Un spirituel dessinateur vous l'a dit il y a trois semaines avec ce
prestigieux crayon que vous savez: _Tout le monde court cette année
danser au bal des Sceaux_. Rien de plus vrai, et la _réclame_ n'a de
fantastique que le croquis où vous avez vu de jeunes _seaux_ de si bonne
mine faire vis-à-vis à de non moins pimpantes cruches. Le tout soit dit
sans allusion à l'élégante clientèle qui, chaque jeudi et chaque
dimanche, remplit la vaste et belle rotonde que, sérieusement peignant
cette fois, _l'Illustration_ vous représente.
La conclusion de cet exorde est que la vérité, si rare, nous dit-on, se
glisse partout au contraire, et qu'à l'avenir on pourra, modifiant le
proverbe connu, s'écrier: _In rébus veritas!_
La réputation du bal de Sceaux ne date pas d'hier. Son origine se perd,
non pas précisément dans la nuit des temps, mais dans les nuages
qu'amoncela, il y a cinquante ans, sur nos têtes la tourmente
révolutionnaire. Ainsi, le bal de Sceaux eut le même berceau que la
liberté nationale. Quel titre de sympathie aux yeux de tout ce qui porte
un coeur français! Il faudrait vraiment ne posséder ni jarret ni
patriotisme pour se refuser la douceur d'une contredanse égalitaire
autour d'un excellent orchestre, emblème de l'harmonie et du parfait
accord qu'a ramenés entre les citoyens la chute de la tyrannie. Quelques
mois sur la fondation de cette fête où le civisme le dispute à la
chorégraphie seront, nous l'espérons du moins, bien accueillis de nos
lecteurs.
Planté sur les dessins de Le Nôtre et par l'ordre du grand Colbert, le
parc de Sceaux faisait partie du fameux domaine de ce nom, apanage des
princes de la famille royale. Au dix-huitième siècle, il appartenait à
madame la duchesse du Maine, qui maintes fois, en parcourut les
splendides charmilles et les sentiers fleuris, en compagnie de Volt
aire, d'Helvétius, du baron d'Holbach, de Grimm, de Diderot, en un mot
de tous les beaux esprits de l'école philosophique dont cette princesse
préférait,--voyez un peu l'étrange goût!--l'entretien à celui des
muguets et des roués de l'Oeil-de-Boeuf. Une vacherie-modèle établie
dans le parc par madame du Maine qui, nouvelle de La Sablière, aimait
d'une égale affection les bêtes et les gens d'esprit, avait fait donner
à ce beau jardin le nom de _Ménagerie_, qu'il a porté depuis cette
époque et conserve encore aujourd'hui.
Devenu propriété nationale en 1793, le parc de Sceaux fut vendu en l'an
VII et allait être impitoyablement défriché, puis semé de blé et de
luzerne, lorsqu'un certain nombre d'habitants de la commune formèrent
une société par actions dont le but était d'acquérir cette promenade et
d'en offrir gratuitement la jouissance il leurs concitoyens. Cette
louable pensée reçut aussitôt son exécution, et la nouvelle destination
fraternellement donnée au parc seigneurial fut attestée par le quatrain
patriotique ci-après, gravé au-dessus de la grille:
De l'amour du pays
Ce jardin est le gage:
Quelques-uns l'ont acquis;
Tous en auront l'usage.
Trouvez-moi quatre vers qui puissent, comme ceux-ci, délier hardiment
toute critique et se passer de poésie pour plaire! Je pose en fait qu'il
n'est pas un seul lecteur de ce quatrain qui ne l'ait trouvé admirable.
Un bal fut établi dans la promenade civique sous une vaste tente que
bientôt remplaça la rotonde où les danses ont lieu aujourd'hui encore,
et que représente notre gravure.
Les fondateurs de la société à laquelle nous devons le bal de Sceaux ne
voulurent pas que les actions de l'entreprise fussent exposées à tomber
en des mains étrangères au pays, et qui des lois ne seraient point
intéressées au maintien de l'oeuvre commune. C'est pourquoi il fut
décidé, par les statuts de la fondation, que les actions resteraient
annexées aux propriétés possédées par les actionnaires primitifs. Ainsi,
nul ne peut acquérir l'une de ces propriétés sans devenir par le fait
même actionnaire du bal de Sceaux. Grâce à cette disposition tutélaire,
la société s'est perpétuée jusqu'à nos jours dans des conditions locales
qui seules pouvaient en assurer l'existence et la prospérité.
L'héritier d'un beau nom militaire, M. le duc de Trévise, a entrepris de
son côté de rendre toute son ancienne splendeur à une partie de l'ancien
parc qui avait été mis en culture au moment de sa première vente, et il
poursuit l'accomplissement de cette tâche avec une persévérance et une
ferveur artistique bien dignes d'éloge par ce temps de vandalisme
réfléchi et de spéculation étroite qui semble avoir pris pour devise:
«Mort aux châteaux et aux ombrages!» Grâce au ciel, le moellon, ce dieu
de notre époque, ne triomphe pas sur toute la ligne; il reste encore ça
et là quelques coins de terre privilégiée ou les arbres séculaires et
les ombreuses futaies peuvent lever fièrement la tête et épanouir leurs
vertes feuilles sans redouter la cognée du sapeur du génie ou de l'avide
défricheur. Sceaux est une de ces rares oasis; non-seulement il a pour
lui son parc, mais de toutes parts des sites ravissants l'environnement.
C'est Verrières avec sa majestueuse forêt percée de vastes avenues que
sillonne, chaque beau jour d'été, une fastueuse procession d'équipages
aristocratiques; c'est Aulnay avec sa vallée mystérieuse et ses secrets
sentiers chers aux amants et aux poètes; Aulnay, où tant de délicieux
ermitages s'entrevoient dans le clair-obscur d'un épais dôme de
feuillage, où s'inspira Chateaubriand, alors que, dans le recueillement
d'une de ces ravissantes retraites, il traça les lignée sublimes du
_Génie du Christianisme_. Plus loin, c'est Châtenay, où naquit le
chantre de la _Henriade_, O Banlieue! enorgueillis-toi d'avoir donné le
jour à un tel fils! Je ne sais en vérité pourquoi on le traite de
prosaïque, car on ne peut faire un seul pas dans tes méandres verdoyants
sans y retrouver le souvenir ou la trace encore vivante des plus nobles
penseurs, des plus brillants esprits dont s'honorent la France et le
monde.
Mais je m'aperçois que l'enthousiasme est tout près de nous égarer:
allons danser au bal de Sceaux. Depuis quelques années l'immense vogue
qu'avait obtenu ce bal dès sa fondation, et qui n'avait fait que grandir
jusques et y compris la fin de la Restauration, s'était ralentie sans
que l'on pût assigner à cet injuste délaissement d'autre cause que
l'inconstance de ce public ingrat et volage, si difficile à attirer,
mais à fixer, bien plus encore. L'administration actuelle du bal a
entrepris de le ramener à l'objet de son ancien culte, et nous devons
convenir que le succès a pleinement justifié son attente. Il est vrai de
dire qu'elle y a pris peine: magnifique restauration de la rotonde
entièrement décorée à neuf, orchestre parfait, éclairage _a giorno_,
brillantes illuminations, feux d'artifice, jeux de toute espèce, rien
n'a été épargné dans l'espoir de faire reprendre au fugitif le chemin du
parc de Sceaux; aussi s'est-il exécuté de la meilleure grâce du monde,
tout satrape blasé qu'il est, et deux fois par semaine, il consent à
jouir (voyez un peu le bel effort!) du triple charme de la campagne, de
la musique et de la danse, sans parler d'une foule de menus agréments,
et tout cela, pour un prix, d'une modicité véritablement fabuleuse, On
se laisserait tenter à moins!
[Illustration: Entrée du Bal de Sceaux.]
Le nombre et la rapidité des moyens de transport ne contribuent sans
doute pas peu à cette renaissance de l'antique prospérité du bal de
Sceaux. Autrefois, quand on voulait se donner le plaisir de cette
dansante solennité, il fallait se hisser dans le coucou classique, et
essuyer, outre les cahots et l'incommodité du véhicule, l'inévitable
plaisanterie du conducteur de ce char antédiluvien qui, avant de se
décider à fouetter son unique et poussive haridelle, s'égosillait une
heure durant à crier: «Encore un _pour Sceaux!_--ou deux,--ou
trois.»--(Le nombre ne fait rien à la chose.) Il est bon d'ajouter que
chaque _pour Sceaux_ happé était exposé à subir une désagréable
métempsycose en passant aussitôt à l'état _de lapin_ sur le siège de
l'automédon. Aujourd'hui, plus rien de semblable: quatre services de
messageries se disputent l'honneur et le profit de vous conduire en un
clin d'oeil au terme de ce voyage, ou, pour mieux dire, de cette
promenade champêtre. Un entrain et une gaieté sans licence animent les
jolies fêtes de Sceaux. Mais si trop de liberté en est proscrit,
l'égalité y règne toujours. Fidèle à son origine populaire et
patriotique, le bal admet toutes les classes, tous les rangs, toutes les
parures: la merveilleuse y coudoie la villageoise, et le frac de Roolf
ne dédaigne pas d'y offrir la main pour le quadrille au simple fichu de
percale. Toutes les danseuses sont égale devant l'archet du chef
d'orchestre, et ce n'est certes pas l'un des moindres attraits de la
réunion que l'aspect de nos petites-maîtresses confondues avec les
fraîches jeunes filles de Châtenay, de Bourg-la-Reine, de
Fontenay-aux-Roses, uniformément vêtues de blanc et parées d'écharpes
multicolores, indiquant le village auquel appartient chacune d'elle.
C'est un coup d'oeil semi-citadin, semi-agreste, qui donne au bal un
piquant tout particulier: on dirait du Lignen courant dans un coin du
parc de Versailles. Cet hommage, ce droit de bourgeoisie accordé à la
vie champêtre doivent faire tressaillir d'une douce joie les mânes du
chantre d'_Estelle_ et de _Galatée_, de ce bon Florian, qui repose à
quelques pas de là, dans le cimetière de la ville.
[Illustration: Le Bal de Sceaux.]
On nous annonce qu'une grande fête se prépare dans le parc de Sceaux. Il
ne s'agit de rien moins, nous dit-on, que d'une _Nuit Vénitienne_
travestie, donnée, à la demande de l'élite de la population, au profit
des pauvres victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe. Nous ne
pouvons qu'applaudir à cette heureuse pensée qui satisfera tout le
monde, et nous promettons, pour le jour où elle se réalisera, une ample
colonie parisienne à la belle rotonde et aux frais ombrages de Sceaux.
Fête communale de Douai.
Allons, veux-tu venir, compère,
A la procension de Douai?
Al est si joulie et si guaye,
Que de Valencienne et Tournay,
De Lisle, d'Orchie et d'Arras,
Les plus pressés vien'nt à grans pas.
Telle était la chanson que, le dimanche 9 juillet, entonnaient sur les
routes de la Flandre des choeurs de paysans et d'ouvriers, il en venait
de tous les pays circonvoisins, d'Anzin, de Roubaix, de Béthune, de
Bouchain, de Pont-à-Marcq, de Cambray, voire même de Courtrai, de Menin
et de Mons, et la ville de Douai était le rendez-vous de cette
multitude. Ladite ville s'était coquettement parée; les maisons, qu'on
lave d'ordinaire tous les samedis, avaient subi des ablutions
supplémentaires; les habitants avaient la physionomie radieuse; la foule
ondulait dans les rues; la bière ruisselait dans les tavernes; la place
du _Barlet_ était diaprée de bimbelotiers et d'acrobates; la
Bibliothèque, les Galeries de tableaux, d'archéologie, d'anatomie et
d'histoire naturelle étaient ouvertes au public, qui, à vrai dire, ne
profitait guère de cette faveur municipale. Dès sept heures du matin, la
grosse cloche du beffroi tintait, et le _carillon_, mis en jeu par des
mains habiles, substituait des airs variés à son éternel _suoni la
tromba_. Et pourquoi ce dérangement, cette agitation inusitée, ces
émigrations, ce bruit de cloches et de voix? Quel aimant irrésistible
entraînait Flamands et Belges vers la cité douaisienne? Le désir de
contempler cinq énormes mannequins d'osier.
Douai, comme toutes les villes du Nord, a sa fête communale, appelée
_dacace_ ou _kermesse_ en dialecte du pays; _dacace_ par abréviation de
dédicace, _kermesse_ de _kerk mess_ (foire d'église); mais elle a de
plus une spécialité importante, un divertissement exceptionnel, assez
curieux pour être raconté à nos lecteurs des quatre-vingt-six
départements. Tous les ans, le premier dimanche qui suit le 6 juillet,
une figure colossale, connue sous le nom de _Gayant_, sort à onze heures
du jardin du Musée, où on lui a construit une remise. Gayant, haut de
vingt-deux pieds, coiffé d'un casque à blancs panaches, est soutenu par
des porteurs cachés, dans ses flancs. Sa femme, _Marie Caqenon_, moins
grande de deux pieds seulement, l'accompagne, habillée en dame de la
cour de Marguerite de Valois. _M. Jacquot_, le fils aîné, d'une taille
de douze pieds, porte fièrement une toque de velours, un manteau
espagnol et un pourpoint à crevés. _Mademoiselle Filion_, la cadette, de
dix pieds de hauteur, reproduit la toilette et les grâces maternelles.
Le _ptiot Binbin_, enfant d'environ huit pieds, le plus jeune rejeton de
la famille, a la tête garnie d'un bourrelet, et tient à la main des
hochets. Derrière ces cinq grandes poupées roule un char à la cime
duquel est posée la Fortune, dans l'exercice de ses fonctions
distributives. Sur le plateau circulaire de ce véhicule, sont rangés un
seigneur espagnol, une dame, un soldat suisse, un financier, un paysan
avec une poule à la main, et un procureur, dont la poche gauche est
bourrée de contrats. Le plateau tourne à l'aide d'une lanterne fixée à
l'une des roues, de sorte que les six types d'états occupent
alternativement l'extrémité supérieure ou inférieure du plan incliné. La
_chanson de Gayant_, dont nous avons cité le premier couplet, nous
explique ce balancement symbolique:
Te vera chelle biet reu de furteune,
Queurir et marquier à grans pas;
Ché pour le dir' qué tout l'mond' va
Et tantôt haut et tantôt bas.
Argentier, avocat, paysan,
Chacun ju son rôle en courant.
Autour de cortége, les jambes passées dans la carcasse d'un cheval
d'osier, galope le maître des cérémonies, le _sot_ de l'ex-corporation
des canonniers, appelé _Carrocher_, du nom du titulaire actuel. Ses
vêtements sont ceux des fous en titre d'office. Il court à travers les
masses compactes, menace de sa marotte ceux qui ne livrent point passage
à la procession, et reçoit des dons volontaires au bénéfice des
porteurs. A ce spectacle le peuple bat des mains; c'est toujours avec un
nouveau plaisir que les Douaisiens, revoient leur cher Gayant; ils
éprouvent pour lui une tendresse inimaginable; la joie que leur cause sa
présence va jusqu'à l'attendrissement; la _marche de Gayant_ et leur
_Ranz_, leur _Marseillaise_ locale; l'attente de Gayant les tient en
éveil, la présence de Gayant les électrise, le souvenir de Gayant les
poursuit. On vit, le 10 juin 1743, une compagnie d'artilleurs
douaisiens, campée devant Tournai, déserter tout entière avec armes et
bagages. Grande fut l'alarme: le prévôt voulait mettre la maréchaussée
en campagne; mais le capitaine. M. de Breande lui dit: «Soyez
tranquille, j'sais où ils sont allés; il faut qu'ils voient danser leur
grand-père Gayant; mais vous les reverrez, après la _kermesse_. Et
quelque, jours plus tard, la compagnie rentrait au camp, ramenant de
Douai bon nombre de nouvelles recrues.
[Illustration: Promenade de Gayant, le géant de Douai, le 9 juillet.]
Toutefois de ce Gayant si aimé, si fêté, si applaudi, nul ne connaît la
généalogie. Suivant les uns, c'est la personnification d'un seigneur qui,
vers 881, aida le comte Baudouin II à repousser les Normands. Au dire
des autres, c'est un certain Jehan Gelon, seigneur de Cantin, qui chassa
les Barbares au neuvième siècle. J. B Gramaye, autour des _Antiquitates
Flandriae_ (1688, in-8.), dit que la tour du _Vieux-Tudor_, partie
encore subsistante de l'ancien château de Douai, fut jadis habitée par
des géants, mais il ne signale aucune corrélation entre eux et notre
héros. D'après une autre version, Gayant aurait pris naissance dans une
procession instituée en _l'honneur de Dieu, de toute la cour célestiale,
et de monsieur saint Maurant_, pour rappeler la défaite des Français
assiégeants, le 16 juin 1119. Ce qui peut confirmer cette opinion, c'est
que Gayant parut annuellement le 16 juin jusqu'en 1770. M. de Conzié,
évêque d'Arras, suspendit alors la procession, sous prétexte du jubilé.
Son mandement causa presque une émeute; le peuple, attroupé sous les
fenêtres de l'intendant de Flandre, cria: «Rendez-nous Gayant!
rendez-nous notre père!» Les échevins s'assemblèrent pour protester; des
commissaires délégués en appelèrent au Parlement; mais des lettres
closes du 6 juin 1771 donnant raison à l'évêque, abolirent la cérémonie
du 16 juin, et instituèrent une autre procession générale en
commémoration de la prise de Douai par Louis XIV, le 6 juillet 1667.
Attaqué par les puissances spirituelles et temporelles, Gayant se tint
prudemment _muchié_ pendant six ans, il reparut en 1779, et l'on trouve
dans le _registre des dépenses_ de cette année: «A David, menuisier,
pour bois et façon employés à la réparation des figures de Gayant et de
sa famille: 65 florins 13 pastards.»
La Flandre au Moyen-Age, comptait les géants par douzaine. On avait à
Lille _Lyderic, Phinart_ et les _quatre fils d'Aymon_ sur le cheval
Bayard; à Anvers, _Druou-Antigon_; à Louvain, _Hercule_ et sa femme
_Megera_; à Bruxelles, _Ommegan_ et sa famille; à Hazebrouck, le comte
de la _Mi-Carême_; à Cassel, _Reusen_ et son _binbin_; à Malines, le
grand-père des géants et ses enfants; à Ath, le géant _Goliath_; à
Hassell, _Lange-Man_; à Dunkerque, _Reusen_, sa femme et _Cupido_, leur
fils, armé de pied en cap et portant un _binbin_ dans sa poche.
Quelques-uns de ces éminents personnages ont tenté de reparaître dans
des cérémonies récentes; mais le _Gayant_ de Douai est demeuré le plus
grand par la stature et la renommée. Il est fâcheux qu'on manque de
documents pour déterminer l'origine d'un colosse aussi intéressant, et
qu'on n'ait point de traces de son existence antérieure au dix-septième
siècle. On lit dans un compte du 20 juin 1665: «A cinq hommes ayant
porté le géant, payé à chacun 30 pastards.--A ceulx ayant porté la
géante: 30 pastards.--A Marie-Jenne Paul, pour avoir faict la perruque
de la géante, raccommodé celle du géant et saint Michel, payé pour
réduction: 17 florins.» Il appert de la même pièce, dont on conserve
l'original aux archives de Douai, que Gayant se montrait pour la
première fois en compagnie d'une épouse: «Aux Pères Dominicains, pour
avoir moutlé la teste de la géante, construit ses mains, son collier, sa
rose de diamant et diverses aultres pieches d'ornement: 40 florins.--A
Antoine Denher, foureur, pour vingt et une cordes de perles appliquez, à
la coiffure de la géante: 63 pastards.--A Guillaume Gourbé, mandelier,
pour la façon et livreson d'osier pour la géante: 31 florins,» Après
avoir marié Gayant, le corps municipal trouva tout simple de lui donner
des enfants, et M. _Jacquot_, mademoiselle _Filion_ et _Binbin_
sortirent tout armés de son cerveau. L'acte de naissance du _ptiot_ est
ainsi dressé dans un compte de 1703: «A Wagon, pour avoir abilié le
petit enfant géan: 1 florin, 4 past.» Le même compte mentionne la _roue
de fortune_, symbole emprunté à la corporation des charrons et
tonneliers. La famille briarienne a fait, cette année, son excursion
avec la pompe accoutumée. Les fêtes, commencées le 9 juillet, se sont
prolongées jusqu'au 13. De nombreux amateurs se sont disputé, avec une
adresse rivale, les prix du tir à l'oiseau, du jeu d'arc au berceau, de
l'arbalète, du tir à la fléchette, du jeu de balle, de la cible chinoise
et de la cible horizontale. Le 2, un bal splendide a rassemblé, dans la
_grand salle_ de l'hôtel-de-ville, l'élite des Douaisiens, pendant
d'autres danseurs s'évertuaient au _Jardin Royal_ et sous les peuplier
de _Chambord_. Une exposition publique de plantes en fleurs, faite dans
les bâtiments de la _Société d'Agriculture, Science et Arts_, a montré
que l'horticulture était plus que jamais en honneur dans le Nord, terre
classique des _fous tulipiers_. La musique, cet art cher des Flamands,
n'avait pas été omise dans le programme: le dimanche, vers midi, deux,
cents membres des _Sociétés de musique sacrée_ et des _Amateurs_ réunie
ont exécuté dans la cathédrale de Saint-Pierre une messe de M. Ferdinand
Lavainne, musicien Lillois. Dans la journée du 10 la _Société
philarmonique_ donné un concert, où MM. Roger et Grard, mademoiselle
Lavoye, tous trois du théâtre Favart, ont obtenu des applaudissements
bien mérités. Mais ce que les Douaisiens ont admiré le plus après
Gayant, ç'a été un monument de bois et de tuile, érige sur la
_Place-d'Armes_, et rappelant à sa partie supérieure l'ancien beffroi
incendié en 1171. Sur la base étaient inscrits les noms des Douaisiens
morts, à Mons-en-Puèle, en 1301, en combattant contre Philippe-le-Bel On
eut pu choisir des héros plus récents et plus Français; néanmoins cette
réminicence de gloire indigène a chatouillé l'amour-propre flamand, et
les spectateurs ont trépigné d'enthousiasme quand, le 12 juillet, à dix
heures et demie du soir, l'édifice, embrasé par des fusées, a fourni la
matière d'un _feu de joie_.
A l'heure où nous écrivons, la famille Gayant est rentrée dans sa
remise; les couverts d'argent, marabouts, cuillers, timbales, pistolets
et fusils ont été distribués aux vainqueurs des jeux. La ville, l'une
des plus mornes de France, est rentrée dans sa torpeur; l'herbe des rues
a redressé ses brins un moment inclinés, et le carillon, renonçant aux
_fioritures_, répète à chaque heure la _marche des Puritains_.
Bulletin bibliographique.
_La Guerre des Vêpres Siciliennes_, Ou une Période de l'histoire de la
Sicile au XIIIe siècle; par MICHÈLE AMARI. Deuxième édition, augmentée
et corrigée par l'auteur et enrichie du documents nouveaux. 2 vol.
in-8.--Paris, 1843. _Baudry._ 10 francs.
Cet ouvrage a paru pour la première fois à Palerme, il y a un an, sous
ce titre: _Une Période de l'histoire de la Sicile au XIIIe siècle._
Depuis, l'auteur étant venu à Paris trouve à la Bibliothèque Royale des
manuscrits et des livres qui jetaient un jour nouveau sur le grand
événement dont il avait entrepris d'écrire l'histoire. En conséquence,
ne voulant pas suivre l'exemple de l'abbé Veriot, il a modifié et récrit
son travail, qu'il publie aujourd'hui avec un nouveau titre: _la Guerre
des Vêpres Siciliennes_. Dans une courte préface ajoutée à cette seconde
édition, M. Michèle Amari énumère les erreurs, graves qu'il a relevées,
et il expose en ces termes le sujet, le plan et le but de son livre:
«Jean de Procida, animé par l'amour de la patrie et par le désir de
venger une offense privée, se propos d'enlever la Sicile à Charles
d'Anjou; il l'offrit à Pierre, roi d'Aragon, qui faisait valoir,
pour en réclamer la possession, les droits de sa femme. Il conspira avec
Pierre, avec le pape, avec l'empereur de Constantinople, avec les barons
siciliens: quand tout lut près pour l'explosion, les conjuré, donnèrent
le signal; ils massacrèrent les Français et élevèrent Pierre au trône de
la Sicile. Telle fut, à peu près, si nous en croyons une opinion
généralement accréditée, l'histoire des _Vêpres Siciliennes_, histoire
qui s'arrête toujours au massacre des Français, ou du moins qui ne
dépasse jamais l'avènement de Pierre d'Aragon.--Quelques historiens
modernes, la plupart ultramontains, ont, il est vrai, exprimé des doutes
sur la réalité d'un complot si vaste, si secret et si heureux; mais nul
d'entre eux ne se donna la peine d'examiner attentivement les faits;
l'erreur prit racine et se développa, et, bien qu'elle ne fut jamais
prouvée, la conjuration des Vêpres Siciliennes devint, dans l'opinion
publique, un de ces événements dont personne n'ose contester
l'authenticité.
Or, M. Michèle Aman essaie de démontrer, à l'aide de documents positifs,
que le massacre des Vêpres Siciliennes n'a pas été le résultat d'une
conjuration, mais d'une insurrection populaire excitée par la tyrannie
insolente et cruelle des Français. «Le peuple sicilien, dit-il, n'était
ni accoutume ni déposé à supporter une domination étrangère. Il
s'insurgea contre ses oppresseurs, et ce fut à lui et non à
l'aristocratie nobiliaire, comme on l'a prétendu à tort, que la Sicile
dut cette révolution, qui la sauva, au XIIIe siècle, de la honte, de la
servitude, de la misère et d'une ruine complète, et dont les heureux
résultats se font encore sentir aujourd'hui.»
Tel est le but, tel est l'esprit de l'important travail de M Michèle
Amari. La _Storia del Vespro Siciliano_, écrite d'un style dont nous
louerons surtout la simplicité et la concision,--qualités bien rares
chez les Italiens,--est divisée en vingt chapitres. Elle commence à la
seconde moitié du XIIe siècle, et se termine aux premières années du
siècle suivant.--Dans le chapitre vingtième et dernier, M. Amari résume
lui-même en quelques pages les diverses conséquences heureuses ou
malheureuses qu'entraîna après elle la terrible insurrection du peuple
sicilien. Il nous apprend _qual era la Sicilia prima del Vespro, qual ne
divenne, qual rimase_. Enfin, un appendice intitulé: _Exposition et
Examen de toutes les autorités historiques sur les Vêpres Siciliennes_,
et de curieux documents historiques, terminent ces deux volumes qui, si
nos espérances se réalisent, promettent à l'Italie un historien
distingué.
_Deux Mois d'émotions_; par madame LOUISE COLET. 1 vol. in-8.--Paris,
1843. W. _Coquebert_. 7 Fr. 50.
Madame Louise Colet, l'auteur de plusieurs _poèmes_ couronnés par
l'Académie Française, de nombreux _recueils de vers_, de _la Jeunesse de
Mirabeau_ et des _Cours brises_, habite Paris, mais elle est née en
Provence. Souvent, «quand le travail ne l'absorbe pas, sa pensée
s'envole vers ce berceau qu'elle aime, vers ces terres où le soleil n'a
que des voiles passagers qui se fondent dans ses flots de feu, où le
sang bout, où l'âme se réchauffe à la chaleur du sang, et ne connaît pas
ces heures froides et inertes, qui sont un avant-goût de la tombe.» Elle
est, comme elle l'avoue elle-même, toujours attirée vers ces régions
brûlantes. Enfin l'année dernière elle partit; elle alla revoir les
lieux où elle est née, où elle a vécu, ou elle désirerait mourir. Elle y
passa deux mois entiers, et, pendant son séjour, elle y éprouva de
douces et douloureuses émotions. Aujourd'hui elle publie le récit de
cette excursion, qui l'a rendue tout à la fois si triste et si heureuse.
Ainsi s'explique naturellement le titre étrange et mystérieux de ce
volume.
_Deux Mois d'émotions_ se composent de cinq ou six lettres adressées
pendant l'absence à diverses personnes. Mais madame Louise Colet ne
s'est pas contentée de raconter dans un style élégant et coloré des
_impressions de voyages_ ordinaires. Ce n'est pas seulement une
_touriste_ d'esprit et de sentiment que nous accompagnons dans
d'intéressantes excursions à Lyon, à Avignon, à Nimes, à Arles, à Aix, à
Marseille; c'est une poétique fille du Midi, qui vient, après un long
exil, revoir sa patrie adorée, rendre un pieux hommage à la tombe de sa
mère, et regarder pendant quelques heures, de loin, avec des yeux pleins
de larmes, Servannes, le château de son père; car le possesseur actuel,
un Belge, «homme sans entrailles et sans intelligence,» lui en refusa
l'entrée et lui défendit même d'en approcher. Un moment elle a franchi
l'enceinte qu'on lui avait interdit de dépasser; elle court à perdre
haleine jusque sous les murs de ce château. Une fenêtre s'est ouverte:
c'est celle de la chambre de sa mère; une femme lui apparaît: c'est la
soeur du propriétaire; une jeune fille de douze à quatorze ans est
auprès d'elle.
«Madame, lui dit madame Louise Colet en tournant vers elle son visage
baigné de pleurs, au nom de cette enfant, qui est sans doute la vôtre,
laissez-moi revoir une dernière fois la chambre de ma mère.
--C'est impossible, répondit-elle d'un ton glacial; et elle referma
brusquement la fenêtre.
--Oh! qu'une pareille action vous porte malheur, s'écria la pauvre
femme; soyez punie dans votre enfant du mal que vous me faites!» Et
éperdue elle s'élança vers les portes du château afin d'en forcer
l'entrée. Elle se heurta sur le seuil au corps raide et droit du grand
Belge, qui lui dit d'un air niais et insolent:
«Vous n'entrerez pas, madame; je ne me soucie point qu'un jour vous
publiez quelque pièce de vers là-dessus.»
Le jour même où cette triste scène eut lieu, madame Louise Colet apprit
une heureuse nouvelle: un riche Anglais, lord Kilgore, admirateur de ses
vers, venait de se décider à se rendre acquéreur de Servannes pour
mettre ce château à sa disposition. Mais, il mourut trois jours après,
au moment même où il allait signer l'acte de vente.
Les émotions de madame Louise Colet ne sont pas toutes aussi tristes; il
y en a beaucoup de gaies et d'heureuses. D'ailleurs madame Louise Colet
a eu le tact de ne pas toujours parler d'elle, de sa famille, de ses
amis ou de ses promenades; ça et là elle insère dans ses lettres intimes
quelques pièces de vers inédites, une légende, ou une histoire
véritable. La _Marquise de Gange_ et les _Nonnes de Saint-Césaire_ sont
d'agréables nouvelles historiques. Mais nous recommanderons surtout aux
personnes qui désireraient connaître la cause secrète d'un des plus
grands crimes du dix-neuvième siècle la lecture du curieux chapitre
intitulé: _les Deux Assassinats._
Scilla e Cariddi; par FRANCIS WEY. 2 vol. in-8.--Paris, 1843. _Arthus
Bertrand_. 15 fr.
Il n'en est pas de ces deux volumes comme des deux écueils fameux dont
ils ont pris le nom: il ne faut éviter ni l'un ni l'autre. Après avoir
visité le premier, on se sent naturellement attiré vers le second.
Lecteurs timides que ces mois de mauvaise augure épouvantent, ne
craignez pas d'aller vous briser contre un rocher perfide;
abandonnez-vous librement au courant qui vous entraîne, et vous êtes
certains de vous reposer quelques heures dans un port commode et sûr,
d'aborder... à un livre spirituel, intéressant et suffisamment
instructif.
Pourquoi donc ce litre? Pourquoi Scilla et pourquoi Cariddi? Rien de
plus naturel: M. Francis Wey a fait, il y a plusieurs années, une
promenade en Calabre et en Sicile; il a navigué dans le détroit de
Sicile entre les écueils de Charybde et de Scylla, qui ne sont plus
aujourd'hui ce qu'ils étaient autrefois, et il a donné leurs noms à ses
_impressions de voyages_.--Parti de Poestum, il se rendit d'abord à
Castrovillari, puis il visita successivement Spezzano, Sybaris, Milet,
Locres, Reggio, Messine, Palerme, Agrigente, Syracuse, Catane, ou les
emplacements de celles de ces villes célèbres qui ont cessé d'exister;
il est monté, en outre, jusqu'au sommet de l'Etna. A son retour il a
raconté cette excursion, assez rarement faite par nos touristes
français, en homme d'esprit, sans exagérer et sans mentir, comme
certains de ses prédécesseurs, et en savant sans pédantisme.--Scilla e
Cariddi s'adressent donc à toutes les personnes qui désirent lire un
ouvrage à la fois agréable et utile sur les Calabres et sur la
Sicile.--Trois chapitres intitulés l'_Oberland bernois_, et un fragment
sur Genève, terminent le second volume. Le récit de cette courte
promenade dans les Alpes est moins vrai, et par conséquent moins
intéressant que celui du curieux voyage qui le précède.--Du reste, à
part ce léger reproche, nous n'avons que des félicitations sincères à
adresser à M. Francis Wey. Si, au début de sa carrière littéraire, il
avait paru un moment disposé à s'égarer sur les pas de certains
écrivains à la recherche d'excentricités de mauvais goût, il a reconnu
son erreur; il est engagé aujourd'hui dans une bonne voie, celle du bon
sens et du bon style; qu'il continue à y marcher d'un pas ferme, et il
atteindra infailliblement le but qu'il a dû se proposer.
Lettres sur l'Euphorimètrie, ou l'Art de mesurer la fertilité de la
terre, indiquant le choix des meilleurs assolements, en faisant
connaître d'avance leurs produits et leur action sur le sol; par J.
Varembey. 1 vol. in-8.--Paris, 1843. Madame Bouchard-Huzard. 4 fr.
Qu'est-ce que _la fécondité_ de la terre? Malgré ses recherches et ses
travaux, la science ne le sait pas encore, elle l'ignorera probablement
toujours; car il est des mystères qu'il ne lui est pas donné de
pénétrer. Nous explique-t-elle ce qui constitue la lumière, le
calorique, la transparence des corps, leur ductilité, leur fusibilité,
leur solubilité?
Mais si on ne peut découvrir le principe même de la fécondité, il est du
moins facile d'étudier ses effets. «Jusqu'à ce jour, dit M. J. Varembey,
dans son introduction, tous les hommes d'un esprit supérieur qui ont
écrit sur l'agriculture, ont cherché à généraliser ses principes et se
sont efforcés de l'élever au rang des sciences exactes; mais ils n'ont
enfanté que des systèmes parfois ingénieux, souvent erronés et toujours
incomplets, qui, à l'exemple de ceux que l'on voit éclore en médecine,
ont été d'abord exaltés avec enthousiasme, puis modifiés, enfin
abandonnés et remplacés par d'autres, qui avaient à leur tour une durée
plus ou moins éphémère. Aussi, l'agriculture, quoi qu'on en dise,
est-elle restée à peu près stationnaire et en arrière de tous les autres
arts; son enseignement comme science manque tout-à-fait de doctrine, et
ses livres innombrables ne sont que des expositions de systèmes
défectueux et mal assis, ou plus souvent des compilations de pratiques
irrationnelles et de procédés empiriques dont les résultats, subordonnés
à l'état de fécondité des sols, ne répondent presque jamais à l'attente
de ceux qui les mettent en application.»
Il est temps enfin d'abandonner une route qui va se perdre dans un
abîme! Pourquoi vouloir arracher à la nature des secrets qu'elle prétend
nous cacher? Que les agronomes cessent donc de chercher les éléments
constitutifs de la fertilité et qu'ils l'étudient dans ses effets, comme
on étudie les propriétés physiques des corps en général, sans essayer de
déchirer le voile impénétrable qui couvre leur origine, et alors
seulement ils parviendront à fonder sur des bases solides et durables la
science dont ils s'efforcent en vain d'activer aujourd'hui les progrès.
Ces conseils, que M. J. Varembey donne à ses confrères, il les a suivis
et il a obtenu des résultats merveilleux, s'ils sont aussi certains
qu'ils paraissent devoir l'être. «On ne savait, dit-il, qu'une seule
chose certaine en agriculture: c'est que la quantité de produits
végétaux qu'on retire de la terre par une culture supposée convenable,
est toujours _proportionnée_ à l'état de fécondité du sol. Mais on
ignorait le rapport exact de cette proportion, parce qu'on n'avait pas
trouvé le moyen de mesurer la puissance productive de la terre, et que
dès lors il était impossible d'établir le rapport proportionnel de deux
quantités, dont l'une restait inconnue. Par la même raison, on ignorait
aussi ce que les produits végétaux, proportionnellement à leur volume,
font subir d'augmentation ou de diminution à la fécondité du sol d'où
ils sont sortis.
«Ainsi, les deux propositions fondamentales qui s'offraient d'abord à
l'élude scientifique étaient celles-ci:
«--Déterminer ce que l'intensité connue de la fécondité d'un sol doit y
créer de production végétale.
«Et réciproquement:
«--Déterminer ce qu'une quantité _connue_ de production végétale
recueillie dans un sol retranche ou ajoute à sa fécondité.
«Or, ce double problème était subordonné à la solution préalable de cet
autre problème: combien une quantité _connue_ de production végétale,
obtenue sur un sol d'une surface donnée, indique-t-elle de fécondité en
lui? Et tous ces problèmes devaient demeurer insolubles, tant qu'on ne
saurait pas réduire la fécondité elle-même en _quantités_. Il fallait
donc, avant tout, la soumettre à un mode rationnel de mesure; et dès
lors l'_Euphorimétrie_, qui mesure la fertilité de la terre, devient une
étude introductive à la science de l'agriculture.»
Il nous est impossible, on le conçoit, de suivre H. J. Varembey dans ses
démonstrations, d'expliquer avec détail comment il est parvenu à mesurer
la force productive du sol, et surtout quelles conséquences importantes
il tire lui-même de sa découverte. Forcé de nous renfermer dans de
certaines limites, nous avons dû nous borner à indiquer le but auquel
tendent ses travaux. Ajoutons seulement qu'il enseigne l'art de mesurer
la fécondité actuelle du sol, de calculer de combien telle culture ou
telle récolte l'augmente ou la diminue, et qu'il apprend à connaître
d'avance quelle sera la quantité de produits qu'on devra recueillir
d'après le mode de culture suivi, la dose d'engrais donnée au terrain,
la récolte qui a précédé, rie. Sa méthode permet d'ouvrir à chaque champ
un compte de fécondité par _droit_ et _avoir_ dans lequel les _entrées_
opérées par le fumier, la jachère, les légumineuses enfouies, les
légumineuses fauchées au vert et le pâturage, sont évaluées avec
exactitude, de même que les _sorties_ résultant des récoltes de grains
dont la quantité peut ainsi être prévue à l'avance.
Avant d'être publiées en volumes, les _Lettres sur l'Euphorimétrie_,
signées seulement des initiales J. V., avaient paru, à de longs
intervalles, dans le _Journal d'Agriculture de la Côte-d'Or_; elles
frappèrent vivement l'attention publique: tous les recueils spéciaux
s'empressèrent de les signaler à leurs lecteurs. La _Revue
scientifique_, entre autres, leur consacra un long article, auquel nous,
empruntons le passage suivant, qui nous dispensera de tout autre éloge:
«Les Allemands ont senti les premiers tout ce qu'il y a d'important dans
les calculs de fécondité; mais les études auxquelles ils se sont livrés
à ce sujet sont indirectes, incomplètes et quelque peu incohérentes;
leurs agronomes les plus distingués, partant de certaines suppositions,
de certaines probabilités que permet sans doute la marche générale de la
production agricole, ont procédé par induction, et sont parvenus à des
conséquences ingénieuses, mais souvent contestables, qui démontrent au
moins avec la plus parfaite évidence les énormes avantages qui
sortiraient d'une base plus précise et plus certaine. Un agronome
Français, que nous regrettons de ne pouvoir désigner au respect et à la
reconnaissance de l'agriculture autrement que par les initiales J. V., a
repris l'oeuvre, des Allemands de fond en comble, et l'a refaite avec
une incontestable supériorité. A nos yeux, c'est une étude magnifique;
c'est un admirable travail, produit vigoureux d'une forte intelligence,
et qui appelle les méditations profondes des agriculteurs sérieux. Il en
jaillira certainement de vives lumières sur la grande industrie des
campagnes.»
_Les Algues_, poésies; par EMILE DE BOURRAN.
De tous les jeunes poètes nés en l'an de grâce 1813, M. Emile de Bourran
est sans contredit celui qui possède au plus haut degré l'humeur
voyageuse. Chacune des pièces de vers dont se composent _les Algues_ est
datée d'un pays différent. A en juger par ces indications géographiques,
M. Emile de Bourran a dû cultiver la poésie française dans toutes les
contrées de notre globe: a Bruxelles, à Ostende, à Bordeaux, à Aucône, à
Vera-Cruz, aux États-Unis, à Paris, à Alger, à Calcutta, à l'île
Bourbon, au cap de Bonne-Espérance, à Messine, à Oran, à Toulon, à
Liège. Comment se fait-il alors que, nées sous des climats si divers,
ses _Algues_ donnent toutes les mêmes fleurs et les mêmes fruits? La
raison en est toute simple: dans le genre poète, M. Emile de Rourran
appartient à l'espèce dite des _amoureux_. Partout où il fuit Marie,
l'image de Marie l'accompagne; partout il s'écrie en s'adressant à la
mer, au zéphyr, au nuage, etc.:
Ne lui dis pas, lorsque loin d'elle
Un sort cruel guide mes pas,
Que mon coeur épris et fidèle
Soupire et ne la quitte pas.
Ah! qu'elle ignore les alarmes
De ce coeur pour elle enflammé,
Et tout ce qu'on verse de larmes.
D'aimer sans espoir d'être aimé!...
N'accusons donc pas M. Emile de Bourran d'être parfois un peu monotone
et froid, quoique passionné... Pourrions-nous refuser d'admettre sa
justification et ne pas compatir à sa peine?... il aime, et d'ailleurs
ses vers ne manquent ni d'élégance ni de facilité; nous pourrions citer
des pièces entières qui sont parfaites sous tous les rapports. Mais nous
espérons que s'il publie jamais un second recueil de poésies, il
changera moins souvent de résidence et plus souvent de ton et de sujet.
_A M. le Rédacteur du Bulletin Bibliographique._
Monsieur,
Je n'aurais eu qu'à vous remercier de l'article que vous avez consacré,
dans l'avant-dernier numéro de l'_Illustration_, à mon livre _les
Derniers Jours de l'Empire_, si, vous bornant à parler de l'oeuvre, vous
aviez bien voulu ne pas _trop_ vous occuper de l'auteur.
Qui vous a dit, Monsieur, que j'appartenais à cette classe de poètes qui
sacrifieraient au plaisir de rimer, leur pain, celui du leur famille et
même une position acquise? Que vous importent, qu'importent au public
mon caractère, ma situation privée? Qu'y a-t-il dans tout cela de commun
avec _les Derniers Jours de l'Empire?_ Est-ce donc une témérité si
étrange, si compromettante, que la réimpression, en 1843, d'un volume
in-8 publié pour la première fois en 1827, d'un poème qui, dès lors, n'a
coûté à son auteur qu'une simple révision, qui, de plus, lui a fait
ouvrir les portes de deux sociétés savantes, sans toutefois lui fermer
celles de son bureau? Peut-on bien arguer d'un tel acte que cet auteur
serait homme à abandonner une position _acquise_, et cela non pas en vue
d'une position meilleure, ce qui apparemment serait trop prosaïque, mais
uniquement pour se procurer le temps de faire des vers?
Je me devais à moi-même, Monsieur, je devais à la position
administrative que j'occupe, de repousser de semblables suppositions.
J'espère que cette lettre remplira ce but: veuillez donc, je vous prie,
la publier.
CHARLES DE MASSAS, Membre de l'Académie de Lyon et de la Société
Philotechnique de Paris.