MADAME RÈCAMIER ET SES AMIS.

Née le 4 décembre 1777, à Lyon, de Me Jean Bernard, conseiller du roi,

notaire, Mme Rècamier vint s'installer de bonne heure à Paris, avec sa

famille. Garda-t-elle l'empreinte de sa ville natale? Eut-elle pendant

sa vie cette décence tendre, cette chasteté voluptueuse, cette

séduisante réserve que M. Renan considérait comme la marque de la femme

lyonsaise? Elle nous apparaît bien avec ces traits charmants, mais dont

il ne faudrait peut-être pas faire un privilège ethnique. A seize ans,

on la maria avec le banquier Jacques Rècamier qui en avait quarante

deux. Etait-il son père, comme l'a prétendu Mme Mohl, et l'épousa-t-il

uniquement pour lui faire passer sa fortune? Cela nous expliquerait

certaine réputation qu'on fit à Mme Rècamier. Cette opinion, à laquelle

M. Herriot s'attarde un peu, ne me semble mériter aucune créance.

Sous le Directoire, partout où elle parut, elle disputa le prix de la

beauté à Mme Tallien, tout en observant la plus aimable retenue. En

1798, elle rencontra Mme de Staël dont le salon eut sur elle la plus

grande influence. Le trait distinctif de la vie de Juliette, ce sont les

passions qu'elle inspira, sans que son bon renom en souffrit et sans

qu'on ait mis en doute sa vertu. Longue est la liste de ses soupirants.

Voici d'abord Lucien Bonaparte, dont les moeurs grossières ne devaient

pas séduire la plus délicate des femmes. Combien nombreux ceux qui, vers

1802, se pressaient dans son salon, avec une nuance d'adoration! On y

voit Louis de Narbonne, Camille Jordan, Bernadotte, Junot, Moreau,

Eugène de Beauharnais, Philippe de Ségur. Devant eux, elle chante en

s'accompagnant de la harpe. Mais, les deux plus empressés, ce sont les

deux cousins Adrien et Mathieu de Montmorency, qui lui resteront

tendrement attachés jusqu'à leur mort. Le jeune Prosper de Barante, pour

qui s'était allumée Mme de Staël, s'enflamme pour la divine Juliette. Le

neveu du grand Frédéric, le prince Auguste de Prusse, l'aima assez

ardemment pour la vouloir épouser. Ce jeune étranger, de six ans moins

âgé qu'elle, inspira à Mme Rècamier un sentiment fort et vif. Son coeur,

calme à l'endroit des Montmorency, battit pour le prince Auguste. En

1812, Ballanche, âgé de trente six ans, naïf et rêveur, se présenta

devant elle et resta, jusqu'aux dernières années, son fidèle suivant. Le

jeune Ampère brûla l'encens de sa passion devant Juliette.

Plus tard surgit celui qui devait régner souverainement jusqu'à la fin

sur la pensée de Mme Rècamier. Chateaubriand avait aperçu, pour la

première fois, la divinité en 1801, à la toilette de Mme de Staël, mais

l'avait perdue de vue. Ce fut à la fin de 1818 qu'il entra dans la vie

de Mme Rècamier. «Ce fut l'invasion d'un épervier dans une volière, où

des oiseaux harmonieux gazouillaient tranquillement autour d'une

colombe. «Il avait déjà aimé et brisé beaucoup de femmes: fut-il fidèle

à Mme Rècamier?

Autour du grand écrivain et près de la divine Juliette on apercevait la

nièce de Rècamier, Mme Lenormant, et tous les hommes célèbres, jusqu'à

Sainte-Beuve et Quinet.

Mais quelle fin eurent de si beaux jours! Tous les amis s'en vont l'un

après l'autre. Ballanche meurt en 1847. Malade, impotent, Chateaubriand

attend la mort dans un immense ennui. Aveugle, Juliette se tient près du

lit d'agonie du grand ami, en juillet 1848. Elle-même, de la

Bibliothèque où elle était allée vivre avec le ménage Lenormant, fut

portée, après une atteinte de choléra, au cimetière Montmartre, en mai

1849. Bonne, fidèle, d'une beauté qu'ont immortalisée les pinceaux de

David, de Gérard et celui de Massot, elle fut reine par le tact et la

bienveillance. Le livre de M. Herriot, plein de documents inédits, nous

rend fort bien la plus délicieuse et la plus influente des femmes du

dix-neuvième siècle.

L'Illustration, No. 3237, 11 Mars 1905 · 第 25 / 33 题