[Note 129: Ce livre a été écrit en 1839 et revu en décembre
1846.]
Année de ma vie 1821. -- Ambassade de Berlin. -- Arrivée à
Berlin. -- M. Ancillon. -- Famille royale. -- Fêtes pour le
mariage du grand-duc Nicolas. -- Société de Berlin. -- Le comte
de Humboldt. -- M. de Chamisso. -- Ministres et ambassadeurs. --
La princesse Guillaume. -- L'Opéra. -- Réunion musicale. -- Mes
premières dépêches. -- M. de Bonnay. -- Le Parc. -- La duchesse
de Cumberland. -- Mémoire commencé sur l'Allemagne. --
Charlottenbourg. -- Intervalle entre l'ambassade de Berlin et
l'ambassade de Londres. -- Baptême de M. le duc de Bordeaux. --
Lettre à M. Pasquier. -- Lettre de M. de Bernstorff. -- Lettre de
M. Ancillon. -- Dernière lettre de Madame la duchesse de
Cumberland. -- M. de Villèle, ministre des finances. -- Je suis
nommé à l'ambassade de Londres.
Je quittai la France, laissant mes amis en possession d'une autorité
que je leur avais achetée au prix de mon absence: j'étais un petit
Lycurgue[130]. Ce qu'il y avait de bon, c'est que le premier essai que
j'avais fait de ma force politique me rendait ma liberté; j'allais
jouir au dehors de cette liberté dans le pouvoir. Au fond de cette
position nouvelle à ma personne, j'aperçois je ne sais quels romans
confus parmi des réalités: n'y avait-il rien dans les cours?
N'étaient-elles point des solitudes d'une autre sorte? C'étaient
peut-être des Champs-Élysées avec leurs ombres.
[Note 130: Après avoir fait jurer aux Lacédémoniens de ne
rien changer pendant son absence aux lois qu'il leur avait
données, Lycurgue partit pour un long voyage... et ne revint
jamais.]
Je partis de Paris le 1er janvier 1821: la Seine était gelée, et pour
la première fois je courais sur les chemins avec les conforts de
l'argent. Je revenais peu à peu de mon mépris des richesses; je
commençais à sentir qu'il était assez doux de rouler dans une bonne
voiture, d'être bien servi, de n'avoir à se mêler de rien, d'être
devancé par un énorme chasseur de Varsovie, toujours affamé, et qui,
au défaut des czars, aurait à lui seul dévoré la Pologne[131]. Mais je
m'habituai vite à mon bonheur; j'avais le pressentiment qu'il durerait
peu, et que je serais bientôt remis à pied comme il était convenable.
Avant d'être arrivé à ma destination, il ne me resta du voyage que mon
goût primitif pour le voyage même; goût d'indépendance,--satisfaction
d'avoir rompu les attaches de la société.
[Note 131: M. de Marcellus (_Chateaubriand et son temps_, p.
251) nous a conservé le nom du courrier qui précédait ainsi
sur les grandes routes le nouvel ambassadeur. «C'était,
dit-il, le pauvre Valentin, à qui je n'ai jamais connu
d'autre nom, le plus dévoué des nombreux serviteurs que
l'antichambre réunissait plus tard à Londres, sous mon
autorité de _ménagère_, titre que parfois en riant me
donnait l'ambassadeur. Il est la seule chose, à lui
appartenant, que M. de Chateaubriand ait laissée à son
départ au ministère des Affaires étrangères, après en avoir
fait un garçon de bureau. Le Varsovien était en effet grand
mangeur, comme le dit son maître; mais il était grand buveur
aussi».]
Vous verrez, lorsque je reviendrai de Prague en 1833, ce que je dis de
mes vieux souvenirs du Rhin: je fus obligé, à cause des glaces, de
remonter ses rives et de le traverser au-dessus de Mayence[132]. Je ne
m'occupai guère de _Moguntia_, de son archevêque, de ses trois ou
quatre sièges, et de l'_imprimerie_[133] par qui cependant je régnais.
Francfort, cité de Juifs, ne m'arrêta que pour une de leurs affaires:
un change de monnaie.
[Note 132: Chateaubriand écrivait de Mayence à la duchesse
de Duras, le 6 janvier 1821:
«Je suis arrêté ici par le Rhin qui n'est ni gelé ni
dégelé; je suis allé le voir ce matin; c'était la
vieille Germanie dans toute sa beauté. Quand je serai
sur l'autre bord, j'aurai vraisemblablement passé le
fleuve d'oubli. Savez-vous ce que j'ai fait en route?
J'ai relu les lettres de Mirabeau sur Berlin. J'ai été
frappé d'une chose, c'est de la légèreté, de
l'incapacité de ce gouvernement, qui voyait la
correspondance d'un pareil homme, et qui ne devinait
pas ce qu'il était. Tout Mirabeau, et Mirabeau très
supérieur, est dans cette correspondance diplomatique;
l'avenir de l'Europe y est à chaque ligne. Eh bien! cet
homme qui, deux ans après, devait renverser la France,
s'humilie, demande qu'on lui donne un petit titre
diplomatique, et qu'on ne l'emploie pas dans une
mission honteuse et non avouée. Il pense qu'on ne peut
pas garder un imbécile d'ambassadeur qu'on avait à
Berlin; mais il ne porte pas ses vues si haut; le
moindre poste lui suffirait. Il s'abaisse jusqu'à
proposer d'aller, déguisé en marchand, étudier les
frontières orientales de l'Autriche! Cela fait mal à
lire; mais aussi cela m'a fait faire de tristes
réflexions. Quand ma correspondance vaudrait celle de
Mirabeau, me connaîtra-t-on mieux? J'ai prédit cinq ans
l'avenir de la France, ne m'a-t-on pas tout nié
jusqu'au dernier moment? Mais Mirabeau, si
outrageusement méconnu, s'est vengé, et je ne me
vengerai pas. Au reste, je vois ici des traces de cette
vengeance: une ville à moitié écrasée par les bombes,
des figures sur des tombeaux, des effigies de saints
mutilés par les sabres de l'égalité, la mort et la vie
profanées par cette révolution dont les soldats
n'étaient un moment vaincus à Mayence que pour aller
exterminer les Vendéens. Allons! demeurons
incorrigibles! Recommençons! on recommencera!--Je
voudrais savoir assez d'allemand pour offrir à _lady
Clara_ l'hommage de mon respect».]
[Note 133: Mayence est la patrie de Guttemberg, qui fit dans
cette ville les premiers essais de l'art de l'_imprimerie_
en 1438 ou 1440.]
La route fut triste: le grand chemin était neigeux et le givre appendu
aux branches des pins. Iéna m'apparut de loin avec les larves de sa
double bataille[134]. Je traversai Erfurt et Weimar: dans Erfurt,
l'empereur manquait; dans Weimar, habitait Goethe que j'avais tant
admiré, et que j'admire beaucoup moins. Le chantre de la matière
vivait, et sa vieille poussière se modelait encore autour de son
génie. J'aurais pu voir Goethe, et je ne l'ai point vu; il laisse un
vide dans la procession des personnages célèbres qui ont défilé sous
mes yeux.
[Note 134: Celle du 6 septembre 1631 gagnée par
Gustave-Adolphe, et celle du 19 octobre 1813 perdue par
Napoléon.]
Le tombeau de Luther à Wittemberg ne me tenta point: le protestantisme
n'est en religion qu'une hérésie illogique; en politique, qu'une
révolution avortée. Après avoir mangé, en passant l'Elbe, un petit
pain noir pétri à la vapeur du tabac, j'aurais eu besoin de boire dans
le grand verre de Luther, conservé comme une relique. De là,
traversant Potsdam et franchissant la Sprée, rivière d'encre sur
laquelle se traînent des barques gardées par un chien blanc, j'arrivai
à Berlin. Là demeura, comme je l'ai dit, _le faux Julien dans sa
fausse Athènes_. Je cherchai en vain le soleil du mont Hymette. J'ai
écrit à Berlin le quatrième livre de ces _Mémoires_. Vous y avez
trouvé la description de cette ville, ma course à Potsdam, mes
souvenirs du grand Frédéric, de son cheval, de ses levrettes et de
Voltaire.
Descendu le 11 janvier à l'auberge, j'allai demeurer ensuite _Sous les
Tilleuls_, dans l'hôtel qu'avait quitté M. le marquis de Bonnay, et
qui appartenait à madame la duchesse de Dino: j'y fus reçu par MM. de
Caux, de Flavigny et de Cussy[135], secrétaires de la légation.
[Note 135: Sur M. de Caux et M. de Cussy, voir, au tome I,
la note 1 de la page 173.--Maurice-Adolphe-Charles, vicomte
de Flavigny (1799-1813). Après avoir rempli auprès du prince
de Polignac les fonctions de secrétaire, il servit la
monarchie de Juillet et entra à la Chambre des pairs le 25
décembre 1841. Représentant d'Indre-et-Loire à l'Assemblée
législative de 1849 et membre de la droite monarchiste, il
se rallia, après le coup d'État du 2 décembre, au
gouvernement de Louis-Napoléon. Député au Corps législatif
de 1852 à 1863, il se prononça avec énergie en faveur du
pouvoir temporel du pape, ce qui lui valut de perdre la
qualité de candidat officiel et de n'être pas réélu lors du
renouvellement du 1er juin 1863.]
Le 17 de janvier, j'eus l'honneur de présenter au roi les lettres de
récréance de M. le marquis de Bonnay et mes lettres de créance. Le
roi, logé dans une simple maison, avait pour toute distinction deux
sentinelles à sa porte: entrait qui voulait; on lui parlait _s'il
était chez lui_. Cette simplicité des princes allemands contribue à
rendre moins sensibles aux petits le nom et les prérogatives des
grands. Frédéric-Guillaume[136] allait chaque jour, à la même heure,
dans une carriole découverte qu'il conduisait lui-même, casquette en
tête, manteau grisâtre sur le dos, fumer son cigare dans le parc. Je
le rencontrais souvent et nous continuions nos promenades, chacun de
notre côté. Quand il rentrait dans Berlin, la sentinelle de la porte
de Brandebourg criait à tue-tête; la garde prenait les armes et
sortait; le roi passait, tout était fini.
[Note 136: Frédéric-Guillaume III, né le 3 août 1770, veuf
de la reine Louise, morte le 19 juillet 1810. Il était monté
sur le trône le 16 novembre 1797. Il eut pour successeur, en
1840, Frédéric-Guillaume IV, son fils. Un autre de ses fils
a été l'empereur Guillaume Ier.]
Dans la même journée, je fis ma cour au prince royal et aux princes
ses frères, jeunes militaires fort gais. Je vis le grand-duc Nicolas
et la grande-duchesse, nouvellement mariés et auxquels on donnait des
fêtes. Je vis aussi le duc et la duchesse de Cumberland[137], le
prince Guillaume[138], frère du roi, le prince Auguste de Prusse[139],
longtemps notre prisonnier: il avait voulu épouser madame Récamier; il
possédait l'admirable portrait que Gérard avait fait d'elle et qu'elle
avait échangé avec le prince pour le tableau de Corinne.
[Note 137: Ernest-Auguste, duc de _Cumberland_, cinquième
fils du roi d'Angleterre George III, né en 1771, mort en
1851, était le troisième des princes de la maison de Hanovre
qui ait porté ce titre. Il avait épousé en 1815 la princesse
Frédérique-Caroline-Sophie de Mecklembourg-Strélitz, née le
2 mars 1778, veuve en premières noces du prince Louis de
Prusse et divorcée d'avec son second mari, prince de
Salms-Braunfels. Elle s'était d'abord fiancée au duc de
Cambridge, septième fils de George III, puis avait rompu
avec lui pour épouser le duc de Cumberland. En 1837, le duc
Ernest-Auguste a été appelé au trône de Hanovre, la loi
salique en vigueur dans ce pays empêchant la reine Victoria
de réunir les deux couronnes sur sa tête, comme ses
prédécesseurs.]
[Note 138: Frédéric-Guillaume-Charles, frère du roi, né le 3
juillet 1783, marié le 12 janvier 1804 à Amélie-Marianne de
Hesse-Hombourg.]
[Note 139: Fils du prince Ferdinand de Prusse et neveu du
grand Frédéric. Il avait été fait prisonnier, le 10 octobre
1806, au combat de Saalfeld, où son frère aîné le prince
Louis avait été tué.]
Je m'étais empressé de chercher M. Ancillon[140]. Nous nous
connaissions mutuellement par nos ouvrages. Je l'avais rencontré à
Paris avec le prince royal son élève[141]; il était chargé à Berlin,
par intérim, du portefeuille des affaires étrangères pendant l'absence
de M. le comte de Bernstorff. Sa vie était très touchante: sa femme
avait perdu la vue: toutes les portes de sa maison étaient ouvertes;
la pauvre aveugle se promenait de chambre en chambre parmi des fleurs,
et se reposait au hasard comme un rossignol en cage: elle chantait
bien et mourut tôt.
[Note 140: Jean-Pierre-Frédéric Ancillon (1766-1837),
historien et homme d'État prussien, descendant de parents
français émigrés à la suite de la révocation de l'édit de
Nantes. Il avait publié en 1803 un _Tableau des révolutions
du système politique de l'Europe_, qui lui fit prendre rang
parmi les meilleurs historiens de l'époque. En 1806, il fut
chargé par Guillaume III de l'éducation du prince royal, et
en 1814 il vint à Paris avec son élève. Il devint en 1831
ministre des Affaires étrangères.]
[Note 141: Frédéric-Guillaume, né le 15 octobre 1795. Il
succéda à son père en 1840, sous le nom de
Frédéric-Guillaume IV et mourut le 1er janvier 1861.]
M. Ancillon, de même que beaucoup d'hommes illustres de la Prusse,
était d'origine française: ministre protestant, ses opinions avaient
d'abord été très libérales; peu à peu il se refroidit. Quand je le
retrouvai à Rome en 1828, il était revenu à la monarchie tempérée et
il a rétrogradé jusqu'à la monarchie absolue. Avec un amour éclairé
des sentiments généreux, il avait la haine et la peur des
révolutionnaires: c'est cette haine qui l'a poussé vers le despotisme,
afin d'y demander abri. Ceux qui vantent encore 1793 et qui en
admirent les crimes ne comprendront-ils jamais combien l'horreur dont
on est saisi pour ces crimes est un obstacle à l'établissement de la
liberté?
Il y eut une fête à la cour, et là commencèrent pour moi des honneurs
dont j'étais bien peu digne. Jean Bart avait mis pour aller à
Versailles un habit de drap d'or doublé de drap d'argent, ce qui le
gênait beaucoup. La grande-duchesse, aujourd'hui l'impératrice de
Russie, et la duchesse de Cumberland choisirent mon bras dans une
marche polonaise: mes romans du monde commençaient. L'air de la marche
était une espèce de pot-pourri composé de plusieurs morceaux, parmi
lesquels, à ma grande satisfaction, je reconnus la chanson du roi
Dagobert: cela m'encouragea et vint au secours de ma timidité. Ces
fêtes se répétèrent; une d'elles surtout eut lieu dans le grand palais
du roi. Ne voulant pas en prendre le récit sur mon compte, je le donne
tel qu'il est consigné dans le _Morgenblatt_ de Berlin par madame la
baronne de Hohenhausen:
«Berlin, le 22 mars 1821.
«_Morgenblatt_ (Feuille du matin), nº 70.
«Un des personnages remarquables qui assistaient à cette fête
était le vicomte de Chateaubriand, ministre de France, et, quelle
que fût la splendeur du spectacle qui se développait à leurs
yeux, les belles Berlinoises avaient encore des regards pour
l'auteur d'_Atala_, ce superbe et mélancolique roman, où l'amour
le plus ardent succombe dans le combat contre la religion. La
mort d'Atala et l'heure du bonheur de Chactas, pendant un orage
dans les antiques forêts de l'Amérique, dépeint avec les couleurs
de Milton, resteront à jamais gravées dans la mémoire de tous les
lecteurs de ce roman. M. de Chateaubriand écrivit _Atala_ dans sa
jeunesse péniblement éprouvée par l'exil de sa patrie: de là
cette profonde mélancolie et cette passion brûlante qui respirent
dans l'ouvrage entier. À présent, cet homme d'État consommé a
voué uniquement sa plume à la politique. Son dernier ouvrage, _la
Vie et la Mort du duc de Berry_, est tout à fait écrit dans le
ton qu'employaient les panégyristes de Louis XIV.
«M. de Chateaubriand est d'une taille assez petite, et pourtant
élancée. Son visage ovale a une expression de piété et de
mélancolie. Il a les cheveux et les yeux noirs: ceux-ci brillent
du feu de son esprit qui se prononce dans ses traits.»
Mais j'ai les cheveux blancs: pardonnez donc à madame la baronne de
Hohenhausen de m'avoir croqué dans mon bon temps, bien qu'elle
m'octroie déjà des années. Le portrait est d'ailleurs fort joli; mais
je dois à ma sincérité de dire qu'il n'est pas ressemblant.
* * * * *
L'hôtel Sous les Tilleuls, _Unter den Linden_, était beaucoup trop
grand pour moi, froid et délabré: je n'en occupais qu'une petite
partie.
Parmi mes collègues, ministres et ambassadeurs, le seul remarquable
était M. d'Alopeus.[142] J'ai depuis rencontré sa femme et sa fille à
Rome auprès de la grande-duchesse Hélène: si celle-ci eût été à Berlin
au lieu de la grande-duchesse Nicolas, sa belle-soeur, j'aurais été
plus heureux.
[Note 142: Le comte David _d'Alopeus_ (1769-1831). Après
avoir été ministre de Russie à la cour de Suède, puis à la
cour de Wurtemberg, il devint, en 1813, commissaire général
des armées alliées, et fut alors fixé par ses fonctions au
quartier général des souverains confédérés. Sa femme, qui
l'y accompagnait, se fit autant remarquer par sa beauté que
par les grâces de son esprit. En 1815, le comte d'Alopeus
fut gouverneur de la Lorraine, pour la Russie, et fit preuve
dans ce nouveau poste de la plus louable modération. Nommé
peu de temps après ministre plénipotentiaire de Russie à la
cour de Berlin, il resta dans cette ville jusqu'à sa mort,
arrivée le 13 juin 1831.--Sa fille, Mlle Alexandrine
d'Alopeus, épousa Albert de la Ferronnays, l'un des fils du
comte de la Ferronnays, l'ami de Chateaubriand. Elle est
l'héroïne du _Récit d'une soeur_, de Mme Augustus Craven.]
M. d'Alopeus, mon collègue, avait la douce manie de se croire adoré.
Il était persécuté par les passions qu'il inspirait: «Ma foi,
disait-il, je ne sais ce que j'ai; partout où je vais, les femmes me
suivent. Madame d'Alopeus s'est attachée obstinément à moi.» Il eût
été excellent saint-simonien. La société privée, comme la société
publique, a son allure: dans la première, ce sont toujours des
attachements formés et rompus, des affaires de famille, des morts, des
naissances, des chagrins et des plaisirs particuliers; le tout varié
d'apparences selon les siècles. Dans l'autre, ce sont toujours des
changements de ministres, des batailles perdues ou gagnées, des
négociations avec les cours, des rois qui s'en vont, ou des royaumes
qui tombent.
Sous Frédéric II, électeur de Brandebourg, surnommé _Dent de Fer_;
sous Joachim II, empoisonné par le Juif Lippold; sous Jean Sigismond,
qui réunit à son électorat le duché de Prusse; sous Georges-Guillaume,
l'_Irrésolu_, qui, perdant ses forteresses, laissait Gustave-Adolphe
s'entretenir avec les dames de sa cour et disait: «Que faire? ils ont
des canons;» sous le Grand-Électeur, qui ne rencontra dans ses États
que des monceaux de cendres, lesquels empêchaient l'herbe de croître,
qui donna audience à l'ambassadeur tartare dont l'interprète avait un
nez de bois et les oreilles coupées; sous son fils, premier roi de
Prusse, qui, réveillé en sursaut par sa femme, prit la fièvre de peur
et en mourut; sous tous ces règnes, les divers mémoires ne laissent
voir que la répétition des mêmes aventures dans la société privée.
Frédéric-Guillaume Ier, père du grand Frédéric, homme dur et bizarre,
fut élevé par madame de Rocoules, la réfugiée: il aima une jeune femme
qui ne put l'adoucir; son salon fut une tabagie. Il nomma le bouffon
Gundling président de l'Académie royale de Berlin; il fit enfermer son
fils dans la citadelle de Custrin, et Quatt eut la tête tranchée
devant le jeune prince; c'était la vie privée de ce temps. Le grand
Frédéric, monté sur le trône, eut une intrigue avec une danseuse
italienne, la Barbarini, seule femme dont il s'approcha jamais: il se
contenta de jouer de la flûte la première nuit de ses noces sous la
fenêtre de la princesse Élisabeth de Brunswick lorsqu'il l'épousa.
Frédéric avait le goût de la musique et la manie des vers. Les
intrigues et les épigrammes des deux poètes, Frédéric et Voltaire,
troublèrent madame de Pompadour, l'abbé de Bernis et Louis XV. La
margrave de Bayreuth[143] était mêlée dans tout cela avec de l'amour,
comme en pouvait avoir un poète. Des cercles littéraires chez le roi,
puis des chiens sur des fauteuils malpropres; puis des concerts devant
des statues d'Antinoüs; puis des grands dîners; puis beaucoup de
philosophie; puis la liberté de la presse et des coups de bâton; puis
enfin un homard ou un pâté d'anguille qui mit fin aux jours d'un vieux
grand homme, lequel voulait vivre: voilà de quoi s'occupa la société
privée de ce temps de lettres et de batailles.--Et, nonobstant,
Frédéric a renouvelé l'Allemagne, établi un contre-poids à l'Autriche,
et changé tous les rapports et tous les intérêts politiques de la
Germanie.
[Note 143: Sophie-Wilhelmine, margravine de _Bayreuth_
(1709-1758), fille du roi de Prusse Frédéric-Guillaume Ier
et soeur du grand Frédéric. Elle épousa en 1731 l'héritier
du margraviat de Bayreuth. Voltaire a écrit une _Ode sur sa
mort_. Elle a laissé des Mémoires qui vont de 1706 à 1742 et
qui renferment les plus intéressants détails sur l'intérieur
de la cour de Prusse. La _Correspondance_ de cette princesse
_avec Frédéric II_ a été imprimé dans les _OEuvres_ de ce
dernier (tome XXVII).]
Dans les nouveaux règnes nous trouvons le Palais de marbre, madame
Rietz[144] avec son fils, Alexandre, comte de La Marche, la Baronne de
Stoltzenberg, maîtresse du margrave Schwed, autrefois comédienne, le
prince Henri[145] et ses amis suspects, mademoiselle Voss, rivale de
madame Rietz, une intrigue de bal masqué entre un jeune Français et la
femme d'un général prussien, enfin madame de F..., dont on peut lire
l'aventure dans l'_Histoire secrète de la cour de Berlin_[146]: qui
sait tous ces noms? qui se rappellera les nôtres? Aujourd'hui, dans la
capitale de la Prusse, c'est à peine si des octogénaires ont conservé
la mémoire de cette génération passée.
[Note 144: Wilhelmine _Enke_, femme _Rietz_, comtesse de
_Lichtenau_ (1754-1820). Fille d'un musicien de la chapelle
royale de Prusse, elle devint à seize ans la maîtresse du
prince royal, fils du grand Frédéric, qui lui fit épouser un
de ses valets de chambre nommé Rietz, et qui, devenu roi en
1786 sous le nom de Frédéric-Guillaume II, la revêtit du
titre de comtesse de Lichtenau. Elle a écrit des _Mémoires_,
qui ont été traduits en français (1809).]
[Note 145: Le prince Henri de Prusse, frère du grand
Frédéric, né en 1726. Il contribua puissamment aux succès de
son frère pendant la guerre de Sept ans. Ami de la France,
et surtout de ses philosophes, dont il partageait, comme son
frère, les idées anti-chrétiennes, il était venu à Paris en
1788 pour y passer la fin de sa vie; mais la Révolution le
força de s'éloigner. Il mourut à son château de Rheinsberg
en 1802.]
[Note 146: _Histoire secrète de la cour de Berlin_, par
Mirabeau.]
La société à Berlin me convenait par ses habitudes: entre cinq et six
heures on allait _en soirée_; tout était fini à neuf, et je me
couchais tout juste comme si je n'eusse pas été ambassadeur. Le
sommeil dévore l'existence, c'est ce qu'il y a de bon: «Les heures
sont longues, et la vie est courte,» dit Fénelon. M. Guillaume de
Humboldt[147], frère de mon illustre ami le baron Alexandre[148],
était à Berlin: je l'avais connu ministre à Rome; suspect au
gouvernement à cause de ses opinions, il menait une vie retirée; pour
tuer le temps, il apprenait toutes les langues et même tous les patois
de la terre. Il retrouvait les peuples, habitants anciens d'un sol,
par les dénominations géographiques du pays. Une de ses filles parlait
indifféremment le grec ancien ou le grec moderne; si l'on fût tombé
dans un bon jour, on aurait pu deviser à table en sanscrit.
[Note 147: Charles-_Guillaume_, baron de _Humboldt_
(1767-1835). Il fut successivement ministre ou ambassadeur
en Espagne, à Rome, à Vienne, en Angleterre. Il prit part,
comme plénipotentiaire de la Prusse, aux congrès de
Châtillon, de Vienne, d'Aix-la-Chapelle, et fut l'un des
signataires de la paix de Paris en 1814. Son principal
ouvrage, comme philologue, est un traité _sur la Langue kawi
dans l'île de Java_. Ses _Essais esthétiques_ sont
considérés comme un des chefs-d'oeuvre de la critique
allemande.]
[Note 148: Frédéric-Henri-_Alexandre_, baron de _Humboldt_
(1769-1859), auteur du _Cosmos, essai d'une description
physique du monde_, l'une des plus grandes oeuvres de ce
siècle.]
Adelbert de Chamisso[149] demeurait au Jardin-des-Plantes, à quelque
distance de Berlin. Je le visitai dans cette solitude, où les plantes
gelaient en serre. Il était grand, d'une figure assez agréable. Je me
sentais un attrait pour cet exilé, voyageur comme moi: il avait vu ces
mers du pôle où je m'étais flatté de pénétrer. Émigré comme moi, il
avait été élevé à Berlin en qualité de page. Adelbert, parcourant la
Suisse, s'arrêta un moment à Coppet. Il se trouva dans une partie sur
le lac, où il pensa périr. Il écrivait ce jour-là même: «Je vois bien
qu'il faut chercher mon salut sur les grandes mers.»
[Note 149: Louis-Charles-Adélaïde, dit Adelbert de _Chamisso
de Boncourt_ (1781-1831), poète, romancier et savant
allemand, né en Champagne, au château de Boncourt, d'une
famille noble et originaire de Lorraine. Ses parents
émigrèrent dès 1790 et l'emmenèrent en Allemagne. À quinze
ans, il devint page de la reine de Prusse. À dix-sept ans,
il entra au service, et il était lieutenant en 1801. Il
revint en France après la paix de Tilsitt (1807), mais
retourna en Allemagne en 1811. On lui doit deux volumes de
poésies et une traduction en vers des chansons de Béranger.
Comme romancier, il a acquis une célébrité européenne par
l'_Histoire merveilleuse de Pierre Schlemihl_ (1814). C'est
l'histoire humoristique d'un homme qui a perdu son ombre. On
a traduit dans presque toutes les langues cet «inimitable
caprice», comme l'appelle M. N. Martin, qui l'a traduit en
français (1838). «C'est à un Français, à Chamisso, dit le
traducteur, que cette fantastique Allemagne, qui prétend
avoir seule bien compris et cultivé le romantisme, doit le
chef-d'oeuvre de sa poésie romantique.» Chamisso est
également l'auteur de nombreux travaux scientifiques, parmi
lesquels il faut citer son _Tableau des plantes les plus
utiles et les plus nuisibles du Nord de l'Allemagne_;--ses
_Observations recueillies pendant le voyage de découvertes
de Kotzebue_, et son _Voyage autour du monde_.]
M. de Chamisso avait été nommé par M. de Fontanes, professeur à
Napoléonville[150]; puis professeur de grec à Strasbourg; il repoussa
l'offre par ces nobles paroles: «La première condition pour travailler
à l'instruction de la jeunesse est l'indépendance: bien que j'admire
le génie de Bonaparte, il ne peut me convenir.» Il refusa de même les
avantages que lui offrait la Restauration: «Je n'ai rien fait pour
les Bourbons, disait-il, et je ne puis recevoir le prix des services
et du sang de mes pères. Dans ce siècle, chaque homme doit pourvoir à
son existence.» On conserve dans la famille de M. de Chamisso ce
billet écrit au Temple, de la main de Louis XVI: «Je recommande M. de
Chamisso, un de mes fidèles serviteurs, à mes frères.» Le roi martyr
avait caché ce petit billet dans son sein pour le faire remettre à son
premier page, Chamisso, oncle d'Adelbert[151].
[Note 150: Napoléon-Vendée.]
[Note 151: Le 10 août 1792, les deux frères aînés de
Chamisso, Hippolyte et Charles, se trouvaient auprès de
Louis XVI. Charles, blessé en défendant le roi, fut sauvé
par un homme du peuple; peu de temps après, il reçut une
épée qu'avait portée l'infortuné monarque, et un billet
ainsi conçu: «Je recommande à mon frère M. de Chamisso, un
de mes fidèles serviteurs; il a plusieurs fois exposé sa vie
pour moi. _LOUIS_.»--Notice sur _Chamisso_, par Jean-Jacques
Ampère (_Littératures et Voyages_, p. 227).]
L'ouvrage le plus touchant peut-être de cet enfant des muses, caché
sous les armes étrangères et adopté des bardes de la Germanie, ce sont
ces vers qu'il fit d'abord en allemand et qu'il traduisit en vers
français, sur le château de Boncourt, sa demeure paternelle:
Je rêve encore à mon jeune âge
Sous le poids de mes cheveux blancs;
Tu me poursuis, fidèle image,
Et renais sous la faux du Temps.
Du sein d'une mer de verdure
S'élève ce noble château.
Je reconnais et sa toiture,
Et ses tours avec ses créneaux;
Ces lions de nos armoiries
Ont encor leurs regards d'amour.
Je vous souris, gardes chéries,
Et je m'élance dans la cour.
Voilà le sphinx à la fontaine,
Voilà le figuier verdoyant;
Là s'épanouit l'ombre vaine
Des premiers songes de l'enfant.
De mon aïeul, dans la chapelle,
Je cherche et revois le tombeau;
Voilà la colonne à laquelle
Pendent ses armes en faisceau.
Ce marbre que le soleil dore,
Et ces caractères pieux,
Non, je ne puis les lire encore,
Un voile humide est sur mes yeux.
Fidèle château de mes pères,
Je te retrouve tout en moi!
Tu n'es plus; superbe naguères,
La charrue a passé sur toi!.....
Sol que je chéris, sois fertile,
Je te bénis d'un coeur serein;
Bénis, quel qu'il soit, l'homme utile
Dont le soc sillonne ton sein.
Chamisso bénit le laboureur qui laboure le sillon dont il a été
dépouillé; son âme devait habiter les régions où planait mon ami
Joubert. Je regrette Combourg, mais avec moins de résignation, bien
qu'il ne soit pas sorti de ma famille. Embarqué sur le vaisseau armé
par le comte de Romanzof, M. de Chamisso découvrit, avec le capitaine
Kotzebue, le détroit à l'est du détroit de Behring, et donna son nom à
l'une des îles d'où Cook avait entrevu la côte de l'Amérique. Il
retrouva au Kamtchatka le portrait de madame Récamier sur
porcelaine,[152] et le petit conte _Peter Schlemihl_, traduit en
hollandais. Le héros d'Adelbert, Peter Schlemihl, avait vendu son
ombre au diable: j'aurais mieux aimé lui vendre mon corps.
[Note 152: Chamisso avait fait partie, de 1815 à 1818, de
l'expédition d'exploration dans les mers du Nord, entreprise
par Otto Kotzebue, sous les auspices du chancelier russe
Romanzof. Un gracieux souvenir de la France l'attendait au
Kamtchatka. «Je vis, dit-il, pour la première fois un
portrait que j'ai souvent retrouvé depuis sur des vaisseaux
américains, et que leur commerce a répandu sur les côtes et
dans les îles de l'Océan Pacifique, le portrait de Mme
Récamier, cette aimable amie de Mme de Staël, auprès de
laquelle j'avais eu le bonheur de vivre longtemps. Il était
peint sur verre par une main chinoise assez délicate.»]
Je me souviens de Chamisso comme du souffle insensible qui faisait
légèrement fléchir la tige des brandes que je traversai en retournant
à Berlin.
* * * * *
D'après un règlement de Frédéric II, les princes et princesses du sang
à Berlin ne voient pas le corps diplomatique; mais, grâce au carnaval,
au mariage du duc de Cumberland avec la princesse Frédérique de
Prusse, soeur de la feue reine, grâce encore à une certaine inflexion
d'étiquette que l'on se permettait, disait-on, à cause de ma personne,
j'avais l'occasion de me trouver plus souvent que mes collègues avec
la famille royale. Comme je visitais de fois à autre _le grand
palais_, j'y rencontrais la princesse Guillaume[153]: elle se plaisait
à me conduire dans les appartements. Je n'ai jamais vu un regard plus
triste que le sien; dans les salons inhabités derrière le château, sur
la Sprée, elle me montrait une chambre hantée à certains jours par
une dame blanche, et, en se serrant contre moi avec une certaine
frayeur, elle avait l'air de cette dame blanche. De son côté, la
duchesse de Cumberland me racontait qu'elle et sa soeur la reine de
Prusse, toutes deux encore très jeunes, avaient entendu leur mère qui
venait de mourir leur parler sous ses rideaux fermés.
[Note 153: Amélie-Marianne de Hesse-Hombourg, femme du
prince Guillaume et belle-soeur du roi.]
Le roi, en présence duquel je tombais en sortant de mes visites de
curieux, me menait à ses oratoires: il m'en faisait remarquer les
crucifix et les tableaux, et rapportait à moi l'honneur de ces
innovations, parce qu'ayant lu, me disait-il, dans le _Génie du
Christianisme_, que les protestants avaient trop dépouillé leur culte,
il avait trouvé juste ma remarque: il n'était pas encore arrivé à
l'excès de son fanatisme luthérien.
Le soir à l'Opéra j'avais une loge auprès de la loge royale, placée en
face du théâtre. Je causais avec les princesses; le roi sortait dans
les entr'actes; je le rencontrais dans le corridor, il regardait si
personne n'était autour de nous et si l'on ne pouvait nous entendre;
il m'avouait alors tout bas sa détestation de Rossini et son amour
pour Gluck. Il s'étendait en lamentations sur la décadence de l'art et
surtout sur ces gargarismes de notes destructeurs du chant dramatique:
il me confiait qu'il n'osait dire cela qu'à moi, à cause des personnes
qui l'environnaient. Voyait-il venir quelqu'un, il se hâtait de
rentrer dans sa loge.
Je vis jouer la _Jeanne d'Arc_ de Schiller: la cathédrale de Reims
était parfaitement imitée[154]. Le roi, sérieusement religieux, ne
supportait qu'avec peine sur le théâtre la représentation du culte
catholique. M. Spontini, l'auteur de _la Vestale_, avait la direction
de l'Opéra[155]. Madame Spontini, fille de M. Érard[156], était
agréable, mais elle semblait expier la volubilité du langage des
femmes par la lenteur qu'elle mettait à parler: chaque mot divisé en
syllabes expirait sur ses lèvres; si elle avait voulu vous dire: _Je
vous aime_, l'amour d'un Français aurait pu s'envoler entre le
commencement et la fin de ces trois mots. Elle ne pouvait pas finir
mon nom, et elle n'arrivait pas au bout sans une certaine grâce.
[Note 154: Au lendemain de cette représentation,
Chateaubriand écrivait à Mme de Duras: «J'ai été voir jouer
la _Jeanne d'Arc_ de Schiller. C'est un mélodrame, mais un
mélodrame superbe. La cérémonie du sacre est admirable.
Quand j'ai vu la cathédrale de Reims et que j'ai entendu le
chant religieux, au moment de la consécration de Charles
VII, j'ai pleuré sans comprendre un mot de ce qu'on disait.
Quel peuple que ce peuple français! Comme il occupe les
autres peuples! Et quelle honte de ne plus retrouver de La
Hire que sur les théâtres étrangers! Schiller chante Jeanne
et Voltaire la déshonore.»]
[Note 155: Gaspard _Spontini_ (1778-1854), auteur des opéras
de _la Vestale_ (1807) et de _Fernand Cortez_ (1809). Il
était depuis 1820 directeur de l'Opéra de Berlin. Après la
mort de son protecteur Frédéric-Guillaume III, il revint à
Paris, où il avait été élu à l'unanimité membre de
l'Académie des beaux-arts dès 1839.]
[Note 156: Sébastien _Érard_, facteur de pianos (1752-1831).
Il perfectionna le piano, l'orgue et la harpe, construisit
les premiers pianos _à queue_ (1796) et _à double
échappement_ (1823); inventa les _harpes à fourchette_
(1789) et le mécanisme _à double mouvement_ pour harpe
(1810). Il réussit à rendre expressif le jeu de l'orgue au
moyen de la seule pression du doigt (1827).]
Une réunion publique musicale avait lieu deux ou trois fois la
semaine. Le soir, en revenant de leur ouvrage, de petites ouvrières,
leur panier au bras, des garçons ouvriers portant les instruments de
leurs métiers, se pressaient pêle-mêle dans une salle; on leur
donnait en entrant un feuillet noté, et ils se joignaient au choeur
général avec une précision étonnante. C'était quelque chose de
surprenant que ces deux ou trois cents voix confondues. Le morceau
fini, chacun reprenait le chemin de sa demeure. Nous sommes bien loin
de ce sentiment de l'harmonie, moyen puissant de civilisation; il a
introduit dans la chaumière des paysans de l'Allemagne une éducation
qui manque à nos hommes rustiques: partout où il y a un piano, il n'y
a plus de grossièreté.
* * * * *
Vers le 13 de janvier, j'ouvris le cours de mes dépêches avec le
ministre des affaires étrangères. Mon esprit se plie facilement à ce
genre de travail: pourquoi pas? Dante, Arioste et Milton n'ont-ils pas
aussi bien réussi en politique qu'en poésie? Je ne suis sans doute ni
Dante, ni Arioste, ni Milton; l'Europe et la France ont vu néanmoins
par le _Congrès de Vérone_ ce que je pourrais faire.
Mon prédécesseur à Berlin me traitait en 1816 comme il traitait M. de
Lameth dans ses petits vers au commencement de la révolution[157].
Quand on est si aimable, il ne faut pas laisser derrière soi de
registres, ni avoir la rectitude d'un commis quand on n'a pas la
capacité d'un diplomate. Il arrive, dans les temps où nous vivons,
qu'un coup de vent envoie dans votre place celui contre lequel vous
vous étiez élevé; et comme le devoir d'un ambassadeur est d'abord de
connaître les archives de l'ambassade, voilà qu'il tombe sur les notes
où il est arrangé de main de maître. Que voulez-vous? ces esprits
profonds, qui travaillaient au succès de la bonne cause, ne pouvaient
pas penser à tout.
[Note 157: Charles de Lameth, l'un des principaux membres du
côté gauche à la Constituante, s'était couvert de ridicule,
au mois de mars 1790, en dirigeant, comme membre du comité
de surveillance, une expédition nocturne contre le couvent
des Annonciades de Pontoise, pour y rechercher M. de
Barentin, frère de l'abbesse. Le marquis de Bonnay,
prédécesseur de Chateaubriand à Berlin, avait composé à
cette occasion un poème héroï-comique, des plus spirituels,
_la Prise des Annonciades_.]