C’est ainsi que la loi Fufia, rendue sous le consulat de Jules César, et

à son instigation, en 695-59, décida que chacun des trois ordres de

juges voterait dans des urnes distinctes, afin que l’on pût établir,

pour chacun d’eux, la responsabilité des votes que, dans les cas

difficiles, chaque ordre s’empressait de rejeter sur les deux autres.

Cette œuvre de bassesse et de sujétion venait de s’accomplir dans

plusieurs procès retentissants.

En 699-55, la loi _Licinia de sodalitiis_ apporta quelques modifications

aux procédés suivis pour choisir et récuser les juges; et cette même

année, Pompée fit rendre une loi judiciaire qui, par un de ces retours

d’opinion assez fréquents dans sa politique d’aventures, était favorable

au Sénat. Cette loi fut même approuvée par Cicéron, qui, on le sait,

oscilla souvent, lui aussi, mais surtout entre les chevaliers et le

Sénat, en vue, répétait-il sans cesse, de faire l’union des deux ordres,

et quoiqu’au fond il fût, en réalité, l’homme des chevaliers, juges et

publicains.

Les scandales de vénalité n’en continuaient pas moins, et les lois

réitérées restaient aussi impuissantes contre eux que contre la brigue

et ses hontes. C’étaient, cependant, les chevaliers qui exerçaient

encore l’influence dominante dans les tribunaux, lorsque la violence ne

venait pas s’opposer à ces parodies de la justice; car, en 701-53,

Cicéron écrivait à Atticus qu’on attribuait aux publicains l’absolution

de Gabinius, accusé de lèse-majesté. Le sénateur Domitius reprochait

cette sentence scandaleuse à l’influence des publicains de Syrie, qui

avaient soutenu l’accusé auprès de leurs amis, les chevaliers juges du

procès[529]. Les publicains avaient donc encore pour eux, sinon la force

matérielle, du moins la fortune, et des juges tout prêts à tourner de

leur côté.

[529] Cicéron, _Ad Attic._, IV, 16. _Ad Quint. fratrem_, II, 13; III,

7.

En 702-52, deux nouvelles lois judiciaires furent rendues sous

l’influence de Pompée; mais au lendemain même de ces réformes, Pompée

appelait les juges auprès de lui, pour leur enjoindre de rendre

certaines sentences qui l’intéressaient, conformément à ce qu’il leur

indiquait, sans se préoccuper de la loi qu’il venait de faire. Tacite,

en rapportant les faits, signale Pompée comme le corrupteur de ses

propres lois[530].

[530] Tacite, _Ann._, III, 28.

Cicéron, dans ses _Philippiques_, dit qu’Antoine a fait aussi sa loi

judiciaire, et comme pour confirmer les rapprochements que nous ne

cessons de faire, il lui reproche à la fois et de trafiquer sur les

_vectigalia_, et de choisir pour ses tribunaux ses compagnons de jeu. Le

jeu, la spéculation sur les adjudications de l’État, et les lois

judiciaires, ce sont trois choses qui ne se séparent pas, dans

l’histoire de ces tristes temps[531].

[531] 2e _Philipp._, XIV, XXXVI; 5e _Philipp._, V; 7e _Philipp._, V,

XV.

D’autres lois et plusieurs sénatus-consultes vinrent modifier encore ces

règles de juridiction, parfois même spécialement pour une cause

déterminée. César, comme à peu près tous ceux de ses prédécesseurs dont

le passage a marqué au pouvoir, ne négligea aucun des détails de la vie

politique; il s’occupa des publicains.

Salluste, lui, avait écrit, au sujet des lois de Pompée, en des termes

fort énergiques et que l’on admirerait davantage, si l’on connaissait

moins les mœurs de Salluste et celles de César: «Les jugements», disait

l’historien, «sont comme auparavant laissés aux trois ordres. Mais c’est

une coterie, celle de Pompée, qui les dirige. Otez d’abord à l’argent

son privilège; que le droit de décider de l’exil ou du droit d’un

citoyen à exercer une magistrature ne se mesure pas sur la fortune...

Faire choisir les juges par un petit nombre d’hommes est une tyrannie.

Les choisir en ne tenant compte que de l’argent, c’est une indignité.

C’est pourquoi je ne trouve pas mauvais que tous les citoyens de la

première classe soient aptes à la judicature, mais je voudrais que ceux

qui sont appelés à l’exercer fussent en plus grand nombre[532].»

[532] Salluste, _Epist. ad Cæsarem_, VIII. Belot, _op. cit._, p. 337.

Nous avons déjà dit, et nous répétons que l’authenticité de ces

lettres est contestée; nous avons dit aussi pourquoi nous les

citions sous cette réserve.

Après avoir prohibé, par une loi, et tenté de faire disparaître toutes

ces associations clandestines ou avouées, détournées de leur but

primitif, qui constituaient un élément permanent de troubles, César fit

rendre une loi judiciaire, par laquelle il exclut de l’ordre des juges

les _tribuni œrarii_; il n’y voulut plus que les sénateurs et les

chevaliers. «Mais», dit M. Duruy, «il avait admis dans ces deux ordres

tant d’hommes nouveaux... Peut-être pensait-il qu’avec ces juges les

tribunaux criminels se trouveraient sous sa dépendance[533].» C’est là,

désormais, le caractère de toutes les lois de l’avenir. Sous ce régime

absolu, les lois judiciaires se rattachent de moins en moins directement

à la classe des publicains. Nous avons épuisé ce qui pouvait nous

intéresser à leur sujet dans l’histoire.

[533] Duruy, _op. cit._, t. II, p. 494.

Certainement, ils continuaient leur œuvre de spéculations et d’abus,

mais les historiens, comme les orateurs politiques, les ont laissés sur

les seconds plans ou les ont oubliés; les préoccupations de tous étaient

ailleurs[534].

[534] Si on parcourt les lettres de Cicéron dans leur ordre

chronologique, la vérité de ce fait devient saisissante. Dans ses

lettres des premières années, il est très souvent question des

publicains, de leurs actes, de leur influence; à partir de 706, il

en est de moins en moins parlé; la politique des partis violents se

substitue aux combinaisons des classes dans l’État.

Nous touchons donc à la fin de leur histoire, les documents commencent à

manquer à leur sujet; bientôt ce sont les publicains eux-mêmes qui

disparaîtront de la scène, ou n’y joueront plus qu’un rôle très humble

et très effacé; cherchons dans les faits, les derniers symptômes de leur

puissance arrivée au déclin.

Cicéron avait soutenu très énergiquement, pendant son consulat de

690-64, les chevaliers, et particulièrement les publicains, après les

avoir défendus et même exaltés à toute occasion dans ses discours. Mais

déjà cette même année, il constatait la décadence, qui leur était

commune avec toutes les institutions anciennes de l’État. Il disait dans

son discours pour Rabirius: «Lorsque l’ordre équestre, et quels

chevaliers c’étaient, dieux immortels! lorsque nos pères, les hommes de

ce temps passé, avaient à eux une si grande part du gouvernement et en

possédaient toute la dignité[535]...»

[535] Cicéron, _Pro Rabirio_, 7: «_Quum equester ordo, at quorum

equitum, Dii immortales! patrum nostrorum, atque ejus ætatis, quæ

tum magnam partem reipublicæ, atque omnem dignitatem tenebat._»

Ceci ne l’empêchait pas de pouvoir dire, six ans plus tard: _Proximus

est dignitati senatus ordo equester_. C’est que chaque chose avait gardé

encore sa situation relative, dans la hiérarchie sociale, pendant que

toutes les institutions de l’État s’abaissaient dans une déchéance

commune.

César, entre les mains duquel vinrent se terminer toutes ces luttes,

avait pris trop activement part aux événements publics, pour n’avoir pas

rencontré longtemps avant son arrivée au pouvoir les publicains sur son

passage; il avait trop d’esprit politique, pour n’avoir pas tenu compte

de cette force redoutable. Il commença par les combattre. Mais lorsqu’il

voulut arriver au rang suprême, impuissant à les faire tomber d’un seul

coup, il vit qu’il était nécessaire de ne pas s’en faire de redoutables

ennemis, il les traita d’abord avec faveur.

La conduite de César avait été, pour le moins, équivoque dans le procès

de Catilina; or, Catilina était redouté autant que détesté des

chevaliers, des financiers et des manieurs d’argent de tout ordre.

Tandis que Cicéron attaquait avec toute la force de son éloquence et de

son patriotisme, l’odieux démagogue qui voulait abolir toutes les

dettes, et se proclamait lui-même le futur dictateur de la banqueroute,

César, déshonoré à cette époque par ses relations, par ses mœurs,

indulgent pour tous les vices, se rattachait à Catilina; il résistait au

courant qui allait emporter l’ennemi de la République. Il ne put pas se

refuser à voter pour la condamnation à mort; un vote contraire eût,

d’ailleurs, été inutile, mais il vota contre la confiscation des biens

de Catilina et de ses complices.

Son attitude avait été si mauvaise, aux yeux des chevaliers, que

ceux-ci, réunis en armes après la séance du Sénat, sur les degrés du

Capitole, l’auraient probablement massacré, s’il n’eût été défendu par

quelques sénateurs avec lesquels il sortait du temple de la Concorde.

Il fut long à oublier le danger que lui avaient fait courir les hommes

de finance et à le leur pardonner, car, cinq ans après, en 696-58, le

consul Gabinius disait encore qu’il leur ferait payer les nones de

décembre et la montée du Capitole[536].

[536] Cicéron, _Post reditum_, 5; _Pro Sextio_, 12.

C’est à son instigation qu’en 691-63, le tribun Rullus proposa la loi

agraire, contre laquelle Cicéron prononça plusieurs discours. Cette loi,

qui pouvait être opportune pour réparer les maux faits par Sylla, était

préjudiciable aux publicains, auxquels elle enlevait des terres à

exploiter. Cicéron le dit formellement pour la compagnie de Bithynie:

«_Rullus jubet venire agros Bithyniæ quibus nunc publicani fruuntur._»

C’était, peut-être, une raison de plus pour que César tînt à faire

passer la loi.

En 693-61, les publicains d’Asie demandèrent une résiliation de leur

bail comme trop onéreux, ou une réduction de ce qu’ils devaient au

trésor. Ils avaient fait cette réclamation sous les inspirations de

Crassus: «_Ut illi auderent hoc postulare Crassus eos impulit[537]._» Le

Sénat refusa, sur les instances réitérées de Caton; l’ordre équestre,

irrité, se sépara du Sénat.

[537] Cicéron, _Ad Attic._, I, 17.

César pensa, un peu plus tard, qu’il fallait rallier cet ordre à sa

cause, il en trouva là l’occasion; deux ans après, nous le voyons, en

effet, accorder, pendant son consulat, la remise du tiers du prix des

fermages d’Asie et donner ainsi aux publicains des plus grandes

compagnies de l’État, ce qu’ils réclamaient depuis longtemps.

Leur prétention n’était pas cependant très juste, et Cicéron avoue qu’il

eut quelque honte à la soutenir. Il plaida sans scrupules la cause des

publicains, et l’on s’étonnerait de le voir reprocher à Caton ses

résistances dans cette affaire, comme excessives[538], si l’on ne savait

combien l’esprit de parti peut enlever, même aux hommes les plus

éminents, leur sagesse et leur impartialité. Au surplus, le désordre

étendait de plus en plus ses lamentables effets. Quel peuple aurait pu

résister aussi longtemps que les Romains, à tous les maux accumulés

qu’ils avaient à souffrir? Les affaires privées en subissaient, comme

toujours, les fatales influences; le mal était partout, dans les esprits

comme dans les fortunes. Cicéron nous a fourni une preuve

particulièrement saisissante de cet état de désarroi des mœurs privées,

dans une de ces lettres à Atticus, si pleines de détails curieux,

qu’avec ce qu’elles contiennent, on pourrait reconstituer la vie tout

entière des Romains de ce temps.

[538] Cicéron, _Pro Murena_. Parmi les exemples de l’obstination

systématique de Caton, Cicéron rappelle ce que fit ce dernier contre

les publicains: «_Petunt aliquid publicani? Cave quidquam habeant

momenti gratia._» C’est à Cicéron lui-même qu’il faudrait plutôt

reprocher d’avoir soutenu une cause qu’il savait injuste et

mauvaise.--_Ad Attic._, I, 17 et 19.

Cicéron raconte à son ami que lorsqu’on eut constitué le jury de

l’affaire de Clodius Pulcher, en 692-62[539], ce jury se trouva formé, à

la suite des récusations permises à l’accusateur, de _sénateurs tarés,

de chevaliers mendiants et de tribuns de la solde qui n’avaient pas un

sou dans leur bourse_[540].

[539] Il s’agissait, dans cette affaire, d’une poursuite dirigée

contre Clodius Pulcher, jeune patricien débauché qui s’était

introduit dans la maison de César sous un déguisement de danseuse,

pendant que Pompeia, femme de César, célébrait les mystères de la

bonne Déesse avec des dames romaines. Clodius fut poursuivi comme

sacrilège sur l’insistance de plusieurs sénateurs et

particulièrement du rigide Caton. César protesta de l’innocence de

sa femme, mais il la répudia en prononçant ces mots bien souvent

répétés depuis: «La femme de César ne doit pas être soupçonnée.»

Suétone, _César_, 74.

[540] Cicéron, _Ad Attic._, I, 16.

Si on y réfléchit, on se demande tout naturellement, comment il en

pouvait être ainsi, sous le régime de la loi Aurélia alors en vigueur,

et en vertu de laquelle les juges devaient avoir un cens minimum de

quatre cent mille sesterces. M. Belot, au système duquel on pouvait

opposer ce texte, qui semble contredire sa théorie purement

ploutocratique, en a donné l’explication. Il dit: «Tel propriétaire

pouvait posséder de grands biens et n’être pas moins chargé de dettes et

obéré par les emprunts.» Cette observation nous paraît juste assurément

pour certains cas; mais le censeur était un magistral supérieur qui, en

établissant les classes du cens, ne devait pas se borner, malgré les

anciens principes, à constater l’état matériel des propriétés. Sa

mission morale, étendue jusqu’à l’arbitraire le plus absolu, devait lui

indiquer et même lui faisait un devoir d’aller au fond des consciences

et des fortunes. Certainement, on pouvait le tromper et il devait

commettre des erreurs; mais ces erreurs pourraient-elles suffire à

expliquer les mots énergiques et flétrissants de Cicéron? Il faut,

pensons-nous, adopter comme plus vraie, plus conforme aux mœurs, cette

seconde explication de l’_Histoire des chevaliers_. «On pouvait, d’un

cens à l’autre, dissiper sa fortune.»

Rien n’est plus conforme à la vraisemblance, que ce bouleversement des

patrimoines même les mieux établis, dans cette société agitée par les

secousses les plus violentes, par les mesures les plus inopinées, et les

plus despotiquement révolutionnaires. Les partisans de Sylla, de Cinna

ou de Marius, de Pompée, de César, d’Antoine ou d’Octave avaient passé

successivement, parfois du matin au soir, de l’opulence à la misère ou

inversement, avec la plus redoutable facilité. Ainsi on peut s’expliquer

aisément, que tel chevalier, riche au moment du classement, fût, avant

la fin du lustre, depuis longtemps réduit à la pauvreté. Il est toujours

périlleux de courir les aventures politiques en temps de révolution, et

beaucoup y étaient amenés par le courant, ou contraints par les

circonstances.

Cela devait être vrai, surtout des spéculateurs romains, dont les

affaires politiques devaient ébranler fortement le crédit. Nous avons

entendu Cicéron l’expliquer à l’occasion de la guerre de Mithridate. Ils

pouvaient courir à leur ruine, par une de ces hausses ou de ces baisses

subites sur les denrées, dont parlent les historiens, ou même sur les

_actions_, les _partes_ qui pouvaient perdre tout à coup leur valeur,

comme elles pouvaient devenir «_carissimæ_.» Nous disions, en parlant

des affaires du Forum, que les _naufrages étaient fréquents_ entre les

deux _Janus_; cela dut être plus vrai que jamais, dans cette période qui

s’étend de Marius à Auguste, et qui fut marquée par les plus affreuses

tempêtes politiques et financières.

Bien loin d’être opposable à ceux qui considèrent comme nous, avec M.

Belot, les lois romaines comme ayant été constamment et rigoureusement

ploutocratiques, le passage énergique de Cicéron est donc pour nous,

plutôt comme un rayon très lumineux, projeté sur les mœurs publiques et

privées, de ces temps de bouleversements pour les affaires de l’État,

aussi bien que pour les fortunes privées.

Les dictatures de fait s’étaient succédé par secousses et soubresauts;

le peuple affolé était condamné à subir, pour vivre, une dictature plus

absolue que toutes les autres et plus persistante; il perdit la liberté

dont il avait tenté tous les abus; il semblait ne pouvoir conserver

l’existence que par la servitude. Il devait être comme les esclaves: _A

servatis servi_.

Les publicains, que César avait voulu ramener par des concessions et des

faveurs, pressentaient, sans doute, un ennemi redoutable dans cet homme

résolu, qui ne devait vouloir, au fond, ni de leurs caprices, ni de

leurs abus, ni de leur influence, ni même de leurs conseils, puisqu’il

devait tout faire par lui seul dans l’État.

Ils ne se trompaient donc pas, en s’unissant contre les armées du

dictateur, aux troupes de son ennemi. C’est César qui le dit

lui-même[541]: «Pompée», écrit-il, «avait eu une année entière pour

faire ses préparatifs. Aussi avait-il rassemblé une flotte considérable,

tirée de l’Asie, des Cyclades, de Corcyre, d’Athènes, du Pont, de

Bithynie, de Syrie, de Cilicie, de Phénicie, d’Égypte. Partout on avait

construit des navires et levé de grosses sommes sur les princes, les

Tétrarques, les peuples libres _et les compagnies fermières des impôts

dans les provinces dont il était le maître_[542].» Il n’eut pas de

peine, sans doute, à obtenir le concours de ses anciens alliés, les

financiers romains, et nous savons quelles étaient les ressources de ces

compagnies, qui couvraient encore à ce moment, comme un vaste réseau,

les riches et nombreuses provinces placées sous les ordres de Pompée.

[541] César, _De bell. civ._, III, 3-5.

[542] César, _De bell. civ._, III, 3 et 103.

«Depuis le commencement de la guerre», écrit M. Duruy, «la gêne était

générale, le crédit nul: tout le numéraire semblait retiré de la

circulation et l’on craignait une abolition générale des dettes, ce qui

aurait amené une affreuse perturbation. César recourut à un heureux

expédient déjà employé. Il nomma des arbitres pour faire l’estimation

des immeubles d’après le prix où ils étaient avant la guerre, et ordonna

que les créanciers reçussent tout ou partie de ces biens en payement,

après qu’on aurait déduit des créances, les intérêts déjà payés[543].»

Un pareil procédé, que nous avons eu plus haut l’occasion de signaler,

en son lieu, ne serait pas plus du goût des créanciers de notre temps,

qu’il ne le fut, probablement, du goût des créanciers de Rome; et

cependant, tel était l’état des esprits, que ce furent les débiteurs qui

se montrèrent déçus. C’est ce que prouve M. Duruy par une note insérée à

la suite du texte que nous venons de transcrire: «Les lettres de

Salluste disent que César, en n’abolissant pas les dettes, trompa

l’espoir de beaucoup, qui s’enfuirent dans le camp de Pompée, où ils

trouvèrent un asile inviolable, _quasi sacro et inspoliato fano_ (Ep.

II, 2. Suétone, 42). Cicéron répète plusieurs fois la même chose.»

[543] Duruy, _Hist. rom._, t. II, p. 257.--Voy. aussi Cicéron, _Ad

Attic._, II, 16; 695-59.

Après une première réforme judiciaire de l’an 699-55, en 708-46, César

en fit une autre. Il étendait à tous les chevaliers la capacité de juger

les causes publiques, et il l’enlevait aux tribuns de la solde. Mais il

savait bien qu’il était le maître de tout le monde, et cette nouvelle

loi judiciaire, quelque favorable qu’elle fût aux chevaliers,

c’est-à-dire aux publicains, ne devait diminuer en rien la sujétion où

l’ordre tombait.

Lorsque César fut arrivé définitivement à la domination, il avait changé

d’attitude, et l’on sentit bientôt qu’avec lui, le désordre allait céder

la place à une discipline rigoureuse, qui ne voulait admettre ni des

obstacles ni des limites.

Il nous serait difficile de nous représenter exactement la magnificence

des fêtes par lesquelles César inaugura son avènement au pouvoir. Rien

ne peut, de notre temps, nous en retracer l’image. Revêtu d’habits

magnifiques et sur un char traîné par des chevaux blancs, comme le

second fondateur de Rome, en vertu d’un décret spécial du Sénat, il

traversa en triomphateur la foule de ce peuple d’origine cosmopolite,

qui avait reçu des vivres et des boissons en abondance, et auquel il

avait voulu faire goûter les vins et les mets les plus rares: le Chio,

le Falerne, et les Murènes tant vantées[544].

[544] On peut voir, dans l’ouvrage de M. Duruy, les détails curieux de

cette fête somptueuse, t. II, p. 490.

Il y avait alors 320,000 frumentaires à Rome.

Son char triomphal était escorté par quarante éléphants chargés de

lustres étincelants. Des spectacles de toutes sortes furent donnés; il y

eut, dans l’arène, des combats de taureaux sauvages et de lions; quatre

cents lions furent tués en un jour; puis on ouvrit les écluses du

cirque, et l’arène, se transformant en un lac superbe, des galères de

Tyr et d’Égypte y livrèrent un combat naval; il y eut aussi une bataille

où les hommes et les bêtes féroces combattaient ensemble; dans l’une

d’elles, on vit s’entretuer 1,000 fantassins, 600 cavaliers et 40

éléphants. César fit enfin, à l’occasion de ce même triomphe, la

dédicace de ce temple consacré à _Venus genitrix_, de laquelle il

prétendait descendre, et qu’il avait construit sur le terrain acheté par

lui ou par ses amis, plus de vingt millions de francs, pendant la guerre

des Gaules, pour en faire un nouveau Forum.

Si l’on eût recherché les origines de ces centaines de millions dépensés

en fêtes, pour le plaisir du peuple-roi, que de souffrances et de

larmes, on aurait trouvées aux humbles et innombrables sources de ces

richesses, qui allaient se ramifiant à l’infini, sur le sol désolé des

provinces, pour affluer vers Rome.

Cicéron, auquel il faut toujours revenir, pour reconstituer les traits

de ces tableaux, disait, dans son discours sur la loi Manilia: «On ne

saurait croire, Romains, tout ce que nous ont attiré de haine, parmi les

nations étrangères, les injustices et les passions de ceux que nous leur

avons envoyés pour les gouverner. Quel temple croyez-vous donc sacré

pour nos magistrats, quelle est la cité qu’ils ont respectée, quelle

maison est restée pour eux fermée et suffisamment défendue? On se

demande à quelles villes riches et bien pourvues on pourra chercher

querelle pour satisfaire la passion de piller, sous prétexte de

guerre[545]...» Et dans une _Verrine_, il disait encore: «Toutes les

nations sont en larmes; tous les peuples libres font entendre leurs

plaintes; tous les royaumes enfin en appellent de notre cupidité et de

nos injustices; il ne reste plus jusqu’à l’Océan un lieu assez lointain,

assez caché pour que, dans notre temps, la passion et l’iniquité des

nôtres n’aient pu y pénétrer. Ce n’est plus de la force des armes, ou de

la guerre, c’est du deuil, des larmes et des plaintes, que le peuple

romain ne peut plus soutenir le fardeau... La République court à sa

ruine, si les méchants, soutenus par l’exemple des méchants, restent à

l’abri de toutes poursuites et de tout danger[546].»

[545] _Pro lege Manilia_, XXII.

[546] Cicéron, _Verr._, act. II, lib. III, 89.

C’était cependant, une ère d’amélioration qui allait commencer pour les

provinces. Montesquieu a dit que de la perte de la liberté à Rome,

naquit le salut des provinces. M. Duruy a écrit dans son remarquable

chapitre sur les réformes de César: «Au milieu de ces fêtes dont le

dictateur payait sa royauté, il n’oubliait pas qu’il avait à légitimer

son pouvoir, et que s’il prenait la liberté, il devait donner en échange

l’ordre et la paix jusqu’à son consulat; c’était dans le peuple, puis

dans les chevaliers, qu’il avait placé son point d’appui; pendant son

commandement en Gaule et durant la guerre civile, il l’avait pris dans

l’armée; maintenant, il voulait le chercher dans un gouvernement sage et

modéré, dans la fusion des partis, dans l’oubli des injures, dans la

reconnaissance universelle pour une administration habile et vigilante.»

Son succès l’avait rendu hostile à ces débauches de tout genre qu’il

avait côtoyées, ou partagées, quand il était l’ami de Catilina; son

génie dominateur lui fit rechercher, par l’autorité de la force, la paix

publique devenue nécessaire au salut de l’État, et au maintien de sa

propre puissance.

C’est par là, plutôt que par un penchant naturel, qu’il devint le

protecteur des provinciaux, car nous savons tout ce qu’il leur avait

pris sans scrupules.

Cicéron les avait aimés plus réellement; son origine, ses alliances

l’expliquent, ses discours nous le prouvent. Et cependant il mourut en

soutenant, par la parole et par les armes, la cause des chevaliers qui

vinrent, par reconnaissance, le défendre sur les degrés du temple de la

Concorde, contre les fureurs d’Antoine. D’autre part, César venait de

périr sous les poignards des sénateurs qui invoquaient encore, au profit

de leur oligarchie, le nom de la liberté, mais qui devaient tomber

bientôt à leur tour, sans avoir détruit en même temps que le dictateur,

ce qu’ils entrevoyaient en lui, les premiers germes de l’empire.

César avait pris quelques dispositions sur les douanes d’Italie; il

avait ménagé les publicains d’Asie. Octave, héritier de sa politique et

de ses pouvoirs, commença comme lui. Il supprima plusieurs impôts et fit

ensuite, aux débiteurs de l’État et aux publicains, remise des arrérages

dûs au trésor[547].

[547] Appien, V, 30. Dion Cassius, XLIX, 15.

Mais, devenu seul maître, Auguste accentua sans retard sa politique de

centralisation absolue. Les publicains ne devaient pas pouvoir opposer

de résistance à une pareille force. Leurs sociétés, naguère si vivantes,

ces grandes compagnies si puissantes dans l’État, par la foule populaire

de leurs participants, par leurs richesses et par leurs abus, allaient

étouffer et presque mourir, entre les mailles serrées d’une

administration vigilante, présente partout, et impitoyable pour tout ce

qui pouvait faire ombrage à la suprématie du maître.

César et Auguste enlevèrent à toutes les classes du peuple romain ce

qu’il pouvait y avoir encore d’effectif dans leur rôle politique; ils ne

laissèrent survivre que quelques satisfactions de vanité, qui restèrent

comme les insignes et les souvenirs d’une puissance évanouie. Ce peuple,

amolli et démoralisé, modela, du reste sans difficulté, ses habitudes et

ses goûts sur les désirs de son souverain.

Nous ne saurions mieux faire que de laisser, en terminant, la parole à

Émile Belot, pour indiquer la destinée de ce grand corps des chevaliers

dont il a, suivant sa propre expression, étudié la physiologie avec une

réelle science. «Une révolution dans les mœurs publiques», dit-il,

«s’accomplit à Rome du temps de César et d’Auguste. Elle transforma

lentement la chevalerie romaine et, de la situation de classe politique

et gouvernante, la fit descendre au rôle d’instrument, puis d’ornement

de la monarchie. Dans cette longue décadence, la chevalerie perdit peu à

peu tout ce qui avait fait sa puissance et sa gloire, et finit par

redevenir ce qu’elle avait été à son origine, la corporation religieuse

et toute urbaine des chevaliers _equo publico_[548].»

[548] _Hist. des chevaliers_, p. 344.

Tel fut sous le nom de chevaliers, le sort des grands publicains; les

petits employés en subirent le contre-coup, les _participes_ et les

actions disparurent pour longtemps du monde des affaires. Il n’est plus

question, dorénavant, des _partes_, de cet appoint fourni par le public,

aux grandes œuvres qui ont besoin de ses millions.

Partout ce furent les _procuratores_, c’est-à-dire les représentants de

l’empereur, des fonctionnaires salariés et hiérarchisés, qui prirent en

main l’autorité[549]. Tout est fait dans l’État par le maître lui-même

ou sous ses ordres. En étudiant les matières sur lesquelles les

compagnies de publicains exercèrent leurs spéculations, nous pourrons

voir des agents dépendants et salariés remplacer les adjudicataires de

l’État, pour les plus importants impôts, ou bien tenir ces

adjudicataires sous leurs mains, partout où il en existe encore[550].

Ils obtinrent jusqu’au droit de juger, que Claude leur confia comme

délégués impériaux, sur des causes très importantes.

[549] Voy. Humbert, _Essai sur les finances_, t. I, pp. 188, 202 et

228. _Finances et comptabilité de l’Empire._ Montesquieu, _Grandeur

et décadence des Romains_, chap. XIV.

[550] Nous savons que, sous Tibère, la perception de l’impôt foncier

cessa d’être confiée aux publicains.

«Néron, indigné des vexations des publicains», dit Montesquieu[551],

«forma le projet impossible et magnanime d’abolir tous les impôts. Il

n’imagina point la régie. Il fit quatre ordonnances...» Ces ordonnances,

dont Montesquieu a inexactement interprété le sens, étaient des

règlements sur le mode d’exercice des pouvoirs des publicains, comme il

en fut rendu d’autres plus tard, dont la législation de Justinien porte

la trace; mais ce ne sont plus que des détails sans intérêt, et qui ne

rentrent plus, par leur nature, dans le cadre de l’étude actuelle.

[551] _Esprit des Lois_, liv. XIII, chap. XIX. Humbert, _loc. cit._,

p. 205.

Pline déclare que, de son temps, c’est-à-dire sous Trajan, les sociétés

vectigaliennes n’étaient plus qu’un _rendez-vous de vils esclaves

affranchis de la veille_. Le mot est exagéré sans doute, puisque les

publicains sont toujours restés adjudicataires de quelques entreprises

importantes, mais il indique que le mouvement de centralisation avait

accompli son œuvre. Les publicains sont asservis comme tout le reste de

l’ancien État. Il n’en est plus question dans l’histoire politique de

Rome, et c’est à peine si quelques textes législatifs viennent

déterminer brièvement leurs attributions pour certains cas spéciaux, et

organiser à leur égard des mesures de rigueur.

SECTION II.

Aperçu historique sur les banquiers et les lieux de réunion des

spéculateurs, au Forum et dans les basiliques.

On se rappelle, pour ainsi dire tout naturellement, la description du

Forum par Plaute[552], telle que nous l’avons donnée plus haut, en

lisant les lignes suivantes de M. Bozérian, consacrées à dépeindre le

mouvement de la Bourse de Paris: «Il est une heure moins un quart, de

toutes les rues et de tous les carrefours du voisinage débouche une

masse compacte d’individus de tout âge, de tout rang, de toute mine.

Partis de points opposés, ils se dirigent vers un centre commun. Suivons

la foule et, chemin faisant, tâchons de saisir, au milieu des groupes

qui nous entourent et nous pressent, les phrases et les mots échappés

aux plus expansifs[553].» Peut-être en trouverions-nous là, parmi de

fort honnêtes gens du reste, quelques-uns auxquels on pourrait appliquer

les vers du vieux poète Lucilius que nous avons aussi rapportés[554],

«du matin au soir courent au Forum des hommes préoccupés d’un seul

souci: feindre l’honnêteté et se tromper les uns les autres.»

[552] Voy. _supra_, chap. II, sect. III, p. 183.

[553] Jeannotte-Bozérian, _La Bourse, ses opérateurs et ses

opérations_ Paris, 1859, p. 17.

[554] _Supra_, _eod._

Où vont-ils? A Rome, ils se dirigeaient, à l’origine surtout, vers les

_tabernæ_ des _argentariæ_; c’est aussi ce qu’ils avaient fait en

France. Sous la régence, ils furent d’abord dans la rue Quincampoix, et

puis sur la place Vendôme; «on chercha, cependant, à les loger quelque

part, et comme on se plaignait du bruit qu’ils faisaient, au duc

d’Orléans lui-même: Mais où voulez-vous que je mette ces gens-là,

demanda celui-ci.--Monseigneur, répondit le prince de Carignan, qui se

trouvait présent, je leur offre mon hôtel de Soissons. L’offre fut

acceptée. Le prince de Carignan, qui avait flairé une bonne spéculation,

fit construire, immédiatement, dans le jardin de cet hôtel, un grand

nombre de petites baraques. Il les loua 500 livres par mois, ce qui lui

assura tout d’un coup un revenu d’un demi-million. Après un mois de

séjour à la place Vendôme, les agioteurs prirent possession de leur

nouveau local où ils purent crier à leur aise[555].»

[555] Jeannotte-Bozérian, _op. cit._, p. 15.

C’était la copie, inconsciente sans doute, des _tabernæ veteres_ ou

_novæ_, construites et louées par l’État; bientôt on devait,

naturellement, arriver aux basiliques. Ce fut la Bourse, pour nous.

«Poursuivons notre course», reprend M. Bozérian. «Un vaste monument

rectangulaire attire nos regards par la régularité de ses lignes et la

grandeur de son aspect. On dirait un temple grec consacré à quelque

divinité du temps passé; c’est le temple consacré à l’idole du temps

actuel[556]...»

[556] _Eod._, p. 17.

Tout ce que l’on trouve à l’intérieur des basiliques à Rome et dans la

Bourse de notre temps, personnel et nature d’affaires, tout semble

avoir, comme les lieux de réunion, suivi à travers le temps les mêmes

phases.

Quant à la nature des affaires, d’abord, c’est sur les valeurs

métalliques que porte surtout le trafic de nos agents de change

primitifs, des _courratiers_, tel qu’il fut réglé par ordonnance de

Philippe le Bel, du 22 juillet 1305, pour leur conférer le droit de

changer les monnaies et les matières d’or et d’argent non monnayées. Et

la loi du 6 floréal, ainsi que le décret du 13 fructidor an III,

s’occupent encore de la même marchandise que pesaient, contrôlaient ou

échangeaient au Forum, l’_argentarius_ primitif, le _vascularius_ ou

même l’antique _libripens_. «Il est défendu, aux termes du décret, de

vendre de l’or ou de l’argent, soit monnayé, soit en barre, en lingots,

ou ouvrés, ou de faire des marchés ayant ces matières pour objet, sur

les places et dans les lieux publics autres que la Bourse.»

Mais la nature des affaires se modifie avec les progrès de la

civilisation; depuis Law c’est le commerce des valeurs et des titres qui

a déjà pris le dessus, et les métaux finissent par ne plus se montrer à

la Bourse.

Déjà, du temps de Plaute aussi, le commerce des métaux, presque le seul

pratiqué anciennement, semble dominé, au Forum, par les affaires d’une

autre nature. Comme chez nous, c’est sur les billets, les avances de

fonds et autres opérations du même genre que l’on trafique désormais.

Nous y avons vu les gros manieurs d’argent de toute nature, chacun à

leur place accoutumée sur le Forum ou dans la basilique. On dirait que

la loi sur la police de la Bourse du 28 vendémiaire an IV a déjà déclaré

que «le local intérieur de la Bourse sera disposé de manière que chaque

négociant et marchand puisse s’y choisir une place fixe et déterminée,

tant dans les salles que dans les jardins du bâtiment.»

En parcourant l’histoire interne de ce personnel et de ces groupes, nous

avons signalé des analogies plus saisissantes encore, dans l’usage de se

réunir par catégories, parce qu’il est des classifications qui

s’établissent en tout temps identiquement, d’elles-mêmes, et s’imposent

surtout dans le monde des financiers. Nous ne reviendrons pas sur ces

considérations. Rappelons-nous seulement que nous avons trouvé, sur un

point, les intermédiaires de tout repos, les _boni homines_, et autour

d’eux les hommes riches qui circulent, _diteis qui ambulant_, comme s’il

s’agissait de la corbeille officielle. Ce sont plus loin les

escompteurs, les _fœneratores_, qui exercent leur utile fonction. Ce

sont enfin ceux qui stipulent, c’est-à-dire qui font des affaires de

tous genres, car la stipulation est, à Rome, la seule forme de

contracter qui se prête à tout. Comment ne pas penser à l’asphalte des

boulevards, en voyant autour de ces derniers, circuler ce type bien

connu à Rome, des _scorta exoleta_ et des _diteis damnosi mariti_, qui

les suivent de près?

On nous pardonnera de faire ces rapprochements à travers les siècles,

ils nous amènent à nous demander s’il existait à Rome, des textes de loi

analogues à ceux que nous venons de signaler dans notre propre histoire.

Nous n’avons pas ces textes, il faut bien l’avouer, mais nous pouvons au

moins admettre comme certaine l’existence d’usages constants ou de

dispositions réglementaires sur les affaires d’argent, comme il en

existait chez nous, avant les lois de floréal et de fructidor.

Nous avons constaté, en effet, que la fonction des _argentarii_ avait,

sous quelques rapports, un caractère public, qu’elle constituait une

sorte d’office ministériel en certains cas; aussi les banquiers

eux-mêmes furent-ils placés sous la surveillance du _Præfectus urbi_.

D’autre part, nous avons vu que c’est par l’État qu’étaient construites

et louées aux _argentarii_, les _tabernæ veteres_ ou _novæ_; c’était

l’État qui exerçait là une surveillance, et une sorte de police

consacrée par les _mores_.

Les archéologues ont étudié avec un soin minutieux, dans les textes,

dans les inscriptions et dans les ruines de Rome, l’histoire de cette

place illustre du Forum avec ses _argentariæ_ et ses basiliques. Nous ne

reproduirons ici que ce qui peut être intéressant au point de vue du

personnel et des affaires que nous étudions.

Quant à l’histoire publique du personnel, c’est-à-dire des banquiers

spécialement, nous ne nous en occuperons qu’après avoir parlé du lieu de

leurs opérations. C’est par l’étendue, la richesse architecturale de ce

que nous pouvons appeler les bourses de Rome, que nous pouvons juger de

l’importance des banquiers, bien plus que par les faits, même les plus

saillants de leur histoire publique.

Les banquiers ne sont pas en relief d’ordinaire, comme les publicains,

dans les événements de l’histoire politique ou économique de Rome, parce

qu’ils ne furent que les intermédiaires des financiers, et sans doute

particulièrement de ces _magistri societatum_, de ces sociétaires qui,

avec leurs puissantes ressources, accomplirent tant de grandes choses,

pour les revenus ou les travaux de l’État. Nous avons vu que les

banquiers faisaient circuler les fonds ou les billets des publicains,

lorsque les _tabellarii_ des compagnies n’y suffisaient pas, comme ils

le faisaient pour les négociants de toute espèce; mais, par cela même,

leurs opérations étaient d’ordre secondaire et leur rôle effacé.

Nous nous bornons à rappeler ce que nous avons dit en traçant l’histoire

interne de cette profession.

En politique, comme en matière financière, ils gravitèrent autour des

publicains et se confondirent avec eux, dans l’ordre des chevaliers.

Aussi l’histoire de cette bourse de Rome, comme la nôtre, si féconde en

naufrages, est-elle plus facile à suivre et plus intéressante à étudier,

que l’histoire des banquiers qui la fréquentaient par profession, pour y

servir d’intermédiaires. Nous commencerons donc par les choses, nous

nous occuperons des personnes après.

§ 1er.--Le Forum.

Sigonius a été le premier à dire, et on a souvent répété après lui, que

les banquiers étaient installés au Forum du temps de Tarquin l’Ancien.

Il est certain, en effet, d’après Tite-Live, qu’il y avait déjà au

Forum, dès cette époque, des _tabernæ_, c’est-à-dire ces boutiques où

nous devons plus tard retrouver sûrement les _argentarii_[557].

[557] Tite-Live, liv. II, nº 21.

Nous reconnaissons que la haute antiquité de ces origines est

parfaitement possible, mais c’est seulement une conjecture, probable

d’ailleurs, parce que l’intervention de gens habiles au pesage ou à

l’appréciation des métaux est d’autant plus nécessaire, que la

civilisation est moins avancée. Le _libripens_ et les _argentarii_

occupés des métaux nous paraissent donc compter parmi les agents les

plus anciens, dans les transactions romaines, et c’est évidemment sur

les marchés que leur place est fixée.

Mais il faut avouer aussi que l’existence de _tabernæ_, même construites

et louées par l’État, n’implique pas directement qu’elles fussent

exclusivement ou même principalement habitées par des banquiers. Il

paraît certain, au contraire, que c’étaient des industries diverses qui

les occupaient au début. «L’école où se rendait Virginie, quand elle fut

saisie par les gens du triumvir Appius, était située sur le Forum.

Lorsque son père fut réduit à la tuer, en vue de sauver son honneur, on

nous dit qu’il alla prendre un couteau sur l’étal d’un boucher, aux

_boutiques neuves_ (305-449)[558].»

[558] Gaston Boissier, _Promenades archéologiques à Rome et Pompéi_,

chap. Ier: _Le Forum_, p. 21.

Il existait, en effet, fort anciennement, des boutiques sur l’un des

côtés du _Forum_; on en ajouta d’autres sur le côté opposé de la place;

les premières furent appelées _tabernæ veteres_, les autres _tabernæ

novæ_[559].

[559] Voy. _Dict._ Daremberg et Saglio, vº _Argentarii_, art. Saglio

et les auteurs anciens cités.--Varr. _Ling. lat._, VI, 9 et

59.--Tite-Live, IX, 40; XXVI, 11 et 27.--Florus, II, 6, 48.--Plaute,

_Curculio_, IV, 1, 14 et suiv.; _Asin._, I, 103, 112.--Cicéron,

_Acad._, IV, 22; _De Oratore_, II, 66.--Tite-Live, III, 48; XL,

51.--Quintus, _Instit._, VI, 3, 58.--Pline, _Hist. nat._, XXXV, 4,

3, 210 à 367.

Ces dernières existaient antérieurement à l’époque de Caton[560].

[560] Ampère, _op. cit._, p. 269. Tite-Live, XXVI, 27.

Toutes ces boutiques furent construites dès l’origine par l’État, et,

comme nous l’avons dit, louées pour son compte. C’étaient les censeurs

qui étaient anciennement chargés de ce soin[561]. On en avait

reconstruit sept qui avaient été consumées dans un incendie, sous le

consulat de C. Céthégus et de S. Tuditanus, en 515-239[562]. Caton en

fit construire quatre en 570-184[563]. En 578-176, on en éleva d’autres

autour du forum[564] et d’autres encore en 583-171[565].

[561] _Dict._ Daremberg et Saglio, art. Saglio. Voy. Tite-Live, XI,

51; L. 32, D., _De contrah. empt._, 18, 1.

[562] Tite-Live, XXVII, 11.

[563] _Eod._, XXXIX, 44.

[564] _Eod._, XLI, 27.

[565] _Eod._, XLIV, 16. Voy. Plaute dans le _Curculio_, _loc. cit._,

et aussi au _Truculentus_, I, 1, 47; _Epid._, I, 15; _Mænæch._, II,

2; _Aulul._, IV, v. 5, 53, 55, 56.

Il est probable que les petites industries furent bientôt chassées par

le commerce des banques sur les métaux et sur les valeurs, plus utiles

en ce lieu et d’un aspect plus élégant.

Ce qui le prouve, c’est que, après la guerre des Samnites, vers 412-342,

c’est cette partie du Forum que Papirius Cursor choisit, pour lui donner

un air de victoire nationale et de fête, en faisant appliquer, sur le

devant des _tabernæ_, les boucliers dorés qui avaient été pris à

l’ennemi. Et ce qui établit plus directement, que c’était là le domaine

réservé aux banquiers, c’est que les historiens de Rome appellent, dès

les temps les plus anciens, ces boutiques, d’une manière générale, les

_argentariæ_[566]. C’est pour cela, sans doute, qu’en 538-216, Annibal,

d’après Florus, voulant braver et humilier par avance les Romains avait,

de son camp, mis en vente les _tabernæ argentariæ_.

[566] Tite-Live, IX, 40: «_Ejus triumpho longe maximam speciem captiva

arma præbuere, tantum magnificentiæ visum in iis, ut aurata scuta

dominis argentariarum ad forum ornandum dividerentur._»

Au delà de ces _argentariæ_, en se rapprochant du Capitole, on trouvait

les deux Janus, c’est-à-dire «deux petits arcs carrés, percés de quatre

portes et ornés de bas-reliefs; ils s’élevaient devant le lieu où se

construisit la basilique _Æmilia_, au bord de la voie sacrée, le

supérieur près du _canal_, l’inférieur devant l’emplacement de la

basilique. L’intervalle compris entre les deux s’appelait _medius

Janus_[567].» «Là», dit M. Saglio[568], «se tenait la bourse des

Romains, et particulièrement sous les arceaux du Janus.»

[567] Dezobry, _op. cit._, t. I, p. 396, qui cite _P. Vict. Reg. urb.

R._, VIII, _in fine_; _Horacio_, I, épît. I, § 4. Porphyr., _In

Hor._, I, épît. I, 54; Horace, II, sat. III, 18; Cicéron,

_Philipp._, VI, 5; _Off._, II, 25.

[568] _Loc. cit._ Ovide, _Rem. am._, 561. Horace et Cicéron, _loc.

cit._

C’était là, évidemment, le centre du grand mouvement financier, puisque

c’est là que s’élevaient, pour sombrer parfois en un instant, les plus

grandes fortunes. C’était évidemment là, _in foro infimo_, que Plaute

signalait la présence habituelle des gros banquiers et des financiers,

_boni homines et diteis qui ambulant_, car c’est là que Cicéron place

les mêmes hommes de son temps. «_Viri optimi_», dit-il, «_ad medium

Janum sedentes[569]._» Les _boni homines_ sont seulement passés au

superlatif, dans le langage de Cicéron, et ils sont assis, pendant que,

sans doute, les financiers, comme ceux du temps de Plaute et comme ceux

de notre temps, circulent autour d’eux[570].

[569] Cicéron, _Off._, II, 15.

[570] On sait qu’il a existé plusieurs autres marchés ou places sous

le nom de Forum, on y spéculait sur d’autres marchandises, de là les

noms de Forum Boarium, Forum Piscatorium, etc. Nous n’avons à nous

occuper ici que du Forum romain, l’ancien Forum où se rend la

justice et où se tiennent les grandes assemblées politiques dans les

premiers temps.

C’est bien d’affaires de finances qu’il s’agit là, et non pas d’autre

chose, car c’est là justement que l’on disserte, d’après Cicéron, sur

les bonnes spéculations et l’emploi à faire des fonds, «_de quærenda et

collocanda pecunia_», mieux que l’on ne sait disserter dans aucune école

de philosophes[571].

[571] Voy. _supra_, chap. II, sect. II, p. 178.

C’est bien ainsi que devait être la bourse romaine, et nous la

reconnaîtrons aussi bien dans ses résultats que dans ses personnages,

lorsque nous nous rappellerons le lamentable récit de la satire

d’Horace, et la plainte de cet exécuté de deux mille ans.

«Depuis que tout mon bien a sombré auprès des Janus, anéanti pour mon

propre compte, je m’occupe des affaires d’autrui[572].»

[572] _Sat._, lib. II, sat. III, v. 18.

Les enseignements que l’on en retirait étaient plus caractéristiques

encore.

O cives, cives, quærenda pecunia primum est;

Virtus post nummos; hæc Janus summus ab imo

Prodocet, hæc recinunt juvenes dictata senesque[573].

[573] Horace, _Épît._, lib. I, ép. I, v. 54.

«O citoyens, citoyens, ce qu’il faut chercher d’abord c’est l’argent; la

vertu passe après l’argent; c’est ce que le Janus supérieur nous

enseigne hautement; c’est ce que proclament les jeunes gens, ce qu’ils

répètent avec les vieillards.»

Mais, ainsi que le dit M. Boissier, «il fait souvent très chaud à Rome,

et il n’est pas rare qu’il y pleuve; les jours de pluie et les jours de

chaleur, les affairés et les oisifs ne savaient où s’établir sur cette

place découverte. C’est pour leur donner un abri que Caton établit sa

basilique[574].»

[574] _Promenades archéologiques à Rome et à Pompéi_, p. 22.

§ 2.--Les Basiliques.

Si l’on examine les textes de Tite-Live que nous venons d’indiquer, à

l’occasion des _tabernæ argentariæ_, on pourra remarquer une

circonstance très importante à nos yeux: c’est que les premières

basiliques qui furent construites, l’une par Caton l’Ancien, en 570-184,

l’autre par Sempronius, le père des Gracques, en 583-171, le furent en

même temps que l’on augmentait le nombre des _Tabernæ_. Pour ces deux

monuments, l’un appelé _Basilica Porcia_, l’autre _Basilica Sempronia_,

Tite-Live paraît vouloir établir une évidente connexité, entre les deux

sortes de constructions. «_Quatuor Tabernas in publicum emit,

basilicamque ibi fecit_», dit-il pour la première. De même pour la

seconde. «_Lanienasque et tabernas conjunctas in publicum emit,

basilicamque faciendam curavit, que postea Sempronia appellata

est[575]._»

[575] Tite-Live, XLIV, 16.

C’est aussi aux environs du séjour des banquiers que fut élevée, vers la

même époque (575-179), la _Basilica Fulvia_; et Tite-Live ne néglige pas

non plus, cette fois, de rattacher les unes aux autres, ces deux espèces

de constructions: «_Basilicam post argentarias novas et Forum

piscatorium circumdatis tabernis quas vendidit in privatum[576]._»

[576] Tite-Live, LX, 51.

C’est qu’en effet, les banquiers, les _tabernæ argentariæ_, et les

basiliques, tout cela se lie intimement.

Sans doute les basiliques servaient, en partie, de lieu de réunion et de

promenade au public, mais pas principalement; il y avait pour cela, plus

spécialement, les portiques et les jardins; l’objet essentiel des

basiliques était le même que celui de nos bourses modernes: le commerce

et, particulièrement, le commerce de l’argent, antérieurement à

l’Empire.

C’est dans une basilique, peut-être la basilique Porcia[577], que Plaute

place ceux qui _stipulantur_; les autres financiers, ainsi que les

_mensæ_ des _argentarii_, sont dans le voisinage, vers le lieu où vont

se construire bientôt après les nouvelles basiliques.

[577] Nous disons peut-être, parce que, d’après Tite-Live, c’est en

570-184 que fut construite la basilique Porcia, et que quelques

auteurs fixent la mort de Plaute un an après seulement, en 571-183.

Nous ne pensons pas qu’il reste un doute sur la destination de ces

monuments, si on se rappelle le texte de Vitruve et les judicieuses

observations d’Ampère que nous avons rapportés plus haut[578], et par

lesquelles nous nous sommes considérés comme définitivement fixés à cet

égard.

[578] Ampère, _L’Histoire romaine à Rome_, p. 268. Le savant écrivain

semble indiquer la basilique Fulvia, comme n’étant pas des plus

anciennes, alors que, d’après Tite-Live, du moins, elle a été

construite en 575 (Urb. cond.) c’est-à-dire cinq ans après la

basilique Porcia, et huit ans avant la basilique Sempronia.--Parker,

_Forum romanum et magnum_, p. 40, parle, en outre, d’une _Basilica

argentaria_, et de la Basilique _Opimia_, qu’il fait dater du

consulat d’Opimius (_loc. cit._, 121). On peut trouver d’autres

indications sur les basiliques, aux pages 49, 70, 74 et 100 du même

ouvrage.--Voy. aussi le grand ouvrage de Jordan, _Forma urbis Romæ_.

Berlin, 1873, p. 25 à 32, et Rodolfo Lanciani, _Ancient Rome in the

light of recent discoveries_. Londres, 1889.--Vitruve, V, 1.--Voy.

_supra_, chap. II, sect. III, p. 180.

On a conservé des médailles et des pierres gravées, représentant les

dispositions caractéristiques des basiliques, et l’on retrouve

aujourd’hui, à n’en pas douter, leurs traces, leurs murs et leurs

colonnades, non seulement à Rome, mais même dans certaines villes de

province, où le commerce s’était particulièrement développé[579].

[579] Notamment à Pompéi. Voy. les plans reproduits au _Dictionnaire_

de Daremberg et Saglio, vº _Basiliques_, article de M. J. Guadet. Il

y en existait aussi à Otricoli, à Herculanum, à Trèves, etc. Il faut

ajouter que ce nom de basiliques fut donné quelquefois à des

monuments admirés pour leur richesse, mais qui avaient d’autres

destinations. Il est question, sur une inscription, de _basilica

equestris exercitoria_; cependant le nom est réservé, d’ordinaire,

aux édifices dont nous nous occupons en ce moment. On trouvera, à la

suite du même article très intéressant, une abondante bibliographie

de la matière.

Il est probable disions-nous, que le nom de basilique a été tout

simplement emprunté à la langue grecque, où l’on désignait sous ce nom,

le même genre de monuments. Peut-être en était-il ainsi, parce qu’il y

avait, à Athènes, une sorte de portique public où l’archonte-roi rendait

la justice, et que, pour cette raison, on appelait ἡ τοῦ Βασιλέως στοά.

On a avancé que ce nom majestueux avait été adopté parce qu’il désignait

le lieu où devait se réunir le peuple-roi. Cette manière de voir a été

peut-être celle des anciens Romains; elle serait, en tout cas, très

conforme à leurs sentiments d’orgueil patriotique. On peut dire, que si

ce n’est pas là ce qui a suscité cette dénomination très pompeuse pour

une promenade publique, c’est du moins ce qui a dû contribuer à la faire

aimer, à la répandre, et à la conserver dans le langage de Rome, la cité

reine.

Vitruve, dans la continuation du texte cité plus haut, donne des

indications précises sur le mode de construction des basiliques; il en

résulte que c’étaient des monuments très analogues à la bourse de Paris,

et à bien d’autres, et aussi à certaines églises de Rome, où le nom de

basilique s’est conservé, nous l’avons remarqué, malgré le changement

complet de la destination.

Il paraît, cependant, que dans la galerie à colonnes du premier étage,

supportée par la colonnade du rez-de-chaussée, à l’intérieur, on élevait

assez ce qui est pour nous l’accoudoir, pour que ceux qui se promenaient

dans ces galeries ne fussent pas vus de ceux qui s’occupaient de leurs

affaires dans le bas. Ici encore, Vitruve ne parle que de gens qui

_s’occupent d’affaires_[580].

[580] Voici la suite du texte de Vitruve: «Leur largeur doit être, au

moins, du tiers de leur longueur, de la moitié au plus, à moins que

le terrain ou un obstacle ne permette pas d’observer cette

proportion. Si l’espace était beaucoup plus long, on ferait, aux

deux extrémités, des chalcidiques semblables à ceux de la basilique

_Julia Aquiliana_. Les colonnes des basiliques auront une hauteur

égale à la largeur des portiques, et cette largeur correspondra à la

troisième partie de l’espace du milieu. Les colonnes du haut doivent

être, comme je l’ai dit, plus petites (d’un quart) que celles du

bas. La cloison (_pluteum_), que l’on fera entre les colonnes du

premier étage (ou, selon d’autres textes, entre les colonnes du

premier et du deuxième rang, _inter inferiores superiores que

columnas_), sera d’un quart moins haute que ces colonnes, afin que

ceux qui se promènent dans les galeries supérieures de la basilique

ne soient pas vus des personnes qui s’occupent en bas de leurs

affaires.» Vitruve construisit lui-même une basilique à Fano, mais

il n’y a pas appliqué toutes les règles qu’il donnait dans son

ouvrage, comme des principes généraux. On semble y être resté plus

fidèle dans les basiliques et dans les bourses construites de notre

temps.

M. J. Guadet, au savant article duquel nous empruntons beaucoup de

détails que nous donnons ici, et qui en fournit d’autres très

intéressants, fait remarquer que «Vitruve ne parle nulle part d’une

abside, et qu’il n’en est question dans aucun des auteurs qui se sont

occupés des basiliques. Cependant», ajoute-t-il, «comme une des

principales destinations de ces édifices était d’abriter les juges et

les plaideurs, le tribunal devait avoir une place à part.» Nous ferons

remarquer que Vitruve est logique dans son silence à cet égard, car il

ne parle ni de juges ni de plaideurs comme hôtes ordinaires des

basiliques, mais uniquement des _commerçants_ et des gens _qui y font

leurs affaires_.

«A la basilique de Pompéi», observe encore M. Guadet, «la place des

juges est très nettement indiquée, à l’extrémité du monument, par une

importante tribune carrée, élevée au-dessus du sol, environ à hauteur

d’homme, et faisant face à l’entrée.»

Nous ne nous étonnons nullement de voir dans une ville de province, la

bourse et le tribunal, particulièrement celui des édiles, juges des

marchés, dans le même monument. Il en est encore très fréquemment ainsi

dans nos grandes villes de France. Bourse et tribunal de commerce y sont

fréquemment réunis sous le même toit. A Rome, au contraire, on avait

construit les basiliques sans se préoccuper du tribunal. Comme à la

Bourse de Paris, la pensée dominante pour chacune d’elles était celle du

_parloir_ ou marché public; et c’est pour cela qu’on n’y trouve pas de

place spécialement réservée à l’administration de la justice;

probablement, elle s’y réfugiait quelquefois, lorsque les intempéries la

chassaient de son tribunal du Forum.

La basilique Porcia, de Porcius Caton, était au nord-est du Forum; elle

fut détruite par un incendie occasionné par les funérailles de Clodius.

C’est du même côté que fut édifiée, cinq ans après, la basilique Fulvia,

appelée aussi Æmilia, et, huit ans plus tard, la basilique Sempronia, au

sud-ouest du Forum[581], à peu près en face de la basilique Porcia.

[581] Ampère, _op. cit._, p. 275 et 592.

En 600-154, c’est-à-dire à peine quinze ans après, une quatrième

basilique s’élevait encore au nord du Forum: c’était la basilique

_Opimia_. Paul-Émile fit une nouvelle basilique _Æmilia_, qui était

peut-être une reconstitution de l’ancienne[582], et enfin César en

commença une autre dans des conditions assez singulières rapportées par

Appien[583], et qui fut achevée par Auguste. On voit à Rome les restes

de cette basilique _Julia_ et ceux de la basilique _Ulpia_, construite

plus tard sous Trajan. Plusieurs autres furent élevées sous

l’Empire[584].

[582] Cicéron, _Ad Attic._, IV, 16.

[583] Appien, _G. Civ._, II, 26. Voy. aussi Vell. Pat., II, 48;

Valère-Maxime, t. IX, 6.

[584] John Henry Parker, dans son _Forum romanum et magnum_, parle

d’une autre basilique appelée _Hostilia_. A ce sujet, Cicéron, dans

la lettre où il parle des soixante millions de sesterces qui nous

ont donné beaucoup à penser, s’exprime ainsi: «_Paullus in medio

foro basilicam jam pœne texuit iisdem antiquis columnis; illam

autem, quam locavit, facit magnificentissimam. Quid quæris? Nihil

gratius illo monumento, nihil gloriosus. Itaque Cæsaris amici (me

dico et Oppium, dirumparis licet) in monumentum illud, quod tu

tollere laudibus solebas, ut Forum laxaremus, et usque ad atrium

Libertatis explicaremus contemsimus sexenties HS: cum privatis non

poterat transigi minore pecunia. Efficiemus rem gloriosissimam. Nam

in campo Martio septa tributis comitiis marmorea sumus et tecta

facturi; eaque cingemus excelsa porticu; ut mille passuum

conficiatur. Simul adjungetur huic operi villa etiam publica._» _Ad

Attic._, IV, 16, _in fine_.

Ces édifices justifiaient presque tous leur nom, par la majesté de leur

aspect et la richesse de leur construction. On y prodiguait les colonnes

et les statues faites du marbre le plus précieux. Pour quelques-uns la

toiture était tout entière en bronze, et les peintures artistiques

concouraient, avec les sculptures, à l’élégance et à l’éclat de ces

monuments, élevés, le plus souvent, par les opulents personnages qui

voulaient acheter ainsi les faveurs de la foule ou illustrer leur nom.

Mais la faveur du peuple rapportait tant, qu’on ne la payait jamais trop

cher. Voilà pourquoi le Forum s’embellit peu à peu déjà sous la

République, de superbes monuments, dont les dernières fouilles nous ont

rendu les débris.

Ainsi, les lieux de rendez-vous ne manquaient pas aux spéculateurs, et

il est probable qu’ils se groupèrent dans les basiliques, comme ils

l’avaient fait anciennement dans le Forum, qu’ils s’y classèrent de la

même façon, et y choisirent leur lieu de réunion ordinaire.

Malheureusement, nous n’avons plus le _Choragus_ de Plaute, pour nous

guider à travers ces groupes, qui eussent été, sans doute, de plus en

plus intéressants à connaître. Les affaires furent en se développant,

sous la République, jusqu’à comprendre celles de l’univers entier qui

s’y centralisaient; et tout cela s’accomplissait au milieu d’une

population d’origine, de langage et de costumes, d’intérêts et d’aspects

cosmopolites. Mais l’empire bouleversa tout.

Nous pourrions donner de bien plus nombreux détails sur le Forum et les

basiliques, qui sont étudiés, de nos jours, avec un soin et un esprit

critique vraiment admirables; mais ce serait entrer dans les domaines de

l’art ou de l’archéologie, qui ne sont pas les nôtres.

Ce sont surtout les hommes d’affaires qui les ont fréquentés en foule

jusqu’à l’empire, qui nous intéressent ici.

§ 3.--Cessation du jeu sur les valeurs, au Forum et dans les basiliques.

Tout nous autorise à penser que le jeu sur les valeurs de bourse

disparut, lorsque furent supprimées les sociétés par actions, et il n’y

a rien de surprenant à cela. Les textes anciens qui se réfèrent à la

pratique des jeux et à la place où ils se tenaient, viennent nous

confirmer absolument dans cette opinion.

Jusqu’à Auguste, c’est au Forum que l’on trafique sur le taux de

l’intérêt et des valeurs, c’est là que se font et se défont les

fortunes. C’est du Forum que nous parlent Lucilius, Plaute et même

Horace, lorsqu’ils nous entretiennent des joueurs de leur temps.

Alors c’était bien en trafiquant sur les affaires qui se pratiquent à la

bourse, que l’on poursuivait les chances du jeu. «_Aliena negotia curo,

excussus propriis_», dit le joueur d’Horace, qui a succombé auprès du

_Janus medius_: «_res mea ad Janum medium fracta est[585]._» Il ne

s’agit pas là d’un vaincu de la table de jeu, mais du faiseur d’affaires

ruiné et exécuté sur le marché. Aussi, c’est du haut des Janus, que sont

proclamés les préceptes de la Fortune. «_Hæc Janus summus ab imo

prodocet._»

[585] Nous avons déjà rapporté ce fragment d’Horace, _Sat._, II, III,

_supra_, p. 191, note 354. Lorsque Horace écrivait ses satires,

l’œuvre économique d’Auguste n’était pas accomplie; il pouvait donc

être encore question des jeux de bourse et de la spéculation sur les

_partes_ des publicains, dont le cours variable se prêtait, plus que

toutes autres valeurs, aux opérations aléatoires. Mais le régime

ancien s’écroulait de toutes parts. Sur l’époque où furent écrites

ces satires, voy. G. Boissier, _Nouvelles promenades

archéologiques_, p. 6. Paris, 1890.--_Histoire de la vie et des

poésies d’Horace_, par Walckenaer. Paris, 1858, t. I, p. 118.

Il faut ajouter aux textes d’Horace, les textes innombrables de Cicéron

sur les _societates_, avec leurs _participes_, leurs _socii_, leurs

_magistri_, leurs courriers, qui se retrouvent en foule tous les jours

sur la même place, et notamment ce Terentius Varron, qui y arrive, lui

aussi, «_quum primum M. Terentius in Forum venit_», pour y perdre

beaucoup d’argent avec les publicains: «_maximis enim damnis affectus

est._» Voilà les temps antérieurs aux réformes d’Auguste[586].

[586] Cic., _Ad famil._, XIII, 10. Voy. _supra_, p. 84.

Depuis cette époque, au contraire, il n’est plus jamais question dans

aucun texte, soit littéraire, soit juridique, ni de ces aventures, ni de

ces trafics, ni de ces enseignements périlleux des Janus. On ne cesse

pas de jouer sous l’empire, on joue affreusement; mais c’est ailleurs,

et autrement, que l’on va exposer ou perdre sa fortune.

Ainsi, dans les œuvres de Martial, de Suétone, de Juvénal et des pères

de l’Église qui écrivaient au temps où les publicains et leurs

spéculations avaient été dispersés pour toujours, le jeu et les joueurs

sont flagellés à diverses reprises, mais il n’y a plus rien de commun

entre ces joueurs et les affaires d’argent du Forum et des _argentariæ_.

Il ne s’agit plus désormais que de l’_alea damnosa_, d’ancienne origine,

et du _fritillus_, du _cornet à dés_ qui distribue la chance. On ne va

plus à la _mensa_ du banquier, ou à l’_argenteria_, ou à la basilique,

comme autrefois, on va au hasard de la table de jeu, «_ad casum

tabulæ_», et l’on s’y ruine, comme on le faisait jadis parmi les

manieurs d’argent des deux Janus, dont il n’est plus question.

Comment pourrait-on comprendre que, brusquement, tous les écrivains

romains, et spécialement les satiriques, les comiques, les anecdotiers

si compendieux sous l’empire, aient cessé de parler de ces scandales

publics, s’ils s’étaient continués de leur temps, comme au temps de la

république.

Assurément le génie pénétrant et acerbe de Juvénal se fût attaqué, plus

énergiquement encore que celui d’Horace, à ces excès provoquants de la

spéculation, à ces chutes misérables, à ces triomphes orgueilleux et

immoraux de la chance, qu’avait flétris l’aimable courtisan de Mécène et

d’Auguste.

Or, pas plus que les autres, Juvénal n’en a dit un seul mot. La passion

du jeu n’a pas cessé de sévir autour de lui; il en signale les

désordres; le jeu revient souvent sous sa plume vengeresse, mais

transformé et pour ainsi dire cantonné. Dès sa première satire, il lui

lance une véhémente apostrophe: «Quand donc», dit-il, «la cupidité

s’est-elle plus ouvertement étalée que de nos jours? Quand les hasards

du jeu ont-ils plus absorbé les âmes? Ce n’est plus avec des sacs

d’argent que l’on va courir les chances _de la table de jeu_, on y fait

porter à ses côtés son coffre-fort»; mais plus un mot des Janus.

. . . . . . . . . . . . . . . . _quando

Major avaritiæ patuit sinus? alea quando

Hos animos? neque enim loculis comitantibus itur

Ad casum tabulæ, posita sed luditur arca[587]._

[587] Juvénal, _Sat._, I, v. 88. Voy. aussi _Sat._, XIV, et _supra_,

p. 189.--Martial, IV, 14; VI, 48; XIV, 8.--Suétone, _Domitien_, XXI.

Cette redoutable passion ne fut pas évidemment en s’atténuant avec le

temps, si nous en jugeons par un document curieux qui date d’un peu plus

tard. Nous voulons parler d’un opuscule ou homélie sur les joueurs, «_de

aleatoribus_», que l’on attribue à saint Cyprien, ou à saint Victor, ou

à un évêque d’une église particulière, mais qui remonte sûrement aux

premiers siècles du christianisme[588].

[588] Voy. l’Étude critique publiée sur cet opuscule par l’Université

de Louvain, 1891.

On ne peut imaginer la véhémence de langage et la sainte indignation que

déploie l’orateur sacré, en s’adressant aux fidèles. «On voit», dit-il,

«le joueur sans respect de sa dignité, sans excuse possible, entraîné

par cette ardeur pestiférée, réduit à abandonner son patrimoine, après

avoir bu secrètement ce poison mortel... O passion déréglée qui au lieu

des richesses engendre le dénuement et la misère. O mains meurtrières, ô

mains pernicieuses que le gain ne peut arrêter, et qui continuent encore

à jouer après avoir perdu! Le chrétien _qui joue aux dés_ souille ses

mains, car c’est au démon qu’il offre un sacrifice[589].»

[589] _De Aleatoribus_, VI et IX. Mais, évidemment, on jouait déjà aux

dés pendant que les jeux de bourse étaient encore pratiqués au Forum

et même avant. Le vice du jeu était fort ancien à Rome. Horace, ode

III, 24. Dig., _De Aleatoribus_, XI, V. Code: _De Aleatoribus et

alearum lusu_, III, XLIII.

On le voit donc, c’est encore avec les dés et le fatal _fritillus_,

comme au temps de Juvénal, et pas autrement, que l’on continue à tenter

passionnément les chances du hasard.

Peut-être jouait-on aux dés sur les places publiques, dans les

basiliques; c’est probable; les gens du peuple à Rome devaient jouer

dehors autrefois, comme ils le font encore aujourd’hui. On a même

trouvé, sur les dalles de certaines basiliques, des dessins de jeux,

dames, échecs et autres, qui autorisent à penser qu’il en était ainsi.

Mais que sont devenues les opérations aventureuses, portant, elles

aussi, les richesses ou la ruine au milieu des spéculateurs du Forum,

des Janus, et des basiliques?

Il n’en est plus parlé nulle part, depuis le temps des _Satires_

d’Horace, c’est-à-dire depuis qu’Auguste a anéanti les grands financiers

et les compagnies qui lui faisaient ombrage.

Les jeux sur les valeurs ont disparu en même temps que les grands

publicains et les actions aliénables de leurs sociétés. C’est là une

constatation qui nous paraît avoir sa gravité; et si le fait est

démontré, nous pouvons légitimement l’invoquer comme un dernier et

précieux témoignage de l’histoire, à l’appui de nos affirmations sur la

réforme à la fois politique et financière radicalement accomplie par

Auguste.

§ 4.--Les Banquiers dans leurs rapports avec les faits de l’histoire

romaine.

Autant a été considérable et persistant l’emploi des banquiers dans les

affaires privées, autant a été réduite, au contraire, l’importance de

leur intervention directe dans les affaires publiques.

Nous en savons la raison: ils n’étaient pas de ceux qui pouvaient jouir

des privilèges de l’association des capitaux, et ne purent, par

conséquent pas organiser des institutions analogues à celles de nos

grandes sociétés de crédit.

Lorsque les besoins d’argent se faisaient sentir quelque part, dans des

proportions anormales, il n’y avait que les magistrats, ou les généraux,

enrichis aux dépens des provinces, ou bien des publicains, qui pussent

répondre aux grandes nécessités financières; et nous avons vu qu’il en

fut ainsi en Asie, à l’époque de Sylla. Ce sera Gabinius, le fils d’un

_fortissimus et maximus publicanus_, ayant lui-même, _magnas partes

publicorum_; ce sera Rabirius et bien d’autres inconnus, enrichis dans

des conditions plus ou moins avouables, qui trafiqueront des trônes de

l’Orient, et avec qui les rois négocieront des emprunts, mais non les

banquiers de profession.

Ce sera Pompée, «le grand Pompée, qui fut longtemps le chef de l’ordre

équestre, sorte d’Harpagon conquérant, se servant d’un prête-nom, qui

était le chevalier romain Cluvius, de Pouzzoles, pour pressurer les

peuples et les rois qui lui devaient leur couronne... Trente-trois

talents ne suffisaient pas à payer les intérêts mensuels des sommes que

l’infortuné roi de Cappadoce avait empruntées à leur protecteur[590].»

Nous avons vu comment Brutus employait la cavalerie romaine pour se

faire rembourser les prêts par lui faits aux villes; comment Cicéron

lui-même s’est laissé aller quelquefois à seconder des opérations

criminelles, que les mœurs semblaient autoriser. Il résulte de la

correspondance avec Atticus, qu’à la prière de ce dernier, dérogeant à

ses principes d’honnêteté naturelle, il fit nommer préfets Scaptius et

Gavius, prête-noms de Brutus, et les agents de ses indignes trafics avec

le roi de Cappadoce.

[590] Belot, _Hist. des chevaliers_, _loc. cit._

Les faits du même genre sont très nombreux dans l’histoire de Rome. Mais

ce sont des faits séparés les uns des autres, accomplis sans aucun lien

entre eux, sans aucune tradition commune, par des gens qui ne

ressemblent en rien aux publicains ni aux banquiers, et qui réalisent

leurs opérations ruineuses pour les provinciaux exploités,

qu’accidentellement, par occasion, pour ainsi dire, en quelques coups de

force rudement frappés. Ils ne rentrent pas dans notre étude sur les

manieurs d’argent de profession.

Nous ne constaterons pas davantage, dans les cinq premiers siècles de

Rome, du moins habituellement, l’intervention des banquiers dans les

prêts d’argent à intérêt, ou avances de fonds.

Les prêteurs d’argent des temps anciens, ceux qui ont provoqué les

émeutes parfois sanglantes du Forum, la retraite réitérée du peuple sur

le mont sacré ou ailleurs, ceux dont les abus ont nécessité des lois

toujours renouvelées et toujours impuissantes sur l’usure, ce ne sont

pas des chevaliers, des _fœneratores_ de profession; ce sont plutôt les

patriciens, les seuls riches des premiers siècles, dans leurs rapports

avec la plèbe.

On peut consulter tous les textes relatifs à ces émeutes et aux lois

qu’elles faisaient naître; c’est toujours la lutte des castes, nous

l’avons déjà fait observer, ce sont des discussions et des concessions

politiques que signalent les textes, quand il s’agit de la misère des

débiteurs à soulager et des excès des créanciers à contenir[591].

[591] Voy., notamment, les détails très énergiquement présentés par

Tite-Live, sur les crises financières de l’année 259-495, liv. II,

ch. XXIII; en 398-356, liv. VII, ch. XVI; et en 429-325, liv. VIII,

ch. XXVIII; à cette dernière date, la transformation économique

apparaît. Il semble être question d’un _fœnerator_ de profession.

Ce n’est probablement qu’après plusieurs siècles, que les _fœneratores_

de profession, les banquiers escompteurs, ainsi que nous dirions

aujourd’hui, commencèrent à opérer le trafic sur les avances et les

dépôts de fonds. Jusque là, c’est surtout sur les métaux et les échanges

que les opérations ont porté, dans les _Tabernæ argentariæ_ du Forum.

On voit cependant apparaître d’assez bonne heure dans l’histoire, des

personnages qui doivent être des banquiers de profession, et qui sont

publiquement chargés de résoudre les difficultés résultant des abus de

l’usure. Il serait curieux d’étudier chacune de ces interventions

économiques, dans leurs détails, mais comme ce sont des mesures

politiques autant que financières prises par l’État, et non des actes

d’initiative privée et de banque proprement dite, nous ne pourrions pas

nous y arrêter ici, sans sortir de nos limites. Nous nous bornerons donc

à énumérer les principaux de ces faits.

Ainsi, on a dit que la loi des XII Tables avait établi des contrôleurs

des monnaies. «_Triumviri monetales, aurum, argentum, æs publice

signanto[592]._» Ce qui est plus certain, c’est que des magistrats de ce

genre furent établis à plusieurs reprises plus tard[593].

[592] Marquardt, _De re monetaria veterum Romanorum_; Cruchon, _loc.

cit._, p. 42.

[593] Voy. Lenormant. _op. cit._, t. III, p. 146.

En 401-353, les consuls Valerius Publicola et Marcius Rutilus nommèrent,

pour apaiser les esprits excités, et faciliter le règlement des dettes,

cinq personnages qui furent préposés à ce soin. «_Quos mensarios ob

dispensationem pecuniæ appellarunt._» Ils rendirent de tels services,

dit Tite-Live, que leurs noms ont mérité de passer à la postérité. Ils

s’appelaient C. Duellius, P. Decius Mus, M. Papirius, Q. Publilius et T.

Æmilius; ils avaient été probablement pris parmi ces financiers honorés

du nom de _boni homines_[594]. Leur intervention consista à faire des

avances aux débiteurs sur les fonds de l’État, et surtout à contraindre

les créanciers à recevoir en payement, les biens de leurs débiteurs,

suivant une estimation équitablement faite.

[594] Tite-Live, VII, ch. XXI.

Des mesures semblables furent prises en 405-349 et en 538-216. Cette

dernière fois, tout au moins, les _triumviri mensarii_ désignés, ne

furent pas pris parmi les banquiers de profession, car Tite-Live nous

dit que l’un d’eux avait été consul et censeur, l’autre deux fois

consul, l’autre tribun du peuple[595].

[595] Tite-Live, XXII, 60; XXIII, 21.

En 540-214, lorsque les sociétés de publicains s’honorèrent par les

propositions généreuses que nous avons rapportées, pour venir au secours

de l’État en détresse, on nomma des _triumviri mensarii_ pour être

adjoints aux censeurs: «_Arcessitosque ab triumviris esse dixerunt, ut

pretia servorum acciperent[596]._»

[596] Tite-Live, XXIV, 18.

C’est encore entre les mains des _triumviri mensarii_, qu’en 542-212 le

public fut invité à porter ses offrandes à la patrie en danger[597].

[597] Tite-Live, XXVI, 26: «_Senatu inde misso pro se quisque aurum

argentum et æs in publicum conferunt tanto certamine injecto, ut

prima inter primos nomina sua vellent in publicis tabulis esse, ut

nec triumviri (mensarii) accipiendo nec scribæ referundo

sufficerent._»

Cicéron parle aussi[598] de _mensarii_ chargés de surveiller les

dépenses de l’État, en compagnie de cinq préteurs et de trois questeurs.

[598] _Pro Flacco._--Voy. aussi un texte, très discuté d’ailleurs, de

Quintilien, _Inst._, V, 105.

On voit que ces _mensarii_ sont des fonctionnaires ou des délégués du

pouvoir public. Nous n’insistons pas.

Nous avons dit également, pourquoi nous ne devrions pas nous occuper ici

des lois sur le taux de l’intérêt et sur l’usure; nous signalerons

cependant, en passant, quelques mesures spécialement intéressantes pour

les manieurs d’argent de Rome et de la province. Elles sont trop

caractéristiques des mœurs économiques du temps, pour que nous les

passions sous silence; mais nous nous abstiendrons de commentaires.

Une loi de 561-193 soumit les Latins aux lois romaines sur le prêt

d’argent, «_cum sociis ac nomine Latini pecuniæ creditæ jus idem quod

cum civibus Romanis esset[599]._» Jusque-là, on s’était servi de

prête-noms latins pour se soustraire à la rigueur des lois; on fut

obligé d’aller chercher le détour plus loin, et jusque dans les

provinces d’outre-mer. «Voici donc, d’après M. Belot, le commerce que

faisaient depuis les guerres puniques, les banquiers presque tous sortis

de l’ordre équestre. Ils empruntaient à Rome, à un taux modéré, et ils

prêtaient en province, à un taux exorbitant. Ils gagnaient la différence

des intérêts. C’est ainsi que P. Settius, avait, à Rome, contracté des

dettes, mais, en province, il avait de nombreux débiteurs, parmi

lesquels Hiempsal, roi de Mauritanie[600].»

[599] Tite-Live, liv. XXXV, ch. VII.

[600] Belot, _Hist. des chev._, p. 154.--Cicéron, _Pro Sulla_, 20. Les

particuliers plaçaient leurs fonds et «ceux de leurs familles» sur

les _vectigalia_. _Supra_, p. 282.

A mesure que les banquiers devenaient plus forts, comme chevaliers, et

comme affiliés aux publicains, les lois devenaient de plus en plus

impuissantes envers eux, aussi bien qu’envers leurs amis. En 665-89, le

préteur Sempronius Asellio voulut prendre des mesures pour assurer

l’application des anciennes lois contre l’usure, nous avons déjà signalé

ce fait, il fut massacré en plein jour par les banquiers, près du temple

de Vesta.

C’est à cette occasion que fut proposée la loi _Plotia de vi, hominibus

armatis_, afin d’enlever aux chevaliers la judicature et d’obtenir,

ainsi, une condamnation contre les meurtriers du préteur.

On voit où en était venue la justice, non seulement par rapport aux

publicains, mais encore par rapport à tout ce qui se rattachait, de près

ou de loin, à leurs affaires ou à leurs intérêts[601].

[601] Belot, _eod._, p. 262.

Plutarque a rapporté, en détail, les mesures prises par Lucullus en

Asie, en 683-71, soit contre les publicains, soit contre les banquiers

ou les _negotiatores_. C’était, assurément, contre ces derniers surtout,

que furent édictées les dispositions par lesquelles le proconsul

ramenait le taux de l’intérêt à 1% par mois, et réduisait le montant de

ce qui était déjà dû[602].

[602] Plutarque, _Lucullus_.

Mais les publicains ressentirent aussi très profondément les effets de

ces mesures, car ils avaient dû se faire banquiers à côté de ceux qui

l’étaient en titre, nous l’avons vu, pour faire les avances nécessitées

par les lourdes charges que Sylla avait imposées à l’Asie. Et nous avons

vu, aussi, que la loi Manilia vint, sur les insistances de Cicéron,

l’orateur des publicains et des banquiers, punir Lucullus de ses

sévérités.

D’autres mesures, d’un caractère singulier, furent prises plus tard à

Rome même, en vue d’éviter que la monnaie ne sortît du sol de l’Italie.

Nous en indiquons quelques-unes, comme se rattachant spécialement au

commerce de l’argent.

C’est ainsi qu’en 685-69, la loi Gabinia vint défendre aux provinciaux

d’emprunter à Rome, et annuler tous les engagements qui y seraient

contractés par eux.

Vers la même époque, Cicéron défendait toute vente dans le port de

Pouzzoles, et n’y permettait que le troc, à l’égard des étrangers, afin

d’empêcher l’argent de se diriger vers la Grèce[603].

[603] Cicéron, _In Vat._, 5.

Des mesures analogues avaient été prises contre les Juifs, et plusieurs

sénatus-consultes leur avaient défendu d’envoyer du numéraire à

Jérusalem. «_Quum aurum, Judeorum nomine, quotannis ex Italia et ex

omnibus provinciis Hierosolyma exportari soleret_», dit Cicéron,

«_Flaccus sanxit edicto, ne ex Asia exportari liceret[604]._»

[604] _Pro Flacco_, 28.--Dans le même esprit économique on prenait des

mesures pour éviter aux produits de l’Italie la concurrence des

produits étrangers. C’est ainsi qu’on défendait, dans ce but, la

culture de la vigne en Gaule au temps de Cicéron. Voy. Cicéron, _De

Republica_, liv. III, VI: «_Nos vero justissimi homines, qui

Transalpinos Gentes oleam et vitem serere non sinimus, quo pluris

sint nostra oliveta nostraque vineæ: quod quum faciamus, prudenter

facere dicimur, juste non dicimur; ut intelligatis, discrepare ab

æquitate sapientiam._»

Il est probable que les manieurs d’argent se dérobaient facilement à ces

lois, par la dissimulation et par la fraude. Mais c’était au moins en

reconnaître l’existence, que de chercher à s’y soustraire par des

détours. Il n’en était pas toujours ainsi.

Cicéron nous a laissé, dans trois lettres curieuses, écrites à

Atticus[605], des détails sur les procédés auxquels les grands

personnages recouraient à cet égard; ils en usaient tout à fait à leur

aise.

[605] _Ad Att._, V, 21, et VI, 1 et 2.

Brutus voulait prêter aux Salaminiens, à 48%, une grosse somme dont ils

avaient besoin, et ceux-ci s’engageaient, en effet, dans ces conditions

vis-à-vis de lui, par des _syngraphæ_ qui devaient servir de titre à la

créance.

Le traité de Brutus, ou de ses prête-noms, était largement usuraire, et

dépassait de beaucoup le taux légal qui était de 12%. Brutus fit tout

simplement rendre un sénatus-consulte spécial, qui lui permettait de

passer outre.

D’autre part, les _syngraphæ_ signés à Rome par des provinciaux, étaient

nuls en vertu de la loi Gabinia. Un autre sénatus-consulte de la même

espèce fut rendu pour déclarer ceux-ci valables.

C’est cette même dette que Brutus fit exécuter sur la personne des

sénateurs, par la cavalerie du consul de la province. On ne peut guère

accumuler plus d’abus dans une seule affaire.

Nous n’insistons pas sur ces prévarications qui n’ont rien de commun

avec les affaires de banque; mais on peut y trouver le curieux spectacle

de la lutte dans laquelle devaient se débattre les honnêtes gens, et

spécialement Cicéron, tiraillé entre sa conscience et le désir de plaire

à ses amis Brutus et même Atticus.

En 706-48, César ordonna une liquidation des dettes par des _mensarii_

chargés de faire des avances avec les fonds de l’État, ou de contraindre

les créanciers à recevoir en payement des biens, comme cela avait eu

déjà lieu d’autres fois[606]. Nous avons déjà signalé et jugé ce

procédé.

[606] Belot, _loc. cit._, p. 152, _supra_. César, _De bell. civ._,

III, I et XX.

Mais le règne des grands spéculateurs, magistrats supérieurs ou généraux

d’armées, comme celui des banquiers, comme celui des publicains, allait

finir. La puissance impériale n’allait plus admettre en cela, que les

abus qui se commettaient en son nom et sous ses ordres, comme pour

toutes choses.

Le rôle modeste des banquiers de profession fut encore ce qui devait les

protéger contre les rigueurs niveleuses de l’empire.

Nous les voyons revenir souvent, dans les écrits des jurisconsultes de

l’époque classique, et, sous Justinien ils sont encore revêtus de titres

brillants, qui les font traiter, avec considération, comme les _boni_,

ou les _optimi viri_ du temps de la république. Mais le règne des grands

manieurs d’argent était passé depuis cinq siècles.

CONCLUSION

Il semble que, chez les grands peuples où la liberté politique s’est

sagement établie et régulièrement organisée, le mouvement des choses

humaines devrait de lui-même suivre son cours naturel vers la justice et

le progrès; mais, on le sait bien, ce n’est pas sans effort que l’homme

apprend à être libre.

Là, plus qu’ailleurs, peut-être, si les passions personnelles et

égoïstes de chacun ne sont pas contenues et pour ainsi dire ennoblies

par des sentiments d’ordre supérieur, la société ne tarde pas à se

détourner de sa route.

C’est ce qu’a dit Montesquieu, lorsqu’il a fait de la vertu l’élément

indispensable du gouvernement populaire.

Et même, au sens de cet observateur de génie, les vertus privées ne

sauraient y suffire. Sous les régimes démocratiques, ce sont les

particuliers qui gouvernent, au moins par leurs suffrages; ce sont par

conséquent eux-mêmes qui doivent veiller à la marche de l’État, et

s’imposer courageusement les sacrifices nécessaires parfois aux intérêts

généraux de la patrie.

«La vertu politique», est-il dit au livre de l’_Esprit des lois_, «est

un renoncement à soi-même qui est toujours une chose très pénible...

Elle donne toutes les vertus particulières... Lorsque cette vertu cesse,

l’ambition pénètre dans les cœurs qui peuvent la recevoir, et l’avarice

entre dans tous[607].»

[607] Montesquieu, _Esprit des lois_, l. III, ch. III, et l. IV, ch.

V.

L’avarice en effet, portant en elle l’amour immodéré du gain, est la

forme naturelle de l’égoïsme chez les peuples actifs et libres[608].

Même avec des procédés légaux, et dans une république de citoyens

honnêtes, elle doit facilement devenir un danger public, puisqu’elle ne

produit que des abaissements intéressés, dans des États où l’on ne peut

se passer de vertus supérieures. Et c’est bien de ce côté que se font

réellement pressentir les plus redoutables périls, pour nos démocraties

modernes.

[608] «Ceux d’aujourd’hui ne nous parlent que de manufactures, de

commerce, de finances, de richesses, de luxe même.» _Eod._, liv.

III, chap. III.

La Bible avait stigmatisé les excès de cette dépravation de la liberté,

sous un nom qui a traversé les siècles: c’est le culte du veau d’or; et

le récit de l’exode rapporte que Moïse, trop longtemps retenu sur la

montagne sacrée, dut détruire, par d’effroyables exécutions, cette

ignoble idolâtrie, afin de sauver son peuple et de le rappeler à ses

hautes destinées[609].

[609] Exode, ch. XXXII.

A Rome, nous l’avons vu, lorsque les publicains composant les classes

moyennes eurent abattu le patriciat, et furent devenus seuls maîtres des

suffrages, la république ne tarda pas à périr, parce qu’elle n’eut guère

d’autre but que de satisfaire la cupidité, c’est-à-dire «l’avarice» de

ceux qui la gouvernaient.

Nous venons d’étudier ce phénomène historique, si semblable, à certains

égards, aux événements qui nous environnent, et nous avons été frappé de

ces analogies, quoique bien des détails nous échappent encore.

Il en est de l’œuvre des publicains, en effet, et des grands banquiers,

comme de la plupart des institutions qui ont précédé l’empire. Les

grands écrivains de la littérature, de l’histoire et du droit

n’existaient pas encore; et nous ne pouvons pas tout savoir.

Nous connaissons beaucoup de lois de ces époques lointaines, sur la

propriété, sur les créances, sur les actions en justice, mais nous

n’avons sur ces sujets, ni jurisprudence, ni doctrine, ni aucun détail

d’application. Il a fallu attendre jusqu’à la découverte des

_Commentaires de Gaius_, c’est-à-dire jusqu’en 1816, pour en avoir

quelques notions précises. Nous ne sommes guère plus fixés, sur ces

institutions qui nous ont été si complètement expliquées pour les temps

suivants, que sur les événements dont nous venons de parler, et ceux-ci

ont été beaucoup plus négligés par les commentateurs.

Que l’on ne nous accuse pas, cependant, de ne présenter que des

conjectures hardies.

Nous n’avons rien avancé dans ce travail, qui ne soit directement prouvé

par des textes, ou qui ne s’impose par la plus scrupuleuse logique, et

l’on nous pardonnera de le rappeler nettement, en faisant le relevé d’un

actif que nous pouvons, avec le langage du sujet, déclarer bien établi.

Nous constaterons d’abord, que nous sommes en présence d’une démocratie

bourgeoise, qui se développe par l’œuvre imprudente des Gracques, et

qui, après avoir supplanté le patriciat, tombe dans la démagogie. C’est

le moment où «l’avarice» gouverne en souveraine, par la fédération des

grandes compagnies financières; nous pensons l’avoir démontré.

Les compagnies de publicains couvraient, en effet, de leurs

spéculations, de leurs entreprises et de leurs travaux, le monde Romain,

et nous les avons réellement trouvées à l’œuvre, en Sicile, dans la

province d’Asie, dans la Bithynie, la Cilicie, la Syrie, le Pont, la

Judée, la Macédoine, la Grèce, la province d’Afrique, l’Espagne et la

Gaule. Il en était de même dans toutes les provinces conquises, et nous

avons vu leurs services compliqués s’organiser partout, au moment même

où l’armée prenait possession du territoire.

Ces grandes compagnies trouvaient abondamment des fonds, par l’attrait

d’un gain assuré, et par le procédé aussi simple que merveilleux de

l’action, qui est, aujourd’hui encore, resté le même. _Partes, Particeps

non socius, affinis conductionis._ Tout le monde voulait y avoir sa

part: Πάντας ὡς ἔπος εἰπεῖν, dit Polybe. On s’arrachait les titres,

Cicéron le dit textuellement de C. César, _Eripuit partes illo tempore

carissimas_.

Elles furent facilement organisées, parce que l’adjudication des impôts

et des grands travaux était, de toute antiquité, dans les mœurs.

Elles furent très nombreuses, parce que les travaux de la guerre et les

bénéfices de la paix se multiplièrent à l’infini, sur les provinces

conquises.

Elles furent très riches, parce que c’était sur les provinciaux asservis

que portaient leurs exploitations sans contrôle et sans scrupule.

«Arrachez-nous de la gueule de ceux dont la cruauté ne peut se rassasier

de notre sang», disait, au nom des provinciaux, le célèbre discours de

Crassus.

Elles furent populaires, parce qu’elles représentaient, aux yeux du

peuple romain, les droits de la conquête se continuant, à leur profit,

sur les peuples vaincus.

Elles devinrent vite agissantes et fortes, parce qu’elles furent animées

par une spéculation passionnée, surexcitées par le jeu sur leurs valeurs

échangeables, et soutenues par l’autorité que leur donnait leur

richesse. Cicéron en a largement rendu témoignage.

Elles fournirent un aliment aux jeux, d’où résultaient des fortunes

subites et de terribles chutes, auprès des deux Janus du Forum.

«_Excussus propriis, ad medium Janum res mea fracta est_», dit le joueur

d’Horace; et nous avons démontré que le jeu cesse au Forum, dès que

disparaissent les publicains.

Elles s’unirent entre elles, se syndiquèrent puissamment, en vue de

leurs intérêts communs, de façon à former un nouvel ordre dans l’État,

_Novus Ordo_; et c’est ce qui fit leur puissance commerciale et

politique. «_Unde regnarent judiciariis legibus, nisi ex avaritia?_»

«Avaritia», tel est le mot de Festus, qui est devenu le mot fatal de

Montesquieu.

Auguste, qui ne voulait pas d’une pareille puissance à ses côtés, n’eut

pas même à supprimer les compagnies, il n’eut qu’à arrêter le

renouvellement des adjudications. Il n’y eut plus dès lors de sociétés

par actions possibles, puisque l’État s’était réservé le droit de les

constituer. Le règne des publicains était fini.

Alors commença l’empire, qui eut du moins la gloire de laisser le droit

civil prendre son admirable développement; mais sous la puissance

politique duquel, tout dut fléchir et se soumettre.

Toutes les initiatives privées furent détruites dans leur germe.

«_Solitudinem faciunt, pacem appellant._» Ils firent la solitude et ils

appelèrent cela la paix.

Voilà, dans ses grandes lignes, l’histoire de cette décadence politique;

on y voit les libertés publiques tombant par les excès de la spéculation

cupide, et par le fait de grandes coalitions financières, sous le plus

persistant et le plus honteux des despotismes.

L’empire romain s’achemina dès lors, lentement, vers sa dissolution, et

le monde sembla menacé de retourner pour toujours à la barbarie.

Dans les démocraties de notre temps, les crimes abominables des

publicains ne sont plus à craindre, du moins sous le couvert d’une

légalité durable; dix-neuf siècles de christianisme et de civilisation

n’ont pas pu passer sur les générations, sans adoucir les mœurs et

relever les âmes. Le mal de l’argent sera donc, sans doute, moins grave

dans ses conséquences.

Mais par l’effet de ces progrès eux-mêmes, on a vu, de nos jours,

s’élever une classe d’hommes innombrable, et forte par l’union, qui

était restée dans l’ombre jusque-là.

L’abolition de l’esclavage, l’introduction de plus en plus effective de

l’égalité dans les lois et les mœurs, et la facilité des relations

lointaines, ont donné à la multitude des déshérités, une autorité

indépendante qu’elle n’avait jamais eue nulle part dans l’histoire.

Ainsi un phénomène grave et nouveau s’est produit dans nos démocraties

de formes diverses, et l’on y a vu le mal des passions avides, surgir

avec les mêmes caractères au fond, et des moyens d’action analogues, en

même temps, aux deux points extrêmes de l’organisme social, dans

beaucoup d’États.

Qu’on nous permette quelques observations pratiques à ce sujet; le

caractère de notre étude nous y invite, et ce sera peut-être, le

meilleur enseignement à chercher, dans ce livre d’histoire.

Assurément le pauvre a toujours subi avec amertume, ou dépit, ou colère,

le spectacle des richesses et des joies du monde, surtout lorsqu’elles

se sont étalées sans commisération auprès de son indigence et de ses

douleurs.

Comment pourrait-il ne pas souffrir de ces inégalités du sort, la

plupart du temps inexplicables à ses yeux, et particulièrement lorsque

les espérances de l’au-delà viennent, elles-mêmes, à lui manquer.

A Rome la classe ouvrière, singulièrement réduite par les horreurs de

l’esclavage, ne comptait pas, à la fin de la république. Elle n’était

qu’une multitude avilie, dont les factions révolutionnaires exploitaient

les besoins ou les vices, soit dans les votes des comices à vendre, soit

dans les violences armées du Forum et de la rue; et nous n’avons pas eu

à en parler.

Mais les guerres affreuses des esclaves, les révoltes de la plèbe dans

l’antiquité, les sanglantes Jacqueries du moyen âge, furent des

explosions de ces haines contenues, certainement plus justifiées et plus

violentes que celles de nos jours.

La force sociale avait eu bientôt raison de ces protestations

impuissantes; les incendies, les pillages, les meurtres sauvages, les

crimes de toutes sortes qui les déshonoraient ne servaient guère qu’à

aggraver les malheurs des vaincus; et tout rentrait dans le silence.

Nous ne voudrions pas dire que ce fut là l’état général et permanent des

classes ouvrières d’autrefois, surtout dans notre ancienne France. Les

corporations, les confréries, les institutions charitables avaient, au

contraire, rapproché, à certains égards, les diverses classes de la

société laborieuse, et fait régner entre patrons et ouvriers, une

harmonie que nous retrouverons difficilement sans doute. Seulement cela

ne s’appliquait guère qu’aux industries des villes, et dans celles-ci,

aux privilégiés qui jouissaient seuls des monopoles souvent inhumains

que la loi protégeait.

Aujourd’hui d’ailleurs, le mal comme le bien, tout a changé d’aspect, de

la base au sommet. L’association des intérêts et des passions est

devenue le moyen de développement légitime, ou bien aussi, l’arme de

guerre, pour les pauvres comme pour les riches.

Chez les riches, cela s’appelle les grandes compagnies anonymes, les

vastes opérations industrielles, ou encore, à côté de syndicats de

finances utiles aux grandes opérations d’État, les syndicats funestes,

organisés sous le couvert d’une fausse légalité, pour l’accaparement des

grains, des métaux, des valeurs de bourse, des objets de grande

consommation, ou de tout autres choses, par lesquels des agioteurs

insatiables se rendent maîtres des marchés d’une partie du monde.

Ils spéculent à coup sûr par leurs coalitions de capitaux, et sous

l’inspiration de pensées, qui sont l’opposé des vertus civiques

nécessaires dans les gouvernements libres. Ils s’enorgueillissent de

leurs succès, au milieu de leurs richesses mal acquises, et ils se

réjouissent quelquefois ouvertement des ruines qu’ils ont répandues

autour d’eux; à moins que des événements inattendus ne viennent les

frapper, en flétrissant comme elles le méritent leurs combinaisons

criminelles.

Ce sont là les publicains de notre temps, nous pourrions dire de notre

fin de siècle; car c’est surtout par la promptitude de l’électricité et

de la vapeur qu’ils peuvent assurer l’efficacité et l’extension de leurs

redoutables monopoles. C’est ainsi que les publicains de Rome, en

réunissant leurs intérêts, étaient parvenus à gouverner l’État.

Quant aux pauvres, aux ouvriers de l’industrie spécialement, ils ont eux

aussi l’arme de la coalition, avec les bourses du travail, les

syndicats, les unions de syndicats comme moyens permanents; mais c’est

la coalition du nombre, surexcitée souvent par des besoins factices, par

des manœuvres odieuses ou bien par la misère imméritée, la misère sans

travail, de toutes la plus digne de compassion. Ils ont cette arme

terrible de la grève, parfois coupable et sanglante, et même quand elle

est légitime, inévitablement nuisible à tous les intérêts matériels et

moraux, toujours périlleuse pour l’ordre public; la grève, c’est-à-dire

la ruine en perspective pour le patron, et pour l’ouvrier misérable,

peut-être la faim mauvaise conseillère et le désespoir des derniers

dénuements.

C’est ainsi que surtout chez les peuples les plus avancés et les plus

libres, deux armées s’organisent autour de nous pour la lutte, et

menacent, en se mettant de pair, pour ainsi dire, d’enserrer dans leurs

étreintes la société qui n’en peut mais.

Quoique cela s’explique très bien, il est digne de remarque, en effet,

que c’est dans les pays de liberté politique où le mouvement financier

s’est le plus activement développé, que, par une sorte de mouvement

symétrique et simultané, l’organisation des coalitions ouvrières s’est

aussi le plus fermement établie, et le plus vigoureusement disciplinée.

Ainsi, c’est dans la libre et industrieuse Amérique des Yankees, que se

sont édifiées, depuis un demi-siècle, les plus colossales fortunes qui,

peut-être, aient jamais été amassées par les mêmes mains; c’est le pays

où l’argent est roi, où est pratiqué le culte du dieu dollar, où dans un

certain monde, on estime un homme, non d’après sa valeur intellectuelle

ou morale, mais d’après ce qu’il a su gagner, ou ce qu’il saura

probablement gagner encore; or c’est en Amérique, aussi, aux États-Unis,

que se sont développées ces associations ouvrières et ces fédérations

d’associations qui pénètrent dans les classes agricoles, se multiplient

à l’infini, et étendent leur influence jusque sur le sol de l’antique

Europe, étonnée de leur discipline, de leur sang-froid et de leur

audace. Elles pourraient devenir un péril effroyable pour la sécurité du

monde entier, si leur direction, pour les chevaliers du travail,

notamment, et pour les fédérations, passaient des mains avisées qui en

sont encore maîtresses, dans celles des agitateurs cosmopolites qui

voudraient les exploiter.

De même, dans notre ancien monde, c’est sur le sol de l’Angleterre,

c’est-à-dire sur la terre classique de la liberté individuelle et des

constitutions politiques soutenues par les mœurs[610], que ces mêmes

phénomènes de correspondance effective, dans l’organisation des classes

opposées, se présentent avec le plus d’énergie.

[610] Voy. à ce sujet Beudant, _Le droit individuel et l’État_, ch.

III, § 2, p. 121 et suiv. Paris, Rousseau, 1891.

Ici, la vieille aristocratie terrienne n’a pas dédaigné de mêler ses

richesses au mouvement nouveau des affaires, à cette passion mercantile

qui couvre l’univers de valeurs anglaises, de trafiquants et de

vaisseaux, et qui exerce sur la politique internationale de Londres, une

influence semblable à celle qui dirigeait les guerres de Rome sur les

divers rivages de la méditerranée, au gré des publicains et en vue de

leurs intérêts financiers.

Or, là aussi, plus qu’en nul autre pays d’Europe, s’organise le

mouvement ouvrier. Les associations, les _trade unions_ s’y comptent par

milliers, leurs adhérents par centaines de mille, et leurs ressources

par millions. C’est le pays originaire et préféré des grandes unions et

des grèves. Et l’on y voit, en outre, à côté de cette classe laborieuse,

le paupérisme vicieux, avili, avec toutes les horreurs de la misère

sordide, à Londres notamment, où il faut pactiser avec cette

monstruosité, qui se dresse parfois comme un effrayant péril. Ici

encore, associations contre associations; ce sont les coalitions de

l’opulence, qui semblent appeler au combat celles de la pauvreté.

Dans les rapports des peuples, l’action des manieurs d’argent ne laisse

pas non plus de se faire sentir de la même manière. Non seulement les

grands syndicats accapareurs ne connaissent plus de frontières, et

embrassent au besoin plusieurs États, mais il existe telles familles

richissimes, nous pourrions dire telles tribus, qui étendent le puissant

réseau de leur domination financière sur toutes les capitales de notre

vieux continent. Elles tiennent les nations dans une sorte d’équilibre

européen, plus ferme pour elles, que ne le fut jamais celui dont la

politique s’inquiète vainement depuis des siècles.

Mais en même temps, les travailleurs manifestent puissamment aussi leur

œuvre internationale, par les associations et les congrès réitérés; en

sorte qu’une émotion ouvrière ne peut plus se produire sur un point,

quelque modeste qu’il soit, du régime industriel, sans que le

contre-coup de ce choc s’étende au loin dans le monde des travailleurs,

comme les vibrations de l’onde à la surface des eaux profondes qu’on a

troublées.

Tout ce mal est d’une réalité si pratique et si incontestable, que, dans

sa belle encyclique, celui qui représente l’autorité religieuse la plus

puissante du monde moderne, par le nombre de ses fidèles et par la

doctrine, le pape Léon XIII est revenu trois fois sur ce double péril de

la cupidité, sous ses formes dominantes: «C’est d’une part», dit la

lettre pontificale, «la toute-puissance dans l’opulence: une fraction

qui, maîtresse absolue de l’industrie et du commerce, détourne le cours

des richesses et en fait affluer en elle toutes les sources; fraction

qui, d’ailleurs, tient en sa main plus d’un ressort de l’administration

publique. De l’autre, la faiblesse dans l’indigence: une multitude l’âme

ulcérée, toujours prête au désordre.»

Il résulte de cet état des choses, que si la liberté politique se

développe dans le monde actuel, on se demande avec inquiétude où sont le

désintéressement et les vertus civiques qui en doivent être les

régulateurs nécessaires.

Puissions-nous, du moins, ne pas être arrivés à ce moment funeste «où

l’ambition pénètre dans les cœurs qui peuvent la recevoir et où

l’avarice entre dans tous.»

Nous ne ferons pas à notre temps l’injure de penser qu’il en soit encore

ainsi.

De hautes et saines traditions restent, grâce à Dieu, dans le cœur des

peuples pour les préserver d’un pareil malheur: et nos publicains

n’auront jamais entre leurs mains, comme les publicains de Rome, tout à

la fois, la justice, les finances, les élections aux grandes charges et

la confection des lois. Ils ne trouveraient pas aujourd’hui une nation

civilisée pour excuser leurs crimes et pour en partager les profits.

Mais saurons-nous bénéficier de ces enseignements de l’histoire?

Ne faudra-t-il pas pouvoir nous défendre contre cette «féodalité

financière» que des hommes bien informés déclarent être «le grand danger

de l’avenir»; en présence de cette «table rase, sur laquelle il n’est

resté, disent-ils, qu’une puissance indiscutable, permanente: l’argent».

Et n’avons-nous pas, d’un autre côté, à répondre à ces masses compactes

d’ouvriers et de pauvres, qui s’unissent à travers le monde entier, pour

revendiquer hautement leur part de jouissances et de richesses?

Comment pourra-t-on parer avec sagesse et justice à ce double péril?

C’est le secret des temps.

Le problème à résoudre en tout cas, consiste, non pas à chercher, sous

le nom de l’État, des répartiteurs et des maîtres, ni à toucher, en quoi

que ce soit, aux droits de la propriété, mais à fixer les limites

auxquelles il faut réduire la liberté civile et politique, qui doit

survivre, comme principe dominant, à toutes les réformes.

Sans la liberté et l’appropriation absolue par le travail qui en est

l’une des formes essentielles, il ne saurait y avoir, pour les peuples,

ni justice, ni progrès social, et tout est ébranlé aujourd’hui par la

discussion et par le doute.

Le mouvement violent qui entraîne le monde, laissera peut-être bien loin

derrière lui, sur les chemins battus, quelques-uns des principes

séculaires du droit et de l’économie sociale, mais il est, pensons-nous,

des choses sacrées qui ne vieillissent pas et qui ne peuvent périr, sans

lesquelles, d’après le témoignage permanent de l’histoire, la société

humaine ne saurait ni avancer ni vivre.

C’est d’elles qu’il faudrait dire aujourd’hui, ce qu’on disait au Forum

de Rome, à l’honneur de l’argent:

«... hæc recinunt juvenes dictata senesque.»

Les enfants récitent ces choses qu’on leur a enseignées, et les

vieillards aussi, parce qu’elles seules peuvent vivifier les vertus

publiques et privées nécessaires aux plus puissantes civilisations:

elles s’appellent Dieu, la famille, la patrie.

Dieu, sans les sanctions infaillibles duquel toutes les révoltes de la

souffrance seraient légitimes; qui dit: à chacun suivant ses œuvres; et

qui commande la charité, comme le complément nécessaire du droit. Dieu

sans qui la justice sociale elle-même, ne serait sur terre, qu’un odieux

fantôme.

La famille qui garde pieusement à travers les âges, et réchauffe à la

flamme de son foyer, les traditions du dévouement qui s’ignore, du

respect vigilant de l’enfance et de la vieillesse, de l’épargne

prévoyante, du soin attendri des infirmités du corps et de l’âme, du

maintien des saintes croyances, et des hiérarchies légitimes sans

lesquelles ne peuvent régner ni l’ordre, ni la sécurité, ni la paix dans

l’État.

La patrie enfin, qui n’est que la famille agrandie, car les liens qui

perpétuent ces deux unions sacrées sont les mêmes liens; les vertus

qu’elles suscitent les mêmes vertus touchantes ou héroïques; les joies

qu’elles prodiguent à l’esprit et au cœur de l’homme, les mêmes joies

fécondes, généreuses et nécessaires.

TABLE DES MATIÈRES

Préface I

Aperçu général du sujet 1

Étude historique 31

Chapitre premier.--Influence progressive de la richesse dans la

législation et dans les mœurs romaines jusqu’aux premiers

temps de l’Empire 33

Section première.--De la richesse dans les lois d’ordre privé 35

Section II.--De la richesse dans les lois d’ordre public et

politique 41

Section III.--Prépondérance croissante de la richesse dans

l’opinion et dans les résultats pratiques de la vie publique 44

Section IV.--La religion, les beaux-arts, la vie privée et le

luxe des chevaliers 51

Section V.--La fortune de Cicéron 58

Chapitre II.--L’œuvre financière et politique des publicains

et des banquiers.--Histoire interne.--Centralisation des

affaires à Rome 94

Section première.--Les publicains.--Caractère de leurs

entreprises.--Personnel de leurs sociétés 96

§ 1er.--Adjudications de l’État.--Leurs débuts 96

§ 2.--Développements subits de l’industrie, de la spéculation

et des grandes sociétés de publicains 98

§ 3.--Impôts et travaux publics mis en adjudication 116

§ 4.--Personnel des sociétés: différentes espèces d’associés,

_socii_ et _participes_; fonctions diverses et agents 119

§ 5.--Le droit de cité est-il nécessaire pour les

publicains?--Les publicains de l’Évangile 132

§ 6.--Conditions diverses de capacité 138

§ 7.--Les publicains appartiennent à l’ordre des chevaliers

qu’ils comprennent presque en entier 139

§ 8.--Appréciation du système des adjudications de l’État 142

Section II.--Les banquiers: nature et développement de leurs

opérations 146

§ 1er.--Caractères généraux de la banque et des banquiers de

Rome: leurs dénominations 147

§ 2.--Actes divers compris dans les opérations usuelles des

banquiers 151

1º Contrôle et change des monnaies métalliques 151

2º Avance de fonds, placements et autres actes divers. 157

3º Dépôts réguliers et irréguliers 160

4º Mandats de payements 161

5º Contrat de change 162

6º Moyens de poursuites: actions civiles et prétoriennes 163

§ 3.--Livres et écritures.--Contrat _litteris_ et

billets.--Comptes courants.--Compensations.--_Editio

rationum_ 165

§ 4.--Attributions ayant un caractère public 169

§ 5.--Faillites 169

§ 6.--Sociétés de banquiers.--Corréalité 170

§ 7.--Conditions requises pour exercer la banque.--Situation

sociale des banquiers dans le monde de Rome 172

Section III.--Centralisation des affaires à Rome et lieu de

réunion des spéculateurs 179

Chapitre III.--Suite chronologique des événements de l’histoire

romaine concernant les publicains et les banquiers.--Histoire

externe.--Arrangements du Forum; édification des basiliques 193

Section première.--Exposé et chronologie des faits de

l’histoire romaine concernant les publicains 194

§ 1er.--De l’époque des guerres puniques jusqu’aux Gracques

(540-214 à 621-133) 194

§ 2.--Les Gracques.--Loi agraire.--Loi frumentaire.--Loi

judiciaire; ses effets par rapport à la puissance des

publicains et des spéculateurs (621-133 à 649-111) 202

1º Loi agraire 203

2º Loi frumentaire 205

3º Loi judiciaire 207

4º Faits extérieurs 225

§ 3.--Des Gracques à Sylla.--Suite des lois judiciaires.--Les

publicains sont les maîtres dans l’État.--Apogée de leur

puissance.--Leurs abus.--Marius (643-111 à 665-89) 227

§ 4.--Consulat et dictature de Sylla (665-89 à 675-79) 237

§ 5.--Les publicains de Sicile et Verrès (679-75) 244

1º Législation sicilienne.--Actes de gouvernement.--

L’édit.--Les lois.--La _lex Censoria_ 246

2º Régime des impôts de Sicile.--Les _decumani_ 250

3º Juridiction et compétence au point de vue des sociétés

de publicains 253

4º Voies d’exécution 255

5º Fraudes de Verrès avec les publicains.--Comptabilité et

registres des compagnies 257

6º Vue d’ensemble sur le régime des publicains en Sicile 267

§ 6.--Lucius Lucullus, Pompée, les publicains d’Asie (683-71) 269

§ 7.--Opinions personnelles de Cicéron sur les publicains;

ses relations avec diverses compagnies 284

§ 8.--Dernières guerres civiles.--Lois judiciaires.--

Pompée.--César et l’Empire 292

Section II.--Aperçu historique sur les banquiers et les lieux

de réunion des spéculateurs au Forum et dans les basiliques 313

§ 1er.--Le Forum 317

§ 2.--Les basiliques 320

§ 3.--Cessation du jeu sur les valeurs, au Forum et dans les

basiliques 325

§ 4.--Les banquiers dans leurs rapports avec les faits de

l’histoire romaine 329

Conclusion 337

TOULOUSE.--IMP. A. CHAUVIN ET FILS, RUE DES SALENQUES, 28.

Les manieurs d'argent à Rome jusqu'à l'Empire · 第 9 / 9 章