Pour des raisons très analogues à celles qui lui faisaient détester les
poètes. Platon déteste les prêtres et la mythologie. D’abord et avant
tout, les Dieux et les prêtres ont été cause autant que les poètes de la
mort de Socrate. Socrate a succombé sous les coups d’une coalition
démocratique, artistique et cléricale. La plèbe athénienne était très
religieuse, sinon «foncièrement croyante», comme le dit M. A. Croiset.
Elle était théophile. «On le voit bien, comme dit très justement ce même
auteur, par le procès des Hermocopides [destructeurs ou mutilateurs des
statues d’Hermès], on s’en rend compte également par tous les discours
des orateurs, chez qui c’était un lieu commun, _même à l’époque de
Démosthène et d’Eschine_, de montrer dans leurs adversaires des ennemis
des Dieux. Ce qui peut dans les temps modernes [ceci est un peu exagéré]
donner l’idée la plus exacte de l’esprit religieux de la démocratie
athénienne, c’est peut-être Paris au temps de la Ligue».
Songez à cette fureur de consulter les oracles, à cette _mantéomanie_,
si gaiement raillée par Aristophane (personnages pliant sous le faix des
oracles amoncelés, comme Dandin sous le poids des sacs à procès), songez
encore à cette terrible loi d’_asébeia_ (impiété) qui paraît n’avoir
frappé _à mort_ que Socrate et un ou deux autres, mais qui a contraint à
fuir et à s’exiler pour ne pas périr Anaxagoras, malgré l’amitié et
l’appui de Périclès, et Diagoras et Protagoras, et bien d’autres, dont
vous trouverez la liste dans la _Critique des idées religieuses en
Grèce_ de M. Decharme.
Or, triomphante après la chute des «Trente Tyrans» et le retour des
proscrits, la démocratie avait certainement voulu prendre sa revanche,
ce qu’indique précisément la loi d’amnistie que Thrasybule réussit à
faire voter. Mais la loi d’amnistie n’effaçait pas la loi d’_asébeia_ et
c’est par cette loi que la démocratie cléricale se donna la consolation
de tuer au moins Socrate, lequel s’était moqué et des Dieux et des
«mangeurs de fèves», c’est-à-dire des électeurs plébéiens.
On comprend donc que Platon n’aime ni les prêtres ni les Dieux et ait
pour la mythologie et les mythologues aussi peu de goût que possible.
Sans doute Platon, soit par habitude, soit par un peu de prudence (ce
qui est moins mon avis, car, en somme, il s’est exposé à la loi
d’_asébeia_ toute sa vie, et je crois qu’il faut estimer Platon
extrêmement courageux), dit: «les Dieux» aussi souvent que «Dieu». Mais
on peut considérer cette formule comme une simple figure de rhétorique,
tant il est dédaigneux de la «mythologie» proprement dite, toutes les
fois qu’il s’occupe d’elle directement et formellement.
Sans doute Socrate, de la façon que le fait parler Platon dans
l’_Apologie_, déclare hautement qu’il croit aux Dieux; mais il le
déclare et surtout le prouve d’une manière assez étrange et un peu
équivoque: «Tout le monde, dit-il en substance, sait que je crois aux
Démons, puisque j’en ai un. Or qu’est-ce que c’est que les Démons? Ce
sont les enfants des Dieux. Comment voulez-vous donc que je ne croie pas
aux Dieux?...»--Il est presque loisible de prendre cela pour de l’ironie
assez forte, comme, du reste l’ironie règne presque d’un bout à l’autre
de l’_Apologie_.
Toujours est-il que voici comme Platon parle des Dieux à son ordinaire.
Il fait dire spirituellement à Socrate dans l’_Euthyphron_: «Selon toi
une même chose paraît juste à certains Dieux et injuste aux autres, et
ce dissentiment est la cause de leurs disputes et de leurs guerres,
n’est-ce pas?
--Sans doute.
--Il suit de là qu’une même chose est aimée et haïe des Dieux; qu’elle
leur est en même temps agréable et désagréable?
--Cela me paraît ainsi.
--Et par conséquent le saint et l’impie sont la même chose.
--La conséquence pourrait bien être exacte.
--... De sorte qu’il pourrait bien se faire que l’action que tu fais
aujourd’hui en poursuivant la punition de ton père plût à Jupiter et du
même coup déplût à Saturne; qu’elle fût agréable à Vulcain et
désagréable à Junon...»
Plus sérieusement, mais avec quelque sournoise ironie encore, dans le
_Timée_, qui est de ton dogmatique, Platon commence par parler des Dieux
auxquels il est évident qu’il croit et qui sont tout simplement les
astres du ciel; puis, arrivant aux Dieux mythologiques, il en discourt
de cette façon: «Quant aux autres divinités, nous ne nous croyons pas
capables d’en expliquer l’origine. Le mieux est de s’en rapporter à ceux
qui en ont parlé autrefois, et qui, issus de ces Dieux, comme ils le
disent, doivent connaître leurs ancêtres. Le moyen de ne pas croire en
cela des fils de Dieux, bien que leurs raisons ne soient ni
vraisemblables ni solides? C’est l’histoire de leur famille qu’ils
racontent, il faut donc l’accepter de confiance, selon l’usage. Telle
est donc, nous n’en doutons pas, la généalogie de ces Dieux: De la Terre
et du Ciel naquit l’Océan...»
Il y a dans ce passage de quoi boire autant de ciguë qu’il en faut pour
aller voir les Dieux de très près.
Enfin tout à fait sérieusement, ce qui se marque à ce que Platon tient à
_excuser ce qu’il attaque_ et à donner la raison d’être de ce que du
reste il condamne, il parle ainsi de la mythologie tout entière: «Qu’on
n’entende jamais dire parmi nous que Junon..., ni raconter tous ces
combats des Dieux inventés par Homère, _qu’il y ait ou non des
allégories cachées sous ces récits_; car un enfant n’est pas en état de
discerner ce qui est allégorique et ce qui ne l’est pas, et tout ce qui
s’imprime dans l’esprit à cet âge y laisse des traces que le temps ne
peut effacer...»
Ici Platon dit tout en très peu de mots, contrairement à ses habitudes.
Il a l’air de croire, comme les hommes du XVIIe siècle, que la
mythologie a été inventée par les poètes; mais il indique qu’il sait
très bien que les mythes sont des idées très profondes sur les forces,
les luttes et les mystères de la nature, idées revêtues de symboles et
de métaphores brillantes; mais encore il affirme, avec beaucoup de
raison, que ces mythes ne sont que frivoles ou corrupteurs pour ceux qui
en ont perdu la clef et qui n’y voient plus que des anecdotes,
c’est-à-dire pour tous les Grecs, même au quatrième siècle.
Il n’est pas moins affirmatif et il n’est pas moins audacieux sur les
rapports entre les hommes et les dieux. Les prières, les offrandes, les
sacrifices et ce qu’il appelle synthétiquement «la sainteté» lui paraît
un simple «trafic» qui n’est pas digne de la moindre considération:
«Sacrifier c’est donner aux dieux; prier c’est leur demander... Il suit
de là que la sainteté est la science de donner et de demander aux
dieux... Pour bien demander, il faut leur demander ce de quoi nous avons
besoin... et pour bien donner, il faut leur donner les choses qu’ils ont
besoin de recevoir de nous... La sainteté, mon cher Euthyphron, est donc
une espèce de trafic entre les dieux et les hommes.--Ce sera un trafic,
si tu le veux.--Je ne le veux pas, s’il ne l’est réellement...»
Cela ne serait peut-être que très vain et très puéril, si de ce trafic,
de ce négoce il n’y avait pas toute une organisation, toute une
administration, qui est la chose la plus immorale du monde. Les prêtres,
les sacrificateurs, les devins sont les administrateurs de la «sainteté»
et des relations entre les hommes et les dieux, et ils donnent à ces
rapports un caractère de commerce honteux, et rien n’est plus capable de
dépraver les hommes que cette administration de la sainteté: «Voici le
langage que _le peuple et les poètes_ [et les prêtres, comme on verra
plus loin; et les trois groupes humains que Platon n’aime point sont
bien là] ont sans cesse dans la bouche... De tous ces discours, les plus
étranges sont ceux qu’ils tiennent au sujet des dieux et de la vertu.
Les dieux, disent-ils, n’ont souvent pour les hommes vertueux que des
maux et des disgrâces, tandis qu’ils comblent les méchants de
prospérités. _De leur côté_, des sacrificateurs et des devins,
assiégeant les maisons des riches, leur persuadent que _s’ils ont commis
quelque faute, eux ou leurs ancêtres, elle peut être expiée par des
sacrifices_ et des enchantements, par des fêtes et par des jeux, _en
vertu du pouvoir que les dieux leur ont donné_. Si quelqu’un a un ennemi
à qui il veut nuire, homme de bien ou méchant, peu importe, il peut à
très peu de frais lui faire du mal: ils ont certains secrets pour lier
le pouvoir des dieux et en disposer à leur gré. Et ils confirment tout
cela par l’autorité des poètes... Pour prouver qu’il est facile
d’apaiser les dieux, ils allèguent ces vers d’Homère: «Les dieux mêmes
se laissent fléchir par des paroles flatteuses, et quand on les a
offensés, on les apaise par des libations et des victimes»... Ils font
accroire, non seulement à des particuliers, mais à des villes entières,
qu’au moyen de victimes et de jeux on peut expier les fautes des vivants
et des morts. Ils appellent _Télétaï_ les sacrifices institués pour nous
garantir des maux de l’autre vie, et ils prétendent que ceux qui
négligent de sacrifier doivent s’attendre aux plus grands tourments dans
les enfers. _Or quelle impression de pareils discours sur la nature du
vice et de la vertu et sur l’idée qu’en ont les dieux et les hommes
feront-ils dans l’âme d’un jeune homme doué d’un beau naturel et d’un
esprit capable de tirer les conséquences de ce qu’il entend,
relativement à ce qu’il doit être?..._»
Oui, voilà une des causes profondes de la corruption des Grecs et
particulièrement des Athéniens: leur religion et la façon dont ils
l’entendent et la façon dont les prêtres la leur présentent et
l’exploitent. Le cléricalisme mythologique, voilà un des ennemis.
Aussi bien, il y a bien des manières d’être impie, parmi lesquelles on
en peut distinguer trois principales. La première est de ne pas croire
aux dieux [ou à Dieu: j’ai dit que Platon admet continuellement cette
synonymie].--La seconde est de ne pas croire à la Providence et
d’imaginer un Dieu ou des dieux indifférents aux choses humaines.--La
troisième est de croire «qu’on gagne les dieux par des prières».
Ces trois sortes d’impiété sont aussi graves et aussi funestes les unes
que les autres. Ne pas croire à la Divinité provient toujours d’une
perversité naturelle ou acquise.--Y croire, mais se persuader «qu’elle
ne se met point en peine de ce qui nous touche provient ou du besoin que
l’on a qu’il n’y ait point de juge, ou de la conscience que l’on a de
crimes commis et qu’on ne veut pas qui soient jugés, et c’est une sorte
d’anarchisme moral.--Y croire, croire qu’elle s’occupe de nous, mais
croire qu’elle peut être fléchie par des sacrifices et des prières,
c’est d’abord en avoir un incroyable mépris et mieux vaudrait n’y pas
croire; c’est ensuite la prendre pour complice et puiser dans les
rapports que l’on a avec elle, dans la «sainteté», un encouragement à
mal faire. Un «saint» est un coquin qui prend une assurance contre les
Enfers et qui, pour l’avoir prise, se confirme dans le propos d’être un
coquin. Et cette impiété est peut-être la plus effroyable des trois,
parce qu’elle est la plus raffinée.
Aussi les hommes devraient dire aux législateurs: «Nous exigeons de vous
que vous nous prouviez par de bonnes raisons qu’il existe des dieux et
qu’ils sont d’une nature trop excellente pour se laisser fléchir par des
présents... _Car c’est là précisément ce que nous entendons dire_, avec
beaucoup d’autres choses semblables, par des gens qui passent pour très
capables, _poètes, orateurs, devins, prêtres_, sans parler d’une
infinité d’autres personnes; ce qui, _loin de nous détourner de
commettre l’injustice_, n’a d’autre effet que de _nous porter à remédier
au mal après qu’il a été fait..._»
Avec les poètes, avec les sophistes, avec les démocrates, Athènes compte
comme agents très énergiques de corruption, de perversité et de
décadence, ses devins, ses prêtres et ses dieux mêmes.