Trois jours après, une frégate sarde arrivait au Faro, et restant sous
vapeur, communiquait avec le général Garibaldi. Ensuite elle venait au
mouillage dans le port de Messine. C'était le _Victor-Emmanuel_. Le même
soir, un petit aviso partant de Messine touchait aussi au Faro. Ces
allées et venues excitaient vivement la curiosité générale. Le
lendemain, on apprenait avec étonnement que le général Garibaldi s'était
embarqué dans la nuit sur le _Washington_, dont tout le monde ignorait
la destination; et on lisait une proclamation rédigée à peu près en ces
termes: «Le général en chef Dictateur, étant obligé de s'absenter
momentanément, laisse au général Sertori le commandement des forces de
terre et de mer.» Suivait un ordre du jour de ce dernier donnant à
l'armée et à la population connaissance de ce décret et ajoutant qu'il
espérait qu'en l'absence du Dictateur, chacun s'efforcerait de continuer
à faire son devoir. C'est à cette époque que les troubles de Bronte
éclatèrent. Plusieurs assassinats et de honteuses scènes de pillage,
provoqués par les montagnards, obligèrent d'en venir à une répression
énergique. Le général Bixio fut dirigé sur ce point. Il fit saisir une
vingtaine des principaux émeutiers qui passèrent immédiatement devant un
conseil de guerre et furent fusillés séance tenante. Puis il vint à
Taormini rejoindre le corps de Cosenz et la brigade Ehber.
Pendant que ces événements se passaient au Faro, la ville de Messine,
métamorphosée en grande caserne, tâchait de faire contre fortune bon
coeur en rouvrant ses magasins le plus gaiement possible. Tous les
soirs, les musiques militaires circulaient dans la ville; et la strada
Ferdinanda, ainsi que le Corso, un peu plus illuminés et embanniérés que
dans les premiers jours, avaient presque un air d'allégresse.
Les manifestations continuaient, soit dans les églises, soit sur des
places publiques. Les statues de François II et de son père avaient
éprouvé le même sort qu'à Palerme. Une fois la nuit arrivée, il n'y
avait plus guère que des Garibaldiens dans les rues et, par-ci par-là,
quelques soldats napolitains attardés dans leurs provisions, ou quelques
officiers dans leurs visites. On organisait activement les nouvelles
recrues, et chaque jour des promenades militaires avaient lieu avec
armes et bagages. Quelques-uns des corps campés au Faro avaient reçu
l'ordre de rentrer en ville.
Cependant la mésintelligence commençait à se mettre pour tout de bon
entre les lignes de factionnaires opposées sur le champ de manoeuvres de
Terranova. Presque chaque soir, on s'envoyait des gros mots et des coups
de fusil.
Mais en ville, une fois le sac à terre et le fusil mis de côté, on
continuait à vivre à peu près en bonne intelligence.
Les échos d'alentour se réjouissaient aux sons des airs guerriers que
soufflaient à outrance les musiciens de la citadelle, pour charmer les
entr'actes des grandes manoeuvres militaires que les soldats du général
Clary exécutaient journellement sur la plage entre la citadelle et le
fort San-Salvador. L'artillerie attelée y manoeuvrait grand train, à
côté des bataillons de chasseurs qui devaient s'estimer heureux qu'on
leur eût conservé ce petit espace pour se dégourdir les jambes et ne pas
perdre l'habitude du pas gymnastique.
Quand les parades étaient finies, les guerriers mettant bas la veste,
endossaient la blouse, et labouraient intrépidement un long chemin
couvert ou, plutôt, une longue tranchée qui reliait la citadelle à
San-Salvador.
Le lazaret, qui était resté dans les dépendances de la citadelle, avait
été converti en hôpital. Mais, si la plus grande partie de cette
garnison ne demandait pas mieux que de rester tranquille et de goûter
les délices d'une prison forcée, il y en avait d'autres qui,
malheureusement, aimaient l'odeur de la poudre et le bruit du fusil, de
loin bien entendu, à en juger du moins par leur attitude journalière
aussitôt qu'une affaire un peu sérieuse s'engageait.
Le 13, il y eut presque une bataille en règle vers les dix heures du
soir. Quelle en fut la cause? Naturellement il est impossible de le
savoir. Le fait est qu'une vive fusillade partit de la ligne
napolitaine, leurs vedettes se replièrent sur leurs grand'gardes; les
grand'gardes sur la citadelle; toujours en tiraillant avec acharnement.
Puis, une fois à l'abri dans les chemins couverts, de nombreux cris de:
_Viva il Re!_ retentirent pendant plus d'un quart d'heure. Quant aux
Garibaldiens, comme il leur était défendu de riposter, aussitôt que
l'envie de batailler prenait aux guerriers de la citadelle, ils se
retiraient patiemment dans les ruines qui longeaient leur ligne de
factionnaires et attendaient que la grêle fût passée. Ce soir-là,
cependant, l'alerte, en ville, fut des plus vives. Il y avait concert à
la Flora, dans le jardin public de la strada Ferdinanda; par conséquent,
il y avait affluence et même une assez grande quantité de dames. Les
rues étaient illuminées et les boutiques à peu près ouvertes. De
nombreux volontaires et bourgeois flânaient dans les rues; tout cela
avait quelque apparence de gaieté, lorsque retentissent tout à coup les
premiers coups de fusil. Les volontaires dressent l'oreille, les civils
cherchent au plus vite leurs portes, les femmes se trouvent mal, mais
suivent leurs maris; les illuminations s'éteignent aux environs des
débouchés de la citadelle, les boutiques se ferment à grand fracas, puis
la générale bat, les clairons sonnent l'assemblée. Un quart d'heure de
ce tohu-bohu s'était à peine écoulé que l'on voyait de fortes colonnes
se diriger vers la place de la Cathédrale, la place de la municipalité,
les quais, et occuper tous les points par lesquels les Napolitains
pouvaient tenter d'entrer en ville. Il faut cependant avouer que, malgré
la consigne, quelques rageurs ripostaient de temps à autre et
renvoyaient aux royaux coup de feu pour coup de feu.
Une belle corvette à vapeur anglaise, achetée par le général Garibaldi,
arrivait sur rade le lendemain, et on procédait immédiatement à son
armement. Une autre, plus petite, était attendue.
Le 15, autre bataille, mais cette fois-ci, plus sérieuse et en plein
jour.
On ne sait toujours pourquoi ni comment elle commença. Une fusillade
s'engagea entre les deux lignes de vedettes. Du reste, tout était à
l'orage ce jour-là.
Depuis le matin, on suffoquait de chaleur. Des nuages bronzés s'étaient
accumulés sur les monts Pelore. L'air, chargé d'électricité, rendait les
plus paisibles d'une humeur massacrante. Positivement l'atmosphère
sentait la poudre.
Cette fois-ci, les Garibaldiens plus nerveux que d'habitude, prirent en
mauvaise part les galanteries napolitaines.
Les royaux, habitués à faire ces petites guerres sans danger et peu
disposés sans doute à se laisser éreinter au nez et à la face de leur
citadelle, se replièrent d'un seul bond jusqu'aux tentes de campement où
stationnait la grand'garde, à la limite des glacis de la citadelle.
Là, soutenus par cette grand'garde et par une compagnie qui sortait du
chemin couvert, ils tinrent un instant pour filer ensuite de plus belle
et rentrer dans la place et dans les chemins couverts d'où ils
continuèrent leur feu innocent sur les Garibaldiens qui, déjà, avaient
cessé le leur. Comme il fallait que la comédie fût complète, le canon
vint terminer la représentation par une vingtaine de coups tirés on ne
sait contre quoi ni contre qui. Naturellement, tant tués que blessés, il
n'y eut personne de mort.
Mais des balles napolitaines étaient arrivées jusqu'à bord des bâtiments
de guerre sur rade. La chaloupe de la frégate à vapeur, le _Descartes_,
en ce moment en corvée au bout du quai, près du champ de manoeuvres de
Terranova, avait été obligée de s'abriter derrière un chaland chargé de
charbon qu'elle remorquait, puis de l'amarrer en toute hâte à quai et de
rallier son bord au milieu d'une grêle de biscaïens et de balles dont
plusieurs traversèrent les bordages de l'embarcation.
Il y eut des plaintes motivées, auxquelles on répondit par des excuses
et par des explications qui n'en étaient pas. L'orage qui vint à éclater
et une pluie torrentielle amenèrent la fin des hostilités pour ce
jour-là.
Le héros de la bataille fut, sans contredit, un maître Aliboron qui
vint, au milieu de la fusillade et de la mitraillade, faire une fugue
sur le champ de bataille, secouant ses oreilles et lançant des ruades
dans toutes les directions. Ce brave animal, dont les élans de gaieté
défiaient les balles et les biscaïens qui pleuvaient autour de lui,
après avoir usé sa première ardeur, se mit tranquillement à brouter puis
à suivre et regarder curieusement les parlementaires qui se succédèrent
après l'affaire. Mais il s'obstina, malheureusement pour lui, à vouloir
bivouaquer sur le théâtre de ses lauriers et, dans la nuit, il fut
victime d'une seconde fusillade qui s'engagea vers les deux heures du
matin.
Le lendemain, les Napolitains plièrent leurs tentes, démolirent un grand
bâtiment en planches qui leur servait de magasin, firent rentrer leur
grand'garde et reculèrent leur ligne de vedettes jusqu'au milieu de
Terranova, ce qui n'empêcha pas la même comédie de se renouveler
presque chaque jour avec une mise en scène analogue.
Cependant le temps passait, et à chaque nouveau soleil on se demandait:
«Mais où est donc le Dictateur?» Mille bruits et mille versions
circulaient. Le général Garibaldi était allé, disait-on, tout simplement
à Naples. D'autres le faisaient prendre terre à Salerne avec une armée
de volontaires piémontais. L'affaire se compliquait. On se mit alors à
ruminer les faits passés.
Presque toute la marine à vapeur est absente. Qui sait où elle est?
Personne. On attendait de Palerme deux nouveaux bateaux à vapeur. Où
sont-ils? Tout le monde l'ignore. Beaucoup de nouveaux corps de
volontaires avaient été concentrés à Milazzo. Que sont-ils devenus?
Parbleu! voilà l'histoire: les vapeurs ont embarqué les troupes sans
tambours ni musiques; ils sont partis de même, ont attendu au large de
Salerne le navire de Garibaldi et on est débarqué.--Chacun répète en
ville cette petite historiette et on unit par y croire. Deux jours se
passent. On attend toujours avec anxiété l'arrivée d'un navire
quelconque qui va, certainement, apporter des nouvelles officielles du
débarquement à Salerne et de la marche en avant de l'armée indépendante.
Espoir déçu! Rien ne paraît et tout le monde de répéter: Anne, ma soeur
Anne, ne vois-tu rien venir?
Mais voilà bien une autre histoire. Un petit bateau calabrais annonce à
son de trompe à qui veut l'entendre que l'on est allé jusque dans le
porte de guerre napolitain de Castellamare, près de Naples, attaquer un
vaisseau, le _Monarc_, en cours d'armement. Évidemment, pour qui connaît
le caractère entreprenant et souvent téméraire du Dictateur, ce doit
être lui qui a tenté le coup de main. Mais on a échoué tout en tuant le
capitaine; seulement si le navire eût été armé, on l'eût enlevé. Ce qui
n'empêchait pas que l'on eût été obligé de s'en aller plus vite que l'on
n'était venu, etc., etc.
Arrive un capitaine de navire de commerce sarde, tombant tout exprès du
ciel à Messine, qui raconte comme quoi il a vu le général Garibaldi,
bien vu en personne, à la baie des Orangers, en Sardaigne.--Ce n'est
donc pas lui qui était à Castellamare ni à Salerne? répète tout le monde
en choeur.--Mais en voici un autre qui prétend aussi l'avoir vu à
Cagliari; puis un autre encore qui assure que le général est allé tout
tranquillement à Palerme.
Un dernier jure, par la barbe de Mahomet, que toutes ces nouvelles sont
erronées et que lui seul sait la vérité; lui qui arrive de l'île de
Maddalena, lui qui a vu le Dictateur tranquillement occupé à visiter sa
maisonnette de Caprera dans l'île du même nom. «Quand il est débarqué,
ajoute-t-il, tous les habitants l'auraient volontiers porté en triomphe
jusqu'à son ermitage. Il a eu toutes les peines du monde à éviter cet
honneur.»
On écoute, la bouche béante; mais, en revanche, on n'y comprend plus
rien. Le général, tout à la fois à Salerne, à Naples, à Caprera, à la
baie des Orangers, à Cagliari, à Palerme, c'est de la magie; les plus
forts y perdent leur latin, et on renonce, jusqu'à nouvel ordre, à
expliquer ce rébus dont l'arrivée seule du Dictateur pourra donner la
clef.
Voilà, en effet, qu'un beau matin un vapeur anglais, le _Prince Noir_,
arrive à Messine. Du plus loin qu'on l'aperçoit, on reconnaît sur son
pont les uniformes garibaldiens. Le navire entre bientôt dans le port et
vient mouiller près du fort San-Salvador. Le général Garibaldi, le
général Türr, le colonel Vecchi, le colonel Bordone, etc., sont à bord.
Le Dictateur débarque aussitôt, et se rend de suite à bord du _Queen of
England_, sa nouvelle corvette, puis, de là à terre où il est reçu,
comme toujours, aux acclamations de tout le monde.
Maintenant, voici les faits dans toute leur vérité: le général était
allé effectivement à la baie des Orangers, à la Maddalena, à Caprera, à
Cagliari, à Palerme, et à Milazzo.
Sur le point d'entrer sérieusement en campagne et en présence des forces
accumulées par le gouvernement napolitain dans les Calabres, le
Dictateur voulait, avant de se lancer dans les hasards de la seconde
période de cette guerre, réunir tous ses moyens d'action; or depuis
quelque temps il attendait des renforts qui n'arrivaient pas et qui,
malgré les promesses de Bertani, paraissaient vouloir rester en route;
il savait cependant que plusieurs convois avaient quitté Gênes et
quelques autres points du littoral piémontais, et devaient se réunir en
Sardaigne pour opérer tous ensemble leur débarquement au port de Sicile
qui leur serait indiqué.
De longs jours s'étaient passés, et rien n'annonçait leur arrivée. Le
Dictateur paraissait inquiet et préoccupé: il avait été prévenu sans
doute par des dépêches de Turin qu'il se tramait quelque chose comme
d'enlever ces renforts à l'armée méridionale et les envoyer opérer pour
leur propre compte un débarquement sur les plages romaines. Ce projet
insensé, conçu par je ne sais qui, existait réellement, et c'était juste
ce qu'il fallait pour porter à la cause italienne un coup mortel. Cette
tentative, sans avoir aucune espèce de chance de réussite, perdait
certainement à tout jamais le parti que représentaient le Dictateur et
son armée. En face d'événements qui pouvaient tout compromettre,
Garibaldi se hâta de gagner la baie des Orangers en Sardaigne, point de
rendez-vous des nouveaux volontaires. Que se passa-t-il? on n'en sait
rien au juste. Ce qu'il y a de positif, c'est que le général Garibaldi
les harangua et les fit rembarquer immédiatement pour Cagliari d'où ils
purent être dirigés en toute hâte sur Palerme et Milazzo. Ces nouveaux
renforts s'élevaient à près de six mille hommes: c'étaient des troupes
tout organisées, il n'y avait qu'à les aligner sur un champ de bataille.
De la baie des Orangers, le général Garibaldi se dirigea sur l'île de la
Madeleine, dans les Bouches de Bonifacio, dont il était peu éloigné: il
n'avait pas voulu venir aussi près de son ermitage de Caprera sans
revoir ces lieux qui lui rappelaient tant de souvenirs d'affection et
tant de soucis, de projets et d'inquiétudes. En quelques heures à peine
il arrivait avec le _Washington_ au mouillage de la Madeleine en passant
par le canal de l'Ours. C'est un des plus ravissants sites que l'on
puisse voir, malgré sa sauvagerie et son aridité.
A peine l'arrivée du Dictateur fut-elle connue que la ville entière se
précipita au-devant de lui, on l'eût en effet volontiers porté en
triomphe jusqu'à sa petite maisonnette.
Il ne sera peut-être pas indifférent de donner quelques détails sur
l'habitation de Garibaldi. Que l'on se figure une petite maison carrée,
élevée seulement d'un rez-de-chaussée avec trois fenêtres sur chaque
côté, une varanda sur la façade et un petit sémaphore rond sur la
terrasse, dans lequel on peut à peine se tenir debout. A gauche, en
regardant la maison, deux baraques de bois, dont l'une sert de cuisine
et que le général habitait pendant que l'on construisait, comme il le
disait, son château. Derrière ces deux baraques, un four. Devant la
maison, un enclos en pierres sèches fermant un jardin dans lequel
poussent à grand'peine cinq ou six figuiers étiques, quelques courges et
de maigres légumes qui ont l'air tout étonné d'avoir pu percer la couche
de cailloux au travers desquels ils se sont frayé passage. Puis des
lichens, des bruyères odorantes et quelques fleurs sauvages aux parfums
balsamiques. L'intérieur de la maison se divise en trois ou quatre
pièces habitables; deux, les seules occupées, sont à peine meublées.
L'une, la salle à manger, possède une chaise; l'autre est la chambre à
coucher, sous laquelle se trouve la citerne: elle est par ce fait fort
malsaine; cependant le général n'a jamais voulu en habiter d'autre. Dans
cette dernière se trouve un lit en fer sans rideaux, une vieille table
vermoulue, deux chaises sans dossiers et une ancienne armoire. Chacun de
ces meubles est un souvenir de sa mère et de sa femme, morte à la tâche
en partageant ses fatigues dans la campagne de Rome. Il y a aussi,
appendu au mur, un médaillon contenant des cheveux de cette compagne
dévouée, un portrait d'elle, un autre de Vecchi, son aide de camp et son
ami, l'historien de l'Italie opprimée qui deviendra plus tard
l'historien de l'Italie affranchie, et qui, quoique fort riche, partage
depuis longtemps les fatigues du général; ses deux fils sont officiers
dans la marine piémontaise. Quant au restant des appartements, peu
nombreux, ils servent de débarras et leurs fenêtres sont veuves de
presque toutes leurs vitres. On comprend, en voyant cette habitation,
qu'elle est souvent solitaire et privée de ses propriétaires.
Mais ce qu'il y a de splendide, c'est la vue dont on jouit de quelque
point que ce soit de la propriété. Dans le Nord, la ville de la
Maddalena, et les hauteurs couvertes de fortifications qui sont en
arrière, les Bouches de Bonifacio, les côtes de Corse; dans l'Est, la
mer, l'entrée des Bouches, le feu de Razzoli; dans le Sud, les hautes
montagnes de la Sardaigne sur un des contre-forts desquelles apparaît,
se découpant en silhouette sur le ciel, l'ours gigantesque formé par un
éboulement de rochers et qui a donné son nom au canal qui communique du
port de la Maddalena avec la haute mer; dans l'Ouest, encore la
Sardaigne, des collines couvertes de pins et de campagnes toujours
vertes aux reflets irisés. Il y a de quoi contenter l'amateur de points
de vue le plus difficile.
Garibaldi parut éprouver un grand bonheur à faire visiter son maigre
manoir à ses compagnons d'armes. Malgré lui, il montra que les
propriétaires sont les mêmes partout. Après quelques heures données à
ses souvenirs, il repartait en donnant une vigoureuse poignée de main au
vieux pâtre et fermier tout à la fois qui sert de garde général à son
domaine. Une particularité curieuse et qui étonna singulièrement ceux
qui n'avaient pas été initiés à la vie intime du Dictateur à Caprera fut
de voir accourir au-devant de lui, aussitôt qu'il parut aux confins de
son territoire, une petite vache qui vint recevoir ses caresses avec les
démonstrations de la joie la plus vive, mais en regardant fortement de
travers et avec méfiance ceux qui accompagnaient le général; elle avait
évidemment aussi envie de leur donner des coups de corne qu'elle était
contente de caresser son maître. Cet animal, qu'il avait élevé lui-même
et nommé Brunettina, obéit à sa voix comme le chien le plus soumis
obéirait à son maître. Dans la vie d'un homme comme Garibaldi, le plus
petit détail devient intéressant.
En quittant Caprera, Garibaldi se dirigea sur Cagliari pour hâter le
départ de ses transports et, de là, sur Palerme, où il ne resta que
quelques heures; il fit route ensuite sur Milazzo. Le vapeur anglais le
_Prince Noir_ en partait en ce moment pour Messine, et le général fit
demander pour lui et sa suite un passage qui lui fut accordé avec
empressement.
Quant à l'affaire du _Monarc_, il va s'en dire que Garibaldi y était
tout à fait étranger et que ce coup de main, aussi mal conçu que
maladroitement dirigé, avait été tenté non-seulement sans son
consentement, mais même contre ses ordres. Certes ceux qui se jetaient,
tête baissée, dans une entreprise aussi téméraire montraient un courage
digne d'un meilleur succès, mais dans des opérations de ce genre, il
faut surtout une direction intelligente et une expérience à toute
épreuve. Cette tentative avortée et qui, de part et d'autre, coûta la
vie à plusieurs officiers, fut généralement mal vue et hautement
désapprouvée.
La première visite du Dictateur à son retour fut pour le Faro, d'où
chaque jour et presque chaque nuit on réussissait à jeter de faibles
détachements de volontaires sur les côtes de Calabre. Les travaux de
fortification avaient été entièrement terminés et presque toute
l'escadre dont pouvait disposer le général s'y trouvait alors réunie,
elle se composait de:
Le _Tukery_ (ancien _Véloce_) armé, portant 800 hommes.
Le _Washington_ -- 800 --
L'_Orégon (Belzunce)_ -- 300 --
Le _Calabria (Duc de Calabre)_ -- 200 --
L'_Elba_ -- 200 --
Le _City of Aberdeen_ -- 1,200 --
Le _Torino_ -- 1,500 --
Le _Ferret_, armé -- 200 --
L'_Anita (Queen of England)_ armé -- 1,800 --
L'_Indipendente_, armé -- 1,700 --
_Un autre_ (nom inconnu) armé -- 800 --
plus, environ 250 bateaux de flottille, dont 20 ou 30 armés de pierriers
ou de petits obusiers de 4.
C'était donc un total d'à peu près 10,000 hommes sans compter ceux de la
flottille, que l'on pouvait débarquer en un seul voyage sur la terre
ferme. Quant à la cavalerie et à l'artillerie, elles étaient, comme il a
été dit plus haut, destinées à être embarquées sur des bateaux disposés
_ad hoc_ et où les précautions les plus grandes étaient prises pour que
le débarquement pût s'opérer d'une manière prompte et facile en face de
l'ennemi.
Les Napolitains avaient, pendant l'absence du général, évacué les
citadelles d'Augusta et de Syracuse. Leurs garnisons avaient été
rejoindre en Calabre les armées de Palerme, de Milazzo et de Messine.
Chaque soir, de la côte sicilienne on apercevait de l'autre côté du
détroit les feux allumés dans la montagne par les volontaires et les
insurgés de la Calabre. On en avait, du reste, journellement quelques
nouvelles, tantôt par des Calabrais, d'autres fois par des volontaires
expédiés par Missori. Ils avaient eu plusieurs engagements avec les
Napolitains, et avaient eu deux hommes tués et deux blessés. Ils leur
avaient aussi fait éprouver quelques pertes et leur avaient pris
plusieurs hommes. Ils restèrent douze jours dans les montagnes et
comptaient parmi eux Mario Alberto, le mari de la célèbre miss White et
le colonel Massolino, commandant en second. Presque chaque nuit, dans la
ville, des déserteurs trouvaient moyen de passer aux Garibaldiens, les
généraux de l'armée royale estimaient eux-mêmes à plus de dix mille le
nombre des désertions depuis le commencement de la guerre.
Les deux ou trois jours qui suivirent le retour du général Garibaldi
virent arriver dans le port même de Messine plusieurs vapeurs chargés de
volontaires; en passant à côté du fort San-Salvador, il y avait souvent
échange de paroles peu amicales entre les soldats napolitains et les
casaques rouges.
Plus que jamais tout fut au débarquement, on recommença à masser les
troupes au Faro. A quelque prix que ce fût on enrôlait des matelots
partout où l'on en trouvait.
Les deux frégates sardes mouillées dans le port ainsi que la frégate
anglaise eurent de nombreux déserteurs, au grand mécontentement de leurs
commandants.
Presque chaque jour il y avait des coups de canon échangés du Faro,
soit avec les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare ou de la Torre del Cavallo,
soit avec l'escadre qui paraissait vouloir prendre une part plus active
à la défense des côtes de Calabre; mais ce feu à longue portée avait un
résultat à peu près nul; les boulets napolitains tombaient à moitié
distance et quelques-uns seulement de ceux du Faro venaient en mourant
atteindre de temps à autre leur but. Le 15 août, il y eut aussi une vive
alerte. Le _Descartes_, frégate à vapeur française, ayant, à huit heures
du matin, fait une salve pour la fête de l'Empereur, on crut au Faro à
un bombardement par la citadelle. La même panique se produisit en ville.
Aux deux ou trois premiers coups, tous les habitants se précipitèrent
aux portes et aux fenêtres pour étudier avec anxiété l'explosion des
projectiles. Toutes les troupes se prirent à courir aux armes.
Heureusement quelques personnes mieux avisées, après avoir compté vingt
et un coups, jugèrent que ce devait être un salut et tranquillisèrent la
foule à laquelle d'ailleurs les nouvelles arrivant du quai rendirent
immédiatement sa quiétude du matin. Les bâtiments de guerre étrangers
sur rade s'empressèrent aussi, eux, de fêter par des salves et en se
pavoisant la fête du souverain français. Les Napolitains seuls, forts et
bâtiments de guerre, s'abstinrent de toute politesse. C'était au moins
une inconvenance.
Dans le port de Messine on s'occupait activement de l'armement du
_Queen of England_, baptisé l'_Anita_ en l'honneur de la femme de
Garibaldi, ainsi que de celui d'un autre vapeur à grande vitesse et à
aube, nouvellement acheté aux Anglais. L'escadre napolitaine paraissait
inquiète et l'amiral qui la commandait avait demandé des renforts
immédiats à Naples, n'ayant pas, disait-il, et cela était vrai, un seul
bâtiment à opposer à l'_Anita_, qui devait porter vingt-deux canons
Amstrong, mais qui, de fait, n'était qu'un grand bateau à hélice fort
cassé et dont l'échantillon eût permis difficilement la moitié de cette
artillerie.
Un nombreux convoi d'armes, débarqué en ce moment à Messine, ainsi que
celles apportées par Alexandre Dumas, permirent d'armer avec des
carabines de précision plusieurs bataillons de chasseurs qui jusque-là
avaient conservé le fusil de munition.
Le 18 août, arrivaient encore plusieurs transports chargés de
volontaires piémontais et toscans. Toutes ces troupes, aussitôt
débarquées, étaient acheminées sur le Faro où l'armée nationale était
concentrée. On apprenait aussi que la brigade Ehber et celle de Bixio
marchaient sur Messine et devaient être déjà à Taormini et même plus
près. Mais rien n'avait transpiré des projets du général Garibaldi.
Toute l'escadre, moins trois ou quatre vapeurs, était mouillée sous les
batteries du Faro. On supposait les absents en mission vers Palerme ou
Milazzo.
Le 17 au soir, le général Türr avait accompagné Garibaldi dans une
reconnaissance sur la route de Taormini. Le 18, tout le monde, excepté
les intimes, croyait Garibaldi au Faro, lorsque le 20, au matin, le
_Béarn_, paquebot des messageries impériales, arrive du Levant eu
relâche à Messine et annonce qu'il a aperçu en entrant dans le détroit,
à quelques milles dans le Sud de Reggio, deux navires dont l'un est à la
côte, et qui viennent de débarquer une grande quantité de soldats
paraissant Garibaldiens. Il ajoutait qu'au moment de son passage,
l'escadre napolitaine s'approchait du lieu du débarquement et que deux
corvettes avaient immédiatement ouvert leur feu contre les troupes
débarquées et sur le bâtiment échoué. Le point qu'il désignait pour
théâtre de cet événement était la Torre delle Armi, au-dessous du
village de Mileto.
Grande rumeur dès lors, et bientôt le débarquement officiel de l'armée
nationale est annoncé par une proclamation. Le soir, la ville est
brillamment illuminée et l'on attend avec une vive impatience les
détails qui ne manqueront pas d'arriver le lendemain.
Voici ce qui s'était passé.
Depuis quelques jours, les brigades Bixio et Ehber ne faisaient que
marches et contre-marches. Ces brigades avaient accaparé plusieurs
grands bateaux sur lesquels avaient même eu lieu quelques préparatifs
d'embarquement. Dès le 17, la brigade de Bixio était à Giardini, et
celle de Türr à Taormini.
Le 17, dans l'après-midi, deux bateaux à vapeur, le _Franklin_ et le
_Torino_, viennent mouiller à Taormini. Le _Franklin_, plus près de
terre et le _Torino_ plus au large. L'embarquement de la brigade du
général Türr commença immédiatement. A cinq heures environ, l'opération
était terminée et les deux vapeurs faisaient route de conserve pour
Giardini.
Le 18, au matin, on commençait l'embarquement de la brigade Bixio. Vers
une heure, le général Garibaldi arrivait et pressait activement le
départ. A huit heures du soir, il était terminé. Les deux capitaines des
bâtiments avaient dû être provisoirement relevés de leurs commandements.
Garibaldi prit celui du _Franklin_, et Bixio celui du _Torino_. On
appareilla vers les onze heures du soir. Le 19, au petit jour, on était
sur la côte de Calabre à la Torre delle Armi, près de Mileto, village
situé au sommet d'un mamelon.
Une magnifique plage de sable, où la mer brise à peine, s'étend au loin
avec complaisance, offrant toutes facilités au débarquement. Sur la
droite, à l'extrémité de la plage, on distingue une église et un peu en
arrière, à moitié côte, le télégraphe. Les deux navires ont le cap à
terre. Vis-à-vis d'eux, on aperçoit la route royale qui longe la côte et
une belle magnanerie dont les plantations vont en s'élevant par étages.
L'habitation est au sommet du premier plateau derrière lequel s'élèvent
en amphithéâtre une foule de points culminants étages les uns au-dessus
des autres.
De Napolitains, pas de traces. Seulement on distingue, à douze milles
environ dans le Nord, les fumées de leur escadre. Le _Torino_ marche
toujours à grande vitesse et s'échoue; mais le fond est de vase molle
et le navire reste horizontal. Le _Franklin_ arrive presque aussitôt; il
stoppe à temps et évite le sort du _Torino_. Immédiatement le
débarquement commence sans autre ressource que les embarcations des deux
navires. Cependant il s'opéra avec une telle activité, chacun y apporta
tant de bonne volonté que, trois heures après, tous les volontaires se
trouvaient à terre et les deux brigades étaient organisées et mises en
mouvement.
A l'instant où elles venaient de prendre position sur les premières
hauteurs en arrière de la plage, tandis que le quartier général
s'établissait dans l'habitation de la magnanerie, on vint prévenir le
Dictateur que l'escadre napolitaine se dirigeait à toute vapeur vers le
lieu du débarquement. Ordre fut donné de suite au _Franklin_, qui
essayait de renflouer le _Torino_ de l'abandonner et d'appareiller à
l'instant pour Messine en faisant fausse route. Quant à l'équipage du
_Torino_, il reçut l'ordre d'évacuer le navire. Dans ce moment, une
corvette napolitaine, arrivée à portée, commençait à tirer. On voulut
mettre le feu au bâtiment; mais ce fut en vain. Les matelots, qui, à ce
qu'il paraît, n'étaient pas payés pour se faire tuer, refusèrent
obstinément d'armer une embarcation pour retourner à bord. La seconde
corvette, aussitôt à portée, ouvrit également son feu, non-seulement sur
le _Torino_, mais encore et surtout sur les colonnes de Garibaldiens
qu'elle apercevait à terre. L'ordre fut alors donné aux troupes de
descendre dans le ravin derrière les hauteurs sur lesquelles elles
étaient campées. Comme on n'avait pas d'artillerie pour répondre au feu
de l'escadre, il n'y avait pas d'autre parti à prendre.
Pendant plus d'une heure, les corvettes continuèrent leur canonnade.
C'est en ce moment que passa le _Béarn_.
Une autre corvette napolitaine, restée en arrière, se détacha
immédiatement pour lui courir sus. Mais, quand elle eut reconnu, en
s'approchant, l'énormité de ce transatlantique et surtout le pavillon
français, elle se hâta de rejoindre ses conserves.
Bientôt, les corvettes napolitaines arment des embarcations et les
envoient à bord du _Torino_. Des amarres sont établies et les corvettes
essayent aussi, mais en vain, de le désensabler. Ne pouvant y réussir,
pas plus que le _Franklin_, elles finissent par le piller et y mettre le
feu.
L'armée passa cette première nuit dans un _fiumare_, à un mille et demi
environ du lieu du débarquement. Quelques volontaires calabrais,
accourus incontinent, assurèrent au général Garibaldi qu'il n'y avait,
dans les environs, aucune troupe royale. Cependant, on s'éclaira avec
soin et on fit bonne garde.
Les deux brigades trouvèrent peu de ressources en approvisionnements. Le
20, à deux heures du matin, on se mettait en route, marchant en colonnes
et par sections. La division d'avant-garde se composait du
demi-bataillon de droite des chasseurs génois commandés par Menotti;
puis venait la première brigade commandée par Bixio, à la tête de
laquelle marchait Garibaldi, la brigade Ehber et enfin le deuxième
bataillon de chasseurs génois qui servait d'arrière-garde. Le
demi-bataillon de gauche de Menotti était déployé en éclaireurs sur le
flanc droit de la colonne. Quoiqu'il fit une chaleur atroce, on marchait
gaiement et en chantant comme s'il s'agissait simplement d'un changement
de garnison. De toutes parts les habitants accouraient, saluant la
colonne de mille vivat. On marcha ainsi jusqu'à sept heures du matin, et
on prit un moment de repos dans un endroit où la route se dissimule
entre deux collines. A onze heures et demie, on arrivait au petit
village de San-Lazaro où l'on s'arrêta pour se reposer jusqu'à la nuit
tombante. Des grand'gardes avaient été placées assez loin en avant du
village, et les volontaires avaient reçu l'ordre de ne pas s'éloigner un
instant de leurs faisceaux. A sept heures du soir, la petite armée
quittait San-Lazaro, se dirigeant directement sur Reggio. A minuit, on
faisait halte, et le général Garibaldi, ayant réuni les généraux et les
officiers supérieurs, prenait ses dispositions d'attaque. Il fut décidé
qu'on changerait de route, et qu'on prendrait à travers champs vers la
montagne. A trois heures du matin, on descendit sur les faubourgs de
Reggio, et à trois heures et demie, la fusillade s'engageait avec
quelques compagnies napolitaines postées sur la route, qui furent
rapidement mises en déroute par deux bataillons garibaldiens et faites
presque entièrement prisonnières. Le bataillon de chasseurs génois de
Menotti se précipita au pas de course dans les rues du faubourg, appuyé
par la première brigade. En un instant, le bataillon napolitain qui
l'occupe, quoique embusqué dans les maisons, les vignes et les jardins,
est refoulé vers la ville où il se hâte de se réfugier. Les Garibaldiens
y entrent pêle-mêle avec lui. Vers midi, le fort de la Marine, situé au
bord de la mer et armé de seize pièces de canon de gros calibre, ouvrait
ses portes, baissait son pont-levis et se rendait avec armes et bagages
sans brûler une amorce.
Ce fort n'était, à proprement parler, qu'une batterie dirigée contre la
mer, mais fermée à la gorge par une muraille bien crénelée, percée de
plusieurs embrasures armées d'obusiers et de pièces de 12. Le général
Garibaldi s'y reposa quelques instants, puis, se mettant à la tête de la
deuxième brigade, il fit un mouvement de flanc pour tourner les hauteurs
du château. Le général Bixio venait d'être blessé légèrement au bras
gauche, il avait eu son cheval tué sous lui et son revolver cassé à sa
ceinture par une balle.
Pendant que le général Garibaldi opérait son mouvement tournant, la
première brigade se ralliait au fort de la Marine pour commencer
l'attaque de la ville.
Le château de Reggio, situé au sommet du mamelon sur lequel la ville
s'élève en amphithéâtre, envoyait des volées de canon dans toutes les
directions et partout où il pensait pouvoir atteindre les assaillants.
La place fut bientôt attaquée par trois points à la fois: la grande rue,
les hauteurs en arrière du château et les quais. C'est surtout dans la
grande rue que le combat fut le plus vif. Massés sur la place du Dôme,
appuyés par une batterie d'artillerie et ayant sur leur droite une
petite rue fortement barricadée et conduisant au château, les
Napolitains, en bataille sur la place, embusqués sur le perron de la
cathédrale et aux fenêtres, s'apprêtaient à faire une vigoureuse
résistance. Ils avaient une grande confiance dans leur position, pensant
qu'ils ne pouvaient être attaqués que de front et avec un grand
désavantage.
Le combat se prolongea effectivement sur ce point jusque vers le soir;
mais enfin, vigoureusement abordées à la baïonnette, les troupes royales
durent battre en retraite et en désordre sur le château, abandonnant six
des huit pièces qui étaient en batterie sur la place.
Vers les dix heures du soir, le bataillon de Menotti attaquait de front
une forte barricade barrant le passage qui conduit de la grande rue au
château, à deux cents mètres tout au plus de celui-ci et sous un feu
plongeant des plus dangereux. Le combat fut long; mais, intrépidement
entraînés par Menotti, les chasseurs génois finissent par se précipiter
à la baïonnette sur la barricade dont ils s'emparent vers les trois
heures du matin, et dans laquelle ils s'établissent pendant que les
royaux se replient pas à pas vers le château sans ralentir leur feu. La
ville était donc au pouvoir de l'armée nationale. Le reste de la nuit,
les canonniers du château continuèrent à envoyer, de ci de là, quelques
paquets de mitraille et quelques boulets, mais sans résultat.
Le matin, de bonne heure, l'armée nationale, décidée à en finir,
commença ses dispositions d'attaque contre le château. Il n'en fallut
pas davantage pour déterminer le général Vial à proposer l'évacuation.
Cette offre fut acceptée immédiatement. C'était le 21, au matin, que se
passaient ces événements.
La capitulation fut bientôt convenue et signée. La garnison remettait le
château et tout son matériel: artillerie, armes, approvisionnements et
munitions, au général Garibaldi. Les troupes royales, avec armes et
bagages, mais sans munitions, devaient descendre sur le quai qui leur
était réservé jusqu'à leur départ. Aussitôt convenu aussitôt fait, et
immédiatement les Napolitains gagnèrent l'emplacement où ils devaient
attendre leur embarquement, pendant que l'armée nationale, pressée de
marcher en avant, commençait son mouvement sur San-Giovanni où,
disait-on, deux divisions l'attendaient dans des positions formidables
et fortifiées de longue date.