Les natures fortes subissent l’influence de leur temps tout comme les
natures faibles. Seulement elles la subissent à contre-fil. Elles la
subissent, non pour y céder, mais pour se révolter contre elles; ou
plutôt, non pour s’y conformer, mais pour la bien connaître et pour s’en
rendre compte, si bien qu’elles sont amenées à la corriger, à la
redresser et à l’épurer.
Platon était un Athénien dans la pleine acception du mot et dans la plus
noble. Il était extrêmement _civilisé_ extrêmement loin de ce que l’on
se figure, sans se tromper évidemment beaucoup, comme la nature
primitive. Il était de race noble, longtemps affinée de générations en
générations; il était beau, à ce qu’on assure; il était artiste. Il
avait reçu une éducation gymnastique et aussi «musicale», c’est-à-dire
littéraire et artistique. Il avait fait des vers dans sa jeunesse, à ce
que l’on a toujours affirmé, et en tout cas il s’était nourri, comme on
le voit par ses œuvres, de tous les poètes grecs et par conséquent il
avait dû faire des vers lui-même. Il était métaphysicien et avait lu,
probablement dès sa jeunesse, tous les philosophes grecs des temps
passés. Tout porte à croire qu’il avait eu une jeunesse, élégante et
amoureuse, ce qui était presque un devoir de condition dans la classe à
laquelle il appartenait. La complaisance avec laquelle il parle
d’Alcibiade si souvent, indique qu’il l’avait pendant un assez long
temps pris pour modèle.
Mais il arriva à l’âge de jeune homme fait, au moment où les Athéniens
inclinaient décidément vers la démocratie, au moment où les jeunes
Athéniens de distinction s’abandonnaient sans réserve au culte des
poètes et à la direction des sophistes et au moment où Socrate prêchait
à tout venant une morale très simple avec le mépris de la métaphysique,
de l’éloquence, de la poésie et de la théologie.
Cette manière de moine pauvre, sinon de moine mendiant, intéressa Platon
comme une nouveauté curieuse. Il le suivit, il l’écouta, il
l’interrogea, il le fit parler; il le fit écrire même, en ce sens qu’il
s’amusa à mettre en quelque petit livre un écho, déjà agrandi,
paraît-il, de sa doctrine et de sa prédication populaire.
Rien de plus jusqu’à présent; et Platon aurait pu être un simple
sophiste amateur, le plus grand des sophistes, sans être un batailleur,
un conquérant et un fondateur, si un très grand événement ne fût
survenu.
Socrate, pour toutes sortes de raisons restées assez obscures, sous la
pression d’une coalition politique et religieuse, sous les coups
d’adversaires dont les uns étaient conservateurs et les autres
novateurs, surtout parce qu’il s’était moqué de beaucoup de gens et que
jusqu’à la fin il garda une attitude de défi, Socrate fut condamné à
mort et exécuté.
Platon a représenté l’humanité tout entière en ceci qu’il ressentit
jusqu’à la plus affreuse douleur cette insulte d’Athènes au genre
humain. La mort de Socrate fit de Platon tout ce qu’il a été. Elle créa
le Platon que nous connaissons. Platon est un Athénien bien doué qui a
vu mourir Socrate et que la mort de Socrate a poursuivi et hanté
jusqu’au tombeau et que la mort de Socrate a fait sentir et a fait
penser toute sa vie et à qui la mort de Socrate a inspiré tous ses
sentiments, toutes ses passions et toutes ses idées, et qui n’a presque
rien vu dans le monde des idées morales, des idées philosophiques et des
idées politiques qu’à travers la mort de Socrate. Platon c’est la coupe
de Socrate vidée par Platon jusqu’à la lie.
La mort de Socrate a inspiré à Platon toutes ses haines.
Les haines de Platon lui ont inspiré toutes ses idées, et parce que
Platon se trouvait être intelligent, les idées de Platon furent des
choses très considérables.
Pour commencer par les haines, la mort de Socrate inspira à Platon la
haine des Athéniens, la haine de la Démocratie, la haine des Poètes, la
haine des Sophistes, la haine des prêtres de la mythologie et des Dieux.
Platon ne peut pas souffrir les Athéniens et, comme on le verra assez
plus tard, le fond de sa politique n’est pas autre chose que l’horreur
des Athéniens. Sans doute il a son patriotisme. Il rappelle avec
complaisance les exploits de l’Athènes antique et surtout de l’Athènes
légendaire. Sans doute, et il a ses raisons pour cela; car enfin Socrate
est d’Athènes et Platon aussi; il déclare que ceux des Athéniens qui
sont bons sont les meilleurs des hommes, et il fait dire à un Spartiate:
«J’ai toujours conservé pour Athènes toute sorte de bienveillance. Votre
accent me charme, et ce qu’on dit communément des Athéniens que _quand
ils sont bons_ ils le sont au plus haut degré, m’a toujours paru
véritable. Ce sont en effet les seuls qui ne doivent point leur vertu à
une éducation forcée: elle naît en quelque sorte avec eux; ils la
tiennent des Dieux en présent; elle est franche et n’a rien de
fardée...»
Mais quand il ne parle ni des Athéniens légendaires ni des Athéniens
d’exception, dès qu’il en arrive aux Athéniens, même les plus illustres,
de son temps ou de l’époque précédente, il est extrêmement dur et il
n’est point de raillerie qu’il épargne aux Thémistocle et aux Périclès,
ces gens qui, avec tout leur talent, ignoraient profondément l’art de
rendre meilleurs leurs compatriotes, leurs contemporains et leurs fils.
Par mille allusions qui, à travers tous les dialogues et même les plus
sublimes, percent et éclatent à chaque instant, Platon se plaît à
railler la frivolité, l’inconséquence et, ce qui peut paraître
singulier, mais ce qui est exact, l’esprit borné des Athéniens.
Il faut même prendre garde à ceci pour ne pas s’étonner des incartades,
des outrances, des paradoxes de Platon. On ne se tromperait pas
extrêmement en prenant _toutes_ les œuvres de Platon comme des satires
contre les Athéniens, leurs mœurs, leurs institutions et leur politique.
Dès lors, ce qui paraît, quelquefois, une singularité ou une aberration,
devient naturel si l’on n’y voit qu’une hyperbole satirique, une
raillerie aristophanesque, une manière de contredire violemment et une
façon de prendre furieusement à contre-pied ce qui était cher aux
Athéniens ou ce qui leur était ordinaire.
Je ne donnerai qu’un exemple de ce dont je pourrais donner cent. Voici,
_sous prétexte de rechercher quel est le meilleur gouvernement_, tout
simplement un portrait satirique des Athéniens et une vive parodie de
leur gouvernement et de leurs mœurs et institutions politiques:
«Revenons encore une fois à ces images auxquelles il faut comparer les
chefs et les rois: l’habile pilote, le médecin. Figurons-nous les dans
un cas particulier et observons-les dans ce cas. Le cas le voici: nous
croyons tous avoir à souffrir de leur part les plus terribles
traitements. Celui d’entre nous qu’ils veulent conserver ils le
conservent; celui qu’ils ont résolu de tourmenter, ils le tourmentent,
en coupant, en brûlant ses membres, en se faisant remettre comme une
sorte d’impôt, des sommes d’argent, dont ils emploient une faible partie
ou même rien au profit du malade et détournent le reste à leur propre
profit, à eux et à leurs serviteurs. Enfin ils reçoivent des parents ou
des ennemis du malade un salaire et le font mourir. Voilà, n’est-ce pas,
ce que nous croyons des médecins. De leur côté, les pilotes font mille
actions semblables; abandonnent à terre de parti pris les passagers
quand ils lèvent l’ancre, commettent toutes sortes de fautes dans la
navigation, jettent les hommes à la mer et leur font souffrir des maux
de toute espèce. _Croyant tout cela nous décidons après délibération que
ces deux arts ne pourront plus commander en maîtres ni aux esclaves ni
aux hommes libres; qu’une assemblée se formera, ou de nous seuls ou de
tout le peuple, ou des riches exclusivement, que les ignorants et les
artisans auront droit d’émettre leurs avis sur la navigation et les
maladies, sur l’usage à faire des remèdes et des instruments de médecine
dans l’intérêt des malades, des navires et des instruments de marine
pour la navigation, sur les dangers que nous font courir les vents, la
mer, la rencontre des pirates, sur le point de savoir si dans un combat
naval il faut à des vaisseaux longs opposer d’autres vaisseaux
semblables._ Après quoi nous inscrirons sur des tablettes les jugements
de la multitude... et ces règles présideront pour l’avenir à la
navigation et à la thérapeutique. Puis, chaque année, nous tirerons au
sort des chefs, des magistrats, et ces chefs ainsi établis, réglant leur
conduite sur les lois ainsi instituées, dirigeront les navires et
soigneront les malades. Ensuite, lorsque ces magistrats auront atteint
le terme de l’année, il nous faudra établir des tribunaux dont les juges
seront choisis parmi les riches ou tirés au sort parmi le peuple entier,
et faire comparaître les magistrats à l’effet de rendre compte de leur
conduite: quiconque le voudra pourra les accuser de n’avoir pas, pendant
l’année, dirigé les navires suivant les lois écrites ou suivant les
coutumes des ancêtres. Et pour ceux qui seront condamnés, les mêmes
juges décideront quelle peine ils devront subir ou quelle amende
payer... _Il faudra, en outre, établir une loi portant que, s’il se
trouve quelqu’un qui, indépendamment des lois écrites, étudie l’art du
pilote et la navigation, l’art de guérir et la médecine et se livre à
des recherches approfondies sur les vents, le chaud ou le froid, on
commence par le déclarer, non pas médecin ni pilote, mais rêveur
extravagant et inutile sophiste. Ensuite, quiconque le voudra l’accusera
de corrompre les jeunes gens, en leur persuadant de pratiquer l’art du
pilote et l’art du médecin sans se soucier des lois écrites et de
diriger, comme il lui plaît, vaisseaux et malades et le citera devant
qui de droit, c’est-à-dire devant un tribunal. Et s’il paraît qu’il
donne, soit aux jeunes gens, soit aux vieillards, des conseils opposés
aux lois et aux règlements écrits, il sera puni des derniers supplices.
Car il ne doit rien y avoir de plus sage que les lois; car personne ne
doit ignorer ce qui concerne la médecine et la santé, l’art de conduire
un vaisseau et de naviguer, attendu qu’il est loisible à tout le monde
d’apprendre les lois écrites et les coutumes des ancêtres..._»
Ce terrible morceau d’ironie donne le ton qui est toujours, plus ou
moins vif, celui de Platon toutes les fois qu’il songe aux Athéniens et
à la mort de Socrate; et il est assez rare qu’il songe à autre chose.
Platon était beaucoup plus poli que Voltaire, et il n’a jamais dit des
Athéniens ce que Voltaire disait des Welches, à savoir que c’était une
nation de singes et de tigres; mais tenez pour certain qu’il l’a pensé
et du reste qu’il l’a dit, moins brutalement. L’Athénien, l’homme qui a
condamné Socrate à mort, l’homme qui pratique l’ostracisme de père en
fils, l’homme de la démocratie pure, l’homme qui livre les magistratures
au hasard, ou à l’élection, qui est un autre hasard, l’homme surtout qui
est persuadé que tout Athénien est aussi savant en toutes choses que le
plus grand savant de la terre; l’Athénien paraît à Platon un simple sot,
gonflé d’orgueil, merveilleusement impertinent et étourdi, et capable,
comme tous les sots orgueilleux, de devenir cruel, à l’occasion, le plus
doucement et le plus nonchalamment du monde.--On ne se trompera guère en
assurant que Platon a détesté cordialement les Athéniens, et il faut
s’en souvenir pour s’expliquer et pour juger avec discernement toute une
partie de son œuvre.