M. de Saint-Marcellin, à peine âgé de vingt-huit ans, blessé à
mort le 1er de ce mois, a expiré le 3, entre neuf et dix heures
du soir. Il avait fait l'apprentissage des armes dans la campagne
de 1812, en Russie. Il donna les premières preuves de sa valeur
dans le combat qui eut pour résultat la prise du village de
Borodino et de la grande redoute qui couvrait le centre de
l'armée russe. Le rapport du prince Eugène au major-général sur
cette journée se termine par cette phrase: «Mon aide de camp de
Sève et le jeune Fontanes de Saint-Marcellin méritent d'être
cités dans ce rapport.»
M. de Saint-Marcellin s'était précipité dans les retranchements
de l'ennemi, et avait eu le crâne fendu de trois coups de sabre.
Après le combat, il se présenta dans cet état à un hôpital
encombré de 4,000 blessés, où il n'y avait que trois chirurgiens
dénués de linge, de médicaments et de charpie: il ne put même
obtenir d'y être reçu. Il s'en retournait baigné dans son sang,
lorsqu'il rencontra Bonaparte. «Je vais mourir, lui dit-il;
accordez-moi la croix d'honneur, non pour me récompenser, mais
pour consoler ma famille.» Bonaparte lui donna sa propre croix.
M. de Saint-Marcellin, jeté sur des fourgons, arriva à moitié
mort à Moscou: il y séjourna quelque temps et fut assez heureux
pour trouver le moyen de revenir en France, où nous l'avons vu,
pendant plus de dix-huit mois, porter encore une large blessure à
la tête.
La France ayant rappelé son Roi légitime, M. de Saint-Marcellin
fut fidèle aux nouveaux serments qu'il avait faits. Il était
aide-de-camp du général Dupont à l'époque du 20 mars. Il se
trouvait à Orléans avec son général, lorsque les soldats séduits
quittèrent la cocarde blanche; M. de Saint-Marcellin osa la
garder: circonstance que peut avoir connue M. le maréchal Gouvion
de Saint-Cyr, qui fit reprendre la cocarde blanche aux troupes
égarées. Rentré à Paris, M. de Saint-Marcellin eut une
altercation politique avec un officier, se battit, blessa son
adversaire, et partit du champ clos pour aller rejoindre ceux à
qui il avait engagé sa foi.
Nommé capitaine à Gand, il sollicita l'honneur d'accompagner le
général Donadieu, chargé par le Roi, d'une mission importante.
Débarqué à Bordeaux, il fut arrêté et remis aux mains de deux
gendarmes qui devaient le conduire à Paris pour y être fusillé.
En passant par Angoulême, il échappa à ses gardes, excita un
mouvement royaliste dans la ville, et rentra dans Paris avec le
Roi.
M. de Saint-Marcellin fut alors envoyé comme chef de bataillon
dans un régiment de ligne à Orléans: blessé de nouveau, il fut
obligé de revenir à Paris. Depuis ce moment, il consacra ses
loisirs aux lettres: il avait de qui tenir. Il donna quelques
ouvrages à nos différents théâtres lyriques. Compris comme chef
d'escadron dans la nouvelle organisation de l'état-major de
l'armée, il avait refusé dernièrement un service actif qui l'eût
éloigné de Paris. La Providence voulait le rappeler à elle. Pour
des raisons faciles à deviner, l'administration avait subitement,
dit-on, changé en rigueur sa bienveillance politique. On assure
que M. de Saint-Marcellin allait perdre sa place de chef
d'escadron, quand la mort est venue épargner aux ennemis des
royalistes une destitution de plus, et rayer elle-même ce brave
militaire du tableau où elle efface également et les chefs et les
soldats.
M. de Saint-Marcellin n'a point démenti, à ses derniers moments,
ce courage français qui porte à traiter la vie comme la chose la
plus indifférente en soi, et l'affaire la moins importante de la
journée. Il ne dit ni à ses parents ni à ses amis qu'il devait se
battre, et il s'occupa tout le matin d'un bal qui devait avoir
lieu le soir chez M. le marquis de Fontanes. À trois heures il se
déroba aux apprêts du plaisir pour aller à la mort. Arrivé sur le
champ de bataille, le sort ayant donné le premier feu à son
adversaire, il se met tranquillement au blanc, reçoit le coup
mortel, et tombe en disant: «Je devais pourtant danser ce soir.»
Rapporté sans connaissance chez M. de Fontanes, on sait qu'il y
rentra à la lueur des flambeaux déjà allumés pour la fête.
Lorsqu'il revint à lui, on lui demanda le nom de son adversaire:
«Cela ne se dit pas, répondit-il en souriant; seulement c'est un
homme qui tire bien.» M. de Saint-Marcellin ne se fit jamais
d'illusion sur son état: il sentit qu'il était perdu; mais il
n'en convenait pas, et il ne cessait de dire à ses parents et à
ses amis en pleurs: «Soyez tranquilles, ce n'est rien.» Il n'a
fait entendre aucunes plaintes, il n'a témoigné, ni regrets de la
vie, ni haine, ni même humeur contre celui qui la lui arrachait:
il est mort avec le sang-froid d'un vieux soldat et la facilité
d'un jeune homme. Ajoutons qu'il est mort en chrétien.
Les lettres et l'armée perdent dans M. de Saint-Marcellin, une de
leurs plus brillantes espérances. On remarque, dans les premiers
essais échappés à sa plume, une gaîté de bon goût, appuyée sur un
fond de raison, et sur des sentiments nobles. Lorsqu'il parle
d'honneur, on voit qu'il le sent, et quand il rit, on s'aperçoit
qu'il méprise. Sa destinée paraissait devoir être heureuse dans
un ordre de choses différent de celui qui existe aujourd'hui;
mais aussitôt qu'il est entré dans la ligne des devoirs
légitimes, il a été atteint par cette fatalité qui semble
s'attacher aux pas de tout ce qui est devenu ou resté fidèle.
Est-ce une raison pour renoncer à une cause sainte et juste? Bien
loin de là, c'est une raison pour s'y attacher: les hommes
généreux sont tentés par les périls, et l'honneur est une
divinité à laquelle on s'attache par les sacrifices mêmes qu'on
lui fait.
Devons-nous plaindre ou féliciter M. de Saint-Marcellin? Il
n'était pas fait pour vivre dans ces temps d'ingratitude et
d'injustice. Le sang lui bouillait dans les veines; son coeur se
révoltait quand il voyait récompenser la trahison et punir la
fidélité. Son indignation avait l'éclat de son courage, et il ne
faisait pas plus de difficulté de montrer ses sentiments que de
tirer son épée: avec une pareille disposition d'âme, nous ne
l'eussions pas gardé longtemps. D'ailleurs, nous marchons si
vite, le système adopté nous prépare de tels événements, que
Saint-Marcellin n'a peut-être perdu que des orages: il s'est hâté
d'arriver au lieu de son repos, et du moins il n'entend plus le
bruit de nos divisions.
Mille raisons nous commandaient de payer ce tribut d'éloges à la
mémoire de Saint-Marcellin; mais il y en a surtout une qu'une
vieille amitié sentira. Cette amitié a été éprouvée par la bonne
et la mauvaise fortune; elle nous retrouvera toujours, et
particulièrement quand il s'agira de la consoler: _Ille dies
utramque duxit ruinam._