La campagne tire à sa fin. Une reste plus à l'auteur qu'à raconter les
incidents du retour du bataillon dans ses foyers. Écrire le récit du
voyage de chacune des compagnies qui ont passé le temps de la campagne
en garnison, de son départ du fort qu'elle avait érigé et défendu
jusqu'à ce qu'elle se soit réunie au reste du bataillon, serait répéter
sous différentes formes la même histoire. En mettant donc sous les yeux
du lecteur les incidents survenus à la compagnie dont il faisait partie,
l'auteur croit atteindre le but qu'il s'est proposé et faire par là,
comprendre à tous, comment le bataillon s'est réuni à Fort Pitt. Le
lecteur se rappelle que le bataillon droit, c'est-à-dire les compagnies
3, 4, 5 et 6, est rendu à Fort Pitt depuis le 27 de juin. Le même
jour, les compagnies 1, 7 et 8 quittaient leurs forts respectifs et
se dirigeaient sur Edmonton où les attendait la compagnie No. 2. La
compagnie No. 7, partie du Fort Saskatchewan le matin, arriva le même
jour au but de son voyage. Le détachement du Fort Ethier y arriva le
lendemain. Quant à ceux, qui avaient construit et protégé le Fort
Normandeau, ils n'arrivèrent que le lundi suivant, le 29 de juin.
La compagnie No. 1 se met en route vers les quatre heures de
l'après-midi.
Il fait une chaleur atroce. On part à pied, suivant, en chantant, les
lourds wagons qui transportent notre bagage. Arrivés au haut de la
colline située au sud-est du Fort, nous jetons un dernier regard au
vieux chantier qui nous avait abrités pendant huit longues semaines et
chacun lui fait dans son coeur un adieu qui pour être silencieux n'en
est pas moins touchant.
Chacun peut lire dans les yeux de son voisin la joie du retour et la
peine du départ, joie et peine qu'il ressent lui-même. Sans doute qu'il
ne peut y avoir d'hésitation à choisir entre ce petit Fort isolé et la
maison paternelle, et cependant plusieurs disent à leur compagnon de
route: "il a une bonne mine notre Fort" et une larme silencieuse coule
sur leur joue brûlée par le soleil.
Car, tous et chacun nous l'aimions bien notre petit fort et c'était
naturel. C'était l'ouvrage de six longues semaines; chacun y avait mis
la main et se considérait seul propriétaire de telle ou telle partie du
parapet, de telle ou telle barricade, des meurtrières, selon l'ouvrage
qu'il avait fait. Peu à peu les wagons descendent lentement la colline,
nous suivons sans rien dire, et, petit à petit, le fort disparaît à
l'horizon. Enfin, on ne peut plus le voir, mais chacun en conserve une
copie gravée au fond de son coeur.
Nous marchons pendant deux heures et, vers 6.30 p.m., nous montons
le camp. Nous avions à peine monté nos tentes qu'un de nous voit des
voitures venir sur la route. Bientôt le mot se passe d'une bouche à
l'autre et toute la compagnie va rencontrer les nouveaux arrivants, qui
ne sont autres que nos frères de la rivière du Chevreuil Rouge. Nous
leur serrons les mains avec tout le plaisir qu'on a à se revoir après
une si longue absence. A regarder leurs figures brûlées, à voir leurs
vêtements en haillons chacun se dit: "Ils ont souffert comme nous." Nous
leur aidons à monter leurs tentes, non loin de notre camp, et, jusqu'à
neuf heures et demie, l'on se raconte les différents épisodes des
semaines passées, et les amis font mille projets pour l'avenir qui leur
sourit du haut de Mont-Royal. Vers les neuf heures, le lieut. Dunn, des
carabiniers à cheval, qui avait passé une quinzaine de jours au Fort
Ostell, vint faire une visite d'adieux au capitaine et aux soldats.
Peut-être avait-il un dernier espoir de pouvoir décider quelques-uns de
nous d'entrer dans sa compagnie, plusieurs le disaient, mais j'aimais
mieux le croire plus désintéressé, car si c'eut été le cas je n'aurais
pu que plaindre sa mauvaise fortune: personne ne lui donna son nom.
28 juin--A quatre heures tout le monde était sur pied du cuisinier à
l'orderly et à six heures on était prêt à partir. Pendant le déjeuner,
il avait été décidé entre le capitaine et le maître charretier que
chaque wagon recevrait trois soldats: en voilà donc quinze de montés. Il
en reste encore dix à placer. Ceux-ci attendent avec le capitaine les
charretiers de l'autre détachement. Notre capitaine espère disposer
de nous convenablement, car ils ne sont que vingt hommes et ont sept
wagons. Enfin ils arrivent à nous.
Ici se passa une comédie qui pour être improvisée n'en était pas moins
risible. Quand notre capitaine en eut placé quatre assez facilement, il
s'occupa de trouver une place pour les autres. Il passa donc de voiture
en voiture pour voir qui avait la charge la moins lourde. Alors chaque
charretier faisait valoir de son mieux la charge qu'il avait et
dépréciait autant que possible la valeur de ses chevaux, qu'en toute,
autre circonstance il aurait vantés de son mieux. Après une demi-heure
de pourparlers, tout le monde était placé. Un des charretiers qui
prétendait avoir deux mille livres pesant dans son wagon et un cheval
qui boitait (lorsqu'il était fatigué!) fut obligé d'en recevoir deux
de nous sous peine de s'en retourner sans paie. Mais, après tout, nous
étions embarqués sous "condition" et les charretiers en profitèrent
de leur mieux. Le capitaine leur avait dit que nous étions tous
condescendants et que, lorsque les chemins seraient trop mauvais, il
suffirait d'un mot de leur part pour alléger leurs voitures.
Aussi avant de passer le moindre ruisseau, ils nous rappelaient poliment
la promesse du capitaine: immédiatement, pour faire honneur à la parole
de notre commandant nous descendions et traversions à pied les marais.
Après un mille ou deux de marche, pendant lesquels nous avions descendu,
remonté et redescendu de nos voitures, Dieu sait combien de fois, nous
arrivâmes à un creek ou ruisseau assez large.
Les charretiers nous demandent de descendre; le ruisseau a au moins
vingt pieds de largeur, et il est évident que personne ne peut le
franchir sans se mouiller les pieds, les jambes... et le reste.
Nous refusons donc d'abord, mais après quelque discussion il nous fallut
obéir, toujours pour faire honneur à la parole du capitaine, ce qui
était l'argument le plus fort des discours des charretiers, argument
contre lequel venaient se briser nos théories de bottes remplies d'eau.
Nous descendons tous les six et nous passons le ruisseau à pied--on
pourrait avec autant d'exactitude dire "à la nage."--Par bonheur que cet
état de choses dura peu de temps. Trois milles plus loin, un wagon vide,
envoyé par le capitaine Ostell pour accommoder ses hommes, attendait le
reste des transports.
Nous montâmes immédiatement et bientôt nous étions en route à la
poursuite de notre compagnie qui avait au moins cinq milles d'avance sur
nous.
En route, nous passâmes à travers la réserve du Père Scullen. Ce bon
père vint nous donner la main et nous bénit en nous souhaitant un bon
voyage. Huit milles plus loin, nous traversions la Côte de l'Ours,
saluant en passant l'agent Aylwin. Il était deux heures de l'après-midi
quand nous arrivâmes enfin à l'endroit où notre compagnie nous
attendait; nous avions fait vingt milles depuis le matin. Les chevaux
étaient fatigués pour ne pas dire plus, et, si l'on n'était venu nous
chercher à point, certain charretier du train de la Rivière au Chevreuil
Rouge aurait eu un cheval boiteux avant le soir. A 3 Heures, les chevaux
étaient attelés de nouveau et prenaient d'un pas décidé, mais lent, la
route de Fort Ethier.
Il était cinq heures quand nous passâmes devant le Fort. La plupart qui
le voyait pour la première fois, et d'autres qui l'avaient vu avant la
terminaison des travaux exprimèrent leur opinion; ceux-ci et ceux-là en
firent des éloges et on cria trois hourras! pour le capitaine Ethier, et
trois autres pour sa garnison.
Après avoir laissé notre munition en cet endroit nous nous remîmes en
route. A un demi mille du côté opposé de la rivière qui coule près du
Fort, nous rencontrâmes un attelage superbe. Il y avait au moins trente
wagons très-lourds attachés trois par trois et traînés par cent-vingt
boeufs. Ces derniers attelés douze par lot de wagons marchaient d'un pas
lent mais régulier. De chaque côté de la route, en avant et en arrière,
d'autres boeufs marchaient libres de tout frein et semblaient servir
d'escorte au transport; ils étaient de réserve. On nous dit que tout
cela appartenait à un M, Baker de Calgarry, qui, soit dit en passant,
est un des plus riches colons du Nord-Ouest. Rien de plus curieux que ce
moyen de transport. Les wagons sont très-lourds, pesant en moyenne 3,000
livres chaque et leur charge est quelquefois de 100,000 livres et plus;
dix paires de boeufs traînent ce poids sans difficulté. Il était sept
heures quand nous arrivâmes sur la rive nord de la rivière de la "Petite
Roche au Brochet" où nous campâmes. Plusieurs allèrent se baigner
immédiatement avant de souper, les autres se reposaient des fatigues
de la route en s'employant à toutes sortes de jeux. A huit heures tous
étaient couchés, à neuf heures tous dormaient. Nous avions fait 35
milles depuis le matin.
29 juin--A deux heures du matin, tous étaient sur pied et les tentes
étaient pliées et embarquées. On but le thé chaud, chacun prit un
hard-tack et l'on partit à trois heures. Les chemins étaient des plus
mauvais, et l'on s'expliqua la cause de notre départ matinal quand les
charretiers nous dirent que les chevaux n'auraient jamais pu faire une
telle route à une heure plus avancée du jour et qu'avant le midi ils
auraient été complètement épuisés.
Après huit milles de marche, on détela les chevaux et chacun s'étendit
de son mieux à l'ombre des charrettes. On se reposa deux heures de
temps. A neuf heures on se remit en route. Le chemin était long et
difficile, plusieurs chevaux paraissaient épuisés, et souvent l'on était
forcé de faire le trajet à pied pour soulager les animaux. Il était une
heure de l'après-midi quand nous traversâmes le ruisseau de "La Boue
Noire." Nous nous y arrêtâmes. Nous étions à 14 milles d'Edmonton et
avions déjà fait 23 milles depuis le matin. Un des charretiers nous
ayant grandement vanté ce ruisseau comme eau de bain, plusieurs se
baignèrent avant le dîner. L'eau en effet était délicieuse, le fond
très-mou, sans être vaseux, sans pierre, sans herbage incommode, et
le courant seulement assez fort pour qu'il y eût du plaisir à nager à
l'amont.
A deux heures et demie l'on se remît en route. Une pluie fine commença
à tomber. Le chemin était méchant sur une longueur de quatre à
cinq milles, il y en eut une dizaine qui le firent à pied A peine
arrivions-nous au terme de notre marche que trois express venaient
à notre rencontre. Ils nous étaient envoyés d'Edmonton où l'on nous
attendait le soir même.
En quelques minutes, nous étions prêts à repartir; nous étions à peine
deux ou trois par voiture. C'est dire que nous n'aillions plus au pas.
Nous passâmes sur la réserve de Papesteos qui s'étend sur une longueur
d'une dizaine de milles.
A peine arrivés à trois milles d'Edmonton, et comme il se faisait tard,
les charretiers mirent leurs chevaux au trot, et le chemin se fit à
travers des flots de poussière. Après une demi-heure de course, nous
arrivons en vue d'Edmonton, qui fut salué par des cris de joie.
A six heures nous avions traversé la Saskatchewan et montions la côte
au milieu des saluts bruyamment manifestés de nos frères des autres
compagnies. La compagnie No.2 était encore dans le Fort et les
compagnies 7 et 8 étaient campées, depuis leur arrivée, sur le côté sud
du Fort. A peine arrivés, nous montons les tentes.
Nous fûmes témoins ce soir-ci d'un spectacle magnifique. L'astre du jour
empruntant sans doute quelque peu de sa vélocité à la forme et à la
nature de l'endroit, ressemblait à ces chasseurs sauvages qui profitent
de tous les accidents du terrain pour se cacher puis s'élancer tout à
coup sur la proie méditée; l'immense globe d'or courait à travers les
montagnes, s'arrêtant de temps à autre sur quelque cime escarpée, puis
bondissait derrière un pic plus élevé, pour reparaître plus loin à
travers quelque crénelure géante et finalement s'engouffrait subitement
et comme renversé par un Être plus fort dans quelque abîme secret
derrière la montagne; comme le disent les naturels du pays dans leur
langage poétique: "l'astre céleste va se fondre dans les bras glacés des
Montagnes Rocheuses." A dix heures le silence régnait dans le camp.
30 juin.--Comme tout le monde était plus ou moins fatigué du voyage,
terminé la veille, et que de plus il n'y avait rien à faire, on nous
laissa lever à l'heure qu'il nous plût. La parade devait avoir lieu à
10 heures et plusieurs se levèrent à 9.45 heures. On nous distribua des
pantalons et des chapeaux de toile. Tous les chapeaux se ressemblent,
tous ayant la même patente, mais les pantalons étaient de toutes
couleurs et de toutes qualités. A deux heures de l'après-midi on eut une
inspection générale par le Lt.-Col. Ouimet, et la lecture des ordres du
jour. A trois heures, les tentes étaient à terre: à cinq; elles étaient
pliées et embarquées avec le reste du bagage. Après s'être fait attendre
depuis deux jours le bateau promis arriva enfin vers six heures et demie
et l'on se mit en route.
C'était un bateau assez grand et construit expressément pour naviguer
sur la Saskatchewan; son nom est "_la Baronne_". A 7.30 hrs. a.m. le
sifflet crie, les amarres sont tirées et l'on part. D'aucuns disent que
nous en avons pour quinze jours à bord, d'autres que nous serons rendus
au terme du voyage dans quatre jours au plus; tous ont hâte d'en
descendre avant même de monter à bord. Comme nous partons les soldats de
l'Infanterie Légère de Winnipeg et les volontaires d'Edmonton auxquels
se mêle une foule gaie et reconnaissante nous saluent par des cris
répétés et nous envoient de terre mille souhaits d'heureux voyage.
Nous voguons jusque vers les dix heures et demie quand nous jetons
l'ancré au bord d'un bois touffu; les maringoins nous dévorent toute la
nuit.