Comme miss Ellen entrait dans Adam's street deux roughs complétement
ivres sortaient d'une taverne.
Miss Ellen doubla le pas.
Néanmoins l'un de ces deux hommes l'atteignit, lui prit la taille et lui
dit:
--Où vas-tu donc ainsi, cher amour?
Miss Ellen avec la souplesse d'une couleuvre glissa des bras de
l'ivrogne et prit la fuite.
Mais l'ivrogne et son compagnon se mirent à courir après elle.
Le rough lui criait:
--Tu as beau te sauver, je te reconnais... tu es Fanny, la fille de
l'écaillère Bentam, et tu cours chez John Farlen, ton amant.
En parlant ainsi, le rough était de bonne foi; et miss Ellen avait beau
courir, il la gagnait de vitesse, répétant:
--Tu es la fille à la mère Bentam, je te reconnais, et la maîtresse de
ce fainéant de John Farlen, à qui j'ai cassé trois dents d'un coup de
poing; mais ça n'est pas assez. Je veux lui prendre sa femme... et nous
verrons alors, s'il est bon à quelque chose.
Miss Ellen courait de toutes ses forces; elle était tout à l'heure à
l'extrémité d'Adams' street, où elle retrouverait sa voiture...
Mais le rough l'atteignit une seconde fois, juste au moment où elle
passait devant un autre public-house.
Alors, miss Ellen jeta un cri:
--Laissez-moi, dit-elle, je ne suis pas Fanny Bentam.
--Mais si... mais si... dit l'ivrogne, je reconnais ta voix.
--Laissez-moi, vous dis-je.
Et cette fois, l'accent de miss Ellen devint impérieux.
--Bah! bah! dit l'ivrogne, John Farlen n'est pas là pour te défendre.
D'ailleurs, c'est un propre à rien.
Miss Ellen se débattait toujours.
Tout à coup, le rough jeta un cri, ouvrit les bras, et miss Ellen put se
dégager.
La courageuse jeune fille avait toujours sur elle un petit stylet à lame
damasquinée, à manche de nacre.
Tandis que le rough la tenait brutalement par les épaules, elle était
parvenue à prendre cette arme à sa ceinture et à dégager son bras.
--Ah! poison! vipère! s'écria le rough, elle m'a assassiné.
Et il tomba.
Miss Ellen avait repris la fuite, mais l'autre ivrogne s'était acharné à
sa poursuite, et il parvint à la ressaisir.
En même temps, le cri du rough blessé avait retenti jusque dans le
cabaret, et les gens qui s'y trouvaient étaient sortis en toute hâte.
Avez-vous passé quelquefois auprès d'une de ces vastes ruches de
frelons, qui se trouvent dans les bois, et presque toujours au long d'un
poteau indicateur?
C'est en été, l'atmosphère est brûlante, l'air est orageux; les frelons
dorment dans leur demeure souterraine.
Un seul se trouve au dehors, se traînant paresseusement au soleil, au
bord de son trou.
Vous passez, et vous l'écrasez...
Soudain, la ruche tout entière s'éveille, les frelons en sortent,
bourdonnant, irrités, terribles, et si vous n'avez pris la fuite assez
vite, vous êtes perdu!
Il en fut ainsi de miss Ellen.
Tandis que le rough qu'elle avait frappé en pleine poitrine tombait
baigné dans son sang, l'autre avait saisi la jeune fille et, de la
taverne voisine, des maisons environnantes, des profondeurs du sol,
de partout avait surgi tout à coup une foule en guenilles, furieuse,
hurlante, et qui entourait miss Ellen.
Cette fois, la jeune fille se débattait vainement.
--Ah! coquine! disaient les uns.
--Ah! misérable! hurlaient les autres.
--Elle m'a assassiné! vociférait le blessé, qui se tordait sur le sol.
--C'est une voleuse!
--Non, c'est une belle de nuit de Regent' street.
--C'était sa maîtresse, et elle l'a quitté, disait l'autre ivrogne, qui
secouait toujours miss Ellen après lui avoir arraché son poignard.
--Il faut la conduire à la station de police! criait une grosse commère
qui s'était approchée le poing sur la hanche.
En se débattant, miss Ellen avait laissé tomber son voile, et son
radieux visage apparaissait maintenant à découvert dans le rayon
lumineux qui partait du public-house.
--Un beau brin de fille, ma foi, dit un autre ivrogne.
--Ce serait dommage de lui passer la corde au cou...
--C'est pourtant ce qui lui arrivera, dit un autre, si ce pauvre diable
vient à mourir.