Antoinette obtint de remplacer sa mère, comme professeur de musique au

couvent. Elle chercha d'autres leçons. Elle n'avait qu'une idée:

élever son frère, jusqu'à ce qu'il entrât à l'École Normale. Elle

avait décidé cela toute seule: elle avait étudié les programmes,

elle s'était informée, elle avait tâché d'avoir aussi l'avis

d'Olivier,--mais il n'en avait point, elle avait choisi pour lui. Une

fois à l'École Normale il serait sûr de son pain, pour le reste de sa

vie, et maître de son avenir. Il fallait qu'il y arrivât, il fallait

vivre à tout prix jusque-là. C'étaient cinq à six années terribles:

on en viendrait à bout. Cette idée prit chez Antoinette une force

singulière, elle finit par la remplir tout entière. La vie de solitude

et de misère qu'elle allait mener, et qu'elle voyait distinctement se

dérouler devant elle, n'était possible que grâce à l'exaltation

passionnée, qui s'empara d'elle: sauver son frère! que son frère fut

heureux si elle ne pouvait plus l'être!... Cette petite fille de

dix-sept à dix-huit ans, frivole et tendre, fut transformée par sa

résolution héroïque: il y avait en elle une ardeur de dévouement et

un orgueil de la lutte, que personne n'eût soupçonnés, elle-même

moins que tout autre. À cet âge de crise de la femme, ces premiers

jours de printemps fiévreux, où les forces d'amour gonflent l'être et

le baignent, comme un ruisseau caché qui bruit sous le sol,

l'enveloppent, l'inondent, le tiennent dans un état d'obsession

perpétuelle, l'amour prend toutes les formes; il ne demande qu'à se

donner, à s'offrir en pâture: tous les prétextes lui sont bons, et sa

sensualité innocente et profonde est prête à se muer en tous les

sacrifices. L'amour fit d'Antoinette la proie de l'amitié.

Son frère, moins passionné, n'avait pas ce ressort. D'ailleurs,

c'était pour lui qu'on se dévouait, ce n'était pas lui qui se

dévouait--ce qui est bien plus aisé et plus doux, quand on aime. Au

contraire, il sentait peser sur lui le remords de voir sa sœur

s'épuiser de fatigues. Il le lui disait. Elle répondait:

--Ah! mon pauvre petit!... Mais tu ne vois donc pas que c'est

cela qui me fait vivre? Sans cette peine que tu me donnes, quelle

autre raison aurais-je?...

Il le comprenait bien. Lui aussi, à la place d'Antoinette, il eût

été jaloux de cette chère peine; mais être la cause de cette

peine!... Son orgueil et son cœur en souffraient. Et quel poids

écrasant pour un être faible comme lui, que la responsabilité dont on

le chargeait, l'obligation de réussir, puisque sa sœur avait mis sur

cette carte sa vie entière comme enjeu! Une telle pensée lui était

insupportable, et, loin de redoubler ses forces, l'accablait par

moments. Cependant elle l'obligeait malgré tout à résister, à

travailler, à vivre: ce dont il n'eût pas été capable, sans cette

contrainte. Il avait une prédisposition à la défaite,--au suicide,

peut-être:--peut-être y eût-il sombré, si sa sœur n'eût voulu pour

lui qu'il fût ambitieux et heureux. Il souffrait de ce que sa nature

était combattue; et pourtant, c'était le salut. Lui aussi, traversait

un âge de crise, cet âge redoutable, où succombent des milliers de

jeunes gens, qui s'abandonnent aux aberrations de leurs sens, et, pour

deux ou trois ans de folie, sacrifient irrémédiablement toute leur

vie. S'il avait eu le temps de se livrer à sa pensée, il fût tombé

dans le découragement, ou dans la dissipation: chaque fois qu'il lui

arrivait de regarder en lui, il était repris par ses rêveries

maladives, par le dégoût de la vie, de Paris, de l'impure fermentation

de ces millions d'êtres qui se mêlent et pourrissent ensemble. Mais la

vue de sa sœur dissipait ce cauchemar; et puisqu'elle ne vivait que

pour qu'il vécût, il vivrait, oui, il serait heureux, malgré lui...

Ainsi, leur vie fut bâtie sur une foi brûlante, faite de stoïcisme,

de religion, et de noble ambition. Tout l'être des deux enfants fut

tendu vers ce but unique: le succès d'Olivier. Antoinette accepta

toutes les tâches, toutes les humiliations: elle fut institutrice dans

des maisons, où on la traitait presque en domestique; elle devait

escorter ses élèves en promenade, comme une bonne, trotter pendant des

heures avec elles, dans les rues, sous prétexte de leur apprendre

l'allemand. Son amour pour son frère, son orgueil même, trouvaient à

ces souffrances morales et à ces fatigues une jouissance.

Elle rentrait harassée, pour s'occuper d'Olivier, qui passait la

journée au lycée, comme demi-pensionnaire, et ne revenait que le soir.

Elle préparait le dîner, sur le fourneau à gaz, ou sur une lampe à

esprit-de-vin. Olivier n'avait jamais faim, et tout le dégoûtait, la

viande lui causait une répulsion: il fallait le forcer à manger, ou

s'ingénier à lui faire de petits plats qui lui plussent; et la pauvre

Antoinette n'était pas une fameuse cuisinière! Après qu'elle s'était

donné beaucoup de peine, elle avait la mortification de lui entendre

déclarer que sa cuisine était immangeable. Ce ne fut qu'après bien

des désespoirs devant son fourneau de cuisine,--de ces désespoirs

silencieux, que connaissent les jeunes ménagères maladroites, et qui

empoisonnent leur vie et leur sommeil parfois, sans que personne en

sache rien,--qu'elle réussit à s'y connaître un peu.

Après le dîner, quand elle avait lavé le peu de vaisselle dont ils

usaient--(il voulait l'aider dans cette besogne, mais elle n'y

consentait point),--elle s'occupait maternellement du travail de son

frère. Elle lui faisait réciter ses leçons, elle lisait ses devoirs,

elle faisait même certaines recherches pour lui, en prenant garde

toujours de ne pas froisser ce petit être susceptible. Ils passaient la

soirée à leur unique table, qui leur servait à la fois pour prendre

leurs repas, et pour écrire. Il faisait ses devoirs; elle cousait ou

faisait de la copie. Quand il était couché, elle s'occupait de

l'entretien de ses vêtements, ou travaillait pour elle.

Quelles que fussent leurs difficultés à se tirer d'affaire, ils

décidèrent que tout l'argent qu'ils réussiraient à mettre de côté

servirait, avant tout, à les libérer de la dette, que leur mère avait

contractée vis-à-vis des Poyet. Ce n'était pas que ceux-ci fussent

des créanciers gênants: ils n'avaient pas donné signe de vie; ils ne

pensaient plus à cet argent, qu'ils croyaient définitivement perdu;

ils s'estimaient trop heureux d'être débarrassés à ce prix de leurs

parents compromettants. Mais l'orgueil des deux enfants et leur piété

filiale souffraient que leur mère dût rien à ces gens qu'ils

méprisaient. Ils se privèrent; ils liardèrent sur leurs moindres

distractions, sur leurs vêtements, sur leur nourriture, pour arriver à

amasser ces deux cents francs,--une somme énorme pour eux. Antoinette

eût voulu être seule à se priver. Mais quand son frère devina son

intention, rien ne put l'empêcher de faire comme elle. Ils

s'épuisaient à cette tâche, heureux quand ils pouvaient mettre de

côté quelques sous par jour.

À force de privations, en trois ans, sou par sou, ils parvinrent à

réunir la somme. Ce fut une grande joie... Antoinette alla chez les

Poyet, un soir. Elle fut reçue sans bienveillance: car ils croyaient

qu'elle venait demander des secours. Ils jugèrent bon de prendre les

devants, en lui reprochant sèchement de ne leur avoir donné aucune

nouvelle, de ne leur avoir même pas appris la mort de sa mère, et de

ne venir que quand elle avait besoin d'eux. Elle les interrompit, disant

qu'elle n'avait pas l'intention de les déranger: elle venait simplement

rapporter l'argent, qu'elle leur avait emprunté; et, déposant sur la

table les deux billets de banque, elle demanda quittance. Ils

changèrent aussitôt de manières, et feignirent de ne pas vouloir

accepter: ils éprouvaient pour elle cette affection subite, que ressent

le créancier pour le débiteur qui lui rapporte, après des années,

l'argent d'une créance sur laquelle il ne comptait plus. Ils

cherchèrent à savoir où elle habitait avec son frère, et comment ils

vivaient. Elle évita de répondre, demanda de nouveau la quittance, dit

qu'elle était pressée, salua froidement, et partit. Les Poyet furent

outrés contre l'ingratitude de cette fille.

Délivrée de cette obsession, Antoinette continua la même vie de

privations, mais pour Olivier, maintenant. Elle se cachait davantage,

pour qu'il ne le sût pas; elle économisait sur sa toilette, et parfois

sur sa faim, pour la toilette de son frère et pour ses distractions,

pour rendre sa vie plus douce et plus ornée, pour lui permettre d'aller

de temps en temps au concert, ou même au théâtre de musique,--le plus

grand bonheur d'Olivier. Il n'eût pas voulu y aller sans elle; mais

elle trouvait des prétextes pour s'en dispenser et lui enlever ses

remords: elle prétendait qu'elle était trop lasse, qu'elle n'avait pas

envie de sortir, et même que cela l'ennuyait. Il n'était pas dupe de

ce mensonge d'amour; mais son égoïsme d'enfant l'emportait. Il allait

au théâtre; et une fois qu'il était là, ses remords le reprenaient;

il y pensait, tout le temps du spectacle: son bonheur était gâté. Un

dimanche qu'elle l'avait envoyé au concert du Châtelet, il revint au

bout d'une demi-heure, disant à Antoinette qu'arrivé au pont

Saint-Michel, il n'avait pas eu le courage d'aller plus loin: le concert

ne l'intéressait plus, cela lui faisait trop de peine d'avoir du

plaisir sans elle. Rien ne fut plus doux à Antoinette, quoiqu'elle eût

du chagrin que son frère se fût privé, à cause d'elle, de sa

distraction du dimanche. Mais Olivier ne pensait pas à le regretter:

quand il avait vu, en rentrant, le visage de sa sœur rayonner d'une

joie qu'elle s'efforçait en vain de cacher, il s'était senti plus

heureux qu'il n'aurait pu l'être en entendant la plus belle musique du

monde. Ils passèrent cette après-midi, assis en face l'un de l'autre,

près de la fenêtre, lui, un livre à la main, elle, avec un ouvrage,

ne cousant ni ne lisant guère, et parlant de petits riens qui n'avaient

d'intérêt ni pour lui, ni pour elle. Jamais dimanche ne leur parut

plus doux. Ils convinrent de ne plus se séparer pour aller au concert:

ils n'étaient plus capables d'avoir du bonheur, seuls.

Elle réussit à économiser en cachette assez pour faire à Olivier la

surprise d'un piano loué, qui, d'après un système de location, au

bout d'un nombre de mois, devait leur appartenir tout à fait. Lourde

obligation qu'elle contractait encore! Ces échéances furent souvent un

cauchemar; elle ruinait sa santé à trouver l'argent nécessaire. Mais

cette folie leur assurait un tel bonheur, à tous deux! La musique

était leur paradis, dans cette dure vie. Elle prit une place immense.

Ils s'en enveloppaient pour oublier le reste du monde. Ce n'était pas

sans danger. La musique est un des grands dissolvants modernes. Sa

langueur chaude d'étuve ou d'automne énervant surexcite les sens et

tue la volonté. Mais elle était une détente pour une âme contrainte

à une activité excessive et sans joie, comme celle d'Antoinette. Le

concert du dimanche était la seule lueur qui brillât dans la semaine

de travail sans relâche. Ils vivaient du souvenir du dernier concert et

de l'espoir du prochain, de ces deux ou trois heures passées hors du

temps, hors de Paris. Après une longue attente dehors, par la pluie, ou

la neige, ou le vent et le froid, serrés l'un contre l'autre, et

tremblant qu'il n'y eût plus de places, ils s'engouffraient dans le

théâtre, où ils étaient perdus dans une cohue, à des places

étroites et obscures. Ils étouffaient, ils étaient écrasés, et tout

près de se trouver mal de chaleur et de gêne;--et ils étaient

heureux, heureux de leur propre bonheur et du bonheur de l'autre,

heureux de sentir couler dans leur cœur les flots de bonté, de

lumière et de force qui ruisselaient des grandes âmes de Beethoven et

de Wagner, heureux de voir s'éclairer le cher visage fraternel,--ce

visage pâli par les fatigues et les soucis prématurés. Antoinette se

sentait si lasse et comme dans les bras d'une mère qui la serrait

contre son sein! Elle se blottissait dans le nid doux et tiède; et elle

pleurait tout bas. Olivier lui serrait la main. Personne ne prenait

garde à eux, dans l'ombre de la salle monstrueuse, où ils n'étaient

pas les seules âmes meurtries, qui se réfugiaient sous l'aile

maternelle de la Musique.

Antoinette avait aussi la religion qui continuait de la soutenir. Elle

était très pieuse, elle ne manquait jamais de faire, chaque jour, de

longues et ardentes prières, ni d'aller, chaque dimanche, à la messe.

Dans l'injuste misère de sa vie, elle ne pouvait s'empêcher de croire

à l'amour de l'Ami divin, qui souffre avec vous, et qui, un jour, vous

consolera. Plus encore qu'avec Dieu, elle était en communion intime

avec ses morts, et elle les associait en secret à toutes ses épreuves.

Mais elle était indépendante d'esprit, et de ferme raison; elle

restait à part des autres catholiques, et n'était pas très bien vue

d'eux; ils trouvaient en elle un mauvais esprit, ils n'étaient pas loin

de la regarder comme une libre penseuse, ou sur le chemin de l'être,

parce qu'en bonne petite Française, elle n'entendait pas renoncer à

son libre jugement: elle croyait, non par obéissance, comme le vil

bétail, mais par amour.

Olivier ne croyait plus. Le lent travail de désagrégation de sa foi,

commencé dès les premiers mois à Paris, l'avait détruite tout

entière. Il en avait cruellement souffert, car il n'était pas de ceux

qui sont assez forts, ou assez médiocres, pour se passer de la foi:

aussi avait-il traversé des crises d'angoisse mortelle. Mais il gardait

le cœur mystique; et, si incroyant qu'il fût devenu, nulle pensée

n'était plus près de lui que celle de sa sœur. Ils vivaient l'un et

l'autre dans une atmosphère religieuse. Quand ils rentraient, chacun de

son côté, le soir, après avoir été séparés tout le jour, leur

petit appartement était pour eux le port, l'asile inviolable, pauvre,

glacé, mais pur. Comme ils s'y sentaient loin des pensées corrompues

de Paris!...

Ils ne causaient pas beaucoup de ce qu'ils avaient fait: car, lorsqu'on

revient fatigué, on n'a guère le cœur à revivre, en la racontant,

une pénible journée. Ils s'appliquaient instinctivement à l'oublier

ensemble. Surtout pendant la première heure, où ils se retrouvaient au

dîner du soir, ils prenaient garde de ne pas se questionner. Ils se

disaient bonsoir, des yeux; et parfois, ils ne prononçaient pas une

parole, de tout le repas. Antoinette regardait son frère, qui restait

à rêvasser devant son assiette, comme autrefois, quand il était

petit. Elle lui caressait doucement la main:

--Allons! disait-elle en souriant. Courage!

Il souriait aussi, et se remettait à manger. Le dîner se passait, sans

qu'ils fissent un effort pour causer. Ils étaient affamés de

silence... À la fin seulement, leur langue se déliait un peu,

lorsqu'ils se sentaient reposés, et que chacun, entouré de l'amour

discret de l'autre, avait effacé de son être les traces impures de la

journée.

Olivier se mettait au piano. Antoinette se déshabituait d'en jouer,

afin de le laisser jouer: car c'était l'unique distraction qu'il eût;

et il s'y donnait de toutes ses forces. Il était très bien doué pour

la musique: sa nature féminine, mieux faite pour aimer que pour agir,

épousait les pensées des musiciens qu'il jouait, se fondait avec

elles, rendait leurs moindres nuances avec une fidélité

passionnée,--autant que le lui permettait, du moins, ses bras et son

souffle débiles, que brisait l'effort titanique de _Tristan_, ou des

dernières sonates de Beethoven. Aussi se réfugiait-il de préférence

en Mozart et en Gluck; et c'était également la musique qu'elle

préférait.

Parfois, elle chantait aussi, mais des chansons très simples, de

vieilles mélodies. Elle avait une voix de mezzo voilée, grave et

fragile. Si timide qu'elle ne pouvait chanter devant personne; à peine

devant Olivier: sa gorge se serrait. Il y avait un air de Beethoven sur

des paroles écossaises, qu'elle aimait particulièrement: _Le fidèle

Johnie_: il était calme, calme... et une tendresse au fond!... Il lui

ressemblait. Olivier ne pouvait le lui entendre chanter, sans des larmes

aux yeux.

Elle préférait écouter son frère. Elle se hâtait de terminer le

ménage, et elle laissait la porte de la cuisine ouverte, afin de mieux

entendre Olivier; mais, malgré les précautions qu'elle prenait, il se

plaignait impatiemment qu'elle fît du bruit en rangeant la vaisselle.

Alors, elle fermait la porte; et, quand elle avait fini, elle venait

s'installer dans une chaise basse, non pas près du piano,--(car il ne

pouvait souffrir d'avoir quelqu'un auprès de lui, quand il

jouait),--mais près de la cheminée; et là, comme un petit chat,

pelotonnée sur elle-même, le dos tourné au piano, et les yeux

attachés aux yeux d'or du foyer, où se consumait en silence une

briquette de charbon, elle s'engourdissait dans les images du passé.

Quand neuf heures sonnaient, il lui fallait un effort pour rappeler à

Olivier qu'il était temps de finir. Il était pénible de l'arracher,

de s'arracher à ces rêveries; mais Olivier avait encore du travail

pour le soir, et il ne fallait pas qu'il se couchât trop tard. Il

n'obéissait pas tout de suite; il avait besoin d'un certain temps pour

pouvoir, au sortir de la musique, se remettre à la tâche. Sa pensée

flottait ailleurs. La demie sonnait souvent, avant qu'il fût dégagé

des brouillards. Antoinette, penchée sur son ouvrage, de l'autre côté

de la table, savait qu'il ne faisait rien; mais elle n'osait pas trop

regarder de son côté, de peur de l'impatienter, en ayant l'air de le

surveiller.

Il était à l'âge ingrat,--l'âge heureux,--où les journées se

passent à flâner. Il avait un front pur, des yeux de fille, roués et

naïfs, souvent cernés, une grande bouche, aux lèvres gonflées, comme

téteuses, au sourire un peu de travers, vague, distrait, polisson; trop

de cheveux, qui descendaient jusqu'aux yeux et formaient presque un

chignon sur la nuque, avec une mèche rebelle qui se dressait par

derrière; une cravate lâche autour du cou--(sa sœur la lui nouait

soigneusement, chaque matin);--un veston, dont les boutons ne tenaient

jamais, bien qu'elle passât son temps à les recoudre; pas de

manchettes; les mains grandes aux poignets osseux. L'air narquois,

ensommeillé, voluptueux, il restait indéfiniment à bayer aux

corneilles. Ses yeux, qui baguenaudaient, faisaient tout le tour de la

chambre d'Antoinette;--(c'était chez elle qu'était la table de

travail);--ils se promenaient sur le petit lit de fer, au-dessus duquel

était suspendu un crucifix d'ivoire, avec une branche de buis,--sur les

portraits de son père et de sa mère,--sur une vieille photographie,

qui représentait la petite ville de province avec sa tour et le miroir

de ses eaux. Lorsqu'ils arrivaient à la figure pâlotte de sa sœur,

qui travaillait silencieusement, il était pris d'une immense pitié

pour elle et d'une colère contre lui-même: il se secouait, irrité de

sa flânerie; et il travaillait avec énergie, pour rattraper le temps

perdu.

Les jours de congé, il lisait. Ils lisaient, chacun de son côté.

Malgré tout leur amour l'un pour l'autre, ils ne pouvaient pas lire

ensemble le même livre tout haut. Cela les blessait comme un manque de

pudeur. Un beau livre leur semblait un secret, qui ne devait être

murmuré que dans le silence du cœur. Quand une page les ravissait, au

lieu de la lire à l'autre, ils se passaient le livre, le doigt sur le

passage; et ils se disaient:

--Lis.

Alors, pendant que l'autre lisait, celui qui avait déjà lu suivait,

les yeux brillants, sur le visage de son ami, les émotions; et il

en jouissait avec lui.

Mais souvent, accoudés devant leur livre, ils ne lisaient pas: ils

causaient. À mesure que la soirée avançait, ils avaient plus besoin

de se confier, et ils avaient moins de peine à parler. Olivier avait

des pensées tristes; et il fallait toujours que cet être faible se

déchargeât de ses tourments, en les versant dans le sein d'un autre.

Il était rongé par des doutes. Antoinette devait lui rendre courage,

le défendre contre lui-même: c'était une lutte incessante, qui

recommençait chaque jour. Olivier disait des choses amères et

lugubres; et quand il les avait dites, il était soulagé: mais il ne

s'inquiétait pas de savoir si maintenant elles n'accablaient pas sa

sœur. Il s'aperçut bien tard combien il l'épuisait: il lui prenait sa

force, et infiltrait en elle ses propres doutes. Antoinette n'en

montrait rien. Vaillante et gaie de nature, elle s'obligeait à rester

gaie en apparence, alors que sa gaieté était depuis longtemps perdue.

Elle avait des moments de lassitude profonde, de révolte contre la vie

de sacrifice, à laquelle elle s'était vouée. Mais elle condamnait ces

pensées, elle ne voulait pas les analyser; elle les subissait elle ne

les acceptait pas. La prière lui venait en aide, sauf quand le cœur ne

pouvait prier--(cela arrive),--quand il était desséché. Alors il n'y

avait qu'à attendre en silence, tout fiévreux et honteux, que la

grâce revînt. Jamais Olivier ne se doutait de ces angoisses. Dans ces

moments, Antoinette trouvait un prétexte pour s'éloigner, ou se

renfermer dans sa chambre; et elle ne reparaissait que quand la crise

était passée; alors, elle était souriante, endolorie, plus tendre

qu'avant, ayant comme le remords d'avoir souffert.

Leurs chambres se touchaient. Leurs lits étaient appliqués des deux

côtés du même mur: ils pouvaient se parler à mi-voix au travers; et,

quand ils avaient des insomnies, de petits coups frappés tout doucement

au mur disaient:

--Dors-tu? Je ne dors pas.

Si mince était la cloison qu'ils étaient comme deux amis chastement

couchés côte à côte dans le même lit. Mais la porte entre leurs

chambres était toujours fermée, la nuit, par une pudeur instinctive et

profonde,--un sentiment sacré;--elle ne restait ouverte que lorsque

Olivier était malade: ce qui arrivait trop souvent.

Sa débile santé ne se rétablissait pas. Elle semblait plutôt

s'altérer davantage. Il souffrait constamment: de la gorge, de la

poitrine, de la tête, du cœur; le moindre rhume chez lui risquait de

dégénérer en bronchite; il prit la scarlatine, et faillit en mourir;

même sans être malade, il présentait de bizarres symptômes de

maladies graves, qui heureusement n'éclataient pas: il avait des points

douloureux au poumon, ou au cœur. Un jour, le médecin qui l'auscultait

diagnostiqua une péricardite, ou une péripneumonie; et le grand

docteur spécialiste, que l'on consulta ensuite, confirma ces

appréhensions. Cependant, il n'en fut rien. C'étaient surtout les

nerfs, qui étaient malades chez lui; et l'on sait que ce genre de

souffrances prend les formes les plus inattendues; on en est quitte pour

des journées d'inquiétudes. Mais qu'elles étaient cruelles pour

Antoinette! Que de nuits sans sommeil! Dans son lit, d'où elle se

levait souvent pour épier à la porte la respiration de son frère,

elle était prise de terreurs. Elle pensait qu'il allait mourir, elle le

savait, elle en était sûre: elle se dressait, frémissante, et elle

joignait les mains, elle les serrait, elle les crispait contre sa

bouche, pour ne pas crier:

--Mon Dieu! mon Dieu! suppliait-elle, ne me l'enlevez pas! Non,

cela... cela, vous n'en avez pas le droit!... Je vous en prie,

je vous en prie!... Ô ma chère maman! Viens à mon secours! Sauve-le,

fais qu'il vive!...

Elle se tendait de tout son corps.

--Ah! mourir en chemin, quand on avait tant fait déjà, quand on

était sur le point d'arriver, quand il allait être heureux...

non, cela ne se pouvait pas, ce serait trop cruel!...

Olivier ne tarda pas h lui donner d'autres inquiétudes.

Il était profondément honnête, comme elle, mais de volonté faible et

d'intelligence trop libre et trop complexe pour n'être pas un peu

trouble, sceptique, indulgente à ce qu'il savait mal, et attirée par

le plaisir. Antoinette était si pure qu'elle fut longtemps avant de

comprendre ce qui se passait dans l'esprit de son frère. Elle le

découvrit brusquement, un jour.

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 4 / 36 段