L'impression d'arrivée fut sinistre. Dès la gare, ils furent

consternés par la bousculade des gens dans la salle des bagages, et le

tumulte des voitures enchevêtrées devant la sortie. Il pleuvait. On ne

pouvait trouver de fiacre. Il fallut courir loin, les bras cassés par

les paquets trop lourds, qui les forçaient à s'arrêter au milieu de

la rue, au risque d'être écrasés ou éclaboussés par les voitures.

Aucun cocher ne répondait à leurs appels. Enfin, ils réussirent à en

arrêter un, qui menait une vieille patache d'une saleté repoussante.

En hissant leurs paquets, ils laissèrent tomber un rouleau de

couvertures dans la boue. Le facteur de la gare, qui portait leur malle,

et le cocher abusèrent de leur ignorance, pour se faire payer double.

Mme Jeannin avait donné l'adresse d'un de ces hôtels médiocres et

chers, achalandés par les provinciaux, qui, parce qu'un de leurs

grands-pères y alla trente ans auparavant, continuent d'y aller,

malgré les inconvénients. On les y écorcha. L'hôtel était plein,

disait-on: on les empila tous ensemble dans un étroit local, en leur

comptant le prix de trois chambres. Au dîner, ils voulurent faire des

économies, en évitant la table d'hôte; ils se commandèrent un

modeste menu, qui leur coûta aussi cher, et qui les affama. Dès les

premières minutes de l'arrivée, leurs illusions étaient tombées. Et,

dans cette première nuit d'hôtel, où, entassés dans une chambre sans

air, ils n'arrivaient pas à dormir, ayant froid, ayant chaud, ne

pouvant respirer, tressautant au bruit des pas dans le corridor, des

portes qu'on fermait, des sonneries électriques, le cerveau meurtri par

le roulement incessant des voitures et des lourds camions, ils eurent

l'impression terrifiée de cette ville monstrueuse, où ils étaient

venus se jeter, et où ils étaient perdus.

Le lendemain, Mme Jeannin courut chez sa sœur, qui habitait un luxueux

appartement, boulevard Haussmann. Elle espérait, sans le dire, qu'on

leur offrirait de les loger dans la maison, jusqu'à ce qu'ils fussent

hors d'affaire. Le premier accueil suffit à la désabuser. Les

Poyet-Delorme étaient furieux de la faillite de leur parent. La femme

surtout, qui craignait qu'on ne la leur jetât à la tête et que cela

ne nuisît à l'avancement de son mari, trouvait de la dernière

indécence que la famille ruinée vînt s'accrocher à eux et les

compromettre encore plus. Le magistrat pensait de même; mais il était

assez brave homme; il eût été plus secourable, si sa femme n'y eût

veillé,--ce dont il était bien aise. Mme Poyet-Delorme reçut sa sœur

avec une froideur glaciale. Mme Jeannin en fut saisie; elle se força à

déposer sa fierté: elle laissa entendre à mots couverts les

difficultés où elle se trouvait, et ce qu'elle eût souhaité des

Poyet. On fit comme si on n'avait pas entendu. On ne les retint même

pas à dîner pour le soir; on les invita cérémonieusement pour la fin

de la semaine. Encore l'invitation ne vint-elle pas de Mme Poyet, mais

du magistrat, qui, un peu gêné lui-même de l'accueil de sa femme,

tâcha d'en atténuer la sécheresse: il affectait de la bonhomie, mais

on sentait qu'il n'était pas très franc, et qu'il était très

égoïste.--Les malheureux Jeannin revinrent à l'hôtel, sans oser

échanger leurs impressions sur cette première visite.

Ils passèrent les jours suivants à errer dans Paris, cherchant un

appartement, harassés de monter les étages, écœurés de voir ces

casernes où s'entassent les corps, ces escaliers malpropres, ces

chambres sans lumière, si tristes après la grande maison de province.

Ils étaient de plus en plus oppressés. Et c'était toujours le même

ahurissement dans les rues, dans les magasins, dans les restaurants, qui

les faisait duper par tous. Tout ce qu'ils demandaient coûtait un prix

exorbitant; on eût dit qu'ils avaient la faculté de transformer en or

tout ce qu'ils touchaient: en or, qu'ils devaient payer. Ils étaient

d'une maladresse inimaginable, et sans force pour se défendre.

Si peu qu'il lui restât d'espérances à l'égard de sa sœur, Mme

Jeannin se forgeait encore des illusions sur le dîner, où ils étaient

invités. Ils s'y préparèrent, avec des battements de cœur. Ils

furent reçus en invités, et non pas en parents,--sans qu'on eût fait

d'ailleurs d'autres frais pour le dîner, que ce ton cérémonieux.

Les enfants virent leurs cousins, à peu près de leur âge, qui

ne furent pas plus accueillants que le père et la mère. La fillette,

élégante et coquette, leur parlait, en zézayant, d'un air de

supériorité polie, avec des manières affectées et sucrées, qui les

déconcertaient. Le garçon était assommé de cette corvée du dîner

avec les parents pauvres; et il fut aussi maussade que possible. Mme

Poyet-Delorme, droite et raide sur sa chaise, semblait toujours, même

quand elle offrait d'un plat, faire la leçon à sa sœur. M.

Poyet-Delorme parlait de niaiseries, pour éviter qu'on parlât de

choses sérieuses. L'insipide conversation ne sortait pas de ce qu'on

mange, par crainte de tout sujet intime et dangereux. Mme Jeannin fit un

effort pour amener l'entretien sur ce qui lui tenait à cœur: Mme

Poyet-Delorme l'interrompit net, par une parole insignifiante. Elle

n'eut plus le courage de recommencer.

Après le dîner, elle obligea sa fille à jouer un morceau de piano,

pour montrer son talent. La petite, gênée, mécontente, joua

horriblement. Les Poyet, ennuyés, attendaient qu'elle eût fini. Mme

Poyet regardait sa fille avec un plissement de lèvres ironique; et,

comme la musique durait trop, elle se remit à causer de choses

indifférentes avec Mme Jeannin. Enfin, Antoinette, qui avait

complètement perdu pied dans son morceau, et qui s'apercevait avec

terreur qu'à un certain passage, au lieu de continuer, elle avait

repris au commencement, et qu'il n'y avait pas de raison pour qu'elle en

sortit jamais, coupa court, et termina par deux accords qui n'étaient

pas justes, et un troisième qui était faux. M. Poyet dit:

--Bravo!

Et il demanda le café.

Mme Poyet dit que sa fille prenait des leçons avec Pugno. La

demoiselle, «qui prenait des leçons avec Pugno», dit:

--Très joli, ma petite... et demanda où Antoinette avait étudié.

La conversation se traînait. Elle avait épuisé l'intérêt des

bibelots du salon et des toilettes des dames Poyet. Mme Jeannin

se répétait:

--C'est le moment de parler, il faut que je parle...

Et elle se crispait. Comme elle faisait un grand effort et allait se

décider enfin, Mme Poyet glissa incidemment, d'un ton qui ne cherchait

pas à s'excuser, qu'ils étaient bien fâchés, mais qu'ils devaient

sortir vers neuf heures et demie: une invitation, qu'ils n'avaient pu

remettre... Les Jeannin, froissés, se levèrent aussitôt pour partir.

On fit mine de les retenir. Mais un quart d'heure après, quelqu'un

sonna à la porte: le domestique annonça des amis des Poyet, des

voisins, qui habitaient à l'étage au-dessous. Il y eut des coups

d'œil échangés entre Poyet et sa femme, et des chuchotements

précipités avec les domestiques. Poyet, bredouillant un prétexte

quelconque, fit passer les Jeannin dans une chambre à côté. (Il

voulait cacher à ses amis l'existence, et surtout la présence chez lui

de la famille compromettante.) On laissa les Jeannin seuls, dans la

chambre sans feu. Les enfants étaient hors d'eux, de ces humiliations.

Antoinette avait les larmes aux yeux; elle voulait qu'on partît. Sa

mère lui résista d'abord: puis, l'attente se prolongeant, elle se

décida. Ils sortirent. Dans l'antichambre, Poyet, averti par un

domestique, les rattrapa, s'excusant par quelques paroles banales; il

feignit de vouloir les retenir; mais on voyait qu'il avait hâte qu'ils

fussent partis. Il les aida à passer leurs manteaux, les poussa vers la

porte, avec des sourires, des poignées de main, des amabilités à voix

basse, et il les mit dehors.--Rentrés dans leur hôtel, les enfants

pleurèrent de rage. Antoinette trépignait, jurait qu'elle ne mettrait

plus les pieds jamais chez ces gens.

Mme Jeannin prit un appartement au quatrième, dans le voisinage du

Jardin des Plantes. Les chambres donnaient sur les murs lépreux d'une

cour obscure; la salle à manger, et le salon--(car Mme Jeannin tenait

à avoir un salon)--sur une rue populeuse. Tout le jour, passaient des

tramways à vapeur, et des corbillards, dont la file allait s'engouffrer

dans le cimetière d'Ivry. Des Italiens pouilleux, avec une racaille

d'enfants, flânaient sur les bancs, ou se disputaient aigrement. On ne

pouvait laisser les fenêtres ouvertes, à cause du bruit; et, le soir,

quand on revenait chez soi, il fallait fendre le flot d'une populace

affairée et puante, traverser les rues encombrées, aux pavés boueux,

passer devant une répugnante brasserie, installée au rez-de-chaussée

de la maison voisine, et à la porte de laquelle des filles énormes et

bouffies, aux cheveux jaunes, plâtrées et grasses de fard,

dévisageaient les passants avec de sales regards.

Le maigre argent des Jeannin s'en allait rapidement. Ils constataient,

chaque soir, avec un serrement de cœur, la brèche plus large qui

s'ouvrait à leur bourse. Ils essayaient de se priver; mais ils ne

savaient pas: c'est une science, qu'il faut bien des années d'épreuves

pour apprendre, quand on ne l'a point pratiquée depuis l'enfance. Ceux

qui ne sont pas économes, de nature, perdent leur temps à vouloir

l'être: dès qu'une nouvelle occasion de dépenser se présente, ils y

cèdent; l'économie est toujours pour la prochaine fois; et quand par

hasard ils gagnent ou croient avoir gagné la plus petite chose, ils se

hâtent de faire servir le gain à des dépenses, dont le total finit

par le dépasser dix fois.

Au bout de quelques semaines, les ressources des Jeannin se trouvaient

épuisées. Mme Jeannin dut abdiquer tout reste d'amour-propre, et elle

alla, à l'insu de ses enfants, faire une demande d'argent à Poyet.

Elle s'arrangea de façon à le voir seul, dans son cabinet, et elle le

supplia de lui avancer une petite somme, en attendant qu'ils eussent

trouvé une situation qui leur permît de vivre. L'autre, qui était

faible et assez humain, après avoir essayé de remettre sa réponse à

plus tard, céda. Il avança deux cents francs, dans un moment

d'émotion, dont il ne fut pas le maître; il s'en repentit d'ailleurs

aussitôt après,--surtout quand il lui fallut en convenir avec Mme

Poyet, qui fut exaspérée contre la faiblesse de son mari et contre son

intrigante de sœur.

Les Jeannin passèrent leurs journées à courir dans Paris, pour

trouver une place. Mme Jeannin, avec ses préjugés de bourgeoise riche

de province, ne pouvait admettre, pour elle et pour ses enfants, d'autre

profession que celles qu'on nomme «libérales»,--sans doute parce

qu'on y meurt de faim. Même, elle n'eût point permis que sa fille se

plaçât comme institutrice dans une famille. Il n'y avait que les

professions officielles, au service de l'État, qui ne lui parussent pas

déshonorantes. Il fallait trouver moyen qu'Olivier achevât son

éducation, pour devenir professeur. À l'égard d'Antoinette, Mme

Jeannin eût voulu qu'elle entrât dans une institution d'enseignement,

pour y donner des leçons, ou au Conservatoire, pour avoir un prix de

piano. Mais les institutions auxquelles elle s'adressa étaient toutes

pourvues de professeurs, qui avaient de bien autres titres que sa fille,

avec son pauvre petit brevet élémentaire; et quant à la musique, il

fallut reconnaître que le talent d'Antoinette était des plus

ordinaires, comparé à celui de tant d'autres, qui ne réussissaient

même pas à percer. Ils découvrirent l'effroyable lutte pour la vie et

la consommation insensée que Paris fait de talents petits et grands,

dont elle n'a que faire.

Les deux enfants prirent un découragement, une défiance exagérée de

leur valeur: ils se crurent médiocres; ils s'acharnaient à se le

prouver, à le prouver à leur mère. Olivier, qui, dans son collège de

province, n'avait point de peine à passer pour un aigle, était

anéanti par ces épreuves: il semblait avoir perdu possession de tous

ses dons. Au lycée où on le mit, et où il avait réussi à obtenir

une bourse, son classement fut si désastreux dans les premiers temps

qu'on lui enleva sa bourse. Il se crut tout à fait stupide. En même

temps, il avait l'horreur de Paris, de ce grouillement d'êtres, de

l'immoralité dégoûtante de ses camarades, de leurs conversations

ignobles, de la bestialité de quelques-uns d'entre eux, qui ne lui

épargnaient pas d'abominables propositions. Il n'avait même pas la

force de leur dire son mépris. Il se sentait avili par la seule pensée

de leur avilissement. Il se réfugiait avec sa mère et sa sœur dans

les prières passionnées qu'ils faisaient ensemble, chaque soir, après

chaque journée nouvelle de déceptions et d'humiliations intimes, qui

semblaient une souillure à ces cœurs innocents, et qu'ils n'osaient

même pas se raconter. Mais, au contact de l'esprit d'athéisme latent,

qu'on respire à Paris, la foi d'Olivier commençait à s'effriter, sans

qu'il s'en aperçût, comme une chaux trop fraîche tombe des murs, au

souffle de la pluie. Il continuait de croire; mais autour de lui, Dieu

mourait.

Sa mère et sa sœur poursuivaient leurs courses inutiles. Mme Jeannin

était retournée voir les Poyet, qui, désireux de se débarrasser

d'eux, leur offrirent des places. Il s'agissait pour Mme Jeannin

d'entrer comme lectrice chez une vieille dame, qui passait l'hiver dans

le Midi. Pour Antoinette, on lui trouvait un poste d'institutrice chez

une famille de l'Ouest de la France, qui vivait toute l'année à la

campagne. Les conditions n'étaient pas trop mauvaises; mais Mme Jeannin

refusa. Plus encore qu'à l'humiliation de servir elle-même, elle

s'opposait à ce que sa fille y fût réduite, et surtout à ce

qu'Antoinette fût éloignée d'elle. Si malheureux qu'ils fussent, et

justement parce qu'ils étaient malheureux, ils voulaient rester

ensemble.--Mme Poyet le prit très mal. Elle dit que, quand on n'avait

pas les moyens de vivre, il ne fallait pas faire les orgueilleux. Mme

Jeannin ne put s'empêcher de lui reprocher son manque de cœur. Mme

Poyet dit des paroles blessantes sur la faillite, et sur l'argent que

Mme Jeannin lui devait. Elles se séparèrent, brouillées à mort.

Toutes relations furent cassées. Mme Jeannin n'eut plus qu'un désir:

rendre l'argent qu'elle avait emprunté. Mais elle ne le pouvait pas.

Les vaines démarches continuèrent. Mme Jeannin alla voir le député

et le sénateur de son département, à qui M. Jeannin avait maintes

fois rendu service. Partout, elle se heurta à l'ingratitude et à

l'égoïsme. Le député ne répondit même pas aux lettres, et, quand

elle vint sonner à sa porte, fit dire qu'il était sorti. Le sénateur

lui parla avec une commisération grossière de sa situation qu'il

imputa à «ce misérable Jeannin», dont il flétrit durement le

suicide. Mme Jeannin prit la défense de son mari. Le sénateur dit

qu'il savait bien que ce n'était pas par malhonnêteté, mais par

bêtise, que le banquier avait agi, que c'était un niais, un pauvre

hanneton, ne voulant jamais en faire qu'à sa tête, sans demander

conseil à personne, et sans écouter aucun avertissement. S'il s'était

perdu seul, on n'aurait rien à dire: ce serait bien fait! Mais,--sans

parler des autres ruines,--qu'il eût jeté sa femme et ses enfants dans

la misère, et qu'ensuite il les plantât là, les laissant se

débrouiller comme ils pourraient..., cela, c'était affaire à Mme

Jeannin de le lui pardonner, si elle était une sainte; mais lui,

sénateur, qui n'était pas un saint--(_s, a, i, n, t_)--qui se flattait

d'être seulement un homme sain--(_s, a, i, n_),--un homme sain, sensé

et raisonnable, — lui, n'avait aucun motif pour pardonner: l'individu

qui se suicidait en pareil cas était un misérable. La seule

circonstance atténuante qu'on pût plaider pour Jeannin, c'était qu'il

n'était pas tout à fait responsable. Là-dessus, il s'excusa auprès

de Mme Jeannin, de s'être exprimé d'une façon un peu vive sur le

compte du mari: il en donna pour cause la sympathie, qu'il avait pour

elle: et, ouvrant son tiroir, il lui offrit un billet de cinquante

francs,--une aumône,--qu'elle refusa.

Elle chercha une place dans les bureaux d'une grande administration. Ses

démarches étaient maladroites et sans suite. Elle prenait tout son

courage pour en faire une; puis, elle revenait si démoralisée que,

pendant plusieurs jours, elle n'avait plus la force de bouger; et, quand

elle se remettait en marche, il était trop tard. Elle ne trouva pas

plus de secours auprès des gens d'église, soit que ceux-ci n'y vissent

pas leur avantage, soit qu'ils se désintéressassent d'une famille

ruinée, dont le père était notoirement anticlérical. Tout ce que Mme

Jeannin réussit à trouver, après mille efforts, fut une place de

professeur de piano dans un couvent,--métier ingrat et ridiculement

payé. Afin de gagner un peu plus, elle faisait de la copie, le soir,

pour une agence. On était très dur pour elle. Son écriture et son

étourderie, qui lui faisait sauter un mot, une ligne, malgré son

application--(elle pensait à tant d'autres choses!)--lui attirèrent

des observations blessantes. Il arriva qu'après s'être brûlé les

yeux et courbaturée à écrire jusqu'au milieu de la nuit, elle se vit

refuser sa copie. Elle rentrait, bouleversée. Elle passait des

journées à gémir, sans prendre aucun parti. Depuis longtemps, elle

souffrait d'une maladie de cœur, que les épreuves avaient aggravée,

et qui lui inspirait de sinistres pressentiments. Elle avait parfois des

angoisses, des étouffements, comme si elle allait mourir. Elle ne

sortait plus sans avoir dans sa poche son nom et son adresse écrits, au

cas où elle viendrait à tomber dans la rue. Qu'arriverait-il, si elle

disparaissait? Antoinette la soutenait, comme elle pouvait, affectant

une tranquillité qu'elle n'avait pas; elle la suppliait de se ménager,

de la laisser travailler à sa place. Mais Mme Jeannin mettait les

derniers restes de son orgueil à ce qu'au moins sa fille ne connût

point les humiliations dont elle avait à souffrir.

Elle avait beau s'épuiser et réduire encore leurs dépenses: ce

qu'elle gagnait ne suffisait pas à les faire vivre. Il fallut vendre

les quelques bijoux qu'on avait conservés. Et le pire fut que cet

argent, dont on avait tant besoin, fut volé à Mme Jeannin, le jour

même qu'elle venait de le toucher. La pauvre femme, qui était d'une

étourderie perpétuelle, s'était avisée, pour utiliser sa course,

d'entrer au Bon Marché, qui se trouvait sur son passage; c'était, le

lendemain, la fête d'Antoinette, et elle voulait lui faire un petit

cadeau. Elle tenait son porte-monnaie à la main, afin de ne pas le

perdre. Elle le déposa machinalement, une seconde, sur un comptoir,

tandis qu'elle examinait un objet. Quand elle voulut le reprendre, le

porte-monnaie avait disparu.--Ce fut le dernier coup.

Peu de jours après, un soir étouffant de la fin d'août,--une buée

grasse d'étuve traînait pesamment sur la ville,--Mme Jeannin rentra de

son agence de copies, où elle avait eu un travail pressé à livrer. En

retard pour le dîner, et voulant économiser les trois sous de

l'omnibus, elle s'était exténuée à revenir trop vite, de peur que

ses enfants ne fussent inquiets. Quand elle arriva à son quatrième

étage, elle ne pouvait plus parler, ni respirer. Ce n'était pas la

première fois qu'elle rentrait dans cet état; les enfants avaient fini

par ne plus s'en étonner. Elle se força à s'asseoir aussitôt à

table avec eux. Ils ne mangeaient, ni l'un ni l'autre, écœurés par la

chaleur; il leur fallait faire effort pour avaler avec dégoût quelques

bouchées de viande, quelques gorgées d'eau fade. Pour laisser à leur

mère le temps de se remettre, ils ne causaient pas,--(ils n'avaient pas

envie de causer),--ils regardaient la fenêtre.

Soudain, Mme Jeannin agita les mains, se cramponna à la table, regarda

ses enfants, gémit, et s'affaissa. Antoinette et Olivier se

précipitèrent juste à temps pour la recevoir dans leurs bras. Ils

étaient comme fous, et criaient, suppliaient:

--Maman! ma petite maman!

Mais elle ne répondait plus. Ils perdirent la tête. Antoinette

serrait convulsivement le corps de sa mère, l'embrassait, l'appelait.

Olivier ouvrit la porte de l'appartement et cria:

--Au secours!

La concierge grimpa l'escalier, et, quand elle vit ce qui était, elle

courut chez un médecin du voisinage. Mais lorsque le médecin arriva,

il ne put que constater que c'était fini. La mort avait été

immédiate,--heureusement pour Mme Jeannin;--(mais qui pouvait savoir ce

qu'elle avait eu encore le temps de penser, dans ses dernières

secondes, en se voyant mourir, et en laissant ses enfants dans la

misère, seuls!...)

Seuls pour porter l'horreur de la catastrophe, seuls pour pleurer, seuls

pour veiller aux soins affreux qui suivent la mort. La concierge, bonne

femme, les aidait un peu; et, du couvent, où Mme Jeannin donnait des

leçons, vinrent quelques paroles de froide sympathie.

Les premiers moments furent d'un désespoir, que rien ne peut exprimer.

La seule chose qui les sauva fut l'excès même de ce désespoir, qui

fit tomber Olivier dans de véritables convulsions. Antoinette en fut

distraite de sa propre souffrance; elle ne pensa plus qu'à son frère;

et son profond amour pénétra Olivier, l'arracha aux dangereux

transports, où la douleur l'eût entraîné. Enlacés l'un à l'autre,

près du lit où reposait leur mère, à la lueur d'une veilleuse,

Olivier répétait qu'il fallait mourir, mourir tous deux, mourir tout

de suite; et il montrait la fenêtre. Antoinette sentait aussi ce désir

funeste; mais elle luttait contre: elle voulait vivre...

--À quoi bon?

--Pour elle, dit Antoinette--(elle montrait sa mère).--Elle est

toujours avec nous. Pense... Après tout ce qu'elle a souffert pour

nous, il faut lui épargner la pire des douleurs, celle de nous voir

mourir malheureux... Ah! (reprit-elle, avec emportement)... Et puis, il

ne faut pas se résigner ainsi! Je ne veux pas! Je me révolte, à la

fin! Je veux que tu sois heureux un jour!

--Jamais!

--Si, tu seras heureux. Nous avons eu trop de malheur. Cela changera;

il le faut. Tu te feras ta vie, tu auras une famille, tu auras du

bonheur, je le veux, je le veux!

--Comment vivre? Nous ne pourrons jamais...

--Nous pourrons. Que faut-il? Vivre jusqu'à ce que tu puisses

gagner ta vie. Je m'en charge. Tu verras, je saurai. Ah! si maman

m'avait laissé faire, j'aurais pu déjà...

--Que vas-tu faire? Je ne veux pas que tu fasses des choses

humiliantes. Tu ne pourrais pas, d'ailleurs...

--Je pourrai... Et il n'y a rien d'humiliant,--pourvu que ce soit

honnête,--à gagner sa vie en travaillant. Ne t'inquiète pas, je t'en

prie! Tu verras, tout s'arrangera, tu seras heureux, nous serons

heureux, mon Olivier, _elle_ sera heureuse par nous...

Les deux enfants suivirent seuls le cercueil de leur mère. D'un commun

accord, ils avaient décidé de ne rien dire aux Poyet: les Poyet

n'existaient plus pour eux, ils avaient été trop cruels pour leur

mère, ils avaient contribué à sa mort. Et, quand la concierge leur

avait demandé s'ils n'avaient pas d'autres parents, ils avaient

répondu:

--Personne.

Devant la fosse nue, ils prièrent, la main dans la main. Ils se

raidissaient dans une intransigeance et un orgueil désespérés, qui

leur faisaient préférer la solitude à la présence de parents

indifférents et hypocrites.--Ils revinrent à pied au milieu de cette

foule étrangère à leur deuil, étrangère à leurs pensées,

étrangère à tout leur être, et qui n'avait de commun avec eux que la

langue qu'ils parlaient. Antoinette donnait le bras à Olivier.

Ils prirent dans la maison, au dernier étage, un tout petit

appartement,--deux chambres mansardées, une antichambre minuscule, qui

devait leur servir de salle à manger, et une cuisine grande comme un

placard. Ils auraient pu trouver mieux dans un autre quartier; mais il

leur semblait qu'ici ils étaient encore avec leur mère. La concierge

leur témoignait un intérêt apitoyé; mais bientôt elle fut reprise

par ses propres affaires, et personne ne s'occupa plus d'eux. Pas un

locataire de la maison ne les connaissait; et ils ne savaient même pas

qui logeait à côté d'eux.

Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies · 第 3 / 36 段