SA MORALE

La morale de Platon, je ne dirai pas s’appuie sur le principe suivant,

mais se recommande avant tout du principe suivant: connaître le bien

c’est le faire; qui sait le bien fait le bien; qui ne fait pas le bien,

c’est qu’il ne le sait pas; la science et la vertu sont la même chose.

Je ne dis point que Platon ait affirmé absolument ce principe; mais il

est très évident qu’il y tend et qu’il y a complaisance: «Si la vertu

est une qualité de l’âme et s’il est indispensable qu’elle soit utile,

il faut qu’elle soit sagesse. Car, puisque toutes les autres qualités de

l’âme ne sont par elles-mêmes ni utiles ni nuisibles, mais qu’elles

deviennent l’un ou l’autre, selon que l’imprudence ou la sagesse s’y

joignent, il en résulte que la vertu, étant utile, doit être une sorte

de sagesse... L’âme sage gouverne bien et l’âme imprudente gouverne

mal... Pour être avantageux, tout ce qui est au pouvoir de l’homme doit

être soumis à l’âme et tout ce qui appartient à l’âme dépendra de la

sagesse. Donc la sagesse est nécessairement ou la vertu tout entière ou

une partie de la vertu... Les hommes ne sont point bons par nature;...

mais si les hommes bons ne sont pas tels par nature, le deviennent-ils

par éducation? Cela me paraît s’en suivre nécessairement. D’ailleurs il

est évident, selon notre hypothèse, que si la vertu est une science,

elle peut s’apprendre... Mais la vertu est-elle bien une science?...»

Et Platon, comme il lui arrive si souvent quand il fait parler Socrate,

ne conclut pas; mais il a marqué que la théorie lui paraît probable et

que la vertu est sans doute une science qui peut s’enseigner, à la

condition, comme la suite l’indique, de trouver de bons et de vrais

maîtres. «La plupart des reproches que l’on adresse aux intempérants,

comme s’ils l’étaient volontairement, sont d’injustes reproches. Nul

n’est méchant parce qu’il veut l’être; une fâcheuse disposition du

corps, une mauvaise éducation, voilà ce qui fait que le méchant est

méchant... Lorsque les vices du tempérament sont encore renforcés par de

mauvaises institutions, par des discours tenus en public et en

particulier, et que les doctrines enseignées à la jeunesse n’apportent

aucun remède à ces maux, les méchants deviennent plus méchants par la

seule action de ces deux causes et sans que leur volonté y soit pour

rien. Les coupables sont bien moins les enfants que les pères et les

élèves que les instituteurs.»

En un mot, le méchant est un malade et un ignorant et le savoir corriger

le guérirait de sa maladie. Donc le vertueux c’est un homme qui sait la

vertu.

La doctrine doit être combattue, parce qu’elle est fausse; mais il faut

bien la comprendre et aussi les raisons pourquoi Platon la conçoit ou

l’adopte.

Elle est fausse et je ne le démontrerai point longuement. Elle est une

confusion du savoir, du vouloir et du pouvoir, comme si c’étaient mêmes

choses ou comme si le premier entraînait les deux autres. Il n’en est

assurément rien. On peut savoir la vertu, sans vouloir le moins du monde

la pratiquer; et on peut vouloir la pratiquer sans avoir assez de force

pour cela. Rien de plus rationnel que ce que je dis ici, ni rien qui

puisse mieux être vérifié par des observations de tous les jours. La

théorie est donc aussi fausse que le serait une définition juste de la

volonté que l’on appliquerait à l’intelligence, ou réciproquement, ou

que le serait cette proposition: «Vous avez compris, donc vous êtes

énergique; vous êtes savant, donc vous êtes brave.» La doctrine doit

être écartée.

Cependant elle contient sa part de vérité et, d’abondant, il y a à

comprendre pourquoi elle est assez chère, évidemment, à Platon.

Elle contient une part de vérité en ce sens que si le méchant ou

l’injuste connaissait bien la vertu _tout entière_, il y aurait,

reconnaissons-le, de grandes chances pour qu’il la suivît. Oui,

l’injuste qui connaît la vertu _sommairement_, qui sait ce que c’est,

qui sait qu’elle est effort, abnégation, sacrifice, etc., il s’en

détourne et n’en veut point entendre discourir. Mais s’il savait tout;

s’il savait que la vertu est une jouissance et la plus grande qui puisse

être goûtée; s’il savait, comme l’enseignera plus tard le Portique et

comme l’enseigne déjà l’Académie, que le vertueux est le véritable roi

de ce monde; et sans aller si loin, s’il savait seulement que l’intérêt

bien entendu et la vertu se confondent et qu’il n’y a rien de plus

habile qu’une conduite irréprochable; s’il savait cela, il prendrait le

parti de la vertu, très probablement.

Et voilà, à n’en guère douter, ce que Platon veut dire. Il n’a jamais

parlé d’une connaissance superficielle de la vertu.

Mais encore a-t-il raison? Est-il bien vrai que qui saurait _toute_ la

vertu ne douterait point que le bonheur fût précisément en elle? Est-il

bien vrai qu’en effet il y soit? Renan a dit bien joliment: «Laissez

donc! Si la vertu était un bon placement, il y a longtemps que les

banquiers s’en seraient aperçus.»

Si l’on me pousse ainsi, répondrait Platon, j’irai plus loin d’un pas et

je dirai que, fût-il faux que l’intérêt bien entendu se confonde avec la

vertu dans le courant des choses humaines, cela redevient vrai pour

ainsi parler à une plus grande profondeur, à pousser plus avant. Le

vertueux ne réussit point; je l’accorde; il ne réussit jamais, je le

veux si on le veut; mais, encore qu’il ne réussisse point, et même _à ne

point réussir_, il trouve, dans sa conscience satisfaite, dans son

légitime orgueil satisfait et couronné, de telles joies, si absolument

incomparables à celles des hommes qui réussissent, qu’il est, à dire le

vrai, l’homme le plus heureux de ce monde.

L’homme qui a été le plus heureux ici-bas, qui a joui le plus pleinement

de sa supériorité, de sa royauté, comme diront très bien les Stoïciens,

dont il est l’ancêtre, c’est Socrate, et la manière et le ton dont il a

présenté son apologie le disent assez clairement.

Donc l’homme qui saurait cela, qui saurait vraiment et pleinement _tout

cela_, qui connaîtrait la vertu tout entière, je dis qu’il serait

impossible qu’il ne l’embrassât point immédiatement et pour toujours, et

voilà pourquoi je peux dire que savoir le bien ou le faire, c’est la

même chose; à la condition qu’on le sache bien; eh! sans doute!

A quoi nous disons, nous, comme un Cébès ou comme un Critéas, qu’il nous

semble bien que c’est ainsi, avec cette seule réserve qu’on ne peut

connaître la vertu aussi à fond que quand on est vertueux, et que par

conséquent ce que dit Platon revient à dire: on ne peut être vertueux

sans vouloir continuer de l’être. Mais ceci n’est pas l’identité

rationnelle de la connaissance de la vertu et de sa pratique.

Laissons ce point et songeons à l’intérêt que Platon avait dans cette

question. Platon a un grand intérêt actuel et moral à ce que, fût-elle

contestable, cette thèse soit tenue pour vraie et fasse office de

vérité. Il est philosophe, il est professeur de philosophie et de

morale; il est une manière de prêtre laïque. Ce qu’il veut, et il le

dira sur le tard, mais il l’a toujours pensé, c’est que les philosophes

gouvernent les hommes. Or c’est un préjugé assez répandu parmi les

hommes de tous les temps et qui l’était très fort chez les Grecs, que le

philosophe n’est pas un homme très sérieux. Un philosophe qui avait

transgressé, je ne sais plus où, une ordonnance très rigoureuse dut la

vie à ce préjugé; on dit: «C’est un philosophe; cela ne compte pas.»

Pour les Grecs, les philosophes étaient des gens qui discouraient de la

vertu et du souverain bien, mais qui n’avaient pas une grande importance

dans l’État.

Prenez garde, tient à dire Platon, un philosophe est un homme qui fait

le bien, qui crée le bien, parce qu’il le sait, et il ne peut pas, du

moment qu’il le sait, ne pas le faire. Il est donc un élément très

précieux et très salutaire dans la société et il devrait la diriger.

--Mais les sophistes qui sont si savants sur le bien comme sur le mal,

où voit-on qu’ils agissent si bien?

--S’ils ne font pas le bien, c’est qu’ils ne le savent pas le moins du

monde, et c’est précisément ce que je leur prouve tous les jours, et mes

arguments sont toujours à deux fins, et je leur prouve qu’ils ne font

pas le bien parce qu’ils ne le savent pas--et que, ne le sachant pas,

ils ne peuvent pas le faire; je leur prouve les deux toujours ensemble,

parce que chacune de ces choses est la cause et l’effet réciproquement

et conjointement et que par suite ces deux choses sont indissolublement

unies et inséparables.

Voilà, ce me semble, quelque fausse, sinon en soi, du moins

pratiquement, qu’elle puisse être, ce qu’il faut penser de la doctrine

de l’identité du savoir le bien et du faire le bien, selon Platon.

Si savoir le bien c’est le faire et si nous voulons le faire, quel est

le bien? Le bien, comme le croient à peu près tous les hommes, est-il le

plaisir? Car c’est un fait que les hommes n’appellent point tous les

mêmes choses plaisirs, et que ce qui est plaisir pour l’un est peine

pour l’autre, et que certains appellent plaisirs des choses très

grossières et que certains autres appellent plaisirs des choses en

vérité fort délicates, fort nobles et fort belles, ce qu’il faut

convenir qui leur fait honneur. Mais encore est-il vrai que la plupart

des hommes estiment le plaisir but de la vie, quelque chose du reste

qu’ils nomment du nom de plaisir; ou sans rien affirmer à cet égard,

tendent au plaisir, instinctivement, de toutes leurs forces, ce qui

revient au même, une affirmation de l’instinct valant autant et valant

plus qu’une affirmation du raisonnement.

Donc le bien, comme le veulent la plupart des hommes, est-il le plaisir?

Point du tout, parce que le plaisir n’est pas autre chose qu’un rêve,

qu’une vision de l’imagination ou, tout au moins, pour ne rien forcer,

n’est guère autre chose que cela. Certains prétendent déjà en Grèce, et

cela sera affirmé plus tard avec une très grande énergie, que le plaisir

n’existe pas, qu’il n’a aucun caractère positif, qu’il n’est autre chose

que l’absence de la douleur et que, par conséquent, la douleur seule est

réelle. Qu’on ne réponde pas à ceux-ci qu’il n’y a rien de plus réel

qu’une sensation, _fût-elle agréable_ et que la sensation de bien-être

que produit le manger, le boire, le se reposer et le s’endormir est une

réalité incontestable. Ils vous répliqueront que l’on n’éprouve du

plaisir à manger, etc., que quand on a eu faim, etc., que quand on a

éprouvé un besoin c’est-à-dire une souffrance, et que par conséquent le

plaisir n’est pas quelque chose de réel, qu’il est la simple cessation

d’une souffrance. Tout plaisir naît d’un besoin et par conséquent il

n’est que la trêve d’une douleur.

A cela on pourra contre-répliquer qu’il y a des plaisirs qui ne sont pas

la cessation d’un besoin. Ce sont par exemple les plaisirs esthétiques

et les plaisirs moraux. Nous ne souffrons pas positivement (ou ce serait

bien abuser des termes que de le dire) de ne pas voir de belles choses;

mais nous jouissons, et singulièrement, d’en voir de belles. Et voilà un

cas, qui se multiplie, Dieu merci, en beaucoup de cas, où le plaisir est

tout autre chose que la cessation d’une souffrance.

Nous ne souffrons pas de ne point faire de bien. Nous sommes, dans ce

cas, en état nonchalant, indolent, en état neutre. Nous ne souffrons pas

de ne pas faire le bien; mais nous éprouvons un plaisir et très vif à le

faire. Et voilà un cas, lequel se multiplie, celui-ci, autant que nous

voudrons, où le plaisir n’est aucunement la cessation d’une souffrance.

Voyez ceci encore. Nous n’éprouvons aucune souffrance à ne pas nous

combattre nous-mêmes. Nous sommes alors dans un état indolent,

indifférent ou même agréable. Or nous éprouvons un plaisir extrêmement

vif à nous combattre, à nous maîtriser, à nous vaincre. Voilà un plaisir

qui ne naît pas d’une souffrance.

--Il naît certainement d’un besoin.

--Sans doute; mais il naît d’un besoin qui n’était pas une souffrance,

et par ce côté-là encore la théorie fléchit et il n’est vrai de dire ni

que tous les plaisirs naissent de besoins, ni non plus que besoins et

souffrances soient précisément la même chose. Reconnaissons donc que les

plaisirs existent et qu’ils ont une valeur positive.

Il ne faut pas aller jusqu’à nier cela. Seulement il est remarquable que

les plaisirs sont quelque chose de bien indéfinissable et probablement

de bien incertain, indécis et inconsistant, puisqu’ils sont toujours

accompagnés de quelques peines et que la limite entre la peine et le

plaisir est la chose du monde la plus insaisissable. Reprenons, si vous

voulez, l’énumération et la classification précédente. Il y a des

plaisirs qui naissent de besoins qui sont des souffrances. Sur ceux-ci

la thèse de nos adversaires de tout à l’heure est tout simplement juste.

Un plaisir de ce genre n’est pas un plaisir. C’est une véritable

impropriété de langage que de l’appeler ainsi. Il faudrait l’appeler une

souffrance qui cesse. Nous ne nions point qu’une souffrance qui cesse

soit agréable; nous disons seulement qu’on ne peut pas prendre comme

vrai bien et comme but de la vie une souffrance qui cesse. Quelque chose

de plus positif est réclamé par l’aspiration au bien, par cette

aspiration au bien que nous tentons au fond de nous.

Si nous songeons aux plaisirs qui ne naissent pas d’un besoin proprement

dit, d’un besoin violent ou vif, mais d’une simple tendance de notre

nature et qui par conséquent ne naissent pas d’une souffrance,--plaisirs

esthétiques, plaisirs moraux,--nous nous élevons certainement d’un

degré, et précisément c’est une hiérarchie des plaisirs que nous traçons

en ce moment; mais nous constatons encore que, s’ils ne naissent pas

d’une souffrance, ils sont toujours _mêlés_ d’une souffrance. Ils sont

toujours incomplets, par suite toujours mêlés du regret que l’on a

qu’ils soient incomplets, toujours mêlés du regret que l’on a de ce qui

leur manque.

Il est même curieux de remarquer qu’à mesure que les plaisirs sont plus

vrais, ils sont plus mêlés. Si l’on appelle plaisir vrai celui qui ne

naît pas d’une souffrance, il est plus vrai, nous le voulons bien, mais

il est plus mêlé. Le plaisir de manger vient de la faim et n’est que la

cessation d’une souffrance et par conséquent naît de la souffrance même,

mais _en soi_ il n’en est pas mêlé, en soi il a quelque chose de complet

et de plein.

Le plaisir d’admirer une belle chose ou le plaisir de faire le bien ne

naît pas d’une souffrance, mais il en est toujours accompagné, n’étant

jamais satisfait complètement; d’où il suit qu’il semble déjà que dans

l’analyse du plaisir on trouve toujours la souffrance ici ou là, tout

proche ou mêlée au plaisir même, et l’empoisonnant toujours, soit par

son voisinage, soit par sa présence.

Et enfin cette loi se vérifie même quand nous considérons le plus noble

des plaisirs, qui est de se battre contre soi-même et de se vaincre; car

alors souffrance et plaisir sont mêlés intimement, mêlés de telle sorte

que c’est la souffrance qui est le plaisir même. Nous nous torturons et

à cela nous trouvons du plaisir; mais c’est dans la souffrance même que

nous le trouvons, et si nous ne souffrions pas, nous ne jouirions

nullement. Combinaison absolue.

Donc, ce nous semble, dans les plaisirs bas: voisinage immédiat de la

souffrance, puisque le plaisir en naît; dans les plaisirs nobles:

mélange de souffrance et de plaisir; dans le plaisir sublime: identité

de la souffrance et du plaisir. Souffrance partout.

On pourrait presque dire que le plaisir est le nom que la douleur a pris

pour se faire agréer de nous ou qu’elle prend quand elle se déguise. Le

plaisir est moins un divertissement de la douleur qu’un travestissement

de la douleur. Et c’est peut-être pour cela qu’il est si naturel à

l’homme de chercher le plaisir et de s’abandonner au désir qu’il en a.

Il cède à sa nature même sans le savoir et il acquiesce à sa loi sans

croire qu’il s’y conforme. La loi de l’homme est d’être malheureux: en

cherchant le plaisir, qui est toujours précédé, mêlé ou suivi de

souffrance, il prend le chemin direct du malheur, qui est précisément

celui qu’il faut qu’il suive. Il se range sans le savoir à l’ordre

universel.

Si l’homme qui ne cherche que le plaisir est paradoxal, c’est

précisément à cause de cela. C’est qu’il veut éviter le malheur, auquel

il est très rationnellement destiné. Il est philosophique de dire que le

but de l’homme est le plaisir, à condition que l’on sache qu’en

cherchant le plaisir c’est au malheur qu’il tend. Mais il est plus

philosophique peut-être encore de croire que, le soin légitime de

l’homme étant d’éviter le malheur autant que son infirmité le lui

permet, il fera bien de ne pas se donner le plaisir comme son but.

Composons, si l’on veut. A ceux qui sont fortement attachés à la nature

humaine et qui ne peuvent s’enfuir hors de l’humanité nous dirons qu’ils

peuvent rester dans la doctrine du plaisir, mais qu’ils feront bien de

considérer la hiérarchie des plaisirs et de mépriser ceux qui ne

consistent que dans la cessation, très courte du reste, d’une souffrance

et de s’élever jusqu’à ceux qui sont mêlés de souffrance noble et d’un

plaisir vrai; et, s’ils peuvent, de se hausser encore jusqu’à celui où,

à la vérité, le plaisir est souffrance, mais aussi la souffrance

plaisir.

Quant à ceux qui veulent faire la gageure de secouer l’humanité, nous

leur dirons: cherchons autre chose.

Autre chose. Quoi donc? La science peut-être. Il est des hommes qui

estiment que le but de l’homme est de savoir et que le bonheur de

l’homme est dans le savoir. «J’ai triomphé, dira Nietzsche, du jour où

la grande pensée libératrice m’est venue: l’homme est un moyen de

connaissance; il ne faut se considérer que comme un moyen de

connaissance.» Nietzsche est l’homme du monde qui a le plus fréquenté

Platon, que du reste il ne peut souffrir.

Dirons-nous donc que le but de l’homme c’est le savoir? Ce serait encore

une illusion, quoique moins forte peut-être que la précédente. La

science ne remplit pas l’âme et elle la déçoit sans cesse. A-t-on

remarqué les grandes analogies qui existent entre la science et le

plaisir? Peut-être que non. Elles sont certainement très remarquables.

D’abord on trouverait une hiérarchie des sciences très comparable à la

hiérarchie des plaisirs que nous établissions tout à l’heure. Il y a des

sciences parfaitement honorables sans doute, mais qu’on peut appeler

vulgaires et qui, elles aussi, comme les plaisirs inférieurs, naissent

directement des besoins: chasse, pêche, labourage, cuisine, arts des

vêtements, etc. L’homme n’y trouve aucun plaisir, à proprement parler.

Ce sont des routines plutôt que des sciences. Il y trouve sans doute le

triple contentement 1º de l’exercice physique; 2º de l’incertitude et du

jeu; 3º du succès obtenu; mais ce sont des plaisirs peu philosophiques

et à coup sûr peu scientifiques. Le plaisir scientifique doit consister

sans doute à découvrir quelque chose.

Au-dessus de ces sciences-là, il y en a qui ne sont pas nées des besoins

physiques, mais des instincts esthétiques ou des instincts rationnels:

mathématiques, astronomie, architecture. Ce sont des sciences nobles.

L’homme y trouve de grands plaisirs; mais peut-on les considérer comme

donnant le souverain bien? Ce serait assez difficile, puisque ces

sciences, tout en donnant des jouissances, c’est-à-dire tout en

satisfaisant le désir, en étendent indéfiniment l’horizon et par

conséquent l’irritent autant qu’elles le satisfont et par conséquent

donnent autant de tourments que de jouissances et des tourments en

raison même des jouissances.

La vie du savant est celle d’un homme qui creuse un puits ou qui s’élève

dans les airs: plus il creuse profond, plus il est à la fois satisfait

d’avoir été si loin et désespéré de sentir qu’il y a à aller plus loin

encore; plus il s’élève, plus il est satisfait avoir un panorama plus

vaste, et désolé de sentir qu’il y a mille fois plus de choses à voir

qu’il n’en aperçoit. Si la science est simplement savoir à quel point on

ignore, pour l’homme amoureux de savoir elle est d’autant plus

douloureuse qu’elle est plus étendue.

Que ceci soit paradoxal, on l’admettra pour un instant; et que la

torture de se dire qu’on ignorera toujours mille fois plus de choses

qu’on en saura, soit compensée ou au moins adoucie par le plaisir très

réel d’en avoir au moins découvert quelques-unes, c’est une opinion

raisonnable, qu’on accepte; mais du moins il est impossible de dire que

des sciences constituent le souverain bien, qui donnent, à en parler le

plus favorablement, autant de déplaisirs que de jouissances.

Et enfin il y a, pour les sciences comme pour les plaisirs, un troisième

degré qui est le plus haut. Il existe une science, non pas de

l’indéterminé et du relatif, et c’est-à-dire de quelque chose qui n’est

jamais épuisé et qui se renouvelle toujours sous nos prises et sous les

conquêtes que nous en faisons; mais une science de l’absolu, de

l’immuable et de l’éternel. Cette science, c’est la métaphysique ou,

pour parler en langage platonicien, c’est la dialectique. C’est la plus

belle des sciences, la plus noble; c’est la science sublime, c’est la

science divine. A celui qui la possède elle ne donne pas, elle ne peut

pas donner des plaisirs mêlés de peines, puisqu’elle satisfait le désir

sans l’irriter en le satisfaisant, puisqu’elle le contente pleinement et

absolument, puisqu’elle est l’union intime de l’esprit avec un objet

unique qui contient tout. Certes il est incontestable que cette science

doit donner à l’esprit une très grande sérénité, et en effet elle la

donne.

Peut-on dire, cependant, qu’elle est ou qu’elle procure précisément le

souverain bien? Encore non. Elle approche de cela et de plus en plus en

approche à mesure qu’on la possède davantage; mais elle n’atteint jamais

ce but suprême du souverain bien, si près qu’elle en soit. Il s’en faut

toujours de quelque chose. Pourquoi? La raison en est assez simple. Il

faudrait, pour jouir du souverain bien, non pas comprendre l’absolu,

mais être l’absolu. Concevoir ce qui contient tout, n’est pas tout

contenir, et en juste raison il semble bien que c’est tout contenir et

n’avoir rien qui vous soit étranger, qui est le souverain bien. Or c’est

à quoi l’homme n’arrive pas. La science de l’absolu, si grande qu’on la

suppose, ne sera jamais l’identité avec l’absolu.

En vérité on serait presque tenté de le dire. Savoir l’absolu n’est-ce

pas l’être? L’être absolu n’est-il pas celui qui sait tout? Du moins, au

point de vue du plaisir, au point de vue du bien, l’être absolu n’est-il

pas l’heureux parfait, non pas tant parce qu’il est tout que parce qu’il

sait tout? Savoir est posséder intellectuellement. La suprême jouissance

intellectuelle est donc de tout savoir et n’a pas besoin, pour être

suprême, qu’on soit tout. Celui-là donc qui saurait l’être absolu serait

intellectuellement identique à l’être absolu. Or le bien suprême étant

dans l’intelligence, celui qui saurait l’absolu posséderait le bien

suprême.

Cela peut presque se soutenir. Cependant il y aura toujours la

différence de la contemplation à quelque chose qui est à la fois

contemplation et action. L’être absolu se contemple en entier et c’est

souverain bien. Vous le contemplez, par supposition, en entier, et à cet

égard, il est vrai que vous possédez le souverain bien tout autant que

lui. Mais à la fois il se contemple et _se sait_, à la fois il agit et

se sent agir infiniment, et c’est à quoi, malgré l’identité

intellectuelle que je vous suppose avec lui, vous n’atteindrez

évidemment jamais.

Il y a là comme deux aspects de l’absolu. Selon un certain aspect vous

pouvez presque devenir absolu vous-même; selon l’autre aspect vous ne

pouvez le devenir aucunement. Il y aura toujours la différence du

spectateur à l’acteur, et le spectateur peut si bien savoir le rôle et

le comprendre qu’à un certain égard il soit identique à l’acteur; mais,

à un autre égard, il sera toujours inférieur à celui qui _et_ sait le

rôle _et_ le comprend _et_ le joue.

Reste de tout ceci que la science de l’absolu est certainement ce qui

nous rapproche le plus du souverain bien, ce qui revient à dire que la

sagesse est le souverain bien pour l’homme, à parler couramment; mais

elle n’est pas le souverain bien en soi ni même tout à fait pour

l’homme, en ce sens qu’il concevra toujours un souverain bien au delà de

celui-là, et que c’est précisément en comprenant l’absolu qu’il

comprendra qu’il ne l’est pas.

Aucune science, donc, aucune, et non pas même la science suprême, ne

donne le souverain bien.

Remarquez, du reste, qu’à se placer au point de vue de la simple

constitution de l’homme, l’homme étant sensibilité et intelligence, il y

a bien des chances pour qu’il manque ce qui est son bien, et par

conséquent le souverain bien, s’il ne développe qu’un côté de sa nature.

Or en s’adressant aux plaisirs il ne songe qu’à sa sensibilité, et en

s’adressant à la science il ne songe qu’à son intelligence. Il semble

donc qu’il soit à peu près sûr même de ne pas aller du côté du bien en

comptant soit sur les plaisirs, soit sur la science.

--Mais une combinaison adroite de ces deux causes de bonheur ne

donnerait-elle pas le bonheur lui-même?

--Voilà une théorie, au delà de laquelle nous pourrons aller, mais qui

ne manque nullement de justesse. Choix d’abord entre les causes de

plaisir, combinaison ensuite de causes diverses de plaisir, c’est une

méthode de très grand bon sens. Commençons d’abord par écarter les

plaisirs bas et les sciences inférieures, plaisirs de besoin, sciences

de nécessité. Écartons-les, bien entendu, en tant que pouvant entrer en

ligne de compte pour le bonheur. Ne les écartons pas réellement,

matériellement, puisqu’_ils_ sont satisfaction de besoins,

puisqu’_elles_ sont chose de nécessité: mangeons, buvons, dormons,

puisqu’il le faut; labourons, bâtissons, chassons, puisqu’il le faut;

mais ne tenons aucun compte de tout cela pour ce qui est de la recherche

du bonheur, et par conséquent réduisons tout cela au minimum et surtout

n’y attachons aucun prix, aucune espèce de «valeur».

Puis attachons-nous d’une part aux plaisirs nobles, d’autre part aux

sciences élevées. Plaisirs esthétiques et plaisirs moraux, surtout le

plaisir du plus haut degré qui consiste à lutter contre soi et à se

vaincre; sciences vraiment intellectuelles, mathématiques, architecture,

astronomie et surtout la science la plus haute, celle de l’absolu;

mêlons tout cela plus ou moins, en proportions variées, chacun selon sa

nature, et composons-en une vie très noble et une vie harmonieuse qui,

certainement, contiendra beaucoup d’éléments et beaucoup de chances de

bonheur.

Voilà qui est très bien; voilà qui, à se placer au simple point de vue

du plaisir, au simple point de vue de la faculté que l’homme a de jouir,

est extrêmement raisonnable. On peut concéder cela aux _Eudémoniens_ en

se plaçant un moment dans leur conception, dans leur esprit. Un homme

qui se procurerait des plaisirs esthétiques, qui s’adonnerait aux

recherches scientifiques, qui rendrait des services à ses semblables,

qui se ferait utile à sa patrie et qui serait capable de lutter contre

lui-même et de remporter des victoires sur les tendances qu’il jugerait

en lui méprisables, funestes ou ridicules; cet homme ne pourrait être

considéré comme jouissant du souverain bien; il ne pourrait même pas

être dit heureux; mais on peut très bien accorder aux partisans de la

morale du plaisir qu’il goûterait des jouissances dont la réalité n’est

pas niable. Et s’il faut une morale appropriée aux forces humaines,

c’est-à-dire appropriée, degré par degré, aux forces de celui-ci, de

celui-là ou de tel autre, ne contestons pas que cette morale du plaisir,

entendue comme nous venons de l’entendre, est faite pour de très

honnêtes gens et très estimables, et est le degré où une partie déjà

assez noble de l’humanité peut s’élever. Celui qui dira: _sapere ad

sobrietatem_, ou: _ne quid nimis_, pourra embrasser cette morale-là et

s’y tenir.

Mais n’y aurait-il pas un bien par delà le plaisir, par delà toute

espèce de plaisir et ignorant le plaisir comme s’il n’existait pas?

Quand on réfléchit sur la nature des dieux, on se dit, après quelque

méditation, qu’il est aussi ridicule de les croire susceptibles de

plaisirs que susceptibles de douleurs et que l’une et l’autre chose sont

également indignes d’eux. Ce qu’il y a de fugitif et de toujours

incomplet dans le plaisir est tellement contradictoire avec l’idée

d’éternité, de plénitude et d’absolu, que l’on voit très bien que qui

conçoit la Divinité enlève de cette conception, tout d’abord et par

définition, l’idée de plaisir comme l’idée de douleur, non seulement

parce que, comme nous l’avons prouvé plus haut, le plaisir est toujours

mêlé ou accompagné de douleur, mais parce que le plaisir en soi n’est

pas moins que la douleur une imperfection.

Ce n’est pas jouer sur les mots. Le plaisir, quelque pur qu’il soit et

quelque noble, est un accident. L’accident ne s’accorde pas avec l’idée

d’éternité. On nous dira qu’on peut très bien se figurer comme continu

ce qui chez nous est accidentel et que c’est là précisément le plaisir

divin dont, certes, les poètes nous ont assez parlé. Mais c’est

précisément ce qu’en droite raison, il faut nier, que le plaisir,

essentiellement accidentel, puisse être continu. S’il était continu, il

ne serait pas senti et par conséquent il ne serait le plaisir en aucune

façon. Le plaisir est une trêve et c’est en tant que trêve qu’il est

plaisir; continu il serait une paix et une paix qui aurait toujours

duré. Or qui prendrait plaisir à une paix qui aurait toujours duré, de

telle sorte qu’on n’aurait pas même l’idée de la guerre?

Donc qui dit que les dieux goûtent un plaisir éternel dit un non-sens,

une chose qui n’a aucune signification, ou, en d’autres termes, en

disant que les dieux ont un plaisir éternel, il dit, sans le savoir,

qu’ils n’ont absolument aucun plaisir.

Celui-là donc qui veut vivre la vie divine, c’est-à-dire ressembler aux

dieux le plus possible, il a précisément pour première démarche à faire

de se placer par delà le plaisir et de le laisser en arrière et d’en

laisser l’idée en arrière comme négligeable et comme ne devant pas

entrer en ligne de compte. Il a pour première démarche à faire, non

seulement de ne pas confondre le plaisir avec le bien, mais de se dire

et de croire qu’il n’y a entre le plaisir et le bien aucun rapport.

Le but de la vie du sage sera donc le bien et non pas le plaisir, et

toute la morale c’est marcher vers le bien.

Mais qu’est-ce que le bien? Le bien, ce nous semble, est une harmonie.

Est bien tout ce qui est harmonieux et ne présente pas de disparate et

de dissonance. Ce n’est pas là une idée qui nous soit particulière. Il

paraît assez que c’est l’idée même, confuse, mais qu’il ne s’agit que

d’éclaircir, de l’humanité elle-même. Les hommes disent que «tout est

bien», sommairement, mais qu’il y a du mal encore dans l’organisation de

l’univers. Que veulent-ils dire? Qu’ils trouvent le monde bon, mais

qu’ils en rêvent un meilleur. Et encore qu’est-ce que cela signifie?

Qu’ils trouvent le monde harmonieux et qu’ils le voudraient plus

harmonieux encore. Et peut-être se trompent-ils. Mais, et dans

l’appréciation qu’ils font du monde et dans le rêve qu’ils font d’un

monde meilleur, autant dans l’un que dans l’autre il y a cette idée

générale: le bien c’est l’harmonie, le bien c’est l’ordre.

Quand les hommes disent: «en ce moment dans la cité tout est bien, ou à

peu près», veulent-ils dire qu’il y a dans la cité beaucoup de

richesses, beaucoup de plaisirs, ou beaucoup de gloire? Rien de tout

cela précisément; ils veulent dire qu’elle est en bon ordre, qu’elle est

bien organisée, qu’elle est en harmonie. N’est-il pas vrai que «pour la

santé et la maladie, pour la vertu et le vice, tout dépend de l’harmonie

de l’âme et du corps ou de leur opposition?» Donc pour l’individu comme

pour la cité et comme pour l’univers le bien c’est l’harmonie. Le bien

est un concert de choses, quelles qu’elles soient du reste, qui

s’accordent pour faire un ensemble bien ordonné et harmonieux. L’homme

qui dit «cela va bien» ne sait pas ce qu’il dit, sans doute; mais il dit

sans le savoir que toutes ses forces physiques sont en tel accord qu’il

n’y a aucune dissonance appréciable dans son économie. Le bien est une

harmonie, ceci est de consentement universel.

Et remarquez, avant d’aller plus loin, comme le bien ainsi entendu, nous

ne disons pas exclut l’idée de plaisir, mais ne la suppose aucunement.

Nous disons: le monde est bien, ou: tout est bien, ou: le bien est

répandu dans le monde, sans songer un seul instant, sans même rêver que

le monde éprouve du plaisir. Nous disons: tout va bien dans la cité,

sans songer au plus ou moins de plaisir qui peut être goûté dans la

ville. Nous disons, encore plus peut-être: je vais bien, sans vouloir

dire le moins du monde que nous éprouvons un plaisir, et du reste,

d’instinct, nous mettons cet état que nous appelons «bien» fort

au-dessus de tel ou tel plaisir, même vif, que nous pourrions goûter.

Voilà donc ce qui peut être considéré comme établi: le bien n’est pas le

plaisir; le bien c’est l’harmonie; le but de la vie est le bien, le but

de la vie est l’harmonie.

--Mais alors le bien, c’est le beau.

--J’allais vous le dire. «Le bien ne va pas sans le beau, ni le beau

sans l’harmonie.»

--Donc la morale est une esthétique.

--Précisément! La morale est d’une part une esthétique par delà

l’esthétique; et d’autre part une esthétique qui se ramène en soi au

lieu de se répandre et que l’artiste applique sur lui-même au lieu de

l’appliquer au dehors.

C’est une esthétique par delà l’esthétique. C’est pour cela, comme nous

l’avons soupçonné plus haut, que les plaisirs artistiques ont déjà une

valeur morale. On s’y sent désintéressé, par conséquent noble, et l’on y

jouit d’une jouissance qui semble déjà par delà le plaisir. C’est un

premier degré. Ce premier degré consiste en ce que nous contemplons

l’ordre réalisé, l’harmonie réalisée. Mais il y a un second degré qui

consiste à réaliser soi-même cette harmonie et c’est le plaisir de

l’artiste; et il y a un troisième degré qui est de réaliser cette

harmonie en soi-même. Voilà ce que j’entendais par esthétique par delà

l’esthétique. C’est une esthétique souveraine et suprême qui dépasse les

lois du beau en ce qu’elle les invente, qui est invention non pas de

quelque chose selon l’art, mais de l’art lui-même, qui va chercher le

beau dans l’idée du beau elle-même et comme au sein de Dieu.

Car réaliser une chose belle, c’est entendre la voix du Dieu de

l’esthétique, de Phoibos, si l’on veut; mais réaliser _soi-même beau_,

se réaliser en beauté, ce n’est plus entendre cette voix, c’est l’avoir

soi-même; ce n’est plus une «réminiscence», c’est une création; ou, si

l’on veut, c’est encore bien une réminiscence, mais comme c’est une

union directe, pour ainsi dire, avec l’idée de perfection, c’est une

réminiscence le temps supprimé, c’est une réminiscence hors de la

condition du temps, ce qui revient à dire que c’est une création, une

invention dans toute la pureté de la chose que désigne ce mot.

Et d’autre part, sur quoi nous n’insisterons pas, puisque cela est

contenu dans ce que nous venons de dire, la morale pratique, la vertu,

c’est une esthétique qui se ramène sur le sujet au lieu de se répandre

sur un objet extérieur; c’est une esthétique qui se ramène en soi et

qui, par ce fait, a quelque chose de plus intime et de plus fort. Il y a

une concentration extrême des forces et il n’y a aucune déperdition ou

dispersion de force. Le vertueux se modèle et se pétrit en beauté, non

sans effort, mais avec un effort dont il ne perd rien et où il est

l’artiste, l’instrument et la matière. C’est une esthétique intime, et

ce double caractère d’être une esthétique qui dépasse l’esthétique et

d’être une esthétique intérieure, donne à l’art moral une valeur

supérieure à toute espèce d’art humain.

On sent bien que les arts humains ordinaires, tous ceux que le commun

appelle arts, sont des divertissements très distingués, mais rien de

plus que des divertissements. Et des divertissements à quoi? A nos

soucis, à nos peines, à nos petitesses et à nos frivolités et à notre

ennui. D’abord, oui; mais de plus divertissements précisément à cet art

suprême, difficile et pénible qui consiste à nous modeler nous-mêmes et

dont pour toutes sortes de raisons, dont la première est notre goût pour

le moindre effort, nous ne nous soucions pas beaucoup de nous occuper.

Les arts, donc, les arts proprement dits, et c’est pourquoi il ne faut

ni en dire du mal, ni en dire trop de bien, d’une certaine façon nous

mènent à la morale et d’une autre façon nous en détournent. Ils nous y

mènent parce qu’ils nous en donnent l’idée ou peuvent très bien nous la

donner: l’homme à notre avis doit se dire, mais en tout cas il peut bien

se dire: il y a mieux encore que faire une belle statue ou d’inventer

une belle harmonie, c’est de faire de soi-même la «statue vivante de la

pudeur» et d’établir un accord parfait dans son âme. Mais d’autre part

il peut se contenter de cette demi-satisfaction esthétique que donne

l’œuvre d’artiste surtout à l’artiste lui-même. Il peut se contenter de

ces arts proprement dits qui du reste sont bien ou des ébauches ou des

reflets de l’art véritable, et il peut s’en contenter précisément parce

qu’ils le sont. Les arts sont des illusions de l’art et ombre, très

belle, du reste, qu’on peut prendre pour proie.

Les arts donc à la fois mènent à la morale et en distraient, et de la

façon du reste dont se gouverne l’homme à son ordinaire, il faut bien

prendre garde qu’ils en distraient beaucoup plus souvent qu’ils n’y

conduisent.

De tout cela retenons ceci: la morale est une esthétique supérieure; la

vertu est une beauté qui, relativement à l’homme, est la beauté suprême;

l’art vrai, supérieur à tous les autres et dont on pourrait prouver, si

l’on voulait jouer, qu’il les renferme tous, c’est la morale; l’art de

la vie c’est de faire de la vie un objet d’art.

Cette œuvre d’art--entrons dans le détail--comment la ferons-nous? Cette

harmonie intérieure et totale, comment l’établirons-nous?

Il faut d’abord, et c’est le premier principe, _honorer son âme_.

Honorer son âme est la première maxime et de quoi dérivent toutes les

autres. L’âme, en nous, est ce qui participe de l’infini. L’âme, en

nous, est ce qui n’est pas tout à fait mêlé à nos contingences et à nos

éphémères ou instantanés. L’âme, de quelque façon qu’on la conçoive, est

ce qui, en nous, n’est pas tout à fait dépendant de nos influences de

tous les jours. Si nous ne sommes pas tout à fait le résultat et le

produit de tout ce qui nous entoure et de tout ce qui pèse sur nous, ce

que nous appelons notre âme est précisément ce qui reste nous

appartenir. C’est, probablement, notre être _en soi_, dégagé de tout ce

qui a pu le corrompre, ou au moins le dénaturer et l’adultérer.

Il faut donc honorer son âme, comme soi-même pur, comme soi-même tel

qu’il est sorti des mains de Dieu, ou, du moins, de la nature,

c’est-à-dire de l’hérédité. L’âme, en nous, est l’âme des ancêtres, et

par conséquent, est l’âme même de l’humanité. En honorant notre âme,

nous honorons l’humanité tout entière, représentée par nous. Nous

honorons l’humanité en nous-mêmes.

«L’âme est, après les dieux, ce que l’homme a de plus divin et ce qui le

touche de plus près. Il y a deux parties en nous: l’une plus puissante

et meilleure, destinée à commander; l’autre inférieure et moins bonne,

dont le devoir est d’obéir. Il faut donc donner toujours la préférence à

la partie qui a droit de commander sur celle qui doit obéir. Ainsi j’ai

raison d’ordonner que notre âme ait la première place dans notre estime

après les dieux et les êtres qui les suivent en dignité. On croit rendre

à cette âme l’honneur qu’elle mérite; mais en vérité presque personne ne

le fait. Car l’âme est un bien divin et rien de ce qui est mauvais n’est

digne qu’on l’honore. Ainsi quiconque croit relever son âme par des

connaissances, de la richesse, du pouvoir et ne travaille pas à la

rendre meilleure, s’imagine qu’il l’honore; mais il n’en est rien. Les

hommes croient que les louanges qu’ils prodiguent à leur âme sont autant

honneurs qu’ils lui rendent et ils s’empressent de lui accorder la

liberté de faire tout ce qui lui plaît. Mais nous, nous disons au

contraire que se comporter de la sorte c’est nuire à son âme au lieu de

l’honorer, elle qui mérite, comme nous l’avons dit, le premier rang

après les dieux.»

Il faut donc honorer son âme en faisant tous les efforts pour ne pas la

dégrader et pour la rendre meilleure. On dégrade son âme par l’amour des

plaisirs, car par la recherche des plaisirs «on la remplit de maux et de

remords». Le plaisir est un feu qui brûle et qui laisse après lui des

cendres, et l’on ne sait ce qui est le plus douloureux pour l’âme de la

brûlure que le plaisir fait sentir ou du remords qu’il laisse tomber

derrière lui comme une pluie de cendres et qui encombre toute notre âme.

On la dégrade encore par la lâcheté, «lorsqu’au lieu de s’élever par la

patience au-dessus des travaux, des craintes, de la douleur et des

chagrins que la loi recommande de surmonter, on y cède par la faiblesse

de cœur»; par lâcheté d’une autre sorte, lorsque l’on est trop attaché à

la vie, «lorsqu’on se persuade que la vie est le plus grand des biens»;

lorsque «regardant ce qui se passe après la mort comme un mal, on

succombe à cette idée funeste»; lorsqu’on n’a pas le courage de résister

à ces craintes instinctives et «de raisonner avec soi-même et de se

convaincre qu’on ignore si les dieux qui règnent dans les enfers ne nous

y réservent pas les biens les plus précieux».

On la dégrade encore en préférant la beauté à la vertu, car «c’est

préférer le corps à l’âme» et faire pour ainsi dire adorer celui-là par

celle-ci. Le corps est le serviteur et l’âme est le maître, et c’est

déroger à la grande loi d’ordre et d’harmonie que de mettre en quelque

manière le maître au service de l’esclave, le maître en extase devant

l’esclave et l’esclave en posture de dieu devant le maître. Ce qui

trompe en ceci c’est que le corps a une beauté visible qui séduit et qui

captive les regards; mais on oublie d’abord que la beauté du corps est,

en très grande partie au moins, empruntée à l’âme, reflet de l’âme, et

ne serait rien, ou très peu de chose, sans elle; ensuite que l’âme a sa

beauté propre, intransmissible, incommunicable, cachée, mais qui se

laisse découvrir à qui la cherche et qui est infiniment supérieure et

qui éclate comme infiniment supérieure, une fois découverte, à celle du

corps.

On dégrade l’âme encore quand on préfère la recherche des richesses à la

recherche de la vertu, «lorsqu’on désire amasser de grands biens par des

moyens peu honnêtes et qu’on n’est pas indigné contre soi-même de les

avoir ainsi acquis.» On la dégrade dans ce cas, parce qu’on la vend.

C’est en vérité «vendre pour un peu d’or ce que l’âme a de plus

précieux; car tout l’or qui est sur la terre et dans la terre ne mérite

pas d’être mis en balance avec la vertu.» Et, comme tout à l’heure on

mettait l’âme en position d’esclave devant le corps, maintenant on la

vend comme un esclave sur le marché, et c’est ce qu’on peut, plus

légitimement que jamais, appeler la dégrader et la déshonorer

absolument.

S’il faut d’abord ne pas dégrader son âme, il faut ensuite l’honorer de

tout son pouvoir. On honore son âme tout simplement en l’appliquant à

son objet. Son objet c’est la vertu. Mais en quoi consiste bien la

vertu? Elle consiste d’abord à aimer la raison, c’est-à-dire l’harmonie

encore, la raison, que l’on peut appeler l’harmonie intellectuelle. «_Le

plus grand de tous les malheurs est de haïr la raison._» Que l’on

déteste la raison, cela n’est pas peut-être très naturel; mais cela

existe très bien. Il y a des misologues comme il y a des misanthropes et

à peu près pour les mêmes causes. De même qu’on devient misanthrope pour

s’être trop fié aux hommes, ou étourdiment et sans discernement, et y

avoir cru trop de léger, de même on devient ennemi de la raison pour

avoir trop cru aux raisonnements et pour avoir fait des raisonnements

faux.

Le parallèle est intéressant et éclaire assez bien les deux choses et

explique assez bien le caractère des deux défauts: «D’où vient, en

effet, la misanthropie? De ce qu’après s’être fié à un homme, sans aucun

examen, et l’avoir toujours cru sincère, honnête et fidèle, on trouve

enfin qu’il est faux et méchant; et après plusieurs épreuves semblables,

voyant qu’on a été trompé par ceux qu’on croyait ses meilleurs et ses

plus intimes amis, las enfin d’être si longtemps dupe, on hait tous les

hommes également et on reste persuadé qu’il n’y en a pas un seul qui

soit sincère... Si l’on avait un peu d’expérience ou de réflexion, on

saurait que les bons sont très rares et très rares aussi les méchants,

et que ceux qui tiennent le milieu sont en très grand nombre, comme il y

a peu d’hommes très grands et peu d’hommes de très petite taille. En

toutes choses les extrêmes sont très rares. Tout de même ou à peu près,

quand on a admis un raisonnement comme vrai sans avoir l’art de

raisonner, il arrive plus tard qu’il paraît faux--qu’il le soit du reste

ou qu’il ne le soit pas--et tout différent de ce qu’il nous avait paru.

Et quand on a pris l’habitude de disputer toujours pour et contre, on se

croit à la fin très habile et l’on s’imagine être le seul qui ait

compris que ni dans les choses ni dans les raisonnements il n’y a rien

de vrai ni de sûr et que tout est dans un flux et un reflux continuel,

comme l’Euripe, et que rien ne demeure un seul moment dans le même

état.»

C’est ainsi qu’on arrive à une sorte de misologie, très analogue à la

misanthropie et aussi amère et du reste aussi impuissante et aussi

stérile. C’est un malheur déplorable,--alors qu’il y a un raisonnement

très vrai, très solide et très susceptible d’être compris--que, «pour

avoir entendu de ces raisonnements où tout est tantôt vrai, tantôt faux,

au lieu de s’accuser soi-même de ces doutes, au lieu d’en accuser son

manque d’art, on en rejette la faute sur la raison même et l’on passe sa

vie à haïr et à calomnier la raison, en se privant par là de la science

et de la vérité.»

Il faut donc, avant tout, prendre garde que ce très grand malheur ne

nous arrive et en vérité tout à fait par notre faute, par la faute de

notre orgueil. Ce n’est point sans doute la raison qu’il faut que nous

accusions d’être vaine; c’est nous que nous devons accuser d’être vains

devant la raison et impuissants, un long temps, à l’atteindre. «Ne nous

laissons pas préoccuper par cette pensée qu’il n’y a rien de sain dans

le raisonnement; mais convainquons-nous plutôt que c’est nous-mêmes qui

n’avons encore rien de sain et faisons courageusement nos efforts pour

recouvrer la santé.»

Donc nous déshonorons notre âme en détestant la raison. Nous déshonorons

notre âme en la regardant comme incapable de trouver le vrai, au moins

en partie, et nous l’honorons en croyant fermement qu’elle est

dépositaire au moins d’une partie du vrai et en faisant nos efforts pour

démêler cette vérité dont nous devons croire qu’elle a le dépôt.

L’ouvrier a des devoirs envers son instrument. Il doit le croire bon,

accuser plutôt sa main que son outil; il doit le croire bon et

s’efforcer de le rendre meilleur, le soigner, le garantir, le tenir

propre, le réparer et l’aiguiser. Notre âme est notre instrument pour

trouver le vrai. Il faut l’honorer en la croyant capable de le découvrir

et en l’entretenant en bon état pour qu’elle le découvre.

On honore encore son âme en lui donnant l’empire, en lui laissant le

gouvernement de nous-mêmes. L’honnête homme est par excellence celui qui

est maître de lui, c’est-à-dire celui chez qui l’âme gouverne. Les gens

de bien sont, avant tout, ceux qui ont un empire absolu sur eux-mêmes,

et les méchants ceux qui n’en ont aucun. Entre ces deux groupes est la

moyenne de l’humanité, ceux qui ont sur eux-mêmes une prise plus ou

moins grande, d’eux-mêmes une maîtrise plus ou moins ferme, plus ou

moins débile. Il faut comme s’exercer à être maître de soi. Nous pouvons

nous représenter l’homme «comme une machine animée sortie de la main des

dieux, soit qu’ils l’aient faite pour s’amuser ou qu’ils aient eu

quelque dessein sérieux: car nous n’en savons rien. Ce que nous savons

c’est que les passions sont comme autant de cordes ou de fils qui nous

tirent chacun de son côté et qui par l’opposition de leurs mouvements

nous entraînent vers des actions opposées. Le bon sens nous dit qu’il

est de notre devoir de ne céder qu’à l’un de ces fils et de résister

fortement à tous les autres. Ce fil n’est autre que le fil d’or, et

sacré, de la raison.»

Il faut donc travailler à nous rendre tels que nous n’obéissions qu’à la

raison, c’est-à-dire au meilleur de nous-mêmes, c’est-à-dire, en

dernière analyse, à nous-mêmes. L’homme de bien est l’homme qui ne fait

que ce qu’il veut et qui ne veut que le raisonnable. Et cela a l’air

d’être deux idées; ce n’en est qu’une. Car toutes les fois que l’homme

n’obéit pas à sa raison, il sent qu’il ne fait pas ce qu’il veut, mais

ce que veut quelque chose qu’il sent très bien qui n’est pas lui; et

toutes les fois qu’il obéit à sa raison, au raisonnable et au sensé, il

a parfaitement conscience qu’il n’obéit pas, mais qu’il veut. L’homme,

en un seul mot et non plus en deux, doit donc vouloir; et il n’y a rien

à ajouter.

Mais comment apprendra-t-il à vouloir? Et peut-on apprendre à vouloir?

Quelqu’un dira plus tard et quelqu’un doit déjà dire au temps de Platon:

«_Velle non discitur._»--Remarquons d’abord que Platon ne se pose pas

cette question et n’a pas à se la poser, puisqu’il croit que qui sait le

bien fait le bien, et que qui ne fait pas le bien c’est qu’il ne le sait

pas. On n’a donc pas à s’exercer à vouloir, on n’a qu’à apprendre. On

n’a qu’à tourner incessamment son âme du côté du bien, ou plutôt l’on

n’a, ce qui est essentiellement platonicien et ce qui est très beau,

qu’à se tourner incessamment du côté de son âme. Dès qu’on ne vivra que

par elle, elle apercevra le bien et du même coup nous le ferons.

Remarquons de plus que, nonobstant, Platon indique pour ainsi parler des

auxiliaires de la volonté; il convient quelque part que «le fil d’or» a

besoin d’aides; que «la raison, quoique excellente de sa nature, étant

douce et éloignée de toute violence, a besoin de secours pour que le fil

d’or gouverne les autres». Et c’est pour cela que plus loin, quand nous

examinerons tout ce qu’il dit de l’éducation, nous trouverons des

préceptes très divers, dont la moitié peut-être ne sont que des éléments

d’une éducation de la volonté. Contradiction très heureuse et du reste à

peu près inévitable.

On honore encore son âme en l’attachant à la recherche et au culte de la

justice. La justice n’est pas le souverain bien en soi, mais elle est le

souverain bien relativement à l’homme, parce qu’elle donne leur

excellence à tous les biens humains et, qu’elle absente, ces mêmes biens

ne sont plus autre chose que des maux et des maux très grands. Les

hommes en général vont disant que «le premier bien est la santé, le

second la beauté, le troisième la force, le quatrième la richesse, et

ils en comptent encore beaucoup d’autres, comme d’avoir la vue, l’ouïe

et les autres sens en bon état, comme de pouvoir faire tout ce qu’on

veut en qualité de tyran, comme aussi, si c’était possible, de devenir

immortel après avoir réuni en soi tous les biens qui viennent d’être

énumérés.» Tout cela c’est autant d’erreurs. La jouissance de tous ces

biens n’est avantageuse en effet qu’à ceux qui sont justes.

La puissance est le plus grand de tous les maux lorsqu’elle n’est pas

accompagnée de la justice, lorsqu’elle est possédée et exercée par un

homme injuste. La santé même est un mal pour l’homme injuste, qui en

abuse et qui ne peut songer qu’à en abuser; et il n’est pas besoin de

dire que l’immortalité d’un homme vigoureux, puissant et injuste serait

un effroyable mal pour l’humanité et pour lui-même.

L’illusion des hommes sur ce point, c’est de croire qu’il vaut mieux

commettre l’injustice que de la subir. C’est le plus dangereux des

sophismes et le plus faux et qui du reste, pour ce qui est de la morale,

contient tous les autres. Le premier article de la morale, au contraire,

et Platon ne se lasse pas de le répéter dans la moitié au moins de ses

dialogues, c’est qu’il vaut mieux subir l’injustice que de la commettre.

La mort de Socrate lui a appris cela et il ne l’a pas oublié et il ne

veut pas que personne l’oublie.

Subir l’injustice vaut mieux que la commettre, à tous les points de vue

où l’on puisse se placer.

D’abord en soi; car l’injustice est un désordre. Cette harmonie que

l’âme doit chercher à réaliser en elle-même à la fois comme son état

naturel et son état idéal, c’est précisément la justice, ou la justice

en est un des aspects. Justice est ce qui est juste pour les choses

morales, comme justesse est ce qui est juste par les choses d’ordre

intellectuel. La justice est la justesse de la conscience. Une âme

injuste est une âme qui sonne faux. Le même mot désigne, et à très bon

droit, ce qui est juste et ce qui est bien réglé. Les Grecs disent:

Δικαίαν γνωμην ποίειν; ἵππον καὶ βοῦν δικαίους ποίεισθαι; δίκαιον ἄρμα;

une pensée de justice; rendre un cheval et un bœuf justes, un char

juste. Il y a dans le mot l’idée générale de bonne organisation et

d’organisme bien fait.

Or qui voudrait avoir une âme qui sonnât faux comme une lyre mal

accordée? Et qui ne reconnaîtra qu’il vaut mieux souffrir d’un

instrument qui joue faux que d’en jouer, celui qui en joue étant

ridicule?

Subir l’injustice vaut mieux que la commettre aussi pour ce qui est de

la gloire et de l’honneur. L’injuste, ou n’est jamais considéré, ou

n’est considéré qu’un temps. Il est en horreur à ses concitoyens au

moment même où il commet l’injustice ou très peu de temps après. Qui

voudrait être Anytus et Mélitus à l’heure où nous sommes? Et même y

a-t-il tant de citoyens qui eussent voulu être l’un ou l’autre au moment

même où ils triomphaient? Qui ne préférerait avoir été Socrate? Qui, au

moment même où Socrate mourait, n’était au moins partagé entre l’horreur

naturelle qu’on a pour la mort et ce sentiment que le sort de Socrate

était plus enviable que celui de ses meurtriers?

Car c’est quelque chose qu’une belle mort et c’est chose triste qu’une

vie souillée par une seule action cruelle et basse.

Et enfin et par conséquent, subir l’injustice vaut mieux que la

commettre, même au point de vue de l’intérêt personnel. Il est juste que

l’injuste souffre; mais c’est, aussi, très réel. L’injuste souffre, quoi

qu’il en dise aux autres et quoi qu’il en dise même à lui-même, de se

sentir stupide et de sentir que sa stupidité ne lui rapporte rien en

définitive que le sentiment de sa stupidité. Remarquez que les autres

passions se défendent mieux, par des sophismes moins ridicules, par des

raisons qui sont moins déraisonnables que ne peut faire l’injustice. Il

est certain que le passionné proprement dit qui satisfait sa passion a

une jouissance réelle. Ce qu’il y a de mauvais dans son affaire, c’est

que cette jouissance aura des suites très fâcheuses et aussi que la

puissance de jouir s’épuise par son exercice même et laissera le

passionné seul avec sa passion augmentée et ne pouvant plus se

satisfaire. Cela est désagréable; mais enfin le passionné a des plaisirs

qui ne sont pas niables. On se demande quel peut être le plaisir de

l’injuste commettant l’injustice.

Il croit évidemment avoir le plaisir de se sentir puissant. Faire

l’injustice, c’est détruire l’ordre, et détruire l’ordre peut être un

plaisir de perversité, _mala gaudia mentis_. Exemple: un homme qui

démolit un beau temple ou brise une belle statue. Mais, outre que déjà

ces plaisirs-là sont contestables, étant assez vraisemblablement des

maladies et une maladie ne pouvant guère s’appeler un bien, le plaisir

particulier et propre, pour y revenir, de l’homme injuste commettant

l’injustice, est une illusion et une illusion qu’on doit reconnaître

comme illusion au moment même où l’on s’y abandonne et dans l’instant

même où l’on veut la goûter. L’iconoclaste brise une statue qu’il

voulait briser, il n’y a rien de plus réel. L’homme injuste ne détruit

pas du tout la justice et il sent qu’il ne la détruit pas. Il doit

sentir seulement qu’il contribue à la faire vivre et à la faire éclater.

L’homme injuste qui fait condamner Socrate à mort tue Socrate qu’il

détestait. Soit. Comme envieux il peut jouir; mais comme homme injuste

il ne jouit pas; car Socrate en tant qu’homme est mort, mais en tant que

juste il vit plus que jamais, rayonne et éclate de la beauté du juste

plus que jamais.

Donc l’homme injuste qui veut détruire la justice non seulement ne la

détruit pas; mais il la rétablit, la répare et la crée. Il est l’homme

qui en détruisant une statue la redresserait plus belle. Personne au

monde n’est plus dupe que lui.

Or cette duperie et que c’est lui qui est la dupe, il le sent. Il le

sent certainement, parce que, pour le sentir, il n’est pas besoin

d’avoir le goût ou le sens de la justice, lesquels il n’a pas, mais il

suffit de n’être pas un imbécile et de voir les faits.

Il n’y a rien donc, à tous les points de vue, de plus vrai que ce

paradoxe qu’il vaut mieux subir l’injustice que la commettre et qu’il

est beaucoup plus malheureux de commettre l’injustice que d’en être

victime.

Ce qui trompe les sophistes sur ce point, c’est leur théorie ou leur

passion de _volonté de puissance_. Le bien de l’homme, croient-ils et

répètent-ils toujours, quand on les presse, c’est d’être fort. Dominer

dans sa cité, voilà le bien ou le bonheur; voilà l’idéal à poursuivre.

Et quand on leur demande: «Dominer pour le juste ou pour l’injuste?» ils

répondent: «Peu importe! Dominer.» Et remarquez que si on les poussait

encore ils répondraient, s’ils mettaient de côté toute dernière fausse

honte: «Plutôt pour l’injuste que pour le juste»; et ne laisseraient pas

d’être assez logiques en le disant. Car l’homme qui domine pour le juste

n’a pas l’air tout à fait de dominer; il n’a pas l’air tout à fait de

déployer sa volonté de puissance et de la satisfaire. Il domine selon

les dieux; il domine selon la loi religieuse, il domine selon la loi

sociale; il n’a pas l’air de dominer selon lui-même. Il n’a l’air que

d’exécuter, non de gouverner; il a l’air du ministre de quelqu’un ou de

quelque chose et il n’a pas l’air d’un maître.

Cela est assez vrai. Mais s’il y a deux illusions, il y en a une qui est

beaucoup plus forte que l’autre. L’illusion qui consiste à croire que

l’homme qui gouverne selon la justice ne gouverne pas lui-même est

enfantine, fût-elle partagée par celui-là même qui gouverne ainsi. Car

l’homme qui gouverne selon la justice a autant de peine que l’autre,

sinon plus, et par conséquent déploie et prouve et sent tout autant de

volonté de puissance. Et de plus il travaille dans l’ordre et pour la

réalisation de l’ordre, ce qui est une réalité, tandis que travailler

dans le désordre et pour la réalisation du désordre, n’est qu’une

négation du réel et en vérité un irréel. L’illusion qui consiste à

croire que l’homme qui domine par la justice ne domine pas lui-même est

donc tout à fait une niaiserie.

L’illusion, au contraire, qui consiste à croire que l’homme qui gouverne

pour l’injuste a fait quelque chose est, comme nous l’avons prouvé plus

haut, une énorme absurdité. L’homme qui gouverne pour l’injuste, d’abord

ne gouverne pas; il est gouverné par ses passions; et ensuite il

travaille incessamment à relever ce qu’il croit abattre et, faisant

régner l’injuste, il fait désirer ardemment la justice. C’est, en

chassant quelqu’un du palais du gouvernement, lui bâtir un temple. On ne

peut pas être plus trompé par soi-même. L’homme qui gouverne pour

l’injustice est un homme qui lâche la proie pour l’ombre et qui en se

repaissant de l’ombre augmente les forces de sa proie et lui donne une

vie nouvelle.

Voilà ce que n’ont pas vu les sophistes. Ils n’ont pas vu, même chose en

d’autres mots, mais bonne à dire encore de cette façon-là, qu’il y a

deux hommes qui créent la justice, c’est à savoir celui qui la pratique

et celui qui veut la détruire. Socrate et Anytus sont créateurs de

justice l’un autant que l’autre, l’un en la recevant dans sa maison,

l’autre en lui bâtissant un pilori qui lui devient un piédestal; l’un en

la cultivant, l’autre en la persécutant; tous deux en la faisant

éclater.

Seulement l’un fait ce qu’il a dessein de faire et l’autre fait

précisément ce qu’il ne veut pas; d’où il suit que le premier, tout en

étant un sage, est un habile, et que l’autre, tout en étant un coquin,

est un imbécile.

D’où il faut conclure enfin que, puisque ceux qui pratiquent la justice

et aussi ceux qui la persécutent, également la réalisent, il n’y a que

la justice qui soit chose réelle.

C’est pour cela qu’il y a un devoir pour les hommes, un devoir auquel

ils songent peu, d’ordinaire, auquel vraiment il faut qu’ils s’habituent

à songer. Ils ont le devoir, quand ils sont coupables, de rechercher le

châtiment, de courir après ou d’aller au-devant de lui. Le châtiment

c’est une «médecine de l’âme», une purgation de l’âme, et le malade doit

désirer la médecine avec passion, s’il n’est pas absurde.

Il ne faut considérer le châtiment ni comme une _vengeance_ de la

société, ni comme une _punition_ équitable que la société inflige ainsi

qu’un père à ses enfants, ni comme un acte nécessaire de la société qui

se défend. Aucune de ces conceptions n’est très juste. Le coupable est

un malade que l’on médicamente, avec cette particularité que le

médicament n’aura de vertu et d’efficace que s’il est désiré ou au moins

accepté avec acquiescement, adhésion, gratitude et reconnaissance.

«_Tout ce qui est juste est beau et le châtiment fait partie de la

justice._» Le châtiment est donc beau. Il fait partie de la justice et

il fait partie de l’harmonie. Celui qui l’accepte rétablit en lui

l’harmonie qu’il y avait maladroitement détruite. Celui qui le désire à

déjà rétabli cette harmonie et n’a qu’à persévérer pour qu’elle soit

réparée. Celui et qui l’a désiré et qui l’accepte et qui s’en pénètre,

en quelque sorte se _justifie_; et c’est-à-dire qu’il se recrée en

beauté et en harmonie et qu’il se réalise après s’être annihilé,

puisqu’il n’y a que le juste qui soit réel.

Voilà quelles sont les manières d’honorer son âme relativement à l’idée

de justice.

On l’honore encore de bien des façons: en l’attachant à la recherche du

bien en général, en respectant et en entourant ses parents d’un culte

pieux; en pratiquant l’hospitalité; en observant ponctuellement les

lois, même dures et même injustes, parce qu’elles sont comme nos pères

et mères spirituels; en ayant l’horreur du mensonge et en pratiquant la

sincérité avec une sorte de superstition, en combattant en soi

l’amour-propre de tout son pouvoir; car c’est ici le plus grand trompeur

qui soit et qui puisse être: «la plus grande des maladies de l’homme est

un défaut qu’on apporte en naissant, que tout le monde se pardonne et

dont par conséquent personne ne peut se défaire; c’est ce qu’on appelle

l’amour-propre; amour, dit-on, qui est naturel, légitime et même

nécessaire. Mais il n’en est pas moins vrai que, lorsqu’il est excessif,

il est la cause ordinaire de toutes nos erreurs. Car l’amant s’aveugle

sur ce qu’il aime; il juge mal de ce qui est juste, bon et beau, quand

il croit devoir toujours préférer ses intérêts à ceux de la vérité.

Quiconque veut devenir un grand homme ne doit pas s’enivrer de l’amour

de lui-même et de ce qui tient à lui... Par suite de ce défaut,

l’ignorant paraît sage à ses propres yeux; il se persuade qu’il sait

tout, quoiqu’il ne sache pour ainsi dire rien, et refusant de confier à

d’autres la conduite des affaires qu’il est incapable d’administrer, il

tombe en mille erreurs inévitables. Il est donc du devoir de tout homme

d’être en garde contre cet amour désordonné de soi-même et de ne pas

rougir de s’attacher à ceux qui valent mieux que lui.»

On honore son âme encore en fuyant tous les excès et, sans aller plus

loin, l’excès dans la joie et la douleur, l’excès dans le rire et dans

les larmes. Nous sommes convenus que les dieux ne doivent ressentir ni

plaisir ni tristesse. Il faut être non point, sans doute, pareils aux

dieux, mais imitateurs des dieux, en ne ressentant et ne voulant

ressentir que des joies et des tristesses tempérées, en faisant bonne

contenance dans les revers et aussi dans les succès, qui sont plus

dangereux que les revers pour la paix de l’âme.

Les dieux ont voulu être tranquilles et que nous fussions inquiets. Il

ne faut pas se roidir contre leur volonté; mais il faut se conformer un

peu à leur exemple qui ne laisse pas évidemment d’être aussi un peu leur

volonté, car ils ne sauraient nous en vouloir de les prendre pour

modèles. On n’arrivera point à l’ataraxie et peut-être ne serait-ce

point un bien qu’on y arrivât; mais on peut arriver à la modération, qui

est un bien assurément.

Il faut réagir contre la tristesse, par cette considération que si elle

est souvent très légitime, encore est-il que jamais elle ne sert de

rien; et il faut réagir contre la joie par cette considération qu’elle

est un peu folle et qu’elle fait commettre mille sottises. La joie est

une confiance infinie dans le destin à propos d’un incident éphémère et

même instantané qui n’assure de rien pour le moment qui suit. Elle est

donc très irrationnelle et une simple absurdité. C’est un élargissement

de l’âme qui n’a rien en soi de répréhensible, mais qui fait qu’on croit

embrasser tout l’horizon et, pour ainsi parler, tout l’univers.

C’est cet orgueil qui se mêle toujours à la joie qui en fait d’abord un

grand ridicule et ensuite un grand danger. Et ce qu’il y a de plus

périlleux encore, c’est ce passage répété et pour ainsi dire incessant

de la joie à la douleur et de la douleur à la joie, c’est-à-dire d’un

élargissement de l’âme à un rétrécissement de l’âme. Il n’y a nul doute

que l’âme n’en soit assez vite fatiguée, surmenée et comme brisée, ce

qui est un des plus grands maux qui nous puissent atteindre.

Les hommes disent que ces alternatives de joie et de tristesse ce n’est

autre chose que la vie elle-même. Ils n’ont point tort; mais il dépend

de nous de ne pas dépendre de la vie, du moins de n’en pas dépendre

complètement. Il ne dépend pas de nous de ne pas subir la vie; mais il

dépend de nous d’en atténuer les contre-coups sur nous-mêmes. Nous

pouvons tellement l’accepter qu’elle nous brise; nous pouvons la

recevoir en réagissant contre elle de telle sorte qu’elle ne prenne de

nous que les faubourgs et ne pénètre point dans la place forte.

Le moyen? Il est assez simple. C’est de s’habituer à ne pas vivre dans

le temps, puisque c’est précisément de cette façon que se manifeste la

vie et qu’elle nous séduit, nous enivre et nous attriste. C’est une

vérité de bon sens que si l’on savait dire, à chaque douleur qui nous

frappe: «je n’y songerai plus dans un an»; et à chaque joie qui nous

envahit, la même chose, on ne souffrirait presque pas et l’on

n’éprouverait presque aucun plaisir. Voilà le chemin: celui qui non

seulement saura déplacer le temps, ou plutôt se déplacer ainsi dans le

temps, mais encore vivre dans la contemplation des vérités éternelles,

aura supprimé le temps, ou, si l’on veut, supprimé les moments; or c’est

par les moments que la douleur ou la joie ont prise sur nous. Les choses

d’une heure ne sont plus rien pour celui qui n’a plus d’heure.

Pour qu'on lise Platon · 第 19 / 26 题