M. Morok ne dérangeait pas son patron deux fois par an.

Il avait, la haute main sur les affaires courantes, et, pour qu'il

envoyât chercher M. Harris, il fallait une circonstance tout à fait

extraordinaire.

Un banquier français, arraché à son premier sommeil, eût manifesté une

vive mauvaise humeur.

M. Harris se leva sans mot dire, fit sa toilette avec le plus grand

calme, et, ayant donné l'ordre qu'on introduisît le commis, il se borna

à lui demander s'il savait pourquoi M. Morok le dérangeait.

A quoi le commis répondit qu'un étranger, un Français, s'était présenté

dans Old Bailey et demandait instamment à le voir.

--Il est pourvu d'une lettre de crédit? demanda M. Harris.

--Oui.

--Savez-vous le chiffre?

--Quarante mille livres.

L'explication était suffisante. Un homme qui peut toucher à la minute

quarante mille livres a toujours le droit de déranger un banquier, même

quand ce dernier a passé la nuit au bal.

M. Harris avait des chevaux, des voitures, et ses équipages étaient

remarqués à Hyde Park.

Mais il ne donna pas l'ordre d'atteler.

Avec cette simplicité qui caractérise les Anglais, il sauta dans le cab

de son commis et s'assit à côté de lui.

Trois quarts d'heure après, il arrivait dans Old Bailey.

Le Français était toujours là, dans le bureau de M. Morok qui avait cru

de son devoir de remettre du coke dans le poële et de présenter à son

hôte deux journaux français qui arrivaient à l'adresse de M. Harris.

M. Harris entra et regarda le Français avec ce flegme dont les Anglais

ne se départent jamais:

Il lui adressa la parole en français:

--Je suis monsieur Harris, dit-il, et tout à votre service, monsieur.

--Monsieur, répondit le Français, je vous demande mille pardons de vous

avoir dérangé, mais je suis porteur d'une lettre de vos correspondants

de Paris.

Et il ouvrit une troisième fois son portefeuille et en tira une

enveloppe qui portait le timbre sec de la maison Harris et Johnson, de

Paris, rue de la Chaussée d'Antin, 67.

--Veuillez passer dans mon cabinet, monsieur, dit M. Harris, qui ouvrit

une porte au fond du bureau de M. Morok, et s'effaça pour laisser passer

son visiteur.

Quand ils furent seuls, M. Harris ouvrit la lettre de son correspondant

et lut:

«Nous vous adressons M. Firmin Bellecombe, chirurgien, chargé, par

l'École de médecine de Paris, de faire des études sur la strangulation.

M. Firmin Bellecombe est immensément riche, et il emporte de Paris des

traites de plusieurs maisons. Vous ferez honneur à toutes celles qu'il

vous présentera.

Nous comptons que vous vous mettrez complétement à sa disposition pour

tous les services qu'il pourra vous demander.

M. Firmin Bellecombe désire, notamment, visiter les prisons, et surtout

celle de Newgate. Il veut, en outre, faire des expériences sur les corps

des suppliciés. Votre position d'alderman vous permettra de lui donner

toutes les facilités à ce sujet.»

Cette lettre était pressante, comme on le voit.

Les misères de Londres, 3. La cage aux oiseaux · 第 16 / 69 题