SECTION V.

La fortune de Cicéron.

En suivant, dans ses détails, l’existence très coûteuse de Cicéron, on

est porté à se demander, comment le fils du pauvre chevalier d’Arpinum a

pu suffire à toutes les dépenses que nous venons d’indiquer, et à bien

d’autres, encore plus extraordinaires dont nous allons parler avec plus

de précision.

M. Gaston Boissier, notamment, s’est posé cette question délicate[88].

Il y a répondu avec l’autorité qui s’attache à sa science, et avec son

talent élevé d’historien des mœurs romaines. Sa bienveillance

respectueuse pour le grand orateur lui a fait trouver des explications

ingénieuses et vraies, mais qui nous paraissent incomplètes; on dirait

qu’il a craint de trop insister.

[88] _Cicéron et ses amis_, II, 1.--Voy. aussi Tyrrel (_The

correspondance of Tullius Cicero_, introd., p. 34. Dublin, 1855),

qui arrive aux mêmes conclusions que M. Boissier; Hild, _Junii

Juvenalis satira septima_. Paris, 1890, p. 55, et Drumann,

_Geschichte Roms_, t. VI, § 106, p. 381.

Nous sommes tenus, par la nature même de notre étude, à mettre moins de

discrétion dans la vérification des comptes, si nous l’entreprenons; et

certes nous manquerions à notre devoir, en négligeant un document de

cette valeur sur les mœurs financières des riches de Rome, si ce

document existe. Or, nous l’avons assez complet, actif et passif, dans

ce qui nous reste de l’énorme correspondance de Cicéron; discutons-le.

En entreprenant ce travail, quelque peu difficile, nous ne voudrions,

pour rien au monde, être accusé d’intentions malveillantes, ni de

préventions systématiques, ni surtout d’esprit de dénigrement. Nous

n’aimons pas à voir «déshabiller les grands hommes», et ce n’est pas

cela que nous cherchons à faire, par la publication de cette étude

spéciale.

Cicéron ne partagea ni les vices odieux, ni surtout les crimes communs

aux riches de son temps, et c’est un hommage par lequel nous nous

plaisons à commencer cette énumération des actes de sa vie. On y

trouvera assurément beaucoup de choses à blâmer, mais l’appréciation des

œuvres humaines ne doit être faite, en pure justice, que d’après les

circonstances auxquelles se sont trouvés mêlés ceux qui les ont

accomplies. C’est déjà un haut mérite pour Cicéron, d’avoir su résister

au torrent qui entraînait, autour de lui, tant de grands esprits dans

les abus même les plus honteux, dans les dilapidations cyniques, les

spoliations effrénées et violentes, souvent jusqu’à la cruauté. Beaucoup

de choses, que nous considérons, avec raison, comme tout à fait

condamnables, étaient regardées comme absolument innocentes et licites,

dans le monde que nous allons pouvoir examiner de près; il ne faut donc

pas se montrer trop sévère à leur sujet.

Nous plaçons ici, du reste, cette étude de mœurs, bien plus en vue de

l’époque de Cicéron, qu’en vue de l’homme lui-même, quelque intéressant

qu’il puisse être.

A l’égard de ce grand esprit, nous aimerons à respecter ce qui est

respectable, au milieu des faiblesses humaines, et nous continuerons à

admirer, sans réserve, ce qui doit être admiré dans le génie supérieur

du moraliste et dans la merveilleuse éloquence de l’orateur.

Pour plus de clarté, nous ne parlerons guère, dans le relevé des

chiffres, que par francs, et non par sesterces, et même, la plupart du

temps, par millions de francs. Bien que Cicéron ne fût pas l’un des plus

opulents citoyens de son temps, sa fortune nous permet, cependant, de

compter en prenant pour base, très souvent, cette respectable unité[89].

[89] On aurait tort de croire que la valeur du franc fut très

différente chez les Romains, de ce qu’elle est chez nous

aujourd’hui. C’est par le prix des denrées ordinaires qu’on peut

faire la comparaison. Or, de nombreux documents établissent que les

prix étaient à peu près les mêmes que de nos jours. Le tarif de

Dioclétien est l’un des plus précis parmi ces documents curieux;

quoiqu’il soit postérieur à l’époque où nous nous plaçons, c’est là

que nous empruntons les quelques détails suivants: La livre de bœuf,

0 fr. 80 cent.; de jambon, 2 fr. Le litre de vin ordinaire, 0 fr. 80

cent.; de bière, 0 fr. 40 cent. La journée de cultivateur, 2 fr. 60;

de maçon, 5 fr.; de boulanger, 5 fr.; au garçon de bain, 0 fr. 20

cent., etc. On le voit, le million d’alors valait bien, pour le

peuple, au moins celui d’aujourd’hui. Voy. _Étude_ de M. G. Humbert,

_Recueil de l’Académie de législation_, 1868, p. 447, et les

nombreux travaux publiés sur les finances et l’économie politique

des Romains. Dureau de la Malle, Mommsen, Marquardt, etc. Voyez

_supra_, notre bibliographie.

Il eut infiniment plus de fortune qu’on ne le croit généralement, et

cependant il ne fut pas riche, de son propre avis, parce qu’il eut

beaucoup de fantaisies. Comme il le dit lui-même, «c’est l’homme qu’on a

coutume d’appeler riche et non sa caisse. C’est le besoin qui est la

mesure des richesses... Celui qui désire beaucoup est pauvre[90].»

[90] _Parad._, VI.

La vérité est qu’il eut beaucoup d’argent, qu’il l’aima et le rechercha,

non comme un avare, pour lui-même, mais pour le besoin qu’il avait de le

dépenser inconsidérément et sans mesure. C’est ce que nous allons

constater, pendant toute la durée de sa vie[91].

[91] On peut lui appliquer, au moins en partie, cette phrase qu’il

écrivait, en philosophe, dans les _Tusculanes_: «Etenim quæ res

pecuniæ cupiditatem afferunt, ut amori, ut ambitioni, ut quotidianis

sumptibus copiæ suppetant: quum procul ab iis omnibus rebus absit,

cur pecuniam magnopere desideret, vel potius curet omnino?»

_Tuscul._, V, XXXII.

Tâchons de déterminer d’abord son actif, par ses immeubles, par ses

biens de toute nature, et surtout par l’argent dont il a disposé, dans

la dernière moitié de son existence très agitée. Ce premier travail

fait, nous chercherons à remonter jusqu’aux origines de ces surprenantes

richesses. Mais assurément nous ne saurons pas tout.

En premier lieu, les immeubles: Cicéron a eu pendant la plus grande

partie de son âge mûr, simultanément huit ou dix villas en Italie, dont

quelques-unes étaient somptueuses. Celle de Tusculum et celle de Formies

notamment, devaient valoir beaucoup d’argent, car, à son retour de

l’exil, il trouvait dérisoire que le Sénat ne lui ait alloué, pour les

réparations à faire, que cinquante mille francs pour Formies et cent

mille pour Tusculum[92].

[92] _Ad. attic._, IV, 2; octobre 697-57. On peut voir l’énumération

d’un grand nombre de ces immeubles et des objets de luxe qui s’y

trouvaient, dans le _Geschichte Roms_ de Drumann, t. VI, §§ 107 et

108. Le Clerc indique les villas d’Antium, Astura, Arpinum, Cumes,

Formies, Pouzzoles, Pompéi et Tusculum.

Il avait en même temps aussi, cinq ou six maisons de grande valeur, dans

les beaux quartiers de Rome. L’une d’elles lui avait coûté près de un

million[93], une autre plus de quatre cent mille francs. Le Sénat lui

avait alloué quatre cent mille francs pour la reconstruction

(_superficies_) de celle que le peuple avait détruite[94].

[93] _Ad fam._, V, 6; Aulu-Gelle, _N. A._, XII, 12. Voy. Hild, _loc.

cit._

[94] _Ad. att. eod._ Ces maisons n’étaient pas assurément les plus

belles de Rome; Claudius avait acheté plus de trois millions celle

de Scaurus, qui était située sur le Palatin, comme l’une de celles

de Cicéron, celle que ce dernier avait achetée à Crassus. Pline,

_Hist. Nat._, XXXVI, 15-24. Ascon., _Ad. Cic. mil. arg._, 70.

Nous pouvons ajouter enfin à cette liste de grands immeubles, sur

plusieurs desquels on connaît de curieux détails, et dont on montre

encore de belles ruines, «les petites maisons (_diversoria_) que les

grands seigneurs achetaient sur les principales routes pour s’y reposer,

quand ils allaient d’un domaine à l’autre[95].»

[95] G. Boissier, _loc. cit._

Voilà donc d’importantes valeurs assurément: quinze ou seize riches

immeubles, d’autres disent une vingtaine[96], dans le même patrimoine,

ceci n’est certes pas chose commune, même dans la Rome des anciens

temps.

[96] Hild, _loc. cit._ V. Le Clerc parle de dix-huit immeubles

auxquels rien ne devait manquer, puisque Cicéron les appelle les

_délices de l’Italie_. _Vie privée et litt. de Cic._, 2e édit., p.

314, t. I des œuvres traduites.

Si on pouvait exactement évaluer chacun de ces biens, on devrait compter

déjà sûrement par millions. Les quelques maisons ou villas au sujet

desquelles nous avons pu donner des chiffres certains, en représentent,

à elles seules, au moins trois ou quatre. La valeur totale des autres

s’élevait beaucoup plus haut. Or, pendant toute la période de son

existence que nous étudions, on peut affirmer que Cicéron n’a guère

modifié sa fortune immobilière, que pour l’accroître. Les détails

abondent dans la correspondance, à ce sujet, et ils ont été

soigneusement relevés par les historiens contemporains, en France et en

Allemagne. Nos renseignements sont donc, jusqu’ici, parfaitement

authentiques.

Passons aux meubles et aux dépenses de luxe, de fantaisie ou d’ambition

politique. Ici, les chiffres vont monter sensiblement, sur le dernier

point surtout: les dépenses d’ambition politique. Rien, de notre temps,

ne peut nous en donner une idée, même approximative, malgré les

surprises qu’amène avec lui parfois, notre suffrage universel, à cet

égard.

Cicéron fut sans cesse ou avocat ou homme politique, quelquefois les

deux en même temps, mais il fut aussi, artiste et amateur par accès. Il

avait acheté, à certaines époques, de nombreux et remarquables objets

d’art pour orner ses principales villas. En 687-67, notamment, il ne

mettait aucune mesure à ses fantaisies. Il écrivait à Atticus, en Grèce,

de lui envoyer des statues de marbre et de bronze, des objets précieux

de toute espèce, le plus qu’il pourrait et le plus vite possible. «_Et

signa et cetera quam plurimum quam primumque mittas[97]._» Voilà ma

passion, ajoutait-il. Lentulus m’offre ses vaisseaux pour le transport,

et tu peux avoir confiance en ma bourse. «_Arcæ nostræ confidito._» On

pouvait aller très loin dans cette voie dispendieuse. Le mandat était

pressant, et n’avait pas de limite. Mais, en ce moment-là, c’était

l’amateur opulent qui ne comptait pas, et payait.

[97] _Ad. att._, I, 4, 8 et 9 (687-67).

En 699-55, il faisait venir encore des statues; cette fois il en

commandait avec plus de réserve. Il venait «d’ajouter des exhèdres à son

joli portique de Tusculum»; alors, c’était la peinture qui lui plaisait

surtout, pour orner ses demeures[98]. Pline parle d’une table de citre

ou thuya, que Cicéron avait payée un million de sesterces (200,000

francs). C’était la première qu’on eût vue à Rome[99]. On peut avoir par

là une idée du reste.

[98] _Ad. fam._, VII, 23 (695-55).

[99] Pline, _Hist. Nat._, XIII, 15.

D’autre part, et ceci même est à noter, plusieurs de ses lettres

familières témoignent hautement qu’il aimait aussi les plaisirs des

grands repas, du moins dans les dernières années brillantes de sa vie à

Rome. Il les goûtait à la fois en causeur spirituel et en gourmet

raffiné[100].

[100] Dans les premières années de sa vie publique, il avait,

paraît-il, l’estomac délicat, et redoutait les repas copieux, mais

il en fut différemment plus tard; plusieurs lettres à ses amis

l’indiquent, pendant ses périodes de prospérité, depuis la fin du

septième siècle surtout. Cic., _Ad fam._, VII, 26; IX, 15, 24, 26.

Or, nous savons quel luxe y déployait, parfois follement, le grand monde

de Rome. La vaisselle d’or et d’argent ciselé, les animaux et les

poissons les plus chers ou les plus rares, les musiciens, les danseurs

et les beaux esclaves de tous les pays, en faisaient ordinairement les

frais. C’était, entre amphitryons, une rivalité dans les raffinements,

au sujet de laquelle les perles fondues dans un acide et mêlées à la

nourriture, restent comme un trait caractéristique, parmi les souvenirs

classiques de chacun de nous.

«Sa porte», dit V. Le Clerc, «était ouverte aux étrangers qui lui

paraissaient dignes de quelque distinction par leur mérite, et à tous

les philosophes de l’Asie et de la Grèce. Il en avait constamment

plusieurs auprès de lui, qui faisaient partie de sa famille et qui lui

furent attachés dans cette familiarité pendant toute leur vie[101].»

[101] _Œuvres complètes de Cicéron_, t. I, vie privée et littéraire,

2e éd., p. 311. Cic., _De natura Deorum_, I, 3.

Il se faisait accompagner, même dans ses voyages à travers l’Italie, du

nombreux personnel d’esclaves et de licteurs, qu’il considérait comme

nécessaires à sa dignité[102].

[102] F. Antoine, _La Famille de Cicéron_, Terentia, p. 23. Extrait

des _Mémoires de l’Académie des sciences de Toulouse_, 1889. Cic.,

_Ad Att._, XI, 13, 4.

Et cependant l’ambition devait coûter bien plus encore à l’homme

politique, que ses goûts mondains ou ses fantaisies d’artiste.

A cet égard, nous avons d’abord les indications générales que nous

fournissent, d’une manière certaine, les usages du temps. La

correspondance intime nous a conservé, de plus, quelques traits qui nous

indiqueront comment il procédait personnellement en cette matière.

Ainsi nous ne savons pas, sans doute, quel fut exactement le chiffre de

ses dépenses pour les candidatures aux grandes charges de la préture et

du consulat, et cependant on peut affirmer que ce chiffre fut

formidable, parce qu’il l’était forcément pour tout le monde à cette

époque. Et après le succès, il fallait aussi payer au peuple ces jeux

publics qui exigeaient encore des millions.

Cicéron n’a aucune illusion à cet égard; il faut, à son avis, être très

riche pour s’aventurer sur ce terrain, car il écrit au sujet de Milon,

qui avait eu pourtant beaucoup d’argent, que ce dernier ne pouvait pas

se permettre ces libéralités trop au-dessus de ses moyens. «_Quia

facultates non erant[103]._»

[103] _Ad. Quint._, II, 8 (nov. 700-54). Plutarque (_Vie de Cicéron_,

VIII), rapporte que «les Siciliens lui amenèrent, pour les jeux de

son édilité, beaucoup d’animaux de leur île, et lui firent de

nombreux présents. Il ne profita point de leur bonne volonté pour

s’enrichir, et ne s’en servit que pour faire baisser le prix des

vivres».

Au surplus, son frère Quintus le lui écrivait dans sa note sur la

candidature au consulat: «Il faut faire les choses magnifiquement; c’est

la condition indispensable du succès; il faut donner des banquets

privés, et aussi des banquets publics aux tribus réunies[104]. Aie

soin», ajoutait ce frère très avisé, «que ta candidature soit pleine de

pompe, et illustre, et splendide, et populaire, et qu’elle ait un éclat

et une dignité suprêmes[105].»

[104] «_Est in conviviis... et passim et tributim._» Quintus, _De

petit. consul._, XI.

[105] «_Ut pompæ plena sit, ut illustris, ut splendida, ut popularis,

ut habeat summam speciem et dignitatem._» _Eod._, XIII.

Il subit, quant à lui, vaillamment, ces épreuves qui eussent été

redoutables pour une caisse moins bien garnie que la sienne, et

peut-être pour lui-même aussi, en d’autres moments. Il fit son devoir de

magistrat avec facilité, sans doute, car il ne s’en alarma ni ne s’en

plaignit nullement.

Il lui arrivait cependant bien souvent, de se montrer inquiet sur l’état

de ses ressources. Il eut évidemment des crises financières aiguës à

traverser parfois; il en sortait, du reste, ordinairement à sa

satisfaction.

Il y eut, en effet, des hauts et des bas incroyables dans cette fortune

de prodigue impressionnable, littérateur ou artiste et, en tout cas,

imprévoyant. Nous allons en juger par la suite.

Lors de son exil, dans les années agitées de sa carrière politique, en

596-58, il s’était vu ruiné du jour au lendemain. Sa correspondance

devient alors vraiment attristante. On n’y trouve plus, pendant quelques

mois, que des lamentations, des larmes, des remords de n’avoir pas été

plus habile. Il s’attendrit sur tout et sur tous, sur sa fille

particulièrement et aussi sur son fils, et même sur sa femme Terentia.

Il se demande comment il pourra venir à leur aide, comment il fera

lui-même pour vivre.

Son exil terminé, on le voit reprendre tout à coup et d’une manière

étonnante, un nouvel et puissant essor, dans cette carrière quelque peu

tourmentée, qui fut cependant heureuse, le plus souvent.

Dès son retour, en effet, il recommence à construire, il achète de

nouvelles terres, de nouveaux objets d’art pour ses domaines, édifie des

portiques, construit des terrasses et des bains dans ses villas; il

invite chez lui les plus grands personnages, Marius notamment[106].

C’est à cette époque qu’il fait circuler l’un de ses hôtes dont nous

avons parlé, sur une litière à huit porteurs, accompagnée de cent hommes

armés. En avril 698-56, il écrit à Quintus qu’il bâtit à trois endroits

à la fois, et qu’il remet à neuf tout ce qui lui appartient, enfin qu’il

vit plus largement que jamais[107].

[106] Voir, en ce sens, de nombreux détails dans les lettres des

années 698, 699 et 700 à Quintus ou à Atticus. Il s’occupait aussi

des villas de son frère absent; on ne distingue pas toujours très

bien desquelles il s’agit, dans ses lettres à Quintus. Ce qui en

ressort, c’est qu’il y avait de très beaux immeubles dans la fortune

des deux frères.

[107] _Ad. Quint._, II, 6, an. 698-56.

Deux ans après, la baisse semble être revenue. Au mois de février de

l’an 700-54, il raconte à Atticus qu’il vient d’écrire à César, pour

plaisanter sur leur situation financière à l’un et à l’autre, assez peu

brillante, paraît-il, en ce moment. Mais à peine sept mois se passent,

et voilà qu’en octobre de la même année, il fait une confidence très

inattendue à ce même Atticus: il lui apprend d’un ton très dégagé et

incidemment, en finissant une très longue lettre, que deux amis de

César, lui-même et Oppius, «_me dico et Oppium_», viennent de dépenser

douze millions de francs, soixante millions de sesterces pour agrandir

une basilique du Forum, dont l’aspect lui plaisait beaucoup. Il craint

les admonestations affectueuses d’Atticus, et comme il ne veut pas

recevoir d’observations dans la réponse à cette surprenante missive, il

écrit à son ami: «Je te permets d’être écrasé de cette nouvelle:

_dirumparis licet..._, mais les propriétaires du terrain n’ont pas voulu

traiter à meilleur marché. Ce sera magnifique. _Efficiemus rem

gloriosissimam[108]._» On ne sait pas ce que répondit Atticus.

[108] Toutes les éditions de Cicéron que nous avons consultées, et

toutes les traductions sont d’accord sur ce chiffre énorme:

_Sexcenties_, HS, soixante millions de sesterces. _Contempsimus

Sexcenties_, HS.--_Ad attic._, IV, 16, édit. Nisard, lettre 155, t.

V, p. 160.--Le Clerc, t. XVIII, p. 443.--Édit. Panckoucke, t. XIX,

trad. de Golbery, lettre 149.--Tyrrel, _The correspondence of

Tullius Cicero_, vol. II.--Billerbeck, _Lettres annotées_, t. I, p.

513. Et cela ne l’empêchait pas de songer peu après à offrir un

portique, προπύλαιον, à l’académie d’Athènes, _Ad att._, VI, 1.

Il dut être fort étonné, dans tous les cas, lui, le confident des

inquiétudes de la veille. Cicéron devait bien donner au moins la moitié

de la somme, puisqu’il insistait sur son nom, _me dico_; et s’il

donnait, après une période de gêne, six millions au peuple, il devait

bien en garder au moins autant pour lui-même. C’étaient donc,

probablement, douze ou quatorze millions qui lui étaient arrivés assez

vite, dans le temps qui sépare le mois de février du mois d’octobre.

Douze ou quatorze millions inopinément acquis en quelques mois! il

s’était produit évidemment de bonnes aubaines[109].

[109] Dans le courant de cette année 700-54, il ne plaida pas une

seule fois, ou du moins, pas une de ses plaidoiries n’est

mentionnée; il ne prononça qu’un discours au sénat sur les dettes de

Milon, mais il fut nommé augure. V. Le Clerc, t. I, _Tableau

chronol. de la vie de Cicéron_ (700-54).

Au fond, cette dépense soudaine n’était pas tout à fait désintéressée,

il y avait sûrement une arrière-pensée d’ambition, dans cette largesse

vraiment royale. Bientôt après, en effet, en 704-50, on voit l’illustre

citoyen se préparer à des sacrifices du même genre, mais bien plus rudes

encore pour sa caisse, et dont cette fois le but direct est déclaré.

La pensée qu’il avait été proclamé _Imperator_ par ses soldats en

Cilicie le poursuivait; il voulait, comme d’autres généraux victorieux,

goûter les joies de la gloire militaire; il voulait obtenir les honneurs

du triomphe, dans ces rues, sur ces places, au milieu de ces masses du

peuple encore tout animées des souvenirs de son éloquence. Les lauriers

de la tribune et de la barre ne lui suffisaient plus.

En conséquence, il s’agite, se démène, pour obtenir cette consécration

solennelle de succès guerriers, qui avaient en effet, besoin sans doute

d’être consacrés; mais surtout il se prépare à subvenir aux dépenses

fastueuses de cette solennité triomphale. Il annonce à Atticus qu’il a

donné l’ordre à Terentia, de verser entre ses mains les sommes

nécessaires pour les préparatifs du triomphe espéré: «_Me quidquid

possem nummorum ad apparatum sperati triumphi ad te redacturum[110]._»

Il est probable que cela fut fait.

[110] _Ad attic._, VII, 1; 704-50.

On fut intraitable, à la vérité, pour les prétentions militaires du

grand orateur. Le triomphe ne fut pas accordé. Mais ce que nous voulons

relever ici, c’est que sans avoir rien rapporté de sa province, comme

les autres généraux qui obtenaient le même honneur, et après la donation

d’octobre 54, il se sentait cependant de force à supporter les énormes

dépenses de la fête publique à laquelle il devait contribuer pour une

large part.

C’était encore un de ses moments de grande opulence, un mouvement de

hausse très prononcé dans l’état de ses fonds. Cela ne devait pas durer.

Bien peu après avoir ainsi traité somptueusement toutes choses, et bien

que les dépenses prévues n’eussent pas été faites, le pauvre grand homme

retombait, en effet, en proie à ses inquiétudes financières, et

recommençait à se plaindre dans ses lettres aux parents et aux amis.

Mais qu’on se rassure, la fortune ne tarde pas à se montrer de nouveau

clémente, car ses fantaisies coûteuses reparaissent, s’aggravent même,

et il ne sait pas plus y résister, au moment de toucher à la

soixantaine, que dans les années de la jeunesse[111].

[111] Il faut observer, d’ailleurs, pour être tout à fait exact, que

ses plaintes coïncident quelquefois, avec des dépenses de fantaisie

qu’on a peine à comprendre, en un pareil état. C’est ce qu’il

faisait notamment pour le domaine de Phamea et pour la villa de

Frusino, en mars 607-47. Pendant qu’il affirmait n’avoir plus de

quoi tenir son train de maison à Brindes, et ne plus pouvoir

conserver ses licteurs d’_Imperator_ et sa valetaille, il donnait

l’ordre de reprendre cette dernière villa qu’il avait vendue fort

cher avec pacte de rachat, quelque temps avant. Voir F. Antoine, _La

famille de Cicéron: Terentia_, p. 20 et 23, _loc. cit._ Cicéron, _Ad

attic._, XII, 18, 36, 43.

En 709-43, ce sont des jardins qu’il lui faut dans Rome. Il ne peut plus

profiter des jardins charmants de son ancien gendre Crassipès; il lui en

faut d’autres, pour s’isoler dans sa tristesse, et aussi en vue de

l’avenir, pour ces années de la vieillesse, dont il avait si éloquemment

parlé dans son traité. Le voilà donc écrivant avec insistance et à

plusieurs reprises à Atticus, qu’il lui faut des jardins sans tarder,

lui donnant l’ordre d’acheter à tout prix ceux qui sont à vendre,

fussent-ils les plus beaux de Rome; et l’on sait ce que coûtaient, aux

Romains de ce temps, ces magnifiques séjours de luxe, théâtres de leurs

fêtes et de leurs plaisirs. «Ne te préoccupe pas du prix, lui dit-il.

_Nec tamen ista pretia hortorum pertimueris... Quanti quanti, bene

emitur quod necesse est[112]._» Coûte que coûte, il faut acheter ce qui

nous est nécessaire. En ce moment-là, Cicéron avait dans sa caisse, en

espèces, 120,000 francs, 600,000 sesterces, qui auraient servi, sans

doute, à payer un premier acompte.

[112] _Ad attic._, XII, 23; mars 709.

Après la mort de sa fille bien-aimée Tullie, c’est-à-dire vers la même

époque, ses fantaisies changent de caractère, mais elles peuvent devenir

encore plus désastreuses pour sa bourse, s’il n’a pas de puissants

moyens à sa disposition. Il est dans la désolation, il faut qu’il

associe le monde entier et la postérité elle-même à sa douleur

paternelle; douleur très sincère du reste et très touchante, quoique

très expansive, comme tous ses grands sentiments et ses impressions

incessantes de toutes natures.

Il ne renonce pas à ses jardins, bien au contraire, mais il a un autre

désir, désir sacré cette fois: «_Me majore religione obstrictum puto._»

Pour sa fille chérie, dit-il, un tombeau ne saurait suffire, il faut lui

construire un temple. «_Fanum fieri volo[113]._» Pas un édicule ou une

simple chapelle, mais un temple qui lui assure la «religion de la

postérité.» Les règlements fixent la dimension des tombeaux, cela ne

peut lui convenir, c’est, comme il le dit, une apothéose qu’il veut

faire, ἀποθέωσιν. C’est une folie, une extravagance, il le sait bien,

_error_, _ineptiæ_, _stultitia_, τῦφος, mais peu importe, il faut

commencer tout de suite[114].

[113] _Ad attic._, XII, 17, 36, 43.--F. Antoine, _loc. cit._:

_Tullia_, p. 31.

[114] _Ad attic._, XII, 36, avril 709: «_Fanum fieri volo... sepulchri

similitudinem effugio, non tam propter pœnam legis studeo, quam ut

maxime assequar ἀποθέωσιν... ut posteritas habeat religionem._»

«On voit que Cicéron prétendait rendre à sa fille», dit le savant abbé

Mongault, «les mêmes honneurs que l’on rendait à Bacchus, à Hercule...

et qu’ainsi, ce _Fanum_ qu’il voulait lui bâtir était un véritable

temple... Il avait chargé Atticus de faire marché pour des colonnes de

marbre de Chio, qui était un des plus beaux marbres de la Grèce; par là

on peut juger qu’il se proposait de faire un monument magnifique[115].»

[115] _Hist. de l’Académie des inscriptions et belles-lettres_, t. I,

p. 678 et 684. _Mémoire sur le Fanum de Tullia_, par l’abbé

Mongault, membre de l’Académie. Cic., _Ad att._, XII, 1, 9.

Ce n’est pas tout encore. «Dans ce temps si fécond en talents», écrit-il

toujours à Atticus, «je veux, autant que je le pourrai, consacrer la

chère mémoire de ma fille bien-aimée par tous les genres de monuments.

Je ferai donc appel aux écrivains les plus éminents de la Grèce et de

l’Italie pour la célébrer dans leurs œuvres, et cependant, hélas! tout

cela n’apportera peut-être qu’une aggravation à ma douleur[116].»

[116] _Ad attic._, XII, 18.

C’est là surtout, dans cet appel fait aux grands talents, à tous les

lettrés en renom du siècle, et, plus encore, dans la construction de ce

temple édifié pour la postérité, qu’il aurait fallu verser les sesterces

à flots. Or, certainement, Cicéron n’aurait pas plus songé, cette fois

que les autres, à entreprendre ces manifestations extraordinaires de son

chagrin, s’il n’avait pas été en mesure de suffire aux frais, car il est

avéré qu’il s’est toujours mis en règle avec tout le monde.

Les épreuves politiques et ensuite la mort l’empêchèrent, sans doute, de

réaliser ces somptuosités suprêmes.

Dans les derniers temps de sa vie, en finance comme en politique, la

chance avait dû tourner pour cet homme, qui semble avoir servi de jouet

à la fortune. La force de caractère indispensable pour dominer les

tourmentes de la démagogie militaire et en tirer profit lui faisait

défaut. Il fut meurtri et emporté par un courant trop violent pour son

tempérament d’artiste. Il dut s’appauvrir aussi, car il épousa, un an

avant sa mort, à soixante-trois ans, une toute jeune fille fort riche,

dont il venait d’être le tuteur et dont les biens étaient encore entre

ses mains; on dit qu’il fit cette dernière folie, surtout pour payer des

dettes devenues trop pressantes.

Nature honnête et bien intentionnée, il devait, par l’effet des troubles

du temps, commettre des fautes, provoquer même des haines violentes

autour de lui; il dut se sentir accablé de tous les genres de

tristesses, avant de mourir sous les poignards de ses ennemis.

Il avait fait, à une certaine époque, de nombreuses affaires avec un

homme qui, sous ce rapport comme sous bien d’autres, devait le laisser

fort en arrière, avec Jules César, dont il était tantôt créancier et

tantôt débiteur. Il était en comptes avec lui, et l’on sait avec quel

sans façon César traita, toute sa vie, les affaires d’argent. Peut-être

la politique était pour quelque chose encore, dans ce va-et-vient de

finances entre ces deux hommes illustres. Chez César, c’était le

désordre et les folles prodigalités en permanence; pour celui-ci, les

millions se comptaient par dizaines, et, à certains moments, les

créanciers par centaines. Les relations d’argent avec un pareil

personnage ne devaient pas être exemptes de danger, en devenant

fréquentes: avant son arrivée à la toute-puissance, il était hasardeux

de traiter avec un financier de ce genre.

On ne dit pas que Cicéron y ait gagné quelque chose, on ne dit pas non

plus qu’il y ait perdu. De ce côté, la politique devait tourner plus mal

encore pour l’orateur, que les questions d’argent[117].

[117] Drumann, _op. cit._, §§ 107 et 108, donne des détails sur

quelques affaires faites avec d’autres personnages. Nous nous

bornons à signaler ici, que ce sont ou des prêts, ou des emprunts,

ou des restitutions, qui n’offrent, pour nous, d’intérêt, que par

leur importance. Il s’agit presque toujours de centaines de mille,

ou bien de millions de sesterces. V. notamment Aul.-Gel., _N. att._,

XII, 12. Cic., _Ad fam._, V, 6, 20; XII, 23. _Ad Att._, I, 13; VI,

1, 9; XI, 11, 13; XII, 13, 25; XIV, 16; XV, 20.

L’administration intérieure de sa maison pouvait-elle, du moins, tendre

à diminuer l’effet de toutes ces fantaisies accumulées? Bien au

contraire. C’était, qu’on nous permette cette comparaison de

circonstance, un nouveau tonneau des Danaïdes.

Sa femme Terentia, qui n’était pas toujours aimable pour lui, dirigea

seule, pendant plus de trente ans, son ménage; il lui reprochait de

gaspiller son argent, d’en détourner pour elle de grosses sommes; il

l’accusa même, à plusieurs reprises, de l’avoir ruiné à son profit. Il

finit, du reste, par divorcer, et Terentia, au dire de saint Jérôme,

ainsi que d’autres historiens autorisés, fut chercher successivement

trois époux, parmi les ennemis les plus irréconciliables de l’homme qui

avait longtemps illustré sa vie[118].

[118] F. Antoine, _loc. cit._: _Terentia_, p. 31.

En même temps, il était indignement volé aussi par ses intendants, et

par celui même de sa femme, Philotimus, qu’il appelait l’admirable

fripon, _mirus_ φυράτης[119]. L’argent sortait de chez lui de tous les

côtés à la fois.

[119] F. Antoine, _loc. cit._: _Tullia_, p. 29.

Enfin, ses enfants ne furent guère, pour ce père infortuné, que des

occasions de grosses dépenses et de tristesses. Sa fille Tullia, qu’il

aimait tendrement, se maria trois fois, divorça deux, et fut

complètement ruinée par son troisième mari, Dolabella, affreux débauché,

qui l’avait épousée pour sa fortune, en escomptant les bénéfices du

proconsulat de Cilicie. Elle fut obligée de le quitter étant enceinte.

Elle mourut après être retombée à la charge de sa famille, âgée de

trente ans à peine[120].

[120] _Ad. attic._, VIII, 1.

Ce fut encore bien pire de la part de Marcus son fils. Celui-ci,

trouvant très insuffisants les 20,000 francs par an qu’on lui envoyait

pour vivre à Athènes, encore tout jeune, fit de grosses dettes. «La

seule renommée dont il se montra fier par la suite, fut d’être le plus

grand buveur de son temps[121].» Il paraît pourtant s’être relevé par

ses succès militaires et sa mort courageuse.

[121] G. Boissier, _loc. cit._ Dion Cassius, liv. XLVI, 18 et suiv.

Mais, de plus, si on en croit Dion Cassius, Cicéron aurait été aussi

trop facile pour lui-même, et les mœurs de ses dernières années, au

moins, n’auraient pas été sans reproches. «Qui ne voit, en effet, ces

fins manteaux que tu portes?» lui dit Calenus, d’après Dion, dans un

discours au Sénat; «qui ne sent l’odeur de tes cheveux blancs peignés

avec tant de soin? Qui ne sait que ta première femme, celle qui t’avait

donné deux enfants, tu l’as répudiée, et que tu en as pris une autre à

la fleur de l’âge, bien que tu fusses décrépit, afin d’avoir sa fortune

pour payer tes dettes? Celle-là même, tu ne l’as pas gardée, afin de

posséder sans crainte Cerellia, avec laquelle tu as commis l’adultère,

bien qu’elle te surpasse en âge, autant que te surpassait en jeunesse,

la vierge que tu avais épousée...[122]»

[122] Dion Cassius, _eod._ Cicéron recommande très chaudement cette

femme à Servilius dans une lettre; elle avait, elle aussi, des

affaires, des créances et même des immeubles en Asie: «_Cerelliæ,

necessariæ meæ, rem, nomina, possessiones asiaticas commendavi tibi

præsens in hortis tuis quam potui diligentissime._» _Ad famil._,

XIII, 72, 708-46.

Il fallait beaucoup d’argent pour tenir tête à tous ces désordres,

auxquels rien n’aurait manqué vers la vieillesse, rien, s’il faut encore

croire ce dernier trait.

Assurément les revenus ne pouvaient pas suffire, même pour les dépenses

ordinaires d’une pareille maison. Aussi, nous n’en parlons qu’en dernier

lieu et simplement pour mémoire. Cicéron, qui entretient constamment

Atticus de ses comptes, ne s’occupe, d’ailleurs, que très incidemment de

ses revenus, tant pour l’argent que pour les immeubles. Il demande

parfois ce qu’on peut bien faire du produit de ses terres[123].

[123] Peut-être est-ce de lui-même qu’il entend parler lorsqu’il dit

dans ses paradoxes à Brutus: «Je n’ai que cent mille sesterces

(vingt mille francs) de revenu...» Mais il y dit beaucoup d’autres

choses, qui sont bien plus conformes à ses principes qu’à la réalité

des faits. (_Parad._, VI.) N’est-ce pas de sa main qu’a été écrit au

même ouvrage, cet éloge de l’économie et de la simplicité de mœurs,

pour lesquelles il n’eut que des admirations très peu pratiques:

«_Non esse cupidum, pecunia est, non esse emacem, vectigal est:

contentus vero suis rebus esse, maximæ sunt certissimæque divitiæ._»

Nous avons ainsi terminé le relevé de cette singulière fortune; il est

nécessaire de nous résumer et de conclure, sur ce premier point.

Avec ces seuls renseignements, et nous ne connaissons pas, certainement,

tout ce qui est passé par ces mains toujours ouvertes, on peut cependant

imaginer les sommes fabuleuses dont Cicéron a dû disposer, à certains

moments.

Au total, toutes ces libéralités de candidat, de sénateur, de grand

magistrat ou d’_Imperator_; toutes ces dépenses d’ambitieux ou

d’artiste; tous ces immeubles somptueux à Rome et en Italie; tous ces

objets d’art; toutes ces fantaisies insensées, auxquelles il faut

ajouter des sommes considérables en dépôt ou en comptes dans les

provinces, et dont nous allons parler en détail, tout cela représente

des valeurs énormes, passées au compte de ce patrimoine de Romain du

grand monde.

Les évaluations sur cet ensemble ne peuvent être évidemment que très

hasardées, et nous ne savons à quel chiffre maximum on pourrait

s’arrêter. Mais il nous est permis de prendre, pour fixer nos

raisonnements, un chiffre minimum. Les sommes que nous venons

d’énumérer, en parcourant la seconde moitié de la vie de Cicéron,

doivent atteindre au moins 30 millions de francs, à notre avis, 150

millions de ces sesterces, que l’on voit incessamment reparaître, dans

les lettres à Atticus, ou à d’autres.

Cinq ou six millions en immeubles, six ou huit donnés en une fois au

peuple, en voilà déjà douze ou quatorze d’incontestables, sans compter

ce que Cicéron dut garder, en cette circonstance, pour son propre usage;

les autres valeurs ou avances pour la politique sont assurément bien

supérieures à ce premier chiffre. Et avec tout cela, il entreprend les

plus grosses dépenses, en recommandant à ses mandataires de ne pas

compter: _ne pertimueris ...... arcæ fidito_. Qu’on accepte donc notre

chiffre; nous ne le présentons, d’ailleurs, que comme un à peu près, en

vue seulement de simplifier notre démonstration.

Il faut observer, au surplus, que ce chiffre de trente millions n’est

pas très considérable, eu égard à la fortune des grands personnages de

ce temps. Il se serait élevé bien plus haut, si le proconsulat eût été

pour Cicéron ce qu’il était pour d’autres.

Mais quel que soit le chiffre exact, encore avait-il fallu trouver le

moyen de se procurer tout cet argent. Il y avait des multitudes de

pauvres à Rome, et certainement tout le monde ne savait, et ne pouvait,

pas plus que chez nous, y faire fortune. Nous le redisons, l’argent

valait, à très peu près, ce qu’il vaut actuellement; et il fallait

savoir le gagner.

Or, Cicéron était arrivé à Rome sans grandes ressources. Son père,

simple chevalier à Arpinum, n’était pas riche. Dion Cassius dit même que

c’était un pauvre foulon très misérable[124].

[124] V. Dion Cassius, liv. XLVI, nº 4 et suiv., qui fait dire à

Calenus que Cicéron a passé son enfance couvert de haillons. A la

vérité, Dion Cassius est suspect, et il n’a pas connu Cicéron, ni vu

de près les mœurs de son temps, puisqu’il n’a écrit qu’à la fin du

deuxième siècle de Jésus-Christ. D’ailleurs, Cicéron et son frère

Quintus ont été voyager pour s’instruire en Grèce et en Asie dans

leur jeunesse, avant d’avoir pu gagner de l’argent à Rome; il

fallait bien que leur père ait eu le moyen de pourvoir à ces avances

improductives.

D’où venaient-ils donc ces millions, dont on ne saurait nier

l’existence? C’est ce qui nous reste à examiner, et c’est, à notre point

de vue, la question vraiment intéressante.

Il paraît qu’on se la posait déjà, même autour du grand orateur; les

ennemis de l’homme politique en forçaient, dit-on, le chiffre, afin de

susciter des doutes fâcheux.

On est porté à répondre au premier abord, que, jusqu’à quarante ans,

Cicéron fut un avocat très occupé, qu’il plaida pour des rois étrangers

et de riches citoyens; or, il est certain qu’il est des pays et des

époques où la carrière du barreau peut devenir fort lucrative.

Malheureusement, la loi Cincia, vigoureusement soutenue par

l’intraitable Caton, avait été votée en vue de soutenir les mœurs

anciennes, et n’était pas encore tombée en désuétude.

Cette loi défendait absolument aux avocats de recevoir des honoraires de

leurs clients[125]. Aussi Quintus, en s’adressant à son frère, ne

parle-t-il de ses plaidoiries nombreuses, que comme d’un moyen de se

donner de la popularité, et nullement comme d’une carrière où l’on

puisse faire fortune. C’est sous le même aspect, que Cicéron lui-même,

au _de Officiis_, présente les choses sans aucune affectation. Il

devient même plus formel en ce qui le concerne[126], dans une

circonstance où il n’avait aucun intérêt à dissimuler la vérité[127].

Nous allons préciser.

[125] Cette loi, ou plutôt ce plébiscite de l’an 550-204, était si peu

tombé en désuétude au temps de Cicéron, que plus de deux cents ans

après, Paul en écrivait un _Commentaire_ dont certains extraits

figurent au Digeste, et discutait les moyens pratiqués de son temps,

pour le tourner (l. 29, D., I, 3, _de Legibus_). C’est surtout sous

l’empire que, suivant l’expression de M. Accarias (I, p. 788, 4e

édit.), le barreau «n’étant plus une occupation aristocratique et un

acheminement aux honneurs», on fit de la plaidoirie une profession.

Et, néanmoins, le principe de la prohibition de toucher des

honoraires était tellement dans l’esprit des lois romaines, que,

sous Claude, on s’occupa de maintenir cette disposition de la loi

Cincia en vigueur. Certainement, même à cette époque, la _cognitio

extraordinaria_, dont parle le Digeste, n’existait pas. Caracalla et

Septime Sévère se préoccupaient encore de cette loi, pendant que

Paul faisait le commentaire de son texte trois fois séculaire (V.

Grellet-Dumazeau, _Le barreau romain_, et l’étude de M. Massol au

_Recueil de l’Académie de législation de Toulouse_, 1878-79, p. 41).

Qu’importait aux grands personnages, ou aux hommes de talent, comme

Cicéron, de plaider quelques années gratuitement. En une seule année

de proconsulat, ou autrement, ils pouvaient gagner, s’ils le

voulaient, des millions par dizaines. Ils n’avaient aucun mérite à

escompter ainsi l’avenir assuré à tous les préteurs et consuls

sortant de charge, ou aux généraux d’armée; le tout était de devenir

populaire et de se faire élire aux comices. Assurément, les grands

avocats étaient, à Rome, les moins portés de tous à se faire payer

par leurs clients, tant que durèrent les élections par le peuple aux

grandes charges annuelles de l’État. Ils partaient pour leurs

provinces très endettés, et puis ils rendaient avec usure à ceux qui

leur avaient fait un crédit très intéressé. Tel ne fut cependant pas

le cas de Cicéron; mais son talent lui suscita de bonne heure des

amis dévoués et des relations fécondes dans le monde de la

finance.--Quintus, _De petitione consulatus_, IX. Plutarque (_Vie de

Cicéron_, VII) dit: «On s’étonnait qu’il ne reçût aucun présent,

aucun honoraire pour ses plaidoiries.» Voy. aussi _Vie politique de

Cicéron_, par Le Clerc, d’après Middleton, t. I, 1er supplément.

[126] _Ad fam._, VII, 1, _vid. infra_.

[127] Quintus, _De petit. consul._, 5, 9. Cicéron, _De officiis_, II,

20.

Gagna-t-il du moins quelque argent, avec les nombreux livres qu’il

écrivit, et dont quelques-uns sont d’immortels chefs-d’œuvre? Ses livres

ne pouvaient lui rapporter que beaucoup moins encore. L’industrie des

libraires était pratiquée à peine, on faisait copier les ouvrages que

l’on voulait avoir par des esclaves, et l’on ne connaissait pas du tout

les habiles éditeurs[128]. Cependant, Cicéron vendait ses œuvres, il en

parle une fois dans ses lettres à Atticus; il a, peut-être, retiré de là

quelques sommes qui durent être sans importance[129].

[128] G. Boissier, _eod._

[129] Cicéron remercie Atticus d’avoir bien vendu son _Ligarius_.

«_Ligarianam præclare vendidisti. Post hæc quidquid scripsero, tibi

præconium deferam._» _Ad attic._, XIII, 12.

Il est vrai qu’il avait été proconsul en Cilicie, _Imperator_ même;

mais, plus honnête que ses collègues, il n’avait rapporté de sa

province, du moins c’est lui qui le raconte, que quatre cent quarante

mille francs environ, légitimement gagnés en une année, _salvis

legibus_, et sagement économisés.

Or, il ne faut même pas inscrire cette ressource comme effective, à son

actif, car elle lui fut enlevée par un homme très puissant en ce moment,

et sans scrupule, par Pompée, chez les publicains d’Éphèse auxquels

Cicéron les avait confiés, sans doute pour qu’ils les missent dans leurs

entreprises. Celui-ci ne réclama même pas; il accepta facilement cette

petite mésaventure qui parut ne pas le gêner, en ce moment: «_Quod ego

sive æquo animo sive iniquo fero[130]._» Quelques jours après, du reste,

il était au mieux avec Pompée qui ne lui avait rien rendu.

[130] _Ad. fam._, V, 20, 705-49.

Le proconsulat de Cilicie ne fut donc pas ce qu’on pouvait en espérer.

Il ne produisit rien.

Enfin, la dot de Terentia, sa première femme, n’avait pas été très

considérable: environ 80,000 francs suivant les uns, 111,000 suivant

d’autres, et quelques immeubles de valeur moyenne; mais il dut rendre le

tout, lors du divorce, et nous avons vu qu’alors, les biens de sa jeune

pupille, devenue sa seconde femme, furent employés à régler de

l’arriéré. Où donc est la vérité? Nous n’avons pas beaucoup avancé

encore.

Nous avons reconnu que M. Gaston Boissier trouve dans sa bienveillance

naturelle des explications judicieuses et justes. Il ne met à la charge

de Cicéron qu’une illégalité, quelques fraudes à la loi Cincia, et

quelques dissimulations, de peur, peut-être, de trouver plus mal que

cela.

Mais nous ne pouvons pas nous déclarer complètement édifiés par ces

explications, et nous allons dire pourquoi.

M. Boissier fait remarquer d’abord, ainsi que bien d’autres écrivains,

que la loi Cincia sur les honoraires ne devait être qu’imparfaitement

observée, surtout par des clients comme ceux qu’a eus parfois Cicéron,

et qu’il dut lui arriver quelques bonnes fortunes de ce côté. Il

l’indique sûrement, à l’égard de la maison de Crassus, que Cicéron

acheta avec l’argent de ses amis, ce dernier le reconnut à peu près,

lui-même, par un sourire muet au Sénat. Voilà, en effet, qui est admis,

pour une de ses maisons de ville; mais il en avait, en sus, quatre ou

cinq des plus belles.

Un de ses clients, Pœtus, lui donna aussi de beaux livres; mais il en

avait déjà en grande quantité, venus de divers pays, de Grèce notamment.

Atticus avait de la marge. «_Arcæ fidito._»

D’ailleurs, il ne faut rien exagérer. Tous les clients ne sont pas

également généreux, même dans les pays où c’est un devoir de régler ses

avocats. Mais une loi défendant de payer les plaidoiries devait servir

beaucoup de petits calculs. Elle devait calmer, chez beaucoup de

clients, après l’audience, ces sentiments exubérants qui la précèdent

parfois, ces protestations énergiques de dévouement si communes dans le

cabinet de l’avocat, au moment où on va se rendre devant les juges pour

plaider le procès, et auxquelles succède trop souvent un silence

persistant et ingrat, même quand les honoraires constituent une dette.

Nous avons vu ce qu’en pensait Quintus. Cicéron lui-même déclare

incidemment, mais très nettement, dans une lettre à Marius, que ses

plaidoiries ne lui rapportent pas d’argent. S’il avoue, en souriant,

avoir reçu quelques sommes, elles ont eu à ses yeux peu de valeur et

surtout elles ne tiraient pas à conséquence. «Maintenant», dit-il vers

la fin de sa carrière, «puisque l’ardeur de l’âge et l’ambition ne sont

plus rien pour moi, je n’ai aucun fruit à attendre de mon travail.

_Neque enim fructum laboris expecto._» Il n’avait donc jamais eu à

compter sur un résultat matériel, c’est-à-dire sur des honoraires

sérieux et soutenus[131].

[131] _Ad. famil._, VII, I (669-55). Martial plaisante sur la misère

des avocats de son temps (III, 32). Lorsque Suétone (_Cic._, 29) et

Tacite parlent de discours payés, il ne s’agit pas de plaidoiries,

mais de harangues politiques. Voy. Hild, _op._ et _loc. cit._, et

aussi aux vers 122 et 124, notes sur _les abus des avocats sous

l’empire_. Nous ne parlons ici que de l’époque voisine de la loi

Cincia, du temps de la république et des comices populaires.

On voit bien, de même, d’après ce qu’il dit dans le discours _pro

Plancio_, que la plaidoirie n’avait pas pour but de gagner de l’argent

et que normalement elle n’en procurait pas. Chez nous les avocats ne

reprochent pas à leurs confrères de repousser les clients et de se

décharger comme d’un fardeau, des causes qui leur viennent, sans

distinguer s’il s’agit de pauvres ou de riches. C’est cependant ce

qu’exprime Cicéron. «Vous me reprochez d’avoir défendu trop de clients;

vous pourriez me soulager de ce soin, et plût aux dieux que vous en

eussiez la volonté, vous et tant d’autres qui évitent le travail. Mais à

force d’examiner les causes, vous les rejetez presque toutes; et elles

refluent vers nous, qui ne pouvons rien refuser aux malheureux et aux

opprimés.» Ce n’est assurément pas là le langage des temps actuels,

parce que les bases sur lesquelles est organisé notre barreau sont

absolument différentes. Au surplus, nous voyons Plutarque affirmer que

Cicéron ne reçut aucun présent ni aucun honoraire pour ses

plaidoiries[132].

[132] V. les autres détails donnés en note ci-dessus, p. 74 et 77.

On plaidait pour se faire un nom au Forum, et arriver ainsi aux grandes

magistratures. Les traditions de l’ancien patronage aristocratique

étaient d’ailleurs en ce sens, et expliquent la pensée de Caton, et le

but de la loi Cincia.

En résumé, il est bien venu, de certains clients généreux, quelques

centaines de mille francs, peut-être même quelque million, illégalement

et à la dérobée, et aussi de beaux cadeaux en livres et objets d’art. On

peut l’admettre. Mais de grosses sommes à jets continus, suffisantes

pour combler, toujours à point, même au temps où l’avocat n’exerçait

plus, les vides qui se creusaient, pour diverses raisons, à toutes les

étapes de cette longue carrière, c’est ce qui ne nous paraît pas

possible. Nous pouvons en croire, à peu près complètement, Quintus,

Cicéron lui-même, et enfin ce qu’en rapporte Plutarque.

Il ne faut pas oublier, au surplus, que Quintus, arrivé pauvre à Rome

comme son frère, et qui n’avait pas comme lui de riches clients, avait

pourtant comme lui de belles villas, dont Cicéron surveillait les

embellissements pendant son absence. On ne peut pas dire pour Quintus,

que la fortune était le produit de ses plaidoiries, et cependant, pour

lui aussi, la fortune était venue. Il y avait donc, pour les deux

Cicéron, d’autres moyens de s’enrichir.

Quant aux suffrages, et aux discours ou aux actes politiques, il faut

rendre cette justice à notre orateur, qu’il ne les a jamais vendus pour

de l’argent. Du moins on ne le lui a jamais reproché sérieusement, et on

n’aurait pas manqué de le faire, s’il eût seulement éveillé quelque

soupçon à cet égard[133].

[133] Voir toutefois Plutarque, _Cic._, IX, et l’_Invective attribuée

à Salluste_.

Les clients pouvaient, à la vérité, tourner la loi Cincia d’une autre

façon. A Rome, on instituait fréquemment de simples amis héritiers, ou

on leur laissait des legs; c’était un usage que l’on devait pratiquer

naturellement, en vue d’exprimer sa reconnaissance, pour des services

gratuitement rendus; et Cicéron acquit souvent, par ses plaidoiries, le

droit d’en bénéficier. Cette forme de la gratitude chez le client est

encore louable, quoique moins méritoire de sa part, et moins sûre pour

l’avocat.

En effet, il a relevé le compte exact de ce qu’il a touché, sa vie

durant, de ce chef; c’est quatre millions en tout[134].

[134] _Ad attic._, XVI. V. quelques détails dans Marquardt, _op.

cit._, § 106.

Mais les autres vingt ou vingt-cinq millions, d’où sont-ils donc venus?

C’est ce que nous pouvons nous demander encore, car ils ne sont arrivés

ni d’Arpinum, ni de Cilicie, ni de chez le libraire, ni même, du moins

de son aveu, de chez les clients.

Et d’abord, ce qu’il nous paraît urgent d’affirmer de plus fort ici,

pour dissiper tous les doutes, c’est que Cicéron ne fut ni un

concussionnaire, ni un dilapidateur, ni un usurier. Tous ceux qui ont

étudié de près la vie de cet homme si naturellement juste, qui l’ont

jugé, comme nous, dans ses innombrables lettres, c’est-à-dire d’après

nature, sont d’accord à cet égard. Malgré quelques insinuations, peu

autorisées d’ailleurs, tous ses biographes lui rendent ce témoignage,

auquel nous tenons à nous associer, pour l’honneur du grand personnage,

non moins que dans l’intérêt de notre thèse.

Ce n’est pas, nous pouvons l’affirmer, dans les concussions,

malheureusement si fréquentes autour de lui, qu’il a cherché sa fortune.

S’il l’eût fait, c’est surtout dans sa province proconsulaire, en

Cilicie, qu’il en eût trouvé l’occasion. Or, c’est là que M. d’Hugues

l’a spécialement étudié dans son remarquable ouvrage: _Une province

romaine sous la République_, et il n’y est pas question d’une sorte

d’honnêteté relative seulement, mais «de son intégrité, de son

désintéressement, de sa délicatesse pointilleuse qui devait lui servir

de règlement[135].» Le même auteur ajoute, en divers autres passages de

son beau livre, «que la Cilicie eût dû bénéficier de l’administration

excellente d’un homme tel que Cicéron, si grand à la fois par le génie

et par le cœur... Ce fut le plus humain, le plus intelligent des

hommes... Et qui donc a jamais mis en doute la modération et le

désintéressement de Cicéron... N’y a-t-il pas, de la part de certains

historiens, quelque maladresse à lui faire une gloire de n’avoir pas

volé comme tant d’autres? Le vrai mérite n’était pas tant de s’abstenir

soi-même, que d’obliger les autres à suivre cet exemple. Quelques bottes

de foin qu’il eût pu réquisitionner, chemin faisant, auraient fait moins

de mal à la province que l’insigne mollesse de sa conduite à l’égard

d’Appius Claudius... Il sortit de sa province, comme il y était entré,

les mains nettes[136].» C’était bien _salvis legibus_, comme il le dit

lui-même.

[135] G. d’Hugues, _Une province romaine sous la République_, p. 362.

[136] _Eod._, p. 4, 8, 10, 242, 363. Voir, dans le même sens, Gaston

Boissier, _loc. cit._

«Il finit son administration», dit V. Le Clerc, «par un trait de

générosité sans exemple avant lui, et qui n’eut pas sans doute beaucoup

d’imitateurs. Comme il avait épargné par son économie un million de

sesterces sur la somme qui lui était assignée pour sa dépense annuelle,

il les remit libéralement au trésor. Ce désintéressement, dit-il, fit

murmurer tous ceux de sa suite, qui s’attendaient à lui voir distribuer

entre eux cet argent. Cependant il ne manqua pas non plus de leur faire

trouver beaucoup d’avantages à l’avoir servi, et les récompenses qu’ils

reçurent de lui furent honorables[137].» C’est toujours la même chose:

des générosités, de grosses dépenses, sans qu’on puisse apercevoir la

source où elles viennent s’alimenter, ni surtout leur attribuer des

origines criminelles.

[137] V. Le Clerc, _Vie politique de Cicéron_, _in med._--Cic., _Ad

Att._, VII, 1.

De même il renonça, plus tard, en faveur d’Antoine, au proconsulat de la

riche province de Macédoine qui lui était échue en partage, et ensuite à

celui de la Gaule Cisalpine qu’il abandonna à Q. Metellus.

Il faut donc encore chercher ailleurs.

Drumann, qui a étudié en détail la vie de Cicéron, avec peu de sympathie

à la vérité, comme la plupart de ses compatriotes, mais qui en a analysé

les actes avec un soin méticuleux, s’est, à notre avis, rapproché de la

vérité. Il s’étonne de la fortune de Cicéron; que serait-ce s’il y avait

compté la donation des douze millions faite avec Oppius, dont il paraît

ne s’être pas suffisamment préoccupé. Quand il cherche l’origine de tout

cela, il y ajoute, entre autres sources, l’argent des publicains. Reste

à savoir par quelle voie arrivait cet argent[138]. C’est ce que Drumann

ne nous dit pas.

[138] _Op. cit._, § 106.

Ce qu’il y aurait de mieux à faire, peut-être, serait d’interroger sur

ce point Cicéron lui-même. Or, il a répondu à la question, du moins en

thèse, et d’une manière générale: «_publicis sumendis_.» Il s’agit

seulement de bien comprendre ces mots, passés jusqu’ici, à peu près

inaperçus.

La démonstration serait plus complète, s’il était possible de prendre le

spéculateur sur le fait. N’en désespérons pas. Il y a des choses de

telle importance dans la vie que, quoi qu’on fasse, on ne parvient

jamais à les dissimuler complètement.

Voici d’abord ses déclarations de principe.

Il ne connaît, quant à lui, que trois moyens de s’enrichir honnêtement:

Le commerce, «_mercaturis faciendis_», le travail, «_operis dandis_» et

enfin «_publicis sumendis_», les opérations sur les adjudications de

l’État, fermes de l’impôt ou entreprises de grands travaux publics[139],

plus clairement les opérations des publicains. Nous demandons qu’on

accepte pour le moment cette traduction. Nous la légitimerons avec toute

son étendue et toute sa portée, dans le sens le plus moderne du mot.

C’est l’un des objets principaux de ce travail[140]. Le public

bénéficiait de ces entreprises, en prenant des actions et en opérant sur

leur valeur variable, comme on le fait de nos jours.

[139] _Parad._, VI.

[140] Remarquons, en effet, qu’il n’est pas question ici, seulement de

ceux qui prennent une part directe à la perception de l’impôt, des

adjudicataires, des publicains proprement dits, mais des

spéculateurs qui se multiplient autour d’eux.

Il s’agit ici d’opérations financières, à la portée du public,

puisqu’il s’agit d’une ressource ayant un caractère général. On ne

dirait pas chez nous, que les fonctions d’employé des contributions

ou des chemins de fer et travaux publics, sont l’une des trois

uniques sources où le peuple doit trouver ses moyens d’existence, au

même rang que le commerce et les professions libérales. A ce

moment-là, ce qu’on a appelé depuis la plaie du fonctionnarisme

n’existait pas à Rome; elle n’apparut que sous l’Empire. Ce n’est

donc pas seulement au travail de la perception que ces mots de

_publicis sumendis_ peuvent s’appliquer ici. Quelques traducteurs

disent «dans les fermes de l’impôt», c’est vrai, mais pas

suffisamment compréhensif; il faudrait y ajouter les grands travaux

publics, et autres spéculations innombrables et d’immense étendue.

Le commerce lui est prohibé comme sénateur; n’en parlons pas.

Le travail est gratuit pour lui comme avocat. La loi Cincia est là; et

il ne considérerait pas comme un procédé honnête et avouable, celui qui

consisterait à violer les lois. Il fallait, dans tous les cas, y mettre

une certaine mesure, comme nous l’avons dit. Ce second procédé ne compte

guère plus que l’autre, pour lui, et nous devons passer encore.

Restent les opérations sur les entreprises des publicains, comme seul

moyen légal et usuel à sa portée.

Or, nous verrons que c’est justement au Forum où il va lui-même tous les

jours de sa vie, que ces opérations se réalisent et se concentrent. Les

publicains richissimes, les directeurs et sous-directeurs de grandes

compagnies par actions s’y réunissent très régulièrement, aux mêmes

endroits, pour y recevoir leurs courriers de province, pour y retrouver

leurs actionnaires et leurs clients, constater le cours des _partes_,

délibérer et donner leurs ordres. On y est en relation avec le monde

entier, et on y fait des affaires avec les correspondants de toutes les

provinces; on s’y ruine ou on y fait des fortunes subites, voilà ce que

nous établirons à n’en pas douter.

Il y avait là une place, auprès des deux Janus, où les naufrages

fréquents des uns servaient à enrichir les autres. Nous expliquerons

amplement tout ce trafic énorme. Là, tous les jours, Cicéron voit les

publicains, il s’y entretient avec eux, comme il a le soin de l’écrire à

son frère Quintus.

Se mêlait-il à ces groupes affairés de financiers que Plaute nous

peindra sous de vives couleurs, ou bien à ces capitalistes entourant les

banquiers à leur place quotidienne, seulement pour causer des événements

du jour, ou plutôt n’était-il pas là pour user, lui aussi et avec eux,

de ce troisième moyen de faire fortune à l’usage des honnêtes gens,

«_Publicis sumendis_»? Que faut-il en penser? Qu’est-ce donc qui aurait

pu l’attirer si assidûment dans ce quartier de la finance, pendant les

périodes, surtout, où il abandonnait la politique pour ne plus s’occuper

que de ses propres affaires[141]?

[141] Ce qu’il y trouve représenté, il le dit bien: _Honestissimæ et

maximæ societates_. «Les plus honorables et les plus grandes

compagnies.» N’est-ce pas le langage moderne? _Ad. Quint._, 693, 61,

Voy. sur ce point notre étude, _infra_, chap. II, sect. III.

Cherchons encore dans la correspondance. Nous y trouverons que, pendant

une de ces années où les événements le tenaient éloigné des fonctions

publiques, il confiait ce qui suit à Atticus: «Maintenant, j’agis au

Forum, de façon à ce que chaque jour le zèle de nos hommes et nos

_ressources_ aillent en augmentant: _ut opes nostræ augeantur[142]._»

Peut-on traduire ici le mot _opes nostræ_ du texte, par les mots _nos

richesses_, comme on le fait très fréquemment? S’il en était ainsi, il

n’y aurait plus, pensons-nous, aucun doute possible. Cicéron se serait

enrichi au Forum comme les autres financiers s’y enrichissaient, en y

exposant leurs fortunes dans la spéculation. Mais la suite de la phrase

prouve que ce mot doit être pris dans un sens plus général, et c’est

pour cela que nous avons employé, pour le traduire, le mot français

_ressources_.

[142] Voici ce texte que nous transcrivons dans toute son étendue pour

qu’on puisse en apprécier la portée: «_Nunc ita nos gerimus, ut in

dies singulos et studia in nos hominum et opes nostræ augeantur.

Rempublicam nulla ex parte attingimus. In causis atque in illa opera

nostra forensi summa industria versamus. Quod egregie non modo iis,

qui utuntur opera, sed etiam in vulgus gratum esse sentimus. Domus

celebratur, occurritur, etc._» _Ad. attic._, II, 22 (695-59).

Pourtant ce mot _opes_ ne comprend-il pas ici les résultats matériels,

en même temps que d’autres que l’on peut recueillir au Forum, la

considération, l’influence politique? C’est ce que nous croyons. Le mot

_opes_ doit se référer nécessairement à quelque chose de positif, et,

dans ce moment, Cicéron ne recherchait pas les suffrages de ses

concitoyens. «_Rem publicam nulla ex parte attingimus._»

Il semble, du reste, et c’est un trait curieux de son caractère, toutes

les fois qu’il fait des affaires d’argent plus ou moins honorables, se

réfugier instinctivement à l’abri des mêmes équivoques. On dirait qu’il

veut se tromper lui-même et rester au-dessus des préoccupations

vulgaires. C’est ainsi, qu’à l’occasion de son second mariage, après

avoir avoué, dans une lettre à Plancius, le mauvais état de ses affaires

domestiques et la nécessité d’y mettre ordre, il termine sa phrase en

disant que s’il épouse à soixante-trois ans sa riche pupille, c’est pour

se créer des relations plus fidèles que les anciennes. Il oublie, à

trois lignes de distance, le vrai motif, qui était de remettre ses

affaires à flot. «_Novarum necessitudinum fidelitate contra veterum

perfidiam muniendum putavi_», dit-il; il faut y ajouter la fortune,

qu’il détenait déjà comme tuteur de la jeune fille, et qu’il avait

besoin de garder d’une façon ou de l’autre.

Ce qui nous confirme, d’autre part, dans la pensée que ce sont les

relations d’affaires, et l’argent des publicains, que Cicéron vient

chercher au Forum, c’est l’intérêt tout particulier qu’il manifeste

précisément pour eux et pour les opérations qu’ils y pratiquaient. Dans

une lettre de l’an 708-46, il écrit à Brutus pour lui recommander

Varron; «à peine venu au Forum», dit-il, «Terentius Varron a cherché mon

amitié, cette amitié s’accrut immédiatement par deux raisons qui

devaient redoubler ma sympathie: la première, c’est l’objet de ses

études... la seconde raison, c’est qu’il _s’attacha aussitôt aux

sociétés des publicains_; à la vérité, je ne l’aurais pas voulu, parce

qu’il y fit de grosses pertes, mais cette association dans un ordre qui

se recommande si fort à moi, «_mihi commendatissimi_», rendit notre

amitié plus solide[143]».

[143] _Ad. fam._, XIII, 10 (708-46).

Il est absolument certain, comme nous le verrons dans un chapitre

spécial, que, non seulement Cicéron était en relations journalières avec

les financiers et particulièrement avec les grands publicains au Forum,

mais qu’il était leur ami et leur protecteur; qu’il leur rendait des

services, en disant que ce n’étaient que des actes de réciprocité et de

reconnaissance; qu’il les appelait _valde familiares, amplissimi, nobis

optime meriti_, et de bien d’autres mots plus expressifs encore, que

nous signalerons dans ses lettres et ses discours.

Il nous paraît résulter de tout cela, que Cicéron ne fut pas associé en

nom, ce qui ne lui était pas permis comme sénateur, mais qu’il dut se

procurer des actions, des _partes_, sur lesquelles il spécula, à Rome et

sur toutes les places où les publicains entretenaient des relations avec

Rome, _ut opes augeantur_, pour accroître ses ressources. Nous verrons,

par la suite, qu’il savait indiquer le prix de ces actions, en tenant

compte de leur valeur à un moment donné, c’est-à-dire au cours du jour.

Cette explication des origines restées jusqu’à ce jour obscures, de la

fortune du grand orateur, nous paraît d’autant plus probable, qu’elle

s’appuie enfin sur un autre fait certain de sa vie, qu’il semble avoir

voulu laisser aussi dans l’ombre.

Nous allons, en effet, terminer l’énumération de ces demi aveux, en

prenant le spéculateur sur le fait, ou du moins en affaires d’argent

avec les publicains, et alors, peut-être, ne restera-t-il plus aucun

doute sur ses relations et ses habitudes financières.

Nous voulons parler des créances considérables et nombreuses qu’il a

eues pendant tout le temps que dura sa correspondance, en province et à

Rome. Cerellia, cette femme âgée à laquelle il s’intéressait tant sur

ses vieux jours, sa _necessaria_, comme lui-même, avait des créances en

Asie, il les recommandait chaleureusement aux soins de ses amis, en même

temps que ses propres fonds.

En mai 703, il s’agit d’une créance de cent soixante-quatre mille

francs[144], en juin, c’est une autre plus modeste, de cinq mille

francs, et puis une autre de cent quatre-vingt mille francs[145]. En

706, il écrit qu’il a à lui, en Asie, une grosse somme, cette fois,

quatre cent quarante mille francs disponibles, deux millions deux cent

mille sesterces en monnaie de cistophores, et qu’on peut en disposer par

billets pour payer ce qu’il doit à Rome[146]. Il était en ce moment dans

les plus grands embarras: «_Quibus acerbissime afflictor._» Sur tout cet

argent, il ne donne, dans ses lettres, aucune explication, pas même à

Atticus; on dirait qu’il affecte sur cette matière de ne s’exprimer

jamais qu’à demi-mot. Il n’expliquait pas davantage à Atticus comment

lui venait tout cet autre argent que, si souvent, il le chargeait de

dépenser en le priant de ne pas compter.

[144] _Ad. attic._, V, 5 (mai 703). _Explicatum sit illud_, HS, XX et

DCCC.

[145] _Ad. attic._, V, 9 (juin 703). Maxime de XX et DCCC: _Cura ut

sciamus._

[146] _Ad. attic._, XIX, 1 (février 706-48). Il est vrai que cette

somme de 2,200,000 sesterces se trouve numériquement la même que

celle qui lui a été enlevée par Pompée chez les publicains d’Éphèse.

On a conclu, sans donner des preuves, que c’était ce que Pompée lui

avait pris à Éphèse qui lui restait dû deux ou trois ans plus tard,

dans une ville d’Asie, qu’il ne désigne pas. Mais rien, si ce n’est

la similitude des chiffres, n’autorise cette conclusion, et on ne

voit pas comment, si Pompée lui a enlevé cette somme (_abstulisse_),

elle s’y trouve encore; ou bien, s’il l’a rendue, comment il ne l’a

pas rendue à Rome, où il doit l’avoir emportée, et où il est dans

les termes de la meilleure amitié, en ce moment, avec Cicéron qui,

du reste, en avait fait son deuil, nous l’avons vu. En tout cas, que

ces sommes soient distinctes, ou qu’il y ait une somme unique, ce

que nous ne pensons pas, c’est chez les publicains d’Asie et par

leur caisse que passent ces millions de sesterces, ce qui est pour

nous le fait capital. Restent, d’ailleurs, les autres créances

énormes de Cicéron, et celles aussi que Cerellia possède en Asie, et

sur lesquelles veille son ami.

L’argent qui lui était ainsi dû, ou qui lui revenait, n’était pas de

l’argent placé à intérêts; ce n’est pas sous cet aspect que Cicéron le

présente dans ses lettres. Il faut, d’ailleurs, à notre avis, lui rendre

cette justice, qu’il ne se livrait pas à l’usure, comme le faisaient

beaucoup de ses contemporains les plus célèbres; du moins rien ne

l’indique. Nous savons même qu’il avait refusé, en province, de faire

des entreprises équivoques, dans lesquelles sa femme Terentia avait

voulu l’engager.

Mais ce qui n’est pas douteux, c’est que ces grands publicains et ces

riches banquiers du Forum, qu’il voit tous les jours, sont eux-mêmes en

relations d’affaires avec tous les pays de l’univers, surtout avec la

province d’Asie, _tam opima et fertilis_, la première de toute la terre

«_pour les publicains_[147].» Par l’intermédiaire de ces derniers, on

peut avoir des créanciers et des débiteurs partout.

[147] _Pro lege Manilia_, VI et VII.

Comment cela pouvait-il se faire? Le discours _pro lege Manilia_ nous

l’apprendra en détail. Pour faire nommer Pompée, l’ami des publicains,

général en chef de la guerre contre Mithridate en Asie, Cicéron

démontre, avec la plus grande éloquence, au Sénat et au peuple, qu’il

faut se hâter de mettre en sûreté les valeurs de tous genres apportées

par les publicains dans cette province; et ce qu’il faut sauvegarder

aussi, ajoute-t-il, c’est l’argent, ce sont les sommes énormes que _les

citoyens de Rome_, les plus honorables chevaliers, y ont _engagées_ dans

les entreprises vectigaliennes: «_Quorum magnæ res aguntur in vestris

vectigalibus exercendis occupatæ._» Nous reviendrons en détail sur tous

ces faits que nous pouvons invoquer légitimement ici, parce que nous les

établirons sûrement à la place qui leur est réservée dans notre

travail[148].

[148] _Eod._ Voy. le chap. III, sect. I, § 6: _Les publicains en

Asie_.

C’est bien chez les publicains aussi, nous l’avons vu, chez les

publicains d’Éphèse, que Cicéron avait remis personnellement, en

passant, le produit de ses économies proconsulaires. Évidemment les

publicains étaient ses hommes d’affaires, il était leur client.

Avons-nous à rechercher maintenant comment quatre cent quarante mille

francs en cistophores étaient dus, un peu plus tard, à notre orateur, à

l’honorable chevalier et d’autres grosses sommes à Cerellia, dans cette

même province d’Asie, que continuaient à exploiter les publicains, avec

l’argent venu de Rome?

C’était pour Cicéron et aussi pour sa vieille _necessaria Cerellia_, ou

bien des dividendes à toucher sur place, ou bien le prix d’actions, de

_partes_, vendues sur le lieu même, et payables en monnaie du pays; car,

pour ces raisons de détail ou pour d’autres, les rapprochements que nous

faisons s’imposent, et les preuves nous semblent faites.

Il avait donc peut-être déjà, en l’année 687-67, des motifs tout

personnels de dire dans sa chaude harangue: «Protégez-les donc ces

publicains qui nous sont si précieux.» Il se servait même d’un mot plus

expressif, plus caractéristique de son impressionnabilité ordinaire:

«_Qui nobis fructuosi sunt._» Fructueux, dirons-nous, non pas seulement

à raison des impôts qu’ils perçoivent pour l’État et des grandes

entreprises qui leur sont adjugées, mais fructueux aussi pour les

particuliers: «_Quod ad multorum civium pertinet._»

Le fait vient donc éclairer la déclaration de principes de l’auteur des

paradoxes, sur les trois moyens de faire fortune de son temps. Il

pratiquait le moyen resté à sa disposition: «_Publicis sumendis_», et

comptait par centaines de mille francs, par millions de sesterces, ce

qui lui en revenait très souvent d’un seul coup.

Nous répugnerions à affirmer que Cicéron ait aidé la fortune en sachant

trop sûrement prévoir la baisse, ou vendre trop à propos des _partes

carissimas_, des actions en hausse. A-t-il abusé, par exemple

quelquefois, de ses informations officielles ou autres, au profit des

grands publicains pour partager leurs bénéfices ou même pour opérer sur

des valeurs sur lesquelles il pouvait prévoir une brusque variation? On

peut se le demander.

Sa haute situation de consulaire et de sénateur influent, le mettait à

même d’être toujours bien informé des nouvelles politiques. Il fut

assurément au courant des moindres nouvelles apportées des provinces par

les courriers d’État, _tabellarii_, et des premiers instruits, à partir

du moment où il fut nommé augure. Or, par une coïncidence singulière, on

peut remarquer qu’il fut élevé à ces hautes fonctions sacerdotales et

politiques dans le courant de l’année 700-54, c’est-à-dire pendant cette

année précisément où, besogneux en février, il donnait, en octobre, six

ou huit millions au peuple, où il songeait ensuite à offrir un portique

pour l’Académie à Athènes, et puis réunissait d’autres millions en vue

de son triomphe[149].

[149] Il se considérait bien comme étant, par situation, au courant

des questions d’État, lorsqu’il disait, au point de vue des affaires

publiques: «Itaque in hac custodia, et tanquam in specula, collocati

sumus... Equidem non deero: monebo, prædicam, denuntiabo, testabor

semper deos hominesque quid sentiam...» Philip., VII, 7. Nous ne

pouvons nous empêcher de remarquer particulièrement qu’en cette

année (700-54), il était, en sa qualité d’augure, mis au courant de

toutes les nouvelles reçues par les magistrats, auxquels il devait

prêter son ministère, spécialement dans les comices, où il pouvait

prononcer la fameuse formule «_altero die_» pour en faire ordonner

le renvoi. Il pouvait donc prévoir les influences qui devaient se

produire sur le marché, dès l’arrivée des _tabellarii_, des

courriers d’État. Cette observation a d’autant plus de gravité, que,

d’une part, il n’est fait mention d’aucune plaidoirie prononcée par

lui pendant cette année, et que, d’autre part, il ne devait pas

avoir à compter sur les produits de ses travaux antérieurs,

puisqu’il exprimait, peu de temps avant sa bonne fortune, des

inquiétudes sur sa situation pécuniaire. C’était évidemment une

aubaine inattendue.

Il pourrait y avoir dans ces dates, de terribles rapprochements à faire,

pour les esprits portés aux observations pratiques. Voyons les choses de

plus près.

Cicéron était sans préjugé en ce qui concernait la dignité de ses

fonctions de pontife. Ce n’était pas par sentiments religieux qu’il les

avait briguées, mais uniquement pour les avantages qu’il en pouvait

retirer; c’est là un fait incontestable.

Était-ce des augures ou des aruspices seulement, qu’il voulait parler,

lorsqu’il redisait complaisamment après Caton: «Que ceux-ci ne pouvaient

se regarder entre eux sans rire.» Il aurait pu le dire également de

tous; et c’était son avis à n’en pas douter. Mais le titre d’augure lui

conférait des honneurs suprêmes avec une influence directe et souveraine

sur les grandes affaires de l’État; il en possédait tous les secrets.

Certes, c’était une action déshonnête que de se faire ainsi le ministre

de pratiques religieuses qu’il considérait comme de grossières

impostures[150]; voulait-il, en outre, en tirer profit? Cela devait lui

paraître assurément moins criminel, que de voler le trésor, ou de piller

les provinces, comme tant d’autres.

[150] Voir en ce sens tout son traité _de Divinatione_ et spécialement

sur le mot de Caton, _De Divinatione_, II, 24; _De natura deorum_,

I, 26. «Les augures et les aruspices étaient proprement les

grotesques du paganisme», dit Montesquieu. C’est de Cicéron lui-même

qui était augure que nous apprenons ce qu’il faut en penser. «On en

avait retenu l’usage pour l’utilité de la République», reprend

l’auteur de l’_Esprit des lois_. Cela ne nous paraît pas suffisant

pour justifier Cicéron de s’être fait sciemment le complice de ces

impostures. Il fut bien plus honnête homme en disant publiquement ce

qu’il en pensait en 709-45.

Incontestablement, il fréquentait, tous les jours, le monde des

spéculateurs, avant, après, et même pendant la durée de ses plus hautes

fonctions politiques. Nous ne voudrions pas mettre gratuitement à sa

charge des abus ou des indélicatesses, bien à portée de la main

cependant, lorsqu’on possède un secret d’État avant qu’il ait pénétré

dans le public, et qu’on fréquente personnellement le marché tous les

jours. Mais ce que nous affirmons, c’est que tout cela était possible et

même facile à la bourse de Rome, absolument comme dans nos bourses

modernes, à raison de l’influence des événements politiques sur les

affaires. Nous le démontrerons jusqu’à l’évidence par les discours de

Cicéron lui-même[151].

[151] Voy. notamment le discours _Pro lege Manilia_, et surtout le

passage que nous transcrivons au chapitre III, sect. I, § 6 de notre

étude.

Or, les plus graves événements de la guerre des Gaules et la réduction

de Cypre en province romaine, correspondent précisément à cette première

année du pontificat de Cicéron, si fertile en millions, et il avait dû

se produire des variations très brusques et très fréquentes sur le

marché de l’argent au Forum.

Ce sont là les passes périlleuses pour les imprudents, où les gens

avisés font fortune, et l’on peut dire que Cicéron, en ce moment-là, ne

savait que faire de son argent. Il le répandait somptueusement, presque

follement, autour de lui par millions, et il n’avait pas plaidé une

seule fois dans l’année[152].

[152] Le Clerc (tableau chronologique), _Œuvres de Cic._, t. I.

Nous verrons que la spéculation et le jeu étaient d’ailleurs tout à fait

dans les mœurs des riches de l’époque, particulièrement dans celles des

chevaliers, des bourgeois d’origine, comme Cicéron.

Ce ne sont, disons-le bien, que de simples questions que nous nous

posons sur ces derniers points d’un caractère personnel et délicat; nous

n’avons pas de texte explicite à cet égard.

Comment en aurions-nous, d’ailleurs? En supposant nos conjectures

exactes, Cicéron n’avait aucune raison d’indiquer en détail dans ses

lettres à des amis, ce qui nous préoccupe ici. Et ses comptes avec les

hommes d’affaires ne nous sont pas parvenus. Mais son silence même, sa

discrétion sur les causes de ces prospérités subites et de ces ruines,

qui viennent parfois surprendre Atticus, le conseiller et l’ami, jusqu’à

l’écrasement, sont peut-être une preuve indirecte de plus, à l’appui de

ce que nous pensons sur les soubresauts de cette fortune agitée. Comment

ne dit-il pas tout simplement à son confident d’où lui vient tout cet

argent inespéré, alors qu’il entre avec lui dans tous les détails de ses

affaires infiniment moins importantes?

Malgré les insinuations de ses ennemis, le silence de ceux qui ont parlé

de lui peut certainement s’expliquer de la même façon. Cicéron ne

faisait rien que de très ordinaire en spéculant au Forum, même sur des

millions, par ces temps où l’on était habitué à un maniement de fonds

colossal dans la capitale du monde, et alors qu’on y voyait tous les ans

des proconsuls et des généraux revenant trente et quarante fois

millionnaires, des provinces pour lesquelles, peu de temps avant, ils

étaient partis couverts de dettes.

Au reste, il ne poursuivait ainsi, selon ses propres expressions, que ce

dont il avait besoin pour vivre (_opus esse quæsito_)[153], car ce qu’il

dépensait, c’était pour lui, en quelque sorte, le juste nécessaire. Il

le dit littéralement à propos des beaux jardins qu’il lui faut à la fin

de sa vie. Ne lui avons-nous pas vu écrire à Atticus: «achète-les, coûte

que coûte, ces jardins, même les plus beaux, _quanti quanti_, ne crains

rien pour le prix, _ce qui est nécessaire_ est toujours bien

acheté[154].»

[153] Paradoxe VI, _eod._

[154] _Ad. attic._, XII, 23.

Il était facilement arrivé, sans doute, à être de ceux pour qui

l’indispensable, c’est le superflu. Il ne faut pas trop le reprocher à

son tempérament d’artiste, et d’orateur méridional, à ses mœurs, à la

fois grecques et italiennes.

Cicéron nous raconte que, pendant son enfance, on apprenait dans les

écoles à réciter le texte suranné de cette loi barbare des Douze Tables,

abrogée en grande partie, mais que l’on vénérait encore comme une

relique des luttes glorieuses de jadis: «_Discebamus enim pueri XII, ut

carmen necessarium; quas jam nemo discit._» C’était au milieu du

septième siècle.

Quand Cicéron est devenu un homme, ces antiques traditions se sont

effacées pour toujours, «_quas nemo jam discit_», personne n’apprend

plus le vieux texte.

Aussi, par son éducation, est resté en lui quelque chose de ce

patriotisme traditionnel et mystique, de ces scrupules personnels, de

ces points de l’honneur romain que l’on ne retrouve presque plus

désormais, à l’époque des sceptiques et des démagogues.

Alors il est devenu lui-même, avec le temps, le philosophe raisonneur

qui a perdu toute foi aux anciennes croyances, l’homme aux goûts

artistiques qui dépense inconsidérément son patrimoine en vanités ou en

folies. Malgré la délicatesse de sa nature, malgré l’humanité de ses

sentiments, il n’hésite pas à couvrir de son honorabilité, à environner

de tout l’éclat de sa parole, la classe de ces intraitables publicains

qui pressuraient la province, l’épuisaient sans pitié et

s’enrichissaient de la ruine de leurs innombrables victimes.

Enfin, malgré la droiture et la loyauté de sa vie, d’une façon ou de

l’autre, tout le monde est d’accord à cet égard, il permet à ces

publicains reconnaissants, de l’intéresser directement à leurs fortunes

équivoques ou criminelles, pour parer à une partie des frais de sa vie

élégante et coûteuse[155].

[155] Drumann, _Geschichte Roms_, t. VI, § 106. Tous les auteurs qui

ont étudié la vie de Cicéron ont été amenés à signaler ces

rapprochements réitérés entre ses affaires d’argent, et celles des

publicains.

Ainsi, par une chance heureuse pour l’histoire des faits que nous

étudions, se sont conservés jusqu’à nous, les souvenirs austères du

passé de Rome, confondus dans les détails d’une même existence avec les

mœurs sceptiques, dissolues, réalistes et imprévoyantes des temps

nouveaux.

Nous trouvons, réunis en un point commun, les derniers reflets des

origines glorieuses, et les présages funestes de la fin des libertés

publiques.

On doit pardonner beaucoup à Cicéron, en souvenir de ses chefs-d’œuvre

et aussi à raison du temps dans lequel il a vécu.

Il lui fallait, en vérité, pour devenir tout ce qu’il a su être, ces

millions aussi faciles à perdre qu’à gagner. Sans eux, nous n’aurions

pas eu Cicéron, ou du moins, nous l’aurions eu très différent de ce

qu’il est resté pour nous, par ses œuvres.

Comment aurait-il pu s’élever et vivre de pair, ensuite, avec ces grands

seigneurs de la finance et du patriciat, très inférieurs à lui, de

toutes manières, et bien moins scrupuleux, mais dont la société était

devenue, comme il le pensait, le strict nécessaire, pour sa vie

politique, aussi bien que pour son délicat et merveilleux tempérament

d’écrivain.

C’était un aristocrate par nature, dont le talent aurait été étouffé,

s’il eût été contraint à vivre au milieu des vulgarités et des clameurs

de la plèbe.

Ne soyons pas trop sévères pour ses fautes. La justice de Dieu seule

peut être absolue, parce que, seule, elle peut tout voir, en tenant un

compte exact des difficultés que chaque être a dû rencontrer dans la vie

et des préjugés sous l’empire desquels il a passé son existence. Telle

était déjà la doctrine supérieure professée par l’homme illustre en la

personne duquel nous avons voulu surtout, faire revivre les mœurs de son

temps.

Mais la pensée qui reste dominante en présence de ce grand nom de

Cicéron, c’est que son génie oratoire à pu glorieusement braver les

siècles, et que ses œuvres devront toujours être placées au premier

rang, parmi les plus beaux titres d’honneur de l’esprit humain.

Nous pourrions assurément donner beaucoup d’autres détails sur la vie

privée des Romains de ce temps, sur le luxe somptueux de leurs plaisirs

et de leurs fêtes; tout cela a été si souvent décrit dans des tableaux

très artistiques, très saisissants, que nous ne devons pas y insister

ici.

Dans les affaires de finance, le sentiment moderne de l’honneur a-t-il

avantageusement remplacé la vieille tradition romaine du respect de la

foi promise ou jurée, qui s’était longtemps conservée, au moins dans les

rapports des citoyens, malgré ces enrichissements soudains et ces

opulences d’origines si diverses? C’est ce qui nous semble difficile à

juger.

Il ne faut pas oublier, malgré tout, que ce ne sont pas les hontes de

Rome qui lui ont donné la puissance et la domination sur l’univers; bien

au contraire, c’est par là qu’elle a décliné vers sa chute. C’est le

moment de le redire, l’histoire serait sans logique et sans moralité, si

elle n’avait pas pu relever, en même temps que les vices ou les abus

dont nous venons de parler dans les dernières parties de ce chapitre,

les énergies traditionnelles, la fidélité religieuse à la parole jurée,

la fierté native et le dévouement à la patrie, qui survécurent quelque

temps à la dissolution des mœurs, dans les dernières années de la

République.

Il est temps maintenant d’introduire sur la scène les publicains

eux-mêmes et les banquiers; de les voir, jouant leur rôle dans ce monde

romain qui finit par aimer l’argent par-dessus tout, au milieu de ce

peuple dont nous avons essayé d’indiquer les passions, les caractères

divers, les procédés et les ambitions, dans leurs changements à travers

les siècles.

La suite de ce travail éclaircira, nous l’espérons, beaucoup de choses

que nous n’avons pu qu’indiquer ici.

CHAPITRE II.

L’ŒUVRE FINANCIÈRE ET POLITIQUE DES PUBLICAINS ET DES

BANQUIERS.--HISTOIRE INTERNE.--CENTRALISATION DES AFFAIRES A ROME.

Ulpien, dans un texte rapporté au Digeste, nous donne une définition

qui, par la simplicité de sa forme, n’indique guère le rôle important

qu’ont joué les publicains, durant une longue période de l’histoire de

Rome. Il ne faut pas s’en étonner. L’institution avait perdu toute son

activité et sa grandeur à l’époque classique. Elle figure à peine, par

quelques dispositions répressives ou d’exécution, dans les Compilations

de Justinien. Le pouvoir impérial avait, depuis longtemps, absorbé toute

initiative privée.

Le jurisconsulte s’exprime ainsi (L. 1, § 1, D. 39, 4, _de publicanis_):

«_Publicani sunt qui publico fruuntur: nam inde nomen habent, sive fisco

vectigal pendant, vel tributum consequantur: et omnes qui quid a fisco

conducunt recte appellantur publicani._»

Les publicains sont ceux qui traitent avec l’État, pour prendre à ferme

les impôts ou les revenus des terres publiques, pour entreprendre, soit

les fournitures, soit les transports de vivres ou de munitions pour les

armées, soit enfin les grands travaux publics. Dans cette dernière

matière des travaux publics, l’une des plus considérables, garderont-ils

logiquement et effectivement leur nom, quand ils traiteront avec les

cités, ou avec toute autre _universitas_, se rattachant à l’organisation

de l’État? C’est ce que nous aurons à examiner ultérieurement.

Quelle qu’ait été l’étendue de leurs spéculations, et quoique leurs

œuvres financières aient eu pour champ principal d’application les

provinces, il ne faut pourtant pas confondre les publicains avec les

_negotiatores_: ces trafiquants nombreux et pleins d’audace, dont il est

souvent question à l’époque de la République.

Après les guerres Puniques, Rome semble avoir eu conscience de la force

d’expansion qui allait conduire ses armées de victoire en victoire, dans

l’univers entier. Sous l’influence de ce sentiment de fierté nationale,

et animés par la passion du gain, les _negotiatores_ s’étaient répandus

de bonne heure, dans la plupart des provinces que Rome devait soumettre;

avant que les armées n’eussent pénétré dans le pays, ils en avaient déjà

pris possession. Ils étendaient progressivement, des frontières de la

province, jusque dans l’intérieur des terres, par tous les moyens en

leur pouvoir, et par le seul effet de leur énergie personnelle, leur

domination financière et commerciale.

C’est ainsi que l’insurrection des Gaules, par laquelle se termina la

guerre, fut suscitée par les abus ou les déprédations des Romains, déjà

répandus dans tout le Midi, et éclata par le massacre des _negotiatores_

de Genabum[156]. Cicéron rapporte, en effet, que, même avant la

conquête, il ne se déplaçait plus en Gaule un solide, qui ne figurât sur

les registres des citoyens romains[157].

[156] César, _De bello gall._, VII, III.

[157] Cicéron, _Pro Fonteio_, I. César signale ce fait que les Belges

n’avaient pas encore subi l’influence des _mercatores_, lorsqu’il

arriva dans leur pays.

Et lorsque, en 666-88, les habitants de l’Asie occidentale procédèrent,

sous la direction de Mithridate, à ce massacre de cent cinquante mille

Romains, qui fut le début d’une grande guerre, ils ne se vengeaient pas

seulement des publicains et des proconsuls qui avaient commis leurs

excès dans les provinces déjà conquises, ils égorgeaient dans ces

«Vêpres Asiatiques[158]» les trafiquants italiens qui s’étaient avancés

bien au delà des possessions romaines, à l’abri d’alliances conclues, ou

simplement, soutenus par le prestige de leur race. Il en fut de même en

Afrique; nous retrouverons ces faits, à leur place chronologique dans

l’histoire, et nous les redirons avec plus de détails[159].

[158] D’Hugues, _loc. cit._, p. 47.

[159] Salluste, _Jugurtha_, XXVI.

Ces _negotiatores_, comme les publicains eux-mêmes[160], faisaient

souvent des affaires de banque. Cependant, c’est à tort que l’on

confond, parfois même dans les ouvrages les plus autorisés, tous ces

trafiquants, sous le nom commun de banquiers. C’est aller beaucoup trop

loin, et nous devons apporter ici plus de précision dans les termes.

[160] César, _De bello civ._, III, III, 31, 103; _Vell. Pat._, II, 11.

Occupons-nous d’abord des publicains, nous parlerons ensuite des

banquiers, laissant de côté les _negotiatores_, trafiquants en détail,

dont nous n’aurons à traiter qu’incidemment, et dans leurs rapports avec

les personnages que nous étudions.

SECTION PREMIÈRE.

Les publicains.--Caractères de leurs entreprises.--Personnel de leurs

sociétés.

§ 1er.--Adjudications de l’État.--Leurs débuts.

L’histoire des publicains ne remonte pas à l’époque royale. Elle se

place, presque tout entière, entre les guerres Puniques et Auguste.

De grands travaux furent exécutés pendant la royauté, mais tout donne à

penser que c’était sous la direction des agents de l’État et l’autorité

du roi, que s’exécutaient ces travaux. Un passage de Tite-Live ne peut

laisser aucun doute à cet égard; pas plus que les paroles que

l’historien orateur place, à cette occasion, dans la bouche de

Brutus[161]. On sait, du reste, que les citoyens furent très souvent

requis, même malgré eux, pour construire les solides édifices et les

beaux aqueducs dont les ruines, encore visibles, remontent aux premiers

temps de Rome[162].

[161] Tite-Live, I, 56; II, 59.

[162] Tite-Live fait dire à Brutus, pour exciter le peuple à la

révolte: «_Opifices ac lapicidas, pro bellatoribus factos._»

De même, pour la perception des revenus publics qui, d’ailleurs, ne

devaient pas être considérables, l’adjudication ne dut pas être très

pratiquée sous les rois. Cependant, les terres publiques devaient être

déjà louées, et il est certain que l’exploitation des salines fut donnée

à l’adjudication de très bonne heure.

Quant à des associations organisées pour ces exploitations, il n’en est

question nulle part, à l’égard de l’époque royale.

Il en est à peu près de même, du commencement de la République,

jusqu’aux guerres Puniques, 490-264; ou, du moins, les documents ne sont

ni très clairs, ni très nombreux; et on en est encore à peu près réduit

aux conjectures sur l’œuvre des publicains à cette époque.

Cependant, il résulte de plusieurs textes de Tite-Live, que, dès le

début de l’ère républicaine, les terres conquises en Italie devenaient,

en grande partie, biens du domaine public, et étaient adjugées à des

fermiers moyennant des redevances en nature ou en argent[163].

[163] Voir les quelques détails donnés à ce sujet par Belot, _op.

cit._, p. 182; Tite-Live, XXVII, 3, tome II; Mommsen, _op. cit._, t.

V, p. 409.

Tout, au reste, fut mis en adjudication chez les anciens Romains, les

travaux les plus simples, les patrimoines insolvables, les liquidations

difficiles, et bien d’autres choses plus humbles, si nous en croyons les

_Satires_ d’Horace[164].

[164]

Queis facile est ædem conducere, flumina, portus,

Siccandum cluviem, portandum ad busta cadaver,

Cunducunt foricas......

(Horace, _Sat._, III.)

Voir aussi Horace, _Épît._ II, et Mommsen, t. IV, p. 133.

Il faut reconnaître, d’ailleurs, que d’autres peuples plus anciens

avaient dès longtemps connu la ferme des impôts; elle était pratiquée en

Orient, en Grèce, en Sicile notamment et même en Gaule chez les

Æduens[165], bien avant la conquête. Est-ce aux Grecs ou aux

Carthaginois que ces usages ont été directement empruntés? Nous

répondrons, avec M. Luigi Correra, le dernier qui ait écrit sur cette

matière, que c’est assez difficile à indiquer[166]. Probablement, c’est

à la pratique générale que les Romains se sont conformés. Mais ils

devaient, comme en toutes choses, aller bien plus loin que tous leurs

devanciers.

[165] César, _De bello gall._, I, XVIII: «Dumnorix complures annos

portoria, reliquaque omnia Æduorum vectigalia parvo pretio redempta

habere...»

[166] _Di alcune imposte dei Romani_. Turin, 1887.

§ 2.--Développements subits de l’industrie, de la spéculation et des

grandes sociétés de publicains.

Les grandes sociétés de publicains ont dû se développer avec une

rapidité étonnante, car, nous le savons, Polybe écrivait peu de temps

après les guerres Puniques, vers 610-144, et de son temps, l’œuvre des

Compagnies avait déjà pénétré partout, avec ses _socii_ et ses

_participes_.

On devrait supposer, en effet, à priori, que ce n’est pas en quelques

années que les mœurs publiques peuvent se transformer ainsi, et qu’il

faut du temps pour que les capitaux d’un peuple très avisé, osent

prendre, avec ensemble, cette direction financière nouvelle, si opposée

par sa nature aux instincts de prudence des vieux Quirites.

C’est que, depuis le troisième siècle avant notre ère, une révolution à

la fois politique et économique avait commencé à Rome, et avait presque

subitement agrandi son œuvre dans tous les sens. M. Belot a consacré une

étude spéciale à l’examen de ces faits, et il en indique l’origine et

les causes. «Les Romains», dit-il, «qui, pendant des siècles, étaient

restés un petit peuple continental, protecteur du commerce de quelques

villes de la côte, comme Circeii, Antium, Terracine, mais enfermé

lui-même dans un horizon étroit, voué à l’agriculture et à la guerre

contre de pauvres montagnards comme les Eques, les Sabins, les Samnites,

les Herniques, se trouva en un demi-siècle transformé en un grand peuple

méditerranéen. Il avait maintenant des ports fréquentés par tous les

marins, des îles, des flottes de guerre et de commerce. Il faillit armer

en 515-239, sous prétexte de délivrer cinq cents marchands italiens

emprisonnés par les Carthaginois, pour avoir porté des armes et des

vivres aux mercenaires révoltés contre Carthage[167].» Et il ne cessait

de grandir merveilleusement.

[167] Belot, _La révolution économique, etc._, p. 116.

La passion du trafic s’était bientôt développée à un tel point, même

chez la plèbe, que les soldats romains eux-mêmes se faisaient

trafiquants, et prenaient le soin d’emporter de l’argent dans leur

ceinture, en vue de le faire produire, jusque dans les pays lointains où

les amenait la guerre. Lorsque le service leur en laissait le loisir,

ils spéculaient, ils se faisaient _negotiatores_, et ne devaient pas

mettre grand scrupule dans l’exercice de cette profession, qu’ils

cumulaient avec le métier des armes. Tite-Live nous dit cela très

expressément, à propos de l’expédition de Flamininus contre Philippe de

Macédoine: «_Negotiandi ferme causa argentum in zonis habentes_»

(577-177)[168].

[168] Tite-Live, XXXIII, 29.

Presque tout à coup les valeurs monétaires s’étaient tellement

abaissées, que le prix des objets les plus usuels avait décuplé à

Rome[169].

[169] Belot, _eod._, 104 et suiv.

La transformation fut, à l’égard du mouvement des fortunes privées,

aussi prompte que complète; il en fut de même pour les grandes affaires,

et tout cela produisit presque instantanément, on le comprend, les plus

graves modifications dans la politique intérieure et extérieure de Rome,

aussi bien que dans les finances publiques.

L’énergie que le soldat est habitué à apporter dans les combats et les

fatigues de la guerre, le citoyen resté à Rome la met alors à s’enrichir

par son travail, ses entreprises, ses relations d’affaires à travers les

mers et les terres nouvelles.

Il ne faut pas confondre, en effet, les Romains de ces temps des

premières conquêtes extérieures, avec ceux des siècles précédents, et

moins encore avec les oisifs, les hommes vicieux et les frumentaires des

siècles qui vont suivre.

Le Romain des sixième et septième siècles, c’est encore l’homme

énergique, de cette race illustre, qui s’élance vers un avenir de gloire

et de richesses inouïes, qui veut que le monde entier se soumette à elle

corps et biens, et qui entend tout conquérir, au dehors comme au dedans,

par l’habileté autant que par la force.

Ces trafiquants hardis, sortis de Rome pour aller chercher fortune au

delà des frontières, et que nous avons vus si entreprenants et si fiers,

ne sont que les émanations de ce centre d’activité de la ville où tout

s’anime de plus en plus, où l’on travaille, où l’on spécule avec la

fièvre que donne la vue de l’or arrivant à flots des provinces

conquises. Tout s’agite et tout s’organise, en vue des résultats

positifs du présent. Mais, il faut bien le dire, l’avenir est menacé,

parce que les vieilles traditions s’effacent de jour en jour.

Cependant, l’État, en s’agrandissant, reste fidèle aux anciens usages:

il donne en adjudication, aux enchères publiques, ses domaines à

exploiter, les mines, les travaux publics, les impôts. Tout ce qui

appartient à l’État, et il garde le plus possible, passe aux mains des

adjudicataires, qui spéculent à sa place et pour leur propre bénéfice.

Or, avec les conquêtes et les immenses rapines de ce temps, tout prend

des proportions démesurées et inattendues.

Il faudra donc, pour répondre aux besoins publics et aux nouvelles

entreprises, constituer des sociétés puissantes, grouper des capitaux.

C’est ce que feront les chevaliers qui ont quelques avances, et qui

veulent courir à la fortune.

Mais cela ne leur suffira bientôt plus; il faudra faire appel à la

petite épargne, qui est le nombre, c’est-à-dire s’adresser au grand

public. On le fera par le seul procédé possible: au moyen de l’action.

C’est à cette époque, sans aucun doute, que l’action est apparue.

Comment pourrait-on en douter, lorsque Polybe nous affirme que, pendant

que les uns entreprennent en leur nom, d’autres font société avec eux

«_cum his societatem habent_», que d’autres, enfin, versent, sous le nom

des associés véritables, de l’argent dans leurs entreprises «_alii horum

nomine bona sua in publicum addicunt_», et que cela comprend le peuple à

peu près tout entier; lorsque, d’autre part, Cicéron nous répète, en des

termes devenus usuels, et déjà mis par nous en relief, qu’il y a là des

_socii participes_, ayant des parts dans les sociétés adjudicataires, et

des parts que l’on transfère, _dare partes_, qui peuvent changer de

valeur et sont susceptibles de hausse et de baisse, ainsi que nous le

disons aujourd’hui.

Mais, on le comprendra, nous avons hâte de préciser à cet égard; nous ne

devons pas, sur ce point essentiel de notre étude, nous contenter de

probabilités et de conjectures. Polybe et Cicéron, par leurs

renseignements très nets, si on les examine attentivement, par leurs

affirmations très autorisées, et parfaitement d’accord avec les autres

indications très nombreuses, qui résultent des écrits ou des faits se

référant à la même période de l’histoire romaine, seront les guides qui

éclaireront le plus sûrement notre route.

Nous n’avons rien à apprendre à personne sur la valeur des écrits de

Cicéron, et nous n’avons pas besoin de l’établir. Dans ses discours,

dans ses plaidoyers et dans ses lettres, on retrouve la vie de Rome

prise sur le fait; c’est là surtout que nous puiserons à pleines mains,

des documents aussi nombreux qu’intéressants sur les publicains et les

banquiers, ses amis les meilleurs, _valde familiares, optimi_.

Quant à Polybe, écrivain grec, et moins généralement pratiqué de nos

jours, il nous a fourni un document spécial et des explications de la

plus haute valeur, sur lesquels nous aurons à fixer toute notre

attention. A raison même de la portée élevée que nous donnerons à ses

déclarations, c’est un devoir pour nous de le montrer sous son vrai

jour; et, par la même raison, c’est à d’autres que nous emprunterons

leurs appréciations sur le mérite de ses œuvres, sur sa compétence comme

écrivain politique, sur son exacte et haute probité comme historien.

Esprit supérieur, il était venu de Grèce pour étudier les mœurs

politiques et militaires de Rome. Il s’était fait connaître dans la

haute société romaine; il avait su s’attirer l’amitié et la confiance

des plus illustres citoyens. Il vécut en relations fréquentes avec

Paul-Émile, avec les Scipions et tous les autres maîtres du jour; il fut

même employé dans des missions difficiles à l’occasion des rapports de

la Grèce avec la grande République. Mommsen en parle avec respect et

admiration; voici ce qu’il en dit: «Les vicissitudes de la fortune lui

avaient montré, mieux qu’aux Romains eux-mêmes, la grandeur historique

de leur capitale... Jamais peut-être il ne s’est rencontré d’historien

réunissant aussi complètement en lui les qualités précieuses de

l’écrivain qui puise à même les sources... Il décrit les pays et les

peuples, il expose leur système politique ou mercantile, et remet à leur

place, trop longtemps négligée, tous les faits multiples et importants

que les annalistes ont laissés au rebut, faute de savoir à quel clou, à

quelle date précise les suspendre... Chez Polybe, quelle circonspection,

quelle persévérance dans l’emploi des matériaux... Jamais ancien ne

l’emporta ici sur lui... L’amour de la vérité était pour lui une seconde

nature[170]...» Fénelon en parle dans le même sens[171]. On raconte que

celui qui devait être le plus puissant génie de notre siècle, Bonaparte,

passait, à le lire et à le méditer, les meilleurs moments de sa vie

solitaire de l’école de Brienne. Cicéron lui-même avait déjà signalé

Polybe comme l’historien le plus digne de foi[172].

[170] Mommsen, _Histoire romaine_, t. XI, p. 103 et 105.

[171] «Polybe est habile dans l’art de la guerre et dans la politique;

mais il raisonne trop, quoiqu’il raisonne très bien. Il va au delà

des bornes d’un simple historien. Il développe chaque événement dans

sa cause: c’est une anatomie exacte. Il montre, par une espèce de

mécanique, qu’un tel peuple doit vaincre un tel autre peuple, et

qu’une telle paix, faite entre Rome et Carthage, ne saurait

durer.»--Fénelon, _Lettre à l’Académie_, au chapitre VIII (Projet

d’un traité sur l’histoire).

[172] «_Sequamur enim potissimum Polybium nostrum, quo nemo fuit in

exquirendis temporibus diligentior._» Cicéron, _De Rep._, II, XV.

Appien, Tite-Live, Velleius Paterculus lui-même, n’ont pas pu voir de

près, comme Polybe, ces débuts de la vie nouvelle, au sortir des guerres

puniques, alors que la cité latine commençait à se porter en

conquérante, au delà du sol de l’Italie. Ils ne sont venus que plus

tard, et les années qui les séparent de cette époque du travail de la

première expansion, sont précisément de celles où ne cessèrent pas de se

produire, dans les masses, les transformations les plus inattendues et

les plus profondes. Tout venait d’être changé de leur temps, par un

revirement dans les mœurs qui avait eu les effets d’une révolution. Et

voilà pourquoi ils restent à peu près muets sur des institutions

essentielles jadis, mais bouleversées depuis, et que Polybe nous

explique avec la plus grande clarté, parce qu’elles fonctionnaient

encore sous ses yeux.

C’est ce que M. Laboulaye a observé très justement. «Il est incroyable»,

dit-il[173], «avec quelle rapidité les institutions de la République ont

été oubliées sous l’empire. Parmi les écrivains qui ont vu la

République, Salluste, Tite-Live, Cicéron, tiennent le premier rang;

César est de moindre ressource... Polybe nous donne peu de

renseignements sur le droit criminel; mais pour l’organisation

intérieure de la République, quelles pages, chez les anciens, comme chez

les modernes, sont à comparer à son examen de la constitution romaine.»

[173] _Essai sur les lois criminelles des Romains_, introduction,

XVII.

Nous pouvons désormais avancer sûrement, à la suite de deux guides d’une

valeur si haute et si bien établie.

Or, voici comment s’exprime Polybe, en nous décrivant l’organisation

intérieure de Rome: «Il y a un grand nombre de choses qui sont données à

ferme par les censeurs, les entreprises de constructions publiques qu’il

serait difficile d’énumérer, et aussi les revenus de l’État, ceux

établis sur les fleuves, les ports, les jardins, les mines, les champs,

et enfin tout ce qui est l’objet des marchés de l’État. Tout cela est

livré à l’exploitation du peuple, à tel point que _tout le monde_,

peut-on dire, est intéressé à ces adjudications et aux bénéfices que

l’on y réalise. Les uns se portent eux-mêmes directement adjudicataires

devant les censeurs, d’autres cautionnent les adjudicataires, d’autres

font société avec eux, et d’autres, sous leur nom, apportent des fonds à

ces entreprises publiques[174].»

[174] Polybe, _Hist._, VI, 17. Voici le passage grec de la partie

essentielle du texte original: «Πάντα χειρίζεσθαι συμβαίνει τὰ

προειρημένα διὰ τοῦ πλήθους, καὶ σχεδὸν, ὡς ἔπος εἰπεῖν, πάντας

ἐνδεδέσθαι ταῖς ὠναῖς καὶ ταῖς ἐργασίαις ταῖς ἐκ τούτων. Οἱ μὲν γὰρ

ἀγοράζουσι παρὰ τῶν τιμητῶν αὐτοὶ τὰς ἐκδόσεις, οἱ δὲ κοινωνοῦσι

τούτοις, οἱ δ’ ἐγγυῶνται, τοὺς ἠγορακότας, οἱ δὲ τὰς οὐσίας διδόασιν

ὑπὲρ τούτων εἰς τὸ δημόσιον.»

Ce qui résulte de ce passage, c’est d’abord que l’État, par

l’intermédiaire de ses magistrats et de ses adjudicataires, concentrait

entre ses mains, non seulement toutes les opérations sur les finances

publiques, mais les grandes entreprises de toute nature. Nul autre que

lui, d’ailleurs, n’aurait pu le tenter, parce qu’il réservait à ses

publicains seuls, la possibilité d’organiser des sociétés capables

d’entreprendre les opérations financières ou industrielles de grande

portée. Nous reviendrons spécialement sur cette considération très

importante, en examinant de près le fonctionnement de ces sociétés et de

leurs agents. Nous déterminerons, en même temps, le caractère juridique

de ces grandes associations, et les différents rôles de ceux qui les

constituent. Nous devons les examiner d’abord dans les traits généraux

de leur existence.

Or, ce que nous constatons par la suite du texte de Polybe, c’est que

non seulement ce sont les spéculations de ces sociétés qui se

multiplient dans tous les sens, mais qu’il en est ainsi, surtout, du

nombre de ceux qui y prennent part.

«Tout cela», dit le texte, «est livré à l’exploitation du peuple, à tel

point que tout le monde, peut-on dire, ὡς ἔπος εἰπεῖν, πὰντας, est

intéressé à ces adjudications et aux bénéfices que l’on y réalise.»

A moins de ne tenir aucun compte de ces affirmations formelles, et c’est

ce qu’il n’est pas permis de faire, puisque c’est de Polybe qu’elles

émanent, est-ce que nous ne sommes pas amenés à voir surgir, dans ce

passé lointain, cette foule des petits rentiers, d’actionnaires, par

lesquels vivent aujourd’hui les grandes entreprises, et fonctionne, même

le crédit de l’État?

Les Romains de cette époque, nous ne craignons pas de l’affirmer, nous

avaient évidemment dépassés, dans ce mouvement d’affluence des petits

capitaux vers les grandes entreprises. Quel que soit de nos jours le

nombre des porteurs de titres de toute espèce, y a-t-il un écrivain

exact et sérieux qui oserait, pour en indiquer la multiplicité, se

servir des expressions employées par Polybe pour nous dire, dans le

langage le plus net et le plus simple, ce qui se passait de son temps?

Évidemment, personne ne s’y trompe, ce «_tout le monde_» intéressé dans

les spéculations des publicains, ne doit pas, même pour Rome, être pris

au pied de la lettre. Pour avoir des actions, quelque minimes qu’elles

soient, des _particulas_, il faut avoir réalisé des épargnes, et tout le

monde n’en a jamais été là, à Rome, pas plus qu’ailleurs, dans aucun

temps. Mais, ce que nous pouvons affirmer sûrement, c’est que c’était de

ce côté que se dirigeaient presque tous les capitaux de la classe

moyenne en fermentation, et aussi beaucoup plus qu’elles ne le font chez

nous, pour les valeurs de bourse, les petites épargnes de la plèbe. Le

temps des usures patriciennes provoquant les révoltes sanglantes,

tendait à se transformer, à mesure que l’argent devenait moins rare, et

que les spéculations s’étendaient bien loin des limites de l’_Ager

Romanus_.

Au surplus, le bon sens indique qu’il avait fallu tout cela, ou bien

tout au moins un procédé équivalent, pour répondre aux exigences

nouvelles et immodérées de l’ambition romaine. Polybe va nous fournir,

dans ses observations profondes sur la politique, des documents qui nous

semblent décisifs, pour nous démontrer la diffusion vraiment incroyable

des capitaux de ces sociétés jusqu’au fond de la plèbe, et Cicéron

viendra nous en rendre témoignage à son tour, dans une multitude

d’occasions. Mais avant de consulter ces textes, ne pouvons-nous pas

attester que les choses devaient tout naturellement, pour ainsi dire, se

produire comme elles l’ont fait.

Nous avons insisté sur ces considérations de simple bon sens, dans notre

exposé général du sujet, parce que c’est là ce qui devait y être mis en

relief, comme trait caractéristique et comme résultat certain de cette

étude historique[175]. Quand un peuple, disions-nous à priori, réalise

de vastes opérations où les millions constituent l’élément

indispensable, il n’a à sa disposition que deux procédés, connus et

pratiqués dans l’histoire du monde. Ou bien, il a à sa tête un chef

tout-puissant, qui réunit entre ses mains l’argent de tous ses sujets et

en dispose à son gré. C’est ce que firent, pour accomplir leurs œuvres

gigantesques, les monarques de l’Orient. C’est la réunion des capitaux

par l’oppression et par la contrainte. Ou bien, la concentration doit se

faire par l’association libre des capitaux de tous, et par l’attrait du

bénéfice que chacun espérera en retirer.

[175] Voy. notre aperçu général du sujet, _supra_. p. 12 et suiv.

Les empereurs romains ont reculé, ils sont revenus au premier procédé;

ils ont fait comme on avait fait avant eux, pour édifier les immenses

travaux des grands empires asiatiques; c’était le despotisme en toutes

choses.

La République romaine avait manié autant d’argent qu’eux, et accompli

d’aussi grandes œuvres, c’est le second procédé qu’elle avait dû

nécessairement employer: la concentration des fonds par le mobile

volontaire de l’intérêt. Or, pour cela, ajoutions-nous, c’est l’action

cessible et limitée dans ses risques qui s’impose. C’est notre procédé

moderne, le seul qui puisse amener l’affluence volontaire de ces grandes

valeurs, divisées en petites fractions innombrables, que l’on n’attire

qu’à la condition de les laisser toujours libres et maîtresses de leurs

mouvements, avec des risques de pertes limités à l’apport et des

espérances de gain indéfinies. Tels sont les _desiderata_ indispensables

aux actionnaires de tous les temps et de tous les pays. Si on n’offrait

pas tout cela, le public refuserait cet argent, qu’il va perdre de vue

en le versant entre des mains à peu près inconnues. Les Romains furent

donc amenés, par la force des choses, à organiser, par actions, la plus

grande partie du capital de leurs immenses sociétés. Il en a été et il

en sera toujours nécessairement ainsi, quand on voudra attirer à soi les

petites et inépuisables épargnes du grand public.

Il fallait bien, d’ailleurs, à un autre point de vue, que ce mouvement

général de l’argent, qui se répandit dans le peuple par l’œuvre des

publicains, se produisît d’une manière ou d’une autre. Comment la classe

moyenne et la plèbe elle-même auraient-elles pu se résigner à ne pas

avoir leur part dans les bénéfices des conquêtes pour lesquelles elles

avaient courageusement versé leur sang? Comment auraient-elles pu

résister au désir d’attirer à elles, quelques parcelles de cet or qui

affluait à Rome de tous côtés, lorsque le moyen venait, pour ainsi dire,

s’offrir de lui-même à chacun, par l’intermédiaire des publicains et de

leurs exploitations lucratives que soutenait l’État?

L’industrie privée était écrasée par le travail des esclaves,

déconsidérée dans l’opinion, mal rémunérée dans ses produits. Les

entreprises de l’État seules pouvaient réaliser les grandes opérations

de l’industrie, du commerce et des finances publiques, parce que,

seules, elles pouvaient, par leur organisation privilégiée, avoir la

durée et l’étendue. La classe moyenne dut naturellement tourner ses

regards et ses convoitises de ce côté. Elle contribua assurément, de sa

personne, à l’œuvre des publicains, car il est certain que, «les

enchères couvertes, les publicains partaient avec une armée d’agents et

d’esclaves pour la province qui leur était livrée[176]»; mais elle

voulut aussi, très légitimement, être associée directement aux

résultats. Elle le fut par les _partes_, en apportant des capitaux qui

se multipliaient à l’envi par des bénéfices incessants, accomplis sans

scrupule, le plus souvent cyniquement, aux dépens des provinces

conquises.

[176] Duruy, t. II, chap. V.

Les manieurs d'argent à Rome jusqu'à l'Empire · 第 4 / 9 章