LES HAINES DE PLATON: LES POÈTES

Le plus grand des poètes grecs après Homère a détesté les poètes grecs

et, du reste, par hypothèse et _a priori_, tous les poètes. Le fait est

singulier. Il faut examiner cela.

On ne doit pas, peut-être, attacher trop d’importance à la plus célèbre

dissertation de Platon sur les poètes, à la théorie de l’_Ion_, ni la

prendre tout à fait au sérieux. A travers tout Platon il y a lieu de

prendre garde à l’ironie, au paradoxe gai, aux jeux d’une imagination

qui s’amuse. Je ne rapporte donc la théorie de l’_Ion_ presque que pour

mémoire. Dans l’_Ion_, Platon considère le poète, comme un être tout

passif, qui est inspiré par les dieux, qui subit leur inspiration sans

avoir rien de spontané et de personnel, comme un être _aimanté_ par les

dieux, qui aimante à son tour le rapsode, lequel aimante la foule;

métaphores à part, comme une espèce de fou assez divertissant, qu’il

convient même de respecter, car il est léger, ailé, sacré, et il y a

quelque chose des _daimones_ dans son affaire; mais à qui il ne faut

attribuer aucune importance dans la cité et qu’il faut prendre, tout

compte fait, pour un enfant aimable, gracieux et insignifiant.

Mais il sied de reconnaître que, même quand Platon paraît ne point

plaisanter le moins du monde, il parle des poètes soit avec un

détachement qui ne semble pas loin du mépris, soit avec une animosité

très peu dissimulée et très peu douteuse.

Dans _Phèdre_, à très peu près comme dans _Ion_, il appelle la poésie un

délire et le poète une âme hors d’elle-même. Ailleurs il établit comme

une hiérarchie qui part des dieux pour descendre jusqu’au plus bas degré

des âmes humaines, et dans cette hiérarchie le premier rang après les

Dieux est attribué, comme on peut s’y attendre, au philosophe, et le

neuvième seulement aux poètes.

Ailleurs, faisant parler Socrate, et, pour ainsi dire, avec moins de

fictions qu’ailleurs, puisque c’est dans l’_Apologie_, il lui fait dire,

insistant sur le caractère d’_inconscience_, d’_instinctivité_,

d’incapacité pour ce qui est de se rendre compte d’eux-mêmes, qu’il

attribue toujours aux poètes: «... J’allai aux poètes, tant à ceux qui

font des tragédies qu’aux poètes dithyrambiques et autres, ne doutant

point que je ne me prisse là en flagrant délit, en me trouvant beaucoup

plus ignorant qu’eux. Là, prenant ceux de leurs ouvrages qui me

paraissaient les plus travaillés, je leur demandais ce qu’ils voulaient

dire et quel était leur dessein, comme pour m’instruire moi-même. J’ai

honte, Athéniens, de vous dire la vérité, mais il faut pourtant vous la

dire: il n’y avait pas un seul des hommes qui étaient là présents qui ne

fût plus capable de parler et de rendre raison de leurs poèmes

qu’eux-mêmes qui les avaient faits. Je connus tout de suite que les

poètes ne sont point guidés par la sagesse, mais par certains mouvements

de la nature et par un enthousiasme semblable à celui des prophètes et

des devins, qui disent de fort belles choses sans rien comprendre à ce

qu’ils disent. Les poètes me parurent dans le même cas et je m’aperçus

en même temps qu’à cause de leur faculté poétique, ils se croyaient les

plus sages des hommes dans toutes les autres choses, bien qu’ils n’y

entendissent rien.»

Quelle «vanité» du reste, comme dira plus tard Pascal, quelle inanité et

quelle insignifiance que cet art tout d’imitation, qui arrive au

troisième degré pour ainsi dire de l’imitation, qui imite ce qui est

déjà imité et qui est comme l’ombre d’une ombre! Il existe un objet

idéal, l’objet en soi, l’œuvre de Dieu. Cet objet, l’artisan l’imite. Il

fait par exemple une armure, un char, un lit qui ne sont que les

imitations imparfaites des idées divines de ces objets; et ce sont ces

imitations imparfaites que le poète à son tour imite, dont il donne, par

ses descriptions, comme une espèce de reflet incomplet et plus

imparfait. Peut-il y avoir quelque chose de plus vain _a priori_ et

comme par définition?

«Nous donnerons à Dieu le titre de producteur; au menuisier le titre

d’ouvrier, au peintre quel nom? Ni celui de producteur, ni celui

d’ouvrier; mais sans doute celui d’imitateur de l’ouvrier. L’imitateur

est donc l’auteur d’une œuvre éloignée de la nature de trois degrés.

Ainsi, par exemple, le faiseur de tragédies, en qualité d’imitateur, est

éloigné de trois degrés de la vérité; et il en est de même de tous les

autres artistes-imitateurs.»

C’est surtout, comme on le voit déjà par le passage précédent, le poète

dramatique que Platon poursuit de ce genre de sarcasmes et de

démonstrations. Le poète dramatique surtout est un «faiseur de fantômes»

qui ne connaît pas la réalité des objets, mais seulement leur apparence.

Voyez un peu. En chaque chose il y a trois arts: l’art qui se sert de

cette chose, l’art qui la fabrique, l’art qui l’imite. Par exemple s’il

est question de brides et de mors, il y a l’écuyer qui s’en sert, le

sellier et le forgeron qui les fabriquent, le peintre qui en jette sur

sa toile une apparence. Celui qui s’entend le mieux en brides et en

mors, c’est le cavalier: celui qui s’y entend encore, mais moins bien et

comme par routine, c’est le sellier ou le forgeron; celui qui ne s’y

entend pas du tout et qui seulement en saisit et sait en reproduire le

dessin, saisit et sait reproduire la sensation fugitive qu’ils font sur

l’œil, c’est le peintre. Ce troisième personnage, troisième venu et

troisième en degré, ne connaît la chose ni par l’usage ni par la

nécessité de converser avec ceux qui en usent.»

«L’imitateur n’a donc ni principes sûrs ni même une opinion juste... Et

ainsi nous avons suffisamment démontré deux choses: la première, que

tout imitateur n’a qu’une connaissance très superficielle de ce qu’il

imite; que son art n’a rien de sérieux et n’est qu’un badinage

d’enfants; la seconde, que tous ceux qui s’appliquent à la poésie

dramatique, soit qu’ils composent en vers iambiques ou en vers

héroïques, sont imitateurs autant qu’on peut l’être et que cette

imitation est éloignée de la vérité de trois degrés.»

Les poètes, en vérité, et aussi bien les lyriques que les dramatiques,

sont de simples flatteurs et adulateurs publics, des gens qui caressent

la foule là où elle aime qu’on la caresse, sans se soucier que de

réussir en ce dessein, infiniment analogues aux courtisanes et qui ne

paraissent pas devoir être beaucoup plus respectés qu’elles ne le sont:

«On peut chercher à complaire à une foule d’âmes assemblées sans

s’embarrasser de ce qui est le plus avantageux pour elles... Il y a des

professions qui produisent cet effet. Le joueur de flûte, par exemple,

vise uniquement à nous procurer du plaisir et ne se met point en peine

d’autre chose. De même le joueur de lyre dans les fêtes publiques. Mais

n’en dirons-nous pas autant des exercices des chœurs et de la

composition des dithyrambes? Crois-tu que Cinesias, fils de Mêlès, se

soucie beaucoup que ses chants soient propres à rendre meilleurs ceux

qui les entendent et qu’il vise à autre chose qu’à plaire à la foule des

spectateurs?... Et son père, Mêlès? Pensez-vous que quand il chantait

sur la lyre, il eût en vue le bien?... Ne jugez-vous pas que toute

espèce de chant sur la lyre et toute composition dithyrambique ont été

inventées en vue du plaisir?...»

Fera-t-on, comme on sera souvent tenté de le faire, une exception en

faveur des poètes tragiques, et peut-être une telle exception

(Nietzsche) qu’on verra dans les poètes tragiques et les représentants

et les professeurs de toute une morale, virile et héroïque, particulière

à la race grecque? Ce serait une erreur bien forte et une méconnaissance

presque ridicule de ce qu’est en son fond et en son expression et son

influence la sublime tragédie attique. La sublime tragédie attique est

une «rhétorique» aussi vaine et partant aussi funeste que la rhétorique

et la déclamation des orateurs de la Pnyx. «A quoi est-ce qu’il tend, ce

poème imposant et admirable? Tous ses efforts, tous ses soins n’ont-ils

point pour objet unique de plaire au spectateur? Lorsqu’il se présente

quelque chose d’agréable et de gracieux, mais en même temps de mauvais

[au point de vue moral], prend-il soin de le supprimer, de chanter et de

déclamer ce qui est désagréable mais utile, sans se soucier que les

spectateurs y trouvent du plaisir ou n’en trouvent point?... Les paroles

[dans cet opéra qui s’appelle la tragédie] s’adressent à la multitude

assemblée. Elles sont donc une sorte de déclamation populaire. C’est

donc une rhétorique pour le peuple, pour les enfants, les hommes libres

et les esclaves, réunis ensemble, et de la rhétorique nous ne faisons

pas grand cas, puisque nous avons dit qu’elle n’était qu’une flatterie.»

Nous savons bien que les tragiques se donnent de très favorables noms,

peut-être sérieusement, se considèrent comme consacrés à une admirable

et très salutaire mission. Ils disent que les poètes comiques s’adonnent

à l’imitation de la vie en ce qu’elle a de ridicule et de bas; et que

par conséquent il serait naturel de les éliminer de la République; mais

que la tragédie est l’imitation de la vie en ce qu’elle a d’excellent et

de sublime. Voilà qui va fort bien; mais c’est précisément pour cela

qu’on peut répondre à «ces personnages divins»: «Étrangers, nous sommes

nous-mêmes occupés à composer la plus belle et la plus parfaite

tragédie: tout notre plan de gouvernement n’est qu’une imitation de ce

que la vie a de plus beau et de plus excellent, et nous regardons à

juste titre cette imitation comme la véritable tragédie. Vous êtes

poètes et nous aussi dans le même genre; nous sommes vos rivaux et vos

concurrents. Or nous croyons que la vraie loi peut seule atteindre à ce

but et nous espérons qu’elle vous y conduira. Ne comptez donc pas que

nous vous laissions entrer chez nous sans nulle résistance, dresser

votre théâtre sur la place publique et introduire sur la scène des

acteurs doués d’une belle voix qui parleront plus haut que nous; ni que

nous souffrions que vous adressiez la parole en public à nos enfants, à

nos femmes, à tout le peuple, et que sur les mêmes objets vous leur

débitiez des maximes qui, bien loin d’être les nôtres, leur seront

presque toujours entièrement opposées. Ce serait une extravagance

extrême de notre part et de la part de tout État de vous accorder une

semblable permission avant que les magistrats aient examiné si ce que

vos pièces contiennent est bon et convenable à dire en public ou s’il ne

l’est pas. Ainsi, enfants et nourrissons des muses voluptueuses,

commencez par montrer vos chants aux magistrats afin qu’ils les

comparent avec les nôtres, et s’ils jugent que vous disiez les mêmes

choses ou de meilleures, nous vous permettrons de représenter vos

pièces; sinon, mes chers amis, nous ne saurions vous admettre...»

Et cette comparaison, ce parallèle entre les magistrats et, les poètes,

cette rivalité et cette concurrence n’est pas une simple hypothèse ou un

jeu d’esprit. Il existe un lieu dans le monde, où ce ne sont point tant

les lois qui règnent, ni les magistrats qui gouvernent que ce ne sont

les gens de théâtre qui régissent l’État. Ce lieu s’appelle Athènes.

Musiciens et dramatistes ont rivalisé, d’une part, à s’affranchir des

traditions et bonnes règles d’autrefois, d’autre part ils ont prétendu

que _le plaisir que causaient leurs œuvres était la règle la plus sûre

pour en bien juger_. Et «comme ils composaient leurs pièces d’après ces

principes et qu’ils y conformaient leurs discours, peu à peu ils

enlevèrent à la multitude toute bienséance et toute retenue, et elle en

vint à se croire en état de juger par elle-même...»

«C’est ainsi que le _gouvernement d’Athènes, d’aristocratique qu’il

était est devenu théâtrocratique_.»--La théâtrocratie athénienne a eu

pour effet d’affranchir tout citoyen, «le désordre passant des

beaux-arts à tout le reste», de tout respect pour les magistrats, les

supérieurs et les _meilleurs_, et de là l’on est passé «au mépris de la

puissance paternelle et des vieillards» et de là à «secouer le joug des

lois», et de là à ne respecter «ni promesse, ni serments, ni dieux,

imitant et renouvelant l’audace des anciens Titans».

Tout cela était en germe dans la _théâtrocratie_, ou tout au moins la

_théâtrocratie_ a contribué à tout cela dans une large part.

Aussi bien c’est la _théâtrocratie_ qui a tué Socrate, et voilà une

preuve qui en vaut quelques autres.

Pour en revenir aux poètes en général, il n’est pas très étonnant que ce

soit un représentant des poètes, comme l’a dit Socrate en son apologie,

un faiseur de tragédies et de dithyrambes, Mélitus, qui ait accusé

Socrate de corrompre la jeunesse; car ce sont précisément les poètes qui

pervertissent la jeunesse, et le premier vice que nous trouvions

reprocher à autrui c’est toujours le nôtre.

Depuis Homère jusqu’à Mélitus, tous les poètes, à l’exception peut-être

de Pindare, ont corrompu les hommes par leurs fables.

C’est Hésiode qui nous raconte les mauvais traitements qu’Uranus fit

subir à Saturne, Saturne à Uranus et Saturne à Jupiter et Jupiter à

Saturne. Le bel exemple à proposer aux enfants que des pères toujours

armés contre leurs fils et des fils toujours combattant leurs

pères!--C’est Hésiode racontant la guerre des dieux les uns contre les

autres. Le beau modèle à proposer à des citoyens, et comment veut-on

après cela que les défenseurs de l’État aient en horreur les dissensions

et les discordes civiles?

Non, il ne faut pas, dans une république qui sera vertueuse ou qui ne

sera point, qu’on entende dire que Junon a été mise aux fers par son

fils, et Vulcain précipité du ciel par son père pour avoir voulu

secourir sa mère pendant que Jupiter la frappait. Il ne faut point qu’on

entende dire que les dieux parcourent le monde et s’en vont de ville en

ville sous des formes étrangères, ce qui rend lâches et timides les

enfants et même les hommes.

Les poètes sont des enfants eux-mêmes qui aiment à avoir peur, qui

aiment les histoires de revenants et de prodiges, qui ne comprennent

rien à la divinité, qui en donnent des idées fausses et méprisables et

qui n’inspirent pas aux hommes autre chose qu’une parfaite immoralité

sous le voile de la tradition et de la religion nationale. Il faut

«veiller sur les poètes et les contraindre à nous offrir dans leurs vers

un modèle de bonnes mœurs ou à n’en point faire du tout».

Mêmes choses à dire, du reste, de tous les artistes, quoique ceux qui ne

se servent point de la parole soient moins directement corrupteurs. Il

faut empêcher en général tous les artistes «de nous donner soit en

peinture, ou en architecture, ou en quelque autre genre que ce soit, des

ouvrages qui n’aient ni grâce, ni correction, ni noblesse, ni

proportions. Quant à ceux qui ne pourront faire autrement, nous leur

défendrons de travailler chez nous, dans la crainte que les gardiens de

notre république, élevés au milieu de ces images vicieuses, comme dans

de mauvais pâturages et se nourrissant, pour ainsi dire, chaque jour de

cette vue, n’en contractent à la fin quelque grand vice de l’âme, sans

s’en apercevoir...»

Voilà ce que Platon pense, en résumé, de la République des lettres et

des arts. Il la considère en général comme un État dans l’État très

funeste à l’État. Tantôt--mais il faut bien savoir que ce n’est qu’une

boutade devenue trop célèbre et peut-être bien sa pensée de derrière la

tête, mais où il n’aime pas à trop s’arrêter--tantôt il dit qu’il faut

couronner tous ces gens-là de fleurs et les mettre à la porte de l’État;

plus souvent il veut tout simplement une _censure_, mais en quelque

sorte une censure active et non point seulement prohibitive, qui force

le poète et l’artiste à se mettre au service de la vertu et à

l’enseigner. Le poète, ou l’artiste, doit être l’auxiliaire et même

l’instrument du magistrat dans l’œuvre d’éducation morale que celui-ci

poursuit sans cesse: «Il faut [que le magistrat] cherche des artistes

habiles, capables de suivre à la trace la nature du beau et du gracieux,

afin que nos jeunes gens, élevés au milieu de leurs ouvrages comme dans

un air pur et sain, en reçoivent sans cesse de salutaires impressions

par les yeux et par les oreilles et que dès l’enfance tout les porte

insensiblement à imiter, à aimer le beau, et à établir entre lui et eux

un parfait accord.»--«A l’exemple du médecin qui, pour rendre la santé

aux malades et aux languissants, mêle à des aliments et à des breuvages

flatteurs au goût les remèdes propres à les guérir et de l’amertume à ce

qui pourrait leur être nuisible afin qu’ils s’accoutument pour leur bien

à la nourriture salutaire et n’aient pas de répugnance pour l’autre; de

même le législateur habile engagera le poète _et le contraindra même_,

s’il le faut, par la rigueur des lois, à exprimer dans des paroles

belles et dignes de louange, ainsi que dans ses mesures, ses accords et

ses figures, le caractère d’une âme tempérante, forte et vertueuse.»

En un mot, l’art, _comme toute chose_, devrait être étroitement et

sévèrement subordonné à la morale, et le beau n’est pas, comme on l’a

fait dire à Platon, et comme il ne l’a jamais dit, et ce serait presque

le contraire de sa pensée, la splendeur du vrai; mais le beau est la

splendeur du bien; et c’est, pour parler simplement, le bien présenté

avec agrément.

Et cette théorie est si éloignée de celle des poètes grecs, elle est

tellement ignorée d’eux, et quand elle est mise en pratique par eux

c’est tellement par hasard, qu’il n’est pas très étonnant que Platon ait

vu dans les poètes et les artistes grecs des gens _qui lui échappaient_,

ce qui mène toujours à voir en gens de cette sorte des ennemis, des

adversaires ou au moins des forces hostiles, ou au moins des obstacles.

V

Pour qu'on lise Platon · 第 10 / 26 题