Nord trouble et le Midi bavard...
--et l'Orient vénéneux?