Pendant que Garibaldi attaquait Reggio, le canon grondait partout dans
le détroit; les batteries du Faro échangeaient des boulets avec un ou
deux navires de l'escadre napolitaine, ainsi qu'avec les forts de Pezzo,
de la Torre del Cavallo et d'Alta-Fiumare, à propos d'un débarquement
qui avait lieu près de la Bagnara.
Dans la matinée du 21, de très-bonne heure, le général Cosenz était
descendu en Calabre, près de Scylla, avec une brigade composée de douze
cents hommes environ, un bataillon de chasseurs génois et le bataillon
français commandé par de Flotte.
C'est à l'entrée d'un grand _fiumare_, près d'un petit village, entre
Scylla et la Bagnara, que les troupes furent mises à terre. Le bataillon
français, débarqué un des premiers, repoussa les quelques troupes
napolitaines expédiées de la Bagnara, et bientôt toute la colonne prit
la route de Solano, village situé dans la montagne, à cinq heures de
marche environ du lieu de débarquement. Elle fut aussitôt assaillie de
toutes parts par les royaux, qui occupaient les hauteurs et s'étaient
retranchés dans une petite maison blanche où l'on avait établi un
avant-poste. Le bataillon français fut envoyé par le général Cosenz pour
en débusquer les Napolitains et s'emparer de la hauteur. Ce coup de
main, hardiment exécuté, eut un plein succès. Malheureusement le
commandant de Flotte fut tué roide d'une balle dans la tête à l'instant
où, après avoir blessé deux officiers napolitains, il en faisait
prisonnier un troisième.
Les soldats vengèrent terriblement leur chef, auquel le général
Garibaldi fit rendre le surlendemain les honneurs militaires dans
l'église de Solano. C'est sous une des dalles du choeur que les restes
de de Flotte sont déposés et, par ordre du Dictateur, on doit y élever
un monument.
Le bataillon français et son commandant furent mis à l'ordre de l'armée,
et le capitaine Pogam en prit provisoirement le commandement.
La brigade de Cosenz, aussitôt les Napolitains repoussés, continua son
mouvement en laissant Solano sur la gauche, et gagna les hauteurs pour
arriver au-dessus de San-Giovanni, tournant ainsi complètement les
positions napolitaines qui ne devaient pas tarder à être attaquées de
front par le général Garibaldi.
Le 22 au matin, pendant que ce mouvement s'exécutait, un singulier
événement se passait au Faro. Une grande frégate napolitaine à hélice,
de soixante canons, entrait dans le détroit et venait reconnaître, à
petite distance, les batteries du Faro avec lesquelles elle engageait
une violente canonnade qui dura plus d'une demi-heure. Quelques instants
après, un vapeur à hélice français, rangeant les côtes de Calabre, se
présentait aussi à l'entrée du détroit et était reçu à coups de canon
par le Faro. Ce ne fut qu'au dix-huitième coup que les canonniers
reconnurent leur erreur et cessèrent le feu. Le lendemain 23, au matin,
le _Prony_ arrivait sur rade de Messine, et une demande de satisfaction
était envoyée au commandant en chef de Messine. A midi, le _Descartes_
appareillait avec le _Prony_ pour aller mouiller sous le Faro et être
prêt à agir si pareil événement se renouvelait.
Mais le général Türr, commandant le Faro, s'était hâté de répondre à la
réclamation de notre consul à Messine, M. Boulard, et de lui transmettre
ses profonds regrets pour l'erreur qui avait eu lieu bien
involontairement. Au milieu du feu et sans longue vue, on n'avait pu
distinguer le pavillon français, car celui des Napolitains, même à
petite distance, permet à peine d'apercevoir les armoiries jaunes
frappées sur le blanc du pavillon; en outre, les canonniers étaient sous
l'influence de l'indignation causée par la conduite sans précédent de la
frégate napolitaine, le _Borbone_, qui, arrivée dans le détroit sous
pavillon français, avait tranquillement reconnu les batteries, pris une
position avantageuse pour les attaquer, et commencé un feu meurtrier sur
des hommes occupés sans défiance à la regarder. Ce n'est qu'à la
deuxième bordée que le pavillon français avait été amené et remplacé par
la bannière napolitaine. Sans prendre positivement ce fait pour excuse,
le général offrait la plus ample satisfaction au commandant français,
tout en flétrissant la conduite du bâtiment de guerre napolitain qui
n'avait pas craint, en enfreignant toutes les lois maritimes
internationales, d'être la cause de l'exaspération des Garibaldiens; ce
qui les avait entraînés, dans leur exaltation, à tirer trop légèrement
sur un navire dont ils ne distinguaient pas au juste la nationalité.
Nonobstant, les commandants des trois bâtiments de guerre français sur
la rade de Messine, la frégate à vapeur le _Descartes_, et les avisos le
_Prony_ et la _Mouette_, avaient décidé que pendant que la _Mouette_ se
rendrait à Naples pour prévenir l'amiral de ces faits, le _Descartes_ et
le _Prony_ iraient mouiller en branle-bas de combat près du Faro, de
manière à être à même de repousser par la force une nouvelle agression
de ce genre.
En conséquence, à midi, les deux navires s'étaient dirigés sur le Faro,
au grand émoi de la population de Messine qui n'avait pas vu sans
inquiétude les préparatifs de branle-bas exécutés à bord des bâtiments
français. Il paraîtrait qu'une réponse peu convenable d'un autre
officier général de l'armée garibaldienne, était venue détruire le bon
effet produit par la lettre si convenable et si digne du général Türr,
et avait rendu nécessaire cette démonstration de la part des commandants
français. A deux heures environ, les deux navires jetaient l'ancre un
peu en dedans de l'entrée du détroit, et dans une position où leurs
batteries prenaient en enfilade toutes celles du Faro.
Ceci se passait le 23. Vers les six heures du matin, la frégate le
_Borbone_ se rapprochait du Faro et recommençait l'attaque des
batteries. Pendant près de trois quarts d'heure, le feu fut très-animé
des deux côtés; mais enfin la frégate se laissa culer et vint mouiller
près de la citadelle où elle débarqua en toute hâte ses blessés.
C'est pendant cette opération que les deux bâtiments de guerre français
quittaient eux-mêmes le port pour aller prendre leur position au Faro.
Aussitôt qu'ils eurent jeté l'ancre, on vit que le _Borbone_ se
dirigeait dans le Sud, tenant le milieu du détroit, accompagné des
quatre vapeurs royaux qui composaient en ce moment toute l'escadre.
Quelques instants, elle resta stationnaire vis-à-vis Reggio, puis on la
vit border ses voiles et laisser porter vent arrière dans le Sud, pour
débouquer du détroit où on ne la revit pas, non plus que les bâtiments
de guerre napolitains qui marchaient de conserve avec elle. Il était
environ cinq heures du soir, au moment où, de l'autre côté du détroit,
on apercevait le pavillon national arboré sur le fort de Pezzo.
Il ne restait qu'un petit vapeur de transport à San-Giovanni, ainsi que
deux ou trois autres à Reggio, mais sous pavillon parlementaire:
c'étaient ceux qui opéraient l'évacuation des troupes. A partir de ce
moment, la libre circulation du détroit était donc abandonnée à
l'escadre de Garibaldi sans que l'on pût expliquer ni comprendre une
semblable détermination de la part de l'officier général qui commandait
les forces de mer du roi des Deux-Siciles. Car il est évident qu'il
aurait pu encore faire beaucoup de mal aux troupes nationales et appuyer
de son feu, non-seulement les forts de Pezzo, Alta-Fiumare, Torre del
Cavallo et Scylla, mais encore protéger les divisions de San-Giovanni,
balayer la route royale qui suit le bord de la mer et rendre la marche
des troupes nationales difficile et longue en les obligeant à prendre
par la montagne.
Deux seules raisons peuvent, expliquer ce fait inouï: la première, la
mauvaise volonté; la deuxième, c'est que la frégate le _Borbone_, qui
devait se sentir mal à son aise depuis son premier engagement avec le
Faro où elle avait abusé du pavillon français, put regarder comme un
acte agressif contre elle-même l'appareillage des bâtiments français.
Ceux-ci en effet, étant venus mouiller très-près des batteries,
pouvaient lui donner à supposer qu'ils étaient peu disposés à souffrir
une nouvelle attaque et prêts même à lui demander satisfaction. Dans ce
cas, ce qu'elle avait de mieux à faire était évidemment de filer le plus
rapidement possible, et c'est ce qu'elle fit.
Le même matin, deux heures environ avant l'affaire du _Borbone_ et des
batteries du Faro, un combat d'avant-garde s'engageait sur la terre de
Calabre, au-dessous des hauteurs de San-Giovanni, entre les avant-postes
napolitains et les avant-gardes du général Garibaldi.
Cette petite action eut lieu au milieu de champs de vigne et d'oliviers;
malgré les avantages de leur position, les royaux durent, après une
fusillade assez vive, et quoiqu'ils fussent soutenus par plusieurs
obusiers qui envoyaient, dans la direction des tirailleurs ennemis,
force obus et mitraille, se replier sur leurs positions de San-Giovanni.
Le feu cessait vers les neuf heures du matin.
A partir de la même heure, l'armée nationale, au fur et à mesure que les
troupes arrivaient, était dirigée par Garibaldi de manière à prolonger,
par la droite, la gauche de l'armée napolitaine en contournant, par des
sommets plus élevés, les positions militaires occupées par les deux
divisions des généraux Melendez et Briganti.
Ces divisions comptaient environ dix mille hommes avec artillerie et
cavalerie. Depuis longtemps déjà, cette armée était campée au même
endroit et y avait accumulé de grands moyens de résistance. Elle
occupait le sommet de deux plateaux, appuyant sa droite à un télégraphe
et ayant son front défendu par un profond ravin. De plus, elle tenait sa
communication avec le fort de Pezzo.
Pendant que les deux brigades commandées par le Dictateur exécutaient
leur mouvement, les troupes de Cosenz qui, après l'affaire de Solano,
avaient rapidement continué leur marche, commençaient à montrer leurs
éclaireurs sur les sommets des plateaux en arrière de l'armée
napolitaine. On aperçut bientôt leurs têtes de colonnes; puis, on vit
ces troupes opérer le mouvement contraire à celui du général Garibaldi,
c'est-à-dire s'étendre sur sa droite en prolongeant les derrières de
l'armée napolitaine de manière à la cerner tout à fait et à lui couper
la retraite sur les forts de Pezzo et de Scylla.
Après des efforts inouïs, les artilleurs de l'armée de Garibaldi étaient
venus à bout de hisser sur la montagne, à force de bras et par des
chemins épouvantables, quatre pièces d'artillerie. Pendant que ces
diverses manoeuvres avaient lieu, les royaux demeuraient dans leur camp
sans faire un seul mouvement ni défensif ni offensif. Leurs pièces en
batterie restaient silencieuses, même en voyant les chasseurs de
Menotti venir en éclaireurs jusqu'à deux cents mètres de leur camp. A
trois heures de l'après-midi, le tour était fait et les Napolitains
complètement isolés et coupés de leur base d'opération et de retraite.
Insensiblement les lignes de l'armée indépendante se resserrèrent. Il
n'y avait plus à hésiter pour l'armée royale. Après s'être laissé
tranquillement entourer, il fallait prendre un parti, mettre bas les
armes ou se frayer une route sanglante au milieu des casaques rouges et
racheter ainsi, par un trait de courage, l'ineptie ou la trahison des
généraux.
Malheureusement pour elles, là comme presque partout, les troupes
royales n'eurent que le courage de leur opinion, et leur profonde
horreur pour la bataille leur fit prendre le parti, certes le moins
dangereux, de décamper au plus vite et dans toutes les directions,
abandonnant armes et bagages, effets et drapeaux.
Ce fut une débandade inouïe, une fuite insensée que rien ne pouvait
arrêter.
Toute cette cohue, en pantalons de toile bleue et en vestes, se prit à
courir à la fois au grand galop, et à travers champs, qui vers la plage,
qui vers la route de Scylla; ceux-ci, prenant une autre direction, se
précipitaient comme des grenouilles les uns par dessus les autres dans
un _fiumare_ au fond duquel ils arrivaient en pelote compacte et où,
pendant qu'ils se cherchaient eux-mêmes dans ce pêle-mêle de bras et de
jambes, ils étaient enterrés sous des camarades qui leur tombaient sur
la tête; ceux-là, après avoir pris par une traverse et voyant devant eux
et sur leur flanc des casaques rouges, se mettaient à tourner comme des
lièvres au milieu de ce labyrinthe de baïonnettes bien inoffensives
cependant, car ceux qui les portaient avaient pitié de ces malheureux
fuyards qui semblaient avoir perdu la raison.
Bientôt la panique gagna le fort de Pezzo.
En voyant leurs camarades de San-Giovanni galoper à en perdre haleine
sur la plage, les factionnaires commencèrent par déposer à terre sacs,
fusils, sabres, gibernes, etc., puis, s'accrochant par les mains à la
magistrale du rempart, ils se laissèrent glisser dans les fossés d'où,
gravissant cahin-caha l'escarpe, ils se hâtèrent de se joindre aux ébats
fugitifs des héros de San-Giovanni.
Quant à ceux qui étaient dans le fort, les plus pressés firent le saut
par les embrasures. Ceux de garde à la porte trouvèrent plus court de
l'ouvrir et de détaler par ce chemin, en sorte qu'en quelques minutes il
n'y resta plus qu'un Garibaldien stupéfait qui, arrivé là par hasard, ne
trouva rien de plus simple que de se nommer gouverneur provisoire et, en
cette qualité, de se donner l'ordre de rester en faction à la porte du
fort, ordre qu'il exécuta gravement en attendant que quelques autres
compagnons vinssent lui permettre d'y placer une garnison. Il va sans
dire que quelques paysans ou habitants des environs regardaient cette
triste comédie, les mains dans leurs poches et paraissant aussi peu
soucieux du désastre des royaux que du succès de l'armée nationale.
C'est pénible à dire, mais ce fut ainsi.
En somme, le 23, à cinq heures, les deux rives du détroit appartenaient
à l'insurrection, sauf Alta-Fiumare, la Torre del Cavallo et Scylla.
L'escadre napolitaine avait disparu et toutes les troupes du Faro,
embarquées à la hâte, traversaient en Calabre sous la protection du
_Véloce_ qui, à partir de ce moment, remplaçait, pour le compte du
Dictateur, la croisière napolitaine évanouie dans le lointain vers le
Sud.
Il y eut, dans cette inexplicable affaire de San-Giovanni, appelée aussi
affaire du camp de Piala, une manoeuvre parfaitement entendue et encore
mieux exécutée par les soldats de l'armée nationale, peu expérimentés
cependant.
C'est à peine si le chiffre réuni des deux corps de Garibaldi et de
Cosenz s'élevait à quatre mille hommes. Ils attaquaient, sans
sourciller, un ennemi fort de plus du double et dans de superbes
positions. A quoi donc, là comme dans la marine, attribuer un semblable
sauve-qui-peut? Ce qu'il y eut de fâcheux encore pour l'armée royale,
c'est que, parmi les troupes de Piala, se retrouvaient bon nombre des
officiers de Milazzo qui ne devaient cependant plus servir pendant la
guerre. La seule victime de cette affaire fut un pauvre soldat qui,
arborant le pavillon parlementaire sur une petite maison blanche
vis-à-vis les tirailleurs napolitains, fut tué d'un coup de fusil, ce
qui faillit singulièrement embrouiller les choses.
En fait, y eut-il capitulation, oui ou non? Il paraît que oui, puisqu'il
y a eu pavillon parlementaire, et puisqu'à la suite de cette
capitulation le général Garibaldi laissa ces inoffensifs guerriers se
retirer tranquillement par toutes les routes possibles, avec leurs
effets personnels mais sans armes ni sacs. Seulement ce qu'il y a de
plus positif encore, c'est, que les plus désireux de s'en aller, ceux
qui savaient par expérience qu'un coup de feu maladroit entraîne une
affaire, même contre la volonté des deux partis opposés, commencèrent
bien certainement la déroute avant que les articles de la capitulation
ne fussent ni clos ni signés.
Vers les six heures du soir la plage était couverte de fuyards
napolitains qui y bivouaquèrent. Quant à la route royale, c'était une
longue procession du même genre gagnant en toute hâte la petite ville de
Scylla.
Le lendemain matin 24, de bonne heure, et à l'instant où les
avant-gardes de l'armée nationale arrivaient à la hauteur des forts
d'Alta-Fiumare et de la Torre del Cavallo, ceux-ci arboraient pavillon
blanc et demandaient à se rendre aux mêmes conditions que l'armée de
San-Giovanni, ce qui leur fut octroyé sans la moindre difficulté.
Le soir, l'armée de Cosenz, celle de Garibaldi, et toutes les troupes du
Faro qui ne cessaient de passer d'un bord du détroit à l'autre,
campaient autour de Scylla, et la Bagnara, qui est à onze kilomètres
plus loin et sur le bord de la mer, était occupée par une avant-garde.
Ce même soir, on put assister à un spectacle splendide. Les deux rives
du détroit, complètement illuminées sur toute leur étendue, offraient le
tableau le plus magique qu'il soit possible d'imaginer. Il faut avoir vu
une semblable féerie pour s'en rendre compte, car il n'est pas possible
de la dépeindre.
Le lendemain matin 25, toutes les troupes ayant effectué leur passage,
le général Garibaldi organisait une seconde armée sous la dénomination
d'armée méridionale.
Elle devait se composer des nouveaux volontaires ainsi que des soldats
et officiers de l'armée napolitaine qui venaient en assez grand nombre
offrir leurs services.
Quant à la première armée, celle des volontaires de Marsala, Palerme,
Milazzo, etc., elle devait conserver le titre d'armée nationale.
Le même jour, et pendant que les armées de l'indépendance marchaient sur
la Bagnara, un vaisseau français, l'_Impérial_, arrivait à Messine pour
remplacer le _Descartes_ rappelé en France. Quant au _Prony_, il restait
en station au Faro.