XI

Quelques mois auparavant je songeais, avec une joie ironique et

mauvaise, à la rentrée d’octobre. Mais quand ce ne fut plus qu’une

question de jours, quand la dernière nuit de septembre eut été emportée

par le vent qui soufflait avec rage et que le premier matin d’octobre

fut dénoncé par la gelée blanche sur l’herbe, je fus envahi d’une grande

mélancolie: que pouvait me faire, à présent, que Berlâne partît en même

temps que moi? Je m’occupais bien de lui, en vérité!

Je revis les deux mois que j’avais passés à courir partout, sauf en

ville, où je me montrais le moins possible et presque toujours seul,

tant il m’en coûtait de supporter la compagnie de Berlâne: l’expérience

que j’en avais faite aux vacances de Pâques me suffisait.

J’étais tout de même obligé de le voir de temps en temps, soit qu’il

vînt me surprendre avant que je fusse parti pour la promenade, soit que

ma mère me dît:

--Va donc chez Albert. Ce n’est pas lui, pour sûr, qui te donnera de

mauvais conseils. Je me demande ce que tu trouves de si intéressant à

traîner toujours seul dans les bois.

Ces jours-là étaient pour moi marqués d’un caillou noir.

Je le voyais aussi le dimanche à la grand’messe et aux vêpres, vêtu de

sa soutane rouge d’enfant de chœur, plus pieux que jamais. Au mois de

mai dernier, il avait fait sa première communion.

Quelquefois enfin, il venait avec le vicaire me prendre. Tandis

qu’ensemble ils parlaient religion, j’écoutais les guêpes bourdonner

autour des grandes digitales qui poussent dans les clairières où les

charbonniers jadis ont tassé leurs meules. L’abbé Bichelonne me disait:

--Sais-tu qu’Albert a fait beaucoup de progrès depuis ton départ? Je

crois que maintenant il est aussi fort que toi.

J’essayais de sourire, tout en souffrant à penser que c’était peut-être

vrai. L’abbé trouvait-il que je n’avais pas eu assez de prix? Eh bien,

dès la rentrée on allait voir!

Il s’en fallait pourtant que j’attendisse ce jour avec la même

impatience que Berlâne: au contraire. Lui, plus nous nous rapprochions

de la date et plus son visage s’illuminait. Tout étonnée, sa mère me

répétait:

--Je n’y comprends rien. On dirait qu’il est heureux de me quitter.

* * * * *

Lorsque nous fûmes tous les deux dans la diligence, sa joie me fit mal.

Il n’avait donc pas de cœur? Il ne voyait donc pas sa mère agiter son

mouchoir? Il ne pensait donc pas qu’avant de le remettre dans sa poche

elle s’en essuierait les yeux? Quand je me rappelais mon premier départ,

quand aujourd’hui encore, sentant la vie inexorable tirer sur moi comme

avec une corde le bûcheron sur un arbre qui lui résiste, j’avais les

larmes au bord des paupières, et que je le regardais, lui, assis en face

de moi, j’avais des envies de le gifler, de le griffer, de le mordre. Et

il eut l’audace de dire:

--Enfin, nous voici partis!

Les mains sur les genoux, sa grosse tête inclinée, il obéissait aux

cahots de la diligence. Nous croisions des troupeaux d’oies grises à

ventre blanc qu’effrayait le bruit des grelots sonnant aux colliers des

trois chevaux.

* * * * *

A partir de la première gare où nous prîmes le train, à presque chaque

station je ne fis que retrouver des élèves,--je ne dis pas: des

camarades,--plus jeunes ou plus âgés que moi. Refrogné dans un coin,

avec Berlâne toujours en face de moi, je les laissais causer, s’épanouir

et rire. L’un d’eux me demanda:

--C’est un nouveau que tu amènes?

Je fus sur le point de répondre:

--Oui. Et nous l’appelions Berlâne.

Je ne doutais point que le mot n’eût fait fortune. Mais, me retenant, je

me contentai de dire:

--Oui. Nous sommes du même pays.

Et je fus stupéfait de le voir, toute sa timidité d’autrefois disparue,

prendre contact et causer avec eux, au bout de quelques minutes, comme

s’il les avait connus depuis très longtemps. C’était moi qui avais l’air

d’être le nouveau.

J’affectai de me désintéresser de leur conversation et regardai défiler

ces paysages qui ressemblaient de moins en moins à mes horizons

familiers. Je sentais qu’à mesure que je m’éloignais de mon véritable

pays, Berlâne se rapprochait de celui qui deviendrait sa terre

d’élection.

Quand nous fûmes arrivés, je le laissai se dépêtrer tout seul, mais en

l’épiant du coin de l’œil et de loin, m’attendant à ce qu’il vînt me

demander indications et secours. Non. Il était déjà comme poisson dans

l’eau. Je regrettai de lui avoir donné, lors des vacances de Pâques,

trop de détails sur ma première installation: il n’en avait pas oublié

un seul!

Il parvint à me rejoindre avant que nous n’entrions au réfectoire et me

dit:

--Toutes mes affaires sont rangées.

Je ne le savais que trop. Mais croyait-il donc que cela pût

m’intéresser? Il ajouta:

--Je t’aurais bien demandé de m’aider, mais je n’ai pas voulu te

déranger.

Ainsi l’enfant qui, pour la première fois, marche seul, se retourne,

étonné, vers sa mère et s’excuserait, s’il pouvait parler, de n’avoir

pas eu besoin de son soutien. J’avais eu l’air très affairé, allant d’un

groupe à l’autre, affectant de serrer des mains d’élèves qui, toute

l’année précédente, m’avaient tenu à l’écart, et de leur parler comme si

nous avions été d’excellents amis; ils n’en revenaient pas. Mais je

voyais bien que Berlâne, seul, trouvait cela tout naturel. Il m’avait

toujours considéré comme un puits de science, et pour lui je ne pouvais

point ne pas être, ici, au-dessus de tous. Il me fallait, bon gré, mal

gré, m’introduire dans la peau du nouveau personnage qu’il allait, sans

le savoir, me contraindre à jouer.

Sous les marronniers en fleurs · 第 9 / 12 题