XII

C’était avec satisfaction que j’entrais en troisième. Le Séminaire

comprenait seulement deux divisions: les petits, les grands. Dans celle

des grands, il y avait les élèves de seconde et de rhétorique; dans

celle des petits, tous les autres, de la septième à la troisième; parmi

ces derniers, pourtant, certains, que désignaient leur âge, leur taille

et les premiers poils qui leur poussaient sur les joues, faisaient

partie des grands. Ainsi, parmi mes condisciples de quatrième, deux

n’étaient pas dans l’étude des petits: Thomas et Doreau, que nous

appelions «le vieux Doreau»: il avait quinze ans! Toujours le dernier,

d’ailleurs. Il avait plus de barbe au menton que de jugement, mais,

sachant que ce n’était point sa faute, il était fier d’être parmi les

grands: peu lui importait d’être le dernier en classe. Je ne le valais

pas et restai avec trois autres de mon cours chez les petits pour une

année encore: nous allions être, nous quatre, les plus importants de la

division.

J’occupai, à l’étude, la table du fond, comme il convient à quelqu’un

qui n’a plus besoin de surveillance immédiate. Berlâne avait trouvé sa

place marquée à la craie trois tables en avant de la mienne: j’estimais

que la distance entre lui et moi n’était pas suffisante.

J’ai oublié de dire qu’à la rentrée de Pâques, Autissier avait sauté de

septième en cinquième; de sorte qu’en quatrième Berlâne allait être son

condisciple. Il avait pris rapidement la tête de sa classe, et j’avais

la consolation de penser que, du moins, avec lui Berlâne serait rarement

le premier, si tant était que l’abbé Bichelonne eût dit juste en me

vantant ses progrès. Dans la crainte d’être obligé de me rendre à

l’évidence, je n’avais pas voulu m’en assurer par moi-même: pas une fois

je ne l’avais interrogé sur le grec ni sur le latin.

Le lendemain de la rentrée, nous composâmes tous, selon la coutume, sauf

les élèves de septième, en version latine. Inutile de dire que les six

textes étaient différents.

Puis la retraite commença le mercredi soir, pour se terminer le dimanche

matin par une communion générale. Je n’aimais pas ces trois jours où

nous étions occupés uniquement à des prières, à des examens de

conscience, à des confessions et à écouter des sermons. Non que j’eusse

à me reprocher des crimes, mais je vivais malgré moi dans ce milieu où

m’avaient poussé les circonstances. J’aimais mieux étudier que prier. Il

me semblait que dans un lycée j’aurais mieux travaillé. Et je fis ma

retraite tant bien que mal.

Il n’en fut pas ainsi de Berlâne. A la chapelle, à l’étude, au

réfectoire, au dortoir, il avait une tenue exemplaire, ne tournant

jamais la tête, priant non point parce qu’il en était l’heure, mais

parce qu’il en sentait le besoin, répondant du fond du cœur au

surveillant qui, dès que nous étions couchés, récitait à haute voix deux

dizaines du chapelet en marchant dans l’allée centrale du dortoir. Le

matin, je le voyais sauter joyeusement de son lit; je l’entendais

répondre d’une voix claire _Deo gratias_ au _Benedicamus Domino_ que le

même surveillant prononçait, de son cabinet, au premier coup de cloche.

En quelque saison que ce fût, me lever à cinq heures du matin était pour

moi un supplice, et pas une fois encore je n’avais pu me résoudre à dire

ce _Deo gratias_.

J’attendais le dimanche de clôture de la retraite, parce qu’après le

repas de midi le Supérieur devait donner en public les places obtenues à

la composition de rentrée. De toute l’année précédente je n’avais pas

été aussi ému. Sous la table mes genoux se heurtaient d’impatience et

d’angoisse. Rhétorique. Seconde. Troisième: j’étais premier! Mais mon

inquiétude ne se calma point: non que le sort du «vieux Doreau» me

tracassât. Nous étions quinze, et j’entendis comme de coutume:

--Quinzième: Jules Doreau.

Seulement j’avais hâte de savoir ce qui s’était passé en quatrième. Le

premier? Parbleu, ce fut Autissier. Le second? ce fut Albert Dumas! Le

second, pour moi, ce fut Berlâne qui, chez nous, à l’école des frères,

occupait la place à laquelle dans mon cours tenait le vieux Doreau. Je

n’avais qu’à me résigner. L’abbé avait vu juste. Le travail pouvait donc

suppléer l’intelligence, l’obstination remplacer le don? Pour tout dire,

à dater de cette minute, si je cessai de le mépriser, je devins jaloux

de Berlâne. A une classe de distance, ce fut entre nous deux une

rivalité sourde, une lutte silencieuse que personne, même pas lui, ne

soupçonnait.

J’avais presque cessé, de Pâques aux grandes vacances, de me promener le

matin avec Autissier, parce qu’il avait cessé, lui, de me parler de son

pays et des chasseurs à cheval. Un changement s’était opéré en lui. Sa

vocation, qui ne s’était si brusquement déclarée que pour chanceler

aussitôt après, s’était affermie. Il ne pensait plus qu’à nous donner

l’exemple de la piété, et ses conseils ne m’allaient guère. Je revins à

lui et, sans en avoir l’air, lui donnai à mon tour des conseils sur son

travail. Le programme de ses études était le même que l’année précédente

pour moi. La Cyropédie, les Églogues de Virgile, la mort d’Icare étaient

hérissées pour lui des mêmes difficultés qui, douze mois auparavant,

m’avaient rebuté. Je les lui signalais négligemment, en évitant de lui

parler de Berlâne.

J’évitais aussi Berlâne. Lui-même de nouveau recherchait moins ma

société. S’était-il donc rendu compte de mes sentiments? Ou bien, ses

succès lui tournant la tête, se considérait-il comme aussi fort que moi?

J’aurais dû m’estimer heureux d’être débarrassé de lui: je n’en

éprouvais que dépit. Je n’en travaillais qu’avec plus d’acharnement.

Dans ce combat engagé entre nous deux, moi seul marquais les points et

je constatais, la rage au cœur, que je n’avais pas toujours le dessus.

Et invariablement il me dépassait pour les mentions de bonne conduite.

«Qu’est-ce que cela peut me faire? me disais-je. C’est le type du fort

en thème, du bon élève sur toute la ligne, qui ne perd pas une minute

parce qu’il n’est pas intelligent, qu’il n’a pas de mémoire et qu’il

sait qu’il n’aura jamais trop de temps pour comprendre et apprendre.»

Et j’affectais de flâner à l’étude, de causer et rire sur les rangs, de

regarder en l’air à la chapelle. Je m’arrangeais pour qu’il me vît: il

n’avait pas l’air de s’en apercevoir et mon dépit ne faisait que

croître. Cependant, je ne consentais à lâcher pied que sur le chapitre

de la conduite, parce que de temps en temps il ne me déplaisait point de

passer pour un héros rebelle à toute contrainte: idée d’enfant dont la

vie a vite raison. Quant au travail, même lorsque j’avais l’air de

flâner, je repassais ma leçon ou songeais à la solution d’un problème de

géométrie.

La tranquillité de Berlâne m’agaçait de plus en plus. Je ne peux pas

dire que nous ne nous fréquentions plus du tout. Quand nous étions

ensemble, il n’y avait rien de changé dans ses manières avec moi. Mais

j’aurais voulu qu’il me parlât de notre pays et il n’en soufflait mot.

Un jour je prononçai le nom de Mlle Gertrude. Je m’attendais à ce qu’il

rougît: j’avais deviné, au récit des Labrosse, qu’il l’aimait comme un

gamin de dix ans peut rêver d’une petite fille du même âge que lui,

comme moi-même je l’aimais parce qu’avec ses yeux verts sous ces cheveux

blonds elle ressemblait à une fée. Il ne sourcilla point et me répondit:

--Je ne sais pas ce qu’elle devenait. Je ne la voyais plus du tout.

Il parlait comme si elle eût été morte. Elle l’était en effet pour lui.

Vraiment, d’un jour à l’autre, il avait fait peau neuve. Rien ne

l’embarrassait. Bien qu’à côté de lui je fusse un ancien, c’était moi

qui continuais de rougir et de ne savoir que faire de mes bras quand

j’étais obligé de traverser l’étude, moi qui continuais de trembler à

l’idée qu’au cours d’instruction religieuse je devrais me lever à

l’appel de mon nom, moi qui continuais d’éviter de me mêler aux groupes

bruyants, tout cela malgré ma dignité d’élève de troisième. La position

que je venais de prendre à la tête de mon cours ne m’avait mis en

évidence que pour que ma prétendue «originalité» ressortît davantage

encore. Je redoutais que quelqu’un se moquât de moi en présence de

Berlâne; était-il possible que déjà il ne se fût aperçu de rien? Je

constatais avec colère que personne ne faisait attention à lui, sinon

pour en dire du bien. Il ne tranchait pas sur les autres comme je

l’avais espéré. Sa tête même, sous la casquette d’uniforme, ne

paraissait plus aussi disproportionnée.

En plein silence de l’étude du soir, je pensais me lever et leur crier à

tous en leur désignant:

--Celui-ci est Berlâne. C’est le nom qu’il portait dans mon pays, et

qu’il mérite. Il était toujours le dernier et nous nous moquions de lui.

Comment ne voyez-vous pas qu’il est ridicule et que je ne le suis pas,

qu’il ne se maintient qu’à force de travailler comme un galérien, tandis

que j’arrive premier en me jouant, qu’il est pieux à l’exagération et

respecte le règlement jusqu’en ses moindres détails, tandis que je fais

fi des ordres importuns, que je suis déjà un homme et qu’il restera

toute sa vie un gamin?

Mais pour ce long discours je manquais d’audace. Non, je n’étais pas

«déjà un homme».

Un jour d’hiver que, pour me garer du froid, je m’étais blotti sous le

hangar,--comme jadis Berlâne à l’école!--le surveillant m’y découvrit et

me montra, par manière de plaisanterie, à quelques-uns qui pour se

distraire lançaient au hasard des boules de neige. En moins d’une

minute, ils furent tous à me viser et je fus plus mouillé et plus glacé

que si j’étais resté avec eux. Bien qu’aveuglé, je cherchais à voir si

Berlâne était parmi mes ennemis. Non. Mais je le découvris à quelque

distance sous un marronnier. Il regardait dans ma direction. Mon

humiliation, je ne puis songer à la décrire. J’aurais préféré qu’il se

fût joint au groupe. Je me serais précipité non sur eux, mais sur lui.

J’aurais eu un motif de lui frotter ses longues oreilles jusqu’à ce

qu’elles devinssent écarlates. Je me serais enfin un peu vengé. Alors je

me souvins des cris que jadis j’avais entendus: Sur Berlâne! J’étendis

le bras et ouvris la bouche. Vit-il mon geste? Devina-t-il ma pensée? Il

se cacha derrière le tronc de l’arbre. J’eus conscience que les autres

ne me comprendraient pas. Je me tus. Ils se dispersèrent. Berlâne vint à

moi qui me secouais.

--Ils ne t’ont pas fait mal? me demanda-t-il. Veux-tu que je t’essuie

avec mon mouchoir?

Il s’y apprêtait quand je fis un bond de côté.

--Ne me touche pas! Laisse-moi tranquille! criai-je.

Il fut peiné. Il se demandait ce qu’il avait pu me faire.

--Je ne t’en ai pas jeté, me dit-il.

Je lui répondis:

--J’aurais préféré que tu m’en jettes!

Cette fois il ne comprit plus du tout. Il s’en fut avec sa grosse tête

aux longues oreilles que je regrettais de n’avoir pas eu l’occasion de

frotter au sang.

Sous les marronniers en fleurs · 第 10 / 12 题