C’était avec satisfaction que j’entrais en troisième. Le Séminaire
comprenait seulement deux divisions: les petits, les grands. Dans celle
des grands, il y avait les élèves de seconde et de rhétorique; dans
celle des petits, tous les autres, de la septième à la troisième; parmi
ces derniers, pourtant, certains, que désignaient leur âge, leur taille
et les premiers poils qui leur poussaient sur les joues, faisaient
partie des grands. Ainsi, parmi mes condisciples de quatrième, deux
n’étaient pas dans l’étude des petits: Thomas et Doreau, que nous
appelions «le vieux Doreau»: il avait quinze ans! Toujours le dernier,
d’ailleurs. Il avait plus de barbe au menton que de jugement, mais,
sachant que ce n’était point sa faute, il était fier d’être parmi les
grands: peu lui importait d’être le dernier en classe. Je ne le valais
pas et restai avec trois autres de mon cours chez les petits pour une
année encore: nous allions être, nous quatre, les plus importants de la
division.
J’occupai, à l’étude, la table du fond, comme il convient à quelqu’un
qui n’a plus besoin de surveillance immédiate. Berlâne avait trouvé sa
place marquée à la craie trois tables en avant de la mienne: j’estimais
que la distance entre lui et moi n’était pas suffisante.
J’ai oublié de dire qu’à la rentrée de Pâques, Autissier avait sauté de
septième en cinquième; de sorte qu’en quatrième Berlâne allait être son
condisciple. Il avait pris rapidement la tête de sa classe, et j’avais
la consolation de penser que, du moins, avec lui Berlâne serait rarement
le premier, si tant était que l’abbé Bichelonne eût dit juste en me
vantant ses progrès. Dans la crainte d’être obligé de me rendre à
l’évidence, je n’avais pas voulu m’en assurer par moi-même: pas une fois
je ne l’avais interrogé sur le grec ni sur le latin.
Le lendemain de la rentrée, nous composâmes tous, selon la coutume, sauf
les élèves de septième, en version latine. Inutile de dire que les six
textes étaient différents.
Puis la retraite commença le mercredi soir, pour se terminer le dimanche
matin par une communion générale. Je n’aimais pas ces trois jours où
nous étions occupés uniquement à des prières, à des examens de
conscience, à des confessions et à écouter des sermons. Non que j’eusse
à me reprocher des crimes, mais je vivais malgré moi dans ce milieu où
m’avaient poussé les circonstances. J’aimais mieux étudier que prier. Il
me semblait que dans un lycée j’aurais mieux travaillé. Et je fis ma
retraite tant bien que mal.
Il n’en fut pas ainsi de Berlâne. A la chapelle, à l’étude, au
réfectoire, au dortoir, il avait une tenue exemplaire, ne tournant
jamais la tête, priant non point parce qu’il en était l’heure, mais
parce qu’il en sentait le besoin, répondant du fond du cœur au
surveillant qui, dès que nous étions couchés, récitait à haute voix deux
dizaines du chapelet en marchant dans l’allée centrale du dortoir. Le
matin, je le voyais sauter joyeusement de son lit; je l’entendais
répondre d’une voix claire _Deo gratias_ au _Benedicamus Domino_ que le
même surveillant prononçait, de son cabinet, au premier coup de cloche.
En quelque saison que ce fût, me lever à cinq heures du matin était pour
moi un supplice, et pas une fois encore je n’avais pu me résoudre à dire
ce _Deo gratias_.
J’attendais le dimanche de clôture de la retraite, parce qu’après le
repas de midi le Supérieur devait donner en public les places obtenues à
la composition de rentrée. De toute l’année précédente je n’avais pas
été aussi ému. Sous la table mes genoux se heurtaient d’impatience et
d’angoisse. Rhétorique. Seconde. Troisième: j’étais premier! Mais mon
inquiétude ne se calma point: non que le sort du «vieux Doreau» me
tracassât. Nous étions quinze, et j’entendis comme de coutume:
--Quinzième: Jules Doreau.
Seulement j’avais hâte de savoir ce qui s’était passé en quatrième. Le
premier? Parbleu, ce fut Autissier. Le second? ce fut Albert Dumas! Le
second, pour moi, ce fut Berlâne qui, chez nous, à l’école des frères,
occupait la place à laquelle dans mon cours tenait le vieux Doreau. Je
n’avais qu’à me résigner. L’abbé avait vu juste. Le travail pouvait donc
suppléer l’intelligence, l’obstination remplacer le don? Pour tout dire,
à dater de cette minute, si je cessai de le mépriser, je devins jaloux
de Berlâne. A une classe de distance, ce fut entre nous deux une
rivalité sourde, une lutte silencieuse que personne, même pas lui, ne
soupçonnait.
J’avais presque cessé, de Pâques aux grandes vacances, de me promener le
matin avec Autissier, parce qu’il avait cessé, lui, de me parler de son
pays et des chasseurs à cheval. Un changement s’était opéré en lui. Sa
vocation, qui ne s’était si brusquement déclarée que pour chanceler
aussitôt après, s’était affermie. Il ne pensait plus qu’à nous donner
l’exemple de la piété, et ses conseils ne m’allaient guère. Je revins à
lui et, sans en avoir l’air, lui donnai à mon tour des conseils sur son
travail. Le programme de ses études était le même que l’année précédente
pour moi. La Cyropédie, les Églogues de Virgile, la mort d’Icare étaient
hérissées pour lui des mêmes difficultés qui, douze mois auparavant,
m’avaient rebuté. Je les lui signalais négligemment, en évitant de lui
parler de Berlâne.
J’évitais aussi Berlâne. Lui-même de nouveau recherchait moins ma
société. S’était-il donc rendu compte de mes sentiments? Ou bien, ses
succès lui tournant la tête, se considérait-il comme aussi fort que moi?
J’aurais dû m’estimer heureux d’être débarrassé de lui: je n’en
éprouvais que dépit. Je n’en travaillais qu’avec plus d’acharnement.
Dans ce combat engagé entre nous deux, moi seul marquais les points et
je constatais, la rage au cœur, que je n’avais pas toujours le dessus.
Et invariablement il me dépassait pour les mentions de bonne conduite.
«Qu’est-ce que cela peut me faire? me disais-je. C’est le type du fort
en thème, du bon élève sur toute la ligne, qui ne perd pas une minute
parce qu’il n’est pas intelligent, qu’il n’a pas de mémoire et qu’il
sait qu’il n’aura jamais trop de temps pour comprendre et apprendre.»
Et j’affectais de flâner à l’étude, de causer et rire sur les rangs, de
regarder en l’air à la chapelle. Je m’arrangeais pour qu’il me vît: il
n’avait pas l’air de s’en apercevoir et mon dépit ne faisait que
croître. Cependant, je ne consentais à lâcher pied que sur le chapitre
de la conduite, parce que de temps en temps il ne me déplaisait point de
passer pour un héros rebelle à toute contrainte: idée d’enfant dont la
vie a vite raison. Quant au travail, même lorsque j’avais l’air de
flâner, je repassais ma leçon ou songeais à la solution d’un problème de
géométrie.
La tranquillité de Berlâne m’agaçait de plus en plus. Je ne peux pas
dire que nous ne nous fréquentions plus du tout. Quand nous étions
ensemble, il n’y avait rien de changé dans ses manières avec moi. Mais
j’aurais voulu qu’il me parlât de notre pays et il n’en soufflait mot.
Un jour je prononçai le nom de Mlle Gertrude. Je m’attendais à ce qu’il
rougît: j’avais deviné, au récit des Labrosse, qu’il l’aimait comme un
gamin de dix ans peut rêver d’une petite fille du même âge que lui,
comme moi-même je l’aimais parce qu’avec ses yeux verts sous ces cheveux
blonds elle ressemblait à une fée. Il ne sourcilla point et me répondit:
--Je ne sais pas ce qu’elle devenait. Je ne la voyais plus du tout.
Il parlait comme si elle eût été morte. Elle l’était en effet pour lui.
Vraiment, d’un jour à l’autre, il avait fait peau neuve. Rien ne
l’embarrassait. Bien qu’à côté de lui je fusse un ancien, c’était moi
qui continuais de rougir et de ne savoir que faire de mes bras quand
j’étais obligé de traverser l’étude, moi qui continuais de trembler à
l’idée qu’au cours d’instruction religieuse je devrais me lever à
l’appel de mon nom, moi qui continuais d’éviter de me mêler aux groupes
bruyants, tout cela malgré ma dignité d’élève de troisième. La position
que je venais de prendre à la tête de mon cours ne m’avait mis en
évidence que pour que ma prétendue «originalité» ressortît davantage
encore. Je redoutais que quelqu’un se moquât de moi en présence de
Berlâne; était-il possible que déjà il ne se fût aperçu de rien? Je
constatais avec colère que personne ne faisait attention à lui, sinon
pour en dire du bien. Il ne tranchait pas sur les autres comme je
l’avais espéré. Sa tête même, sous la casquette d’uniforme, ne
paraissait plus aussi disproportionnée.
En plein silence de l’étude du soir, je pensais me lever et leur crier à
tous en leur désignant:
--Celui-ci est Berlâne. C’est le nom qu’il portait dans mon pays, et
qu’il mérite. Il était toujours le dernier et nous nous moquions de lui.
Comment ne voyez-vous pas qu’il est ridicule et que je ne le suis pas,
qu’il ne se maintient qu’à force de travailler comme un galérien, tandis
que j’arrive premier en me jouant, qu’il est pieux à l’exagération et
respecte le règlement jusqu’en ses moindres détails, tandis que je fais
fi des ordres importuns, que je suis déjà un homme et qu’il restera
toute sa vie un gamin?
Mais pour ce long discours je manquais d’audace. Non, je n’étais pas
«déjà un homme».
Un jour d’hiver que, pour me garer du froid, je m’étais blotti sous le
hangar,--comme jadis Berlâne à l’école!--le surveillant m’y découvrit et
me montra, par manière de plaisanterie, à quelques-uns qui pour se
distraire lançaient au hasard des boules de neige. En moins d’une
minute, ils furent tous à me viser et je fus plus mouillé et plus glacé
que si j’étais resté avec eux. Bien qu’aveuglé, je cherchais à voir si
Berlâne était parmi mes ennemis. Non. Mais je le découvris à quelque
distance sous un marronnier. Il regardait dans ma direction. Mon
humiliation, je ne puis songer à la décrire. J’aurais préféré qu’il se
fût joint au groupe. Je me serais précipité non sur eux, mais sur lui.
J’aurais eu un motif de lui frotter ses longues oreilles jusqu’à ce
qu’elles devinssent écarlates. Je me serais enfin un peu vengé. Alors je
me souvins des cris que jadis j’avais entendus: Sur Berlâne! J’étendis
le bras et ouvris la bouche. Vit-il mon geste? Devina-t-il ma pensée? Il
se cacha derrière le tronc de l’arbre. J’eus conscience que les autres
ne me comprendraient pas. Je me tus. Ils se dispersèrent. Berlâne vint à
moi qui me secouais.
--Ils ne t’ont pas fait mal? me demanda-t-il. Veux-tu que je t’essuie
avec mon mouchoir?
Il s’y apprêtait quand je fis un bond de côté.
--Ne me touche pas! Laisse-moi tranquille! criai-je.
Il fut peiné. Il se demandait ce qu’il avait pu me faire.
--Je ne t’en ai pas jeté, me dit-il.
Je lui répondis:
--J’aurais préféré que tu m’en jettes!
Cette fois il ne comprit plus du tout. Il s’en fut avec sa grosse tête
aux longues oreilles que je regrettais de n’avoir pas eu l’occasion de
frotter au sang.