POUR QU’ON LISE PLATON

Car on ne le lit plus du tout et il est de ceux que l’on ne connaît que

par ce que les professeurs de philosophie en disent dans leurs cours ou

en écrivent dans leurs manuels. Il n’est plus que scolaire.

La scolarité est d’abord le triomphe, puis le tombeau des auteurs. Elle

les consacre d’abord comme étant de ceux qui doivent entrer dans

l’entretien et comme dans l’aliment de l’humanité, et c’est la plus

illustre et la plus chère récompense qui puisse stimuler l’ambition d’un

homme et la satisfaire.--Un temps vient ensuite où la scolarité enterre

un auteur. Comme il n’est plus qu’à moitié dans les préoccupations

intellectuelles du public, chacun n’y prend garde qu’au cours de ses

études, et, quittés les bancs, on ne le lit plus parce qu’on croit

l’avoir lu et qu’on se tient quitte envers lui. Quand ce moment arrive

pour un écrivain, il vaudrait mieux pour lui que les professeurs le

laissassent de côté, moyennant quoi, après avoir quitté le collège, le

curieux irait à lui comme à quelque chose d’inconnu, de non touché et

d’imprévu.--Platon n’est plus lu qu’en classe, très partiellement, très

superficiellement, par acquit de conscience, c’est-à-dire peu

consciencieusement et avec le commencement du ferme propos de n’y plus

revenir.

Et quand on y revient, je le sais par moi-même et par d’autres, il faut

reconnaître qu’il nous donne quelques excuses pour le quitter, sinon

très vite, du moins au bout de quelque temps. Il est long et il aime

passionnément à être long. Il est causeur intarissable et causeur à

répétitions et à retours sur lui-même. On lui a fait un grand mérite de

ce que ses dialogues donnent absolument l’impression d’une conversation.

Il est vrai; mais il n’est que trop vrai; et l’on ne songe point, quand

on l’en loue, qu’une conversation, même de gens très intelligents,

sténographiée, serait quelque chose de très pénible à lire et très

fastidieux.

Il abuse de la dialectique minutieuse et pointilleuse et qui donne comme

la sensation d’une hache divisant un porte-plume en allumettes et une

allumette en aiguilles, ou plus encore d’un marteau frappant toujours

sur le même clou avec la précaution de ne point l’enfoncer. Le parodiste

ne serait pas trop injuste qui lui ferait dire: «Le tout, n’est-ce pas,

Calliclès, est plus grand que la partie?

--Sans doute.

--Et la partie est plus petite que le tout?

--Assurément!

--Mais, si la partie est plus petite que le tout, c’est donc que le tout

est plus grand que la partie?

--Je le crois.

--Et si le tout est plus grand que la partie, c’est donc que la partie

est plus petite que le tout?

--Évidemment.

--Est-ce si évident que cela? Concevrais-tu une partie qui contiendrait

le tout?

--Nullement.

--Mais tu conçois un tout qui contient une partie?

--Il me semble.

--Donc la partie, étant contenue dans le tout, est plus petite que le

tout?

--A coup sûr.

--Et le tout, contenant la partie, est plus grand qu’elle?

--Oui.

--Par conséquent les philosophes doivent être les chefs de l’État.

--Comment donc?

--Sans doute. Reprenons. Le tout est plus grand que la partie...»

Au bout de vingt pages il faut convenir que les gens de notre siècle

sont un peu énervés.

Il semble bien qu’il ait eu conscience de ce défaut, évidemment

sensible, même pour les Grecs; car il écrit quelque part: «... je dis

que nous devons, toi et moi, nous souvenir de ce qui vient d’être dit et

avoir soin désormais de donner l’éloge ou le blâme à la brièveté ou à la

longueur de nos discours en prenant pour règle de nos jugements non pas

la longueur relative, mais cette partie de l’art de mesurer que nous

avons dit qu’il faut toujours avoir présente à l’esprit et qui repose

sur la considération de la convenance. Cependant nous ne rapporterons

pas tout à cette règle. Nous ne nous interdirons pas une longueur

agréable, à moins qu’elle ne soit un hors-d’œuvre.»--Et certes on ne

peut guère, à la fois mieux s’excuser d’un défaut, mieux exprimer la

crainte d’y retomber, mieux s’en défendre, et plus y être. Platon est un

de ces hommes qui font frémir quand ils disent: «J’abrège.»

A la longueur des préliminaires et des «apprêts», à la subtilité souvent

très inutile et toute gracieuse des argumentations, il faut bien

reconnaître qu’il joint quelquefois une véritable incohérence, soit que

les textes ne soient pas encore bien établis, soit que nous ne sachions

pas bien les comprendre, soit que Platon, réellement, ne soit pas

toujours maître de la suite de sa pensée. Il y en a bien des exemples.

Je signale surtout les contradictions presque perpétuelles entre les

différentes parties de _la République_, contradictions qui indiquent

très bien (et c’est un renseignement précieux) que Platon ne possède

nullement, ou écrit, ou fortement dessiné dans son cerveau et arrêté

dans sa mémoire, un _plan_ de son gouvernement, de sa cité, de sa ville

idéale; mais qu’il improvise et cause sur sa ville idéale, conformément

à deux ou trois idées d’ensemble; mais, du reste, avec si peu de

précision d’esprit ou de parti arrêté relativement au détail, et au

détail important, que quand une question déjà traitée se présente à

nouveau, ce qui arrive souvent, il lui donne une solution très

différente de celle qu’il lui a précédemment donnée.

Tenez compte encore, soit pour dresser la liste des défauts de Platon,

ce à quoi je ne tiens aucunement, soit pour continuer à expliquer

pourquoi on le lit moins, qu’il a une véritable manie qui consiste à ne

pas conclure. Toutes ses méthodes, car il en a plusieurs, sa maïeutique,

sa dialectique, son éristique, sa polémique, aboutissent généralement à

ne conclure pas et sont, surtout, soit des moyens de ne pas conclure,

soit des excuses à ne conclure point.

Sa maïeutique consiste à tirer d’un prétendu interlocuteur une idée que

cet interlocuteur avait sans le savoir et qu’il est tout étonné et

effrayé de produire. _Matremque suus conterruit infans._ Cela dispense

de conclure soi-même; parce que cela fait une petite comédie qui

satisfait le lecteur par un _dénouement_, non par des _conclusions_ et

qui l’éloigne du désir devoir conclure.

Sa dialectique, qui du reste se confond souvent avec sa maïeutique,

consiste, quand elle se distingue de celle-ci, en une pluie de petits

arguments cinglants et aigus, qui souvent, reconnaissons-le, sont dans

la question ou dirigent droit sur la question; mais souvent aussi en

éloignent et ne paraissent destinés qu’à la faire oublier et à étourdir

celui qui s’en préoccupe.

Et ainsi, soit malice, soit impuissance déguisée en adresse, c’est

presque toujours quand on touche au point, que Platon fait donner sa

garde d’arguments déployés en tirailleurs, pour nous en écarter

brusquement et nous faire battre les buissons creux.

Le plus souvent du reste, on le sent, toute sa méthode est polémique et

critique et ne vise qu’à confondre des ennemis intellectuels et à

emporter sur eux des triomphes d’esprit.

Toutes ses méthodes ne laissent pas de se ramener un peu à cette méthode

d’engourdissement de l’adversaire, de _paralysation_ de l’adversaire,

qu’il a si joliment définie dans le _Ménon_: «J’avais ouï dire, Socrate,

avant que de converser avec toi, que tu ne savais autre chose que douter

de toi-même et jeter les autres dans le doute; et je vois à présent que

tu fascines mon esprit par tes charmes, tes maléfices et tes

enchantements, de manière que je suis tout rempli de doutes. Et, s’il

est permis de railler, il me semble que tu ressembles parfaitement, pour

la figure et pour tout le reste, à cette large torpille marine qui cause

de l’engourdissement à tous ceux qui l’approchent et qui la touchent.»

En vérité presque toujours Platon est trop complètement satisfait quand

il a réduit ses adversaires au silence, ce qui du reste lui est assez

facile, puisque c’est lui qui les fait parler; et il se soucie peu

d’arriver lui-même à des conclusions fermes et arrêtées. La plupart de

ses dialogues, ceux-là mêmes qui touchent aux questions les plus

importantes, se terminent sur une digression, sur un point de détail,

sur une affaire assez étrangère, quelquefois, à ce qui faisait le fond

du débat. Il est très fuyant avec des prétentions presque arrogantes à

la précision. Personne ne s’est plus dérobé en raillant les autres de

fuir.

Ce n’est point timidité. Il fut, et on verra à quel point je le

proclame, extrêmement courageux. C’est goût naturel, ou habitude d’école

une fois prise, ou coquetterie et désir de montrer aux sophistes qu’il

est aussi capable qu’eux de sophistique et qu’il est vraiment aussi

sophiste qu’eux, ce qui me paraît démontré au delà du nécessaire.

Il ne faut évidemment pas le prendre à la lettre, ni, quelquefois, aller

jusqu’où il va, ni, souvent, s’arrêter où il s’arrête sans qu’on sache

pourquoi il s’y arrête en effet. Il semble bien avoir surtout voulu être

suggestif. Il veut laisser au lecteur beaucoup à deviner et beaucoup à

imaginer. Il est de ceux qu’il faut compléter, non certes parce qu’il ne

peut pas se compléter lui-même; mais parce qu’il veut qu’on le complète.

En attendant, suivre attentivement tant de raisonnements difficiles pour

ne pas arriver à une conclusion et marcher péniblement et si lentement

dans tant de sentiers pour n’aboutir souvent nulle part, cela ne laisse

pas d’être une déception.

Et si à tout cela vous ajoutez des obscurités de mythes et des

obscurités d’allusions à des choses connues des Grecs et que nous ne

connaissons pas et des plaisanteries dont le sel n’existe plus pour

nous; et trop de conversations prolongées sur la pédérastie, institution

que Platon finit par condamner énergiquement, mais dont il a eu tort de

nous entretenir, sinon avec une complaisance, du moins avec une

insistance qui nous est insupportable; et ces comparaisons tirées des

métiers de cordonnier, de cuisinier et de foulon, _fabulas tabernarias_,

destinées à peindre au vif la prédication de Socrate, mais dont nous

nous passerions et qui paraissent avoir ennuyé les Athéniens eux-mêmes:

vous comprendrez assez que la lecture de Platon est quelquefois

méritoire.

On aurait le plus grand tort, cependant, de ne plus le lire. Avec tous

ses défauts, c’est d’abord un très grand poète, le plus grand peut-être

que la mère des poètes ait connu.--C’est un très grand artiste et un des

hommes qui ont eu le plus vivement, le plus profondément, le sentiment

de la beauté.--C’est un très grand orateur et sa belle langue, fluide et

souple, est un merveilleux vêtement, pour la pensée, élégante toujours

et souvent forte.

C’est un artiste, un poète et un orateur que Socrate, qui n’était rien

de tout cela, a enivré, et cela fait une rencontre très curieuse et

originale. L’homme qui, parce qu’il était athénien, poète, artiste et

orateur, était peu destiné à être moraliste, s’enivre de la parole de

Socrate, strictement et uniquement moraliste et ramenant tout à la

morale. Il en résulte un moraliste très convaincu, passionnément

convaincu, mais qui n’a du moraliste que le fond, si je puis dire ainsi,

qui n’en a pas l’air, qui n’en a pas les enveloppes et les surfaces

ordinaires, qui n’est ni austère, ni pédantesque, ni grave, ni ennuyeux,

qui mène à la morale (et même au sacrifice de tout à la morale) par les

chemins qui d’ordinaire sont plutôt pour en détourner; par des

conversations abandonnées, des propos souriants, des discussions

brillantes, des joutes, des passes d’armes, des rêves, des tableaux, des

mythes, des fables, des romans, des citations de poètes, des

descriptions voluptueuses, des propos de dilettante et de sceptique.

Renan, en petit, car relativement à Platon, Renan est petit, fait songer

à lui. Il est l’homme, ce qui à certains égards et tout respect gardé,

est un mérite appréciable, qui ressemble le moins à Kant. On peut, sans

forcer le trait et sans trop s’alourdir sur cette idée, se le figurer

comme un Nietzsche qui n’aurait pas voulu s’insurger contre Socrate et

qui aurait fait la gageure d’être socratique, étant né Nietzsche; ou qui

aurait pris un plaisir de contradiction contre lui-même à prêcher

Socrate, étant né Nietzsche, et à mettre toutes les ressources d’un

Nietzsche, du reste supérieur, à prouver Socrate, d’ailleurs en

l’altérant, mais encore en l’imposant à ses contemporains et à lui-même,

bon gré mal gré qu’ils en eussent et bon gré mal gré qu’en une région de

son for intérieur il en eût lui-même.

C’est au moins très curieux, et comme c’est moitié tour de force, moitié

conviction, ou, si l’on veut et c’est mon avis, trois quarts conviction,

quart gageure et tout d’artiste, c’est à la fois très sain et un peu

pervers; et donc c’est à la fois un ambigu plein de ragoût et un très

bon aliment de l’esprit.

Il me semble que, pour le lire avec fruit, il faut ne pas s’attarder

trop à tout son fatras de dialectique, de maïeutique et de polémique; le

lire posément et tranquillement, sans le discuter aussi minutieusement

et _pointilleusement_ qu’il discute lui-même; recevoir l’impression

générale de chaque dialogue, qui, tout compte fait, est souvent très

forte; se faire ainsi un système platonicien très simple et à grandes

lignes, en transformant en lignes droites ses lignes sinueuses et ses

zigzags; contrôler et vérifier ce système ainsi obtenu sur les passages

les plus élevés de tous et les plus affirmatifs que nous offre le texte;

et se donner ainsi un Platon d’ensemble, qui sera peut-être contestable,

mais qui aura des chances de n’être pas trop éloigné du Platon véritable

et qui en sera comme le portrait simplifié ou comme le plan à vol

d’oiseau.

Ce plan tracé, on ne fera pas mal de se remettre à relire Platon en

s’aidant du souvenir de ce plan et de ce portrait; et alors, peut-être,

on l’entendra mieux et on le goûtera davantage. Pour mon compte, quand

j’aurai fini ce volume que je commence, je ne manquerai pas de relire

Platon tout entier, ce qui sans doute me dégoûtera de mon livre, mais me

fera prendre un tout nouveau plaisir aux siens. Si cette étude vous

procure le bénéfice que je compte en retirer pour moi, je n’aurai pas

perdu mon temps; si elle ne le procure qu’à moi, ce qui est assez

probable, je ne l’aurai pas perdu non plus.

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Pour qu'on lise Platon · 第 3 / 26 题