SECTION II.

LES

MANIEURS D’ARGENT

A ROME

JUSQU’A L’EMPIRE

LES GRANDES COMPAGNIES PAR ACTIONS DES PUBLICAINS

LES FINANCIERS MAITRES DANS L’ÉTAT.--LES MILLIONS DE CICÉRON

LES ACTIONNAIRES.--LE MARCHÉ.--LE JEU

SOUS LA RÉPUBLIQUE

PAR

ANTONIN DELOUME

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE DROIT DE TOULOUSE

ÉTUDE HISTORIQUE

DEUXIÈME ÉDITION

CORRIGÉE ET AUGMENTÉE

Ouvrage couronné par l’Académie française

Et par l’Académie des sciences morales et politiques

PARIS

ERNEST THORIN, ÉDITEUR

7, RUE DE MÉDICIS, 7

1892

DU MÊME AUTEUR:

Principes généraux du droit international en matière criminelle, 1882.

In-8º (_Épuisé_).

TOULOUSE.--IMP. A. CHAUVIN ET FILS, RUE DES SALENQUES, 28.

PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION

Nous avons fait à cette nouvelle édition, des corrections nombreuses et

d’importantes additions. Notre premier travail exigeait que nous

prissions ce soin.

Le bon accueil qu’avait bien voulu lui faire l’Institut d’abord, et

bientôt après, le public, ne pouvait nous empêcher de voir ce qu’il y

avait à retoucher.

On nous permettra de donner une explication très simple à cet égard.

En présence du caractère nouveau et peut-être hardi de nos affirmations,

nous crûmes qu’il serait prudent de leur donner, aux yeux du public et à

nos propres yeux, des garanties. Nous avions attribué un sens précis,

une portée très élevée et très positive à des mots sur lesquels les

latinistes passaient, depuis des siècles, en traduisant à la lettre et

sans y arrêter leur attention; nous affirmions même que l’illustre M.

Nisard et le savant M. Leclerc avaient cru bien à tort, devoir corriger

le texte de Cicéron, et que c’était, non pas le texte latin, mais eux

qui se trompaient; il nous fallait chercher une entière sécurité

au-dessus de nous-mêmes[1].

[1] Voir notamment _infra_, p. 116, note 192.

Pour cela, nous songeâmes naturellement aux deux grandes académies, à la

haute compétence desquelles se rattachait notre ouvrage. Mais les délais

des concours s’écoulent vite, et nous fûmes obligé de hâter

l’impression, plus que nous ne l’aurions voulu, afin de prendre rang et

date parmi les publications de l’année où nos recherches nous semblaient

être arrivées à un résultat.

Telle est l’origine du mal, c’est-à-dire des fautes d’exécution. A la

vérité, nous avions atteint le but, puisque notre œuvre a été soutenue,

dès les premiers jours de son existence, par des approbations qui

pouvaient très légitimement nous inspirer confiance dans l’avenir.

Nous avons donc présenté notre livre, simultanément, à l’Académie

Française et à l’Académie des sciences morales et politiques, ainsi que

d’autres, avant nous, l’avaient déjà tenté, à plusieurs reprises, avec

succès.

Suivant l’usage consacré, nous indiquerons dans cette préface les

résultats des concours Thérouanne et Le Dissez de Pénanrun, dans chacun

desquels a été couronné l’ouvrage que nous offrons aujourd’hui au public

soigneusement revu.

A l’Académie française, M. le Secrétaire perpétuel mettait en relief

l’intérêt historique et moral de notre étude, dans un rapprochement très

honorable, mais aussi très périlleux, et aux dangers duquel nous nous

étions exposé nous-même, par le choix de notre titre: _Les manieurs

d’argent à Rome_. «Ce que M. Oscar de Vallée avait fait pour notre

société», disait le rapport général de M. Doucet, au sujet du concours

Thérouanne, «M. Antonin Deloume vient aujourd’hui de le faire pour

l’ancienne société Romaine... Il nous montre les manieurs d’argent, dans

les convulsions suprêmes de la république, devenant maîtres de tout, de

la justice, des finances et des suffrages du peuple. Il arrive enfin à

cette conclusion, dont il faut faire son profit, que les mœurs et la

constitution de la société romaine ont péri ensemble, ruinées par

l’invasion subite de la richesse, par l’influence corruptrice des

grandes fortunes mal gagnées, trop vite, à tout prix.» L’ouvrage fut

couronné sur les conclusions motivées du plus illustre de nos historiens

français contemporains, M. Duruy, dans un concours très nombreux.

A l’Académie des sciences morales et politiques, on a le précieux

avantage d’obtenir plus que le rapport de la séance solennelle. Le

_Compte rendu des travaux de l’Académie_ publie le rapport de la

commission spécialement désignée pour préparer le jugement de chaque

concours. On connaît ainsi, les appréciations émanant directement de

juges particulièrement compétents en la matière, et choisis en vue de ce

résultat. On y trouve la critique détaillée des ouvrages, à côté de

l’éloge. Que l’éminent rapporteur du concours Le Dissez de Penanrun en

1890, nous permette de le remercier pour notre part, de l’éloge et de la

critique.

Quelle inappréciable fortune c’eût été pour nous, de connaître dans le

détail, les explications et les avis formulés devant l’Académie

française, et de joindre ainsi les enseignements de M. Duruy, à ceux de

son confrère des sciences morales.

Quant aux critiques, nous avions été les premiers à nous les adresser à

nous-même, elles ne touchent en rien au fonds, et nous en indiquions

tout à l’heure le sens: nous nous sommes surtout attaché à en tirer

profit.

Mais M. Perrens a bien voulu ajouter des appréciations dont nous avons

le droit d’être fier, et qui sont assurément faites pour attirer sur

notre travail ou pour lui confirmer la bienveillance du public.

«Cette part faite à la critique», dit le rapport spécial de la

commission, «il ne reste qu’à louer dans ce livre savant, clair,

instructif, intéressant, agréable même, et surtout, nous le répétons à

dessein, original.

»L’auteur s’est proposé d’écrire l’histoire et de déterminer le rôle des

finances dans le monde romain aux derniers siècles de la république. Il

avait à montrer que la puissance de Rome, colossale en politique, ne

l’était pas moins en finance. Il avait à marquer l’influence progressive

de la richesse dans la législation et dans les mœurs tant privées que

publiques, puis l’œuvre financière et politique des manieurs d’argent et

la suite des événements qui la concernent. Cette tâche il l’a remplie à

la satisfaction de ses plus autorisés lecteurs. Il met en lumière le

fait singulier de sociétés puissantes qui se multiplient presque à

l’infini, qui accomplissent les grandes œuvres de l’État, qui prennent

rang dans l’_existimatio_ avant les ordres politiques eux-mêmes, au

point que les hommes dont elles se composent sont appelés, quoique

n’ayant pas de fonctions officielles, _maximi_, _ornatissimi_,

_amplissimi_, _primi ordinis_, et tout cela disparaissant du souvenir,

ne laissant aucune trace, ni dans les historiens qui ne les ont pas vus

à l’œuvre ni dans ce que nous appelons le droit classique...

»... D’où la nécessité de relire les auteurs anciens pour y chercher ce

que d’autres, dont la pensée se portait ailleurs, pouvaient bien n’y

avoir pas remarqué, et de lire les modernes qui ont le plus et le mieux

fouillé les siècles de la République: Plaute, Cicéron, Horace, Juvénal

et tant d’autres vieux Romains; MM. Mommsen, Marquardt, Laboulaye,

Duruy, Belot, et tant d’autres récents historiens de Rome, telle était

la littérature à parcourir d’un esprit vigilant, sans négliger, bien

entendu, les textes législatifs et les documents historiques, qui

restaient le principal et plus solide fondement de l’édifice à

construire.

»Avec autant de perspicacité que de soin et de patience, M. Deloume a pu

établir ainsi, sans contestation possible, qu’il y avait à Rome, aux

deux derniers siècles de la République, un nombre vraiment incroyable de

sociétés financières qui s’étaient subitement et presque en même temps

constituées de tous les côtés à la fois, pour se faire adjuger les

entreprises sans nombre de l’État. Ce sont ces publicains de qui les

_Pandectes_ ont dit plus tard: _Publicani sunt qui publico fruuntur_, et

qu’il ne faut pas confondre avec les _negotiatores_ ou trafiquants. Il y

eut de ces sociétés pour les travaux de toute espèce concédés à

l’adjudication, pour les transports et fournitures, pour chacun des

impôts si nombreux. Elles se composaient de deux sortes de membres, les

_socii_ ou associés en nom, et les _participes_ ou _affines

conductionis_, actionnaires ayant des parts aliénables entre vifs,

variables dans leur valeur vénale, mentionnées sur les registres de la

Société, transmissibles par voie de transfert, réunissant en somme les

principaux caractères de l’_action_ dans nos sociétés modernes.

»Les publicains voyaient se multiplier autour d’eux, dès le temps de

Polybe, les petits capitalistes ardents à prendre des intérêts dans leur

vaste cercle d’affaires. Constituées en personnes morales, autorisées à

s’étendre indéfiniment quant au nombre et à la durée, ces compagnies

avaient leur administration centrale établie ou tout au moins

représentée à Rome dans la personne de leur _magister_ ou directeur.

Indépendantes les unes des autres, ayant chacune sa sphère propre de

spéculations, elles devinrent, avec le temps, dans l’État un ordre assez

puissant pour absorber en entier l’ordre équestre, pour supplanter le

Sénat, pour devenir maître de la justice, et aussi, naturellement, et

avant même tout le reste, des suffrages populaires, d’où tant

d’abominables lois achetées à prix d’argent et qui assuraient au crime

l’impunité.

»Ces sociétés dominatrices avaient à Rome un marché public avec des

groupes divers d’intermédiaires et de capitalistes attachés à ces

groupes, avec une foule d’habitués sans scrupules, de joueurs audacieux,

souvent _decocti_ ou décavés, comme nous dirions aujourd’hui. Ajoutez

des courriers qui venaient sans cesse renseigner les publicains sur les

affaires du monde entier, et qu’employaient au besoin proconsuls et

généraux.

»Dans cette multitude d’agents d’affaires et d’hommes d’argent qui

s’agitent autour des publicains, qui les servent et s’en servent, M.

Deloume fait une place à part aux _argentarii_ ou banquiers, vrais

manieurs d’argent, d’or, de monnaies, de valeurs d’échange, dont ils

trafiquaient sans relâche. On les appelait _Græculi_ ou _Græci_, nom

qui, en ce sens peu flatteur, a traversé les siècles. Ces grecs de tous

pays sont, sur les bords du Tibre, légion et plus que légion. Ils ne

forment pas, cependant, comme les publicains, un État dans l’État, parce

qu’ils restent des spéculateurs privés, l’État s’étant réservé le droit

d’accorder ou de refuser la liberté d’association, et la loi romaine du

droit commun sur les sociétés empêchant les institutions de crédit de

prendre leur plein essor.

»L’ouvrage nous montre les banquiers dans l’exercice de leurs multiples

fonctions: contrôle et change des monnaies métalliques, avances de

fonds, placements, dépôts réguliers et irréguliers, mandats de payement,

contrats de change, moyens de poursuite, actions civiles et

prétoriennes. Nous les suivons dans leurs comptoirs et leurs comptes

courants, dans leurs livres et leurs écritures, jusque dans leurs

faillites. Ne pouvant constituer que des sociétés de personnes, et

n’ayant pas, comme ces publicains qui les dominent de si haut, la

personnalité civile, ils voient réduite la portée de leurs opérations,

et réduit aussi, par conséquent, leur rôle dans les vicissitudes de la

République romaine.

»On trouverait parmi eux des étrangers, des affranchis et même des

esclaves. Le nombre de leurs charges ne devait pas être limité, et ces

charges étaient considérées comme une valeur transmissible. Ils ne

pouvaient échapper aux traits malins de la satire et surtout de la

comédie, qui, peu tendre aux financiers, les traite comme Lesage fait

les traitants et Molière les médecins; mais ils n’en jouissaient pas

moins de cette sorte de considération qu’obtient si aisément la

richesse. Ils recevaient des particuliers et même de l’État des missions

de confiance. Publicains et banquiers avaient non une «Bourse», mais

plusieurs, dans ces basiliques dont l’intérieur n’était pas sans

ressemblance avec notre Bourse de Paris, et où ils faisaient toutes

choses, spéculations et commerce, adjudication des travaux et

entreprises politiques, préparation des affaires, procès à juger et tout

le reste.

»En indiquant, comme nous venons de le faire d’après notre auteur,

l’organisation des publicains et des banquiers à Rome, nous avons laissé

de côté presque une moitié de son ouvrage, celle où il suit les uns et

les autres dans l’histoire, depuis les guerres puniques jusqu’à

l’empire; mais il est nécessaire de dire au moins que ce tableau

historique de la vie financière chez ce peuple conquérant est d’un réel

intérêt. L’originalité n’y est guère moindre que dans la première

partie, car elle consiste surtout dans un effort continu pour établir

les analogies du système industriel et financier de la République

romaine avec les procédés et le fonctionnement de nos grandes compagnies

modernes. Si ces investigations avaient été étendues aux périodes

intermédiaires, il eût été facile de montrer des analogies non moins

frappantes avec les institutions et les mœurs financières de certaines

villes au moyen âge, notamment en Italie.

»L’écueil de ce rapprochement pouvait être de forcer les ressemblances

et d’altérer ainsi la vérité. M. Deloume a su naviguer assez habilement

pour ne pas compromettre la fortune de son livre. Les mots modernes

qu’il accole aux mots anciens ne choquent point, parce qu’ils les

éclairent sans les remplacer. Les faits d’aujourd’hui comparés aux faits

d’autrefois nous font très vivement sentir dans son unité le génie de la

spéculation se perpétuant à travers les âges et laissant de temps à

autre, après bien des éclipses, retrouver par les savants ses

manifestations les plus oubliées.»

De très nombreuses revues de droit, d’histoire, de littérature, en

France, en Belgique, en Italie, en Angleterre notamment, et de grands

journaux de Paris ou de la province, nous ont consacré des articles

étendus, tous de nature à nous maintenir dans nos vues.

On a pu nous adresser des observations utiles et justes, mais personne,

que nous sachions, n’a soulevé de doute, ni sur les procédés jusqu’ici

restés inaperçus et les œuvres colossales des grandes compagnies par

actions, dont nous avons tracé l’histoire, ni sur la portée économique,

morale ou juridique de nos démonstrations.

On ne nous aurait pas reproché d’être resté sommaire sous le rapport

juridique, si l’on avait observé que nous annonçons une deuxième étude,

faite spécialement à ce point de vue; nous n’en avons dit, à dessein,

que ce qui était nécessaire pour la clarté de notre thèse historique et

nous avons pris le soin de le rappeler plusieurs fois.

Nous avons pu d’ailleurs, faire déjà progresser notre œuvre

d’exploration sur ces matières peu étudiées et qui méritent cependant de

l’être. Nous continuerons certainement nos recherches par des travaux

ultérieurs; nous sentons bien que nous n’avons fait qu’ébaucher une

œuvre difficile. Mais nous avons en tout cas, la ferme espérance que

d’autres trouveront, après nous, surtout dans les auteurs anciens, moins

dans les inscriptions, des documents précieux pour reconstituer

l’histoire de la fin de la république romaine sous un aspect intéressant

et nouveau.

C’est ainsi, qu’indépendamment de conclusions pratiques nouvelles que

semblaient nous dicter les événements actuels, nous avons pu ajouter

quelques faits qui n’avaient pas été signalés et qui sont d’un grand

intérêt à notre point de vue. Après avoir parlé, dans notre première

édition, des jeux du Forum sur le cours variable des actions des grandes

compagnies, nous avons pu démontrer directement, dans une nouvelle

partie de cette étude, que ces jeux de bourse concentrés auprès des deux

Janus, cessèrent tout d’un coup, lorsque furent supprimés les titres

échangeables et les valeurs mobiles sur lesquelles on y spéculait, avec

la même passion et les mêmes résultats inattendus que dans nos bourses

modernes.

Auguste dispersa les grandes compagnies de publicains, supprima les

actions, seuls titres aliénables, et les joueurs de bourse disparurent

en même temps pour toujours de la place publique. Cela devait être, nous

dira-t-on. Seulement il manquait des preuves directes. Nous les avons

recherchées avec confiance, et nous les avons vu ressortir, à n’en pas

douter, de l’étude attentive des écrivains latins antérieurs et

postérieurs à l’établissement de l’empire. Nous pourrons donc invoquer

ce fait avéré, et curieux en lui-même, non plus comme une conséquence

probable, mais comme une nouvelle confirmation de la vérité de notre

thèse historique toute entière.

De même, nous avions signalé l’état des mœurs et les institutions

politiques de Rome, comme particulièrement propres à développer les

grands mouvements de finance, et aussi les excès abominables de la

féodalité d’argent qui s’organisait peu à peu.

Il nous restait à montrer un cas particulier d’application, dans lequel

nous pussions mettre en relief les réalités de la pratique; il fallait

appuyer nos démonstrations sur un exemple. Nous l’avons trouvé dans la

personne de l’un des plus grands hommes de ce temps.

Nous pensons, en effet, avoir établi que Cicéron, durant toute sa vie

publique, avait gagné, tour à tour, et dépensé aussitôt, d’innombrables

millions; et que toutes ces sommes prodigieuses, qui ne faisaient que

passer dans ses mains, il n’avait pu se les procurer honnêtement,

suivant ses propres déclarations, que dans les opérations des

Publicains, dans les spéculations sur les fonds publics, _publicis

sumendis_.

Nous avons consacré à la démonstration de ce fait, dans cette nouvelle

édition, une étude approfondie qui nous attirera, peut-être, de sévères

critiques. On nous rendra du moins cette justice, que nous avons fait le

possible, pour conserver à l’homme généreux, à l’artiste raffiné, au

moraliste parfois inspiré, à l’écrivain merveilleux qui nous a fourni

les plus précieux documents de cette histoire, au magistrat patriote, à

l’illustre orateur enfin, l’auréole d’admiration sympathique, malgré

tout, dont les siècles ont environné sa mémoire.

Cicéron, du reste, sera sans cesse présent, par ses écrits ou par les

actes de sa vie, dans cette histoire des manieurs d’argent, qui ne

commence guère à Rome, qu’avec les agitations financières et politiques

des Gracques, pour s’arrêter brusquement à la chute des vieilles

libertés civiques, dont la mort sanglante du grand orateur fut le

signal.

Antonin DELOUME,

Professeur à la Faculté de droit de Toulouse.

LES

MANIEURS D’ARGENT

A ROME

JUSQU’A L’EMPIRE

APERÇU GÉNÉRAL DU SUJET

«Auctoritas nominis in publicanis subsistit.»

(Pline.)

«Unde regnarent judiciariis legibus... nisi ex avaritia... nam

vectigalia...»

(Festus.)

I

Dans sa belle étude sur la vie privée de Cicéron, M. Gaston Boissier a

écrit: «La richesse était une des plus grandes préoccupations des gens

d’alors, comme de ceux d’aujourd’hui, et c’est par là peut-être que ces

deux époques, qu’on a pris tant de fois plaisir à comparer, se

ressemblent le plus[2].»

[2] _Cicéron et ses amis_, II, I, p. 83, 7e édit. Hachette, Paris,

1884.

Rien ne nous paraît plus vrai que cette constatation d’un caractère,

pourtant, nouveau.

Quand on examine de près les mœurs des trois derniers siècles de la

république romaine, on s’aperçoit que la passion de l’argent vint

exercer sur les hommes et les choses de ce temps, une influence

périlleuse, qui semble agiter aussi nos sociétés modernes, à tous les

degrés, de la base au sommet.

Mais ce qui peut paraître particulièrement surprenant, c’est que ce soit

par des moyens de spéculation en tout semblables à ceux de nos

financiers modernes, que les vieux Romains de la république aient

organisé leurs plus vastes opérations, et, en même temps, satisfait

leurs passions affreusement cupides, deux ou trois siècles avant notre

ère. «Le crédit?» écrivait un homme très autorisé, en rendant compte de

notre travail[3], «les Romains l’avaient connu, et surtout l’avaient

exploité vingt siècles avant nous. Les grandes compagnies par actions?

Vous les retrouvez vivantes, agissantes et florissantes dans ces

sociétés de publicains organisées par l’État, se maintenant sous son

patronage, portant même son étiquette officielle (_publicum_),

intéressant toutes les fortunes privées et jusqu’aux petites épargnes de

la plèbe à leurs spéculations, qui se rattachaient directement

elles-mêmes au trésor de l’État. La commandite? Elle existait aussi,

dans l’antiquité, sous la forme de ces actions ou _partes_, dont il est

si souvent question dans Cicéron, avec tous les caractères qui y sont

attachés de nos jours... L’agiotage et les jeux de bourse? A quoi donc,

si ce n’est à cela même, se rapporteraient les textes des auteurs latins

qui nous parlent si souvent de ruines subites ou de fortunes faites tout

d’un coup au Forum, et du danger des naufrages entre les deux Janus?

N’avez-vous pas lu, dans tel discours de Cicéron, la description d’une

de ces paniques du Forum, qui semblent dater d’hier... Il n’est pas

jusqu’à nos banquiers et nos agents de change, dont on ne reconnaisse

l’équivalent dans ces _Argentarii_ ou _Trapezitæ_, qui tenaient caisse

ouverte au _Forum_ d’abord, et dans les _Basiliques_ ensuite.»

[3] _Le Correspondant du 10 déc._, 1890, p. 934. Article de M.

d’Hugues, professeur à la Faculté des lettres de Dijon.

C’est, en effet, par les mêmes associations de capitaux, par le jeu des

mêmes responsabilités, par des combinaisons identiques au fond, que les

Romains de la république surent opérer d’immenses mouvements de

finances, exécuter des travaux gigantesques et merveilleux sur tous les

points du monde connu, et, en même temps aussi, accomplir d’affreuses

exactions et réaliser de scandaleuses fortunes.

On dirait que l’homme est condamné à recommencer sans cesse son œuvre,

qu’il doit repasser toujours par les mêmes sillons, sur cette terre

qu’il arrose de ses sueurs, tantôt dans l’emportement de ses passions et

de ses luttes, tantôt dans les nobles et paisibles efforts du travail

fécond de tous les jours.

Il ne faudrait pourtant pas nier le progrès, ni désespérer de

l’humanité. L’humanité se dirige péniblement à travers des alternatives

d’ombre et de lumière, mais elle avance, sans paraître découragée par

ses hésitations, par ses erreurs ou par ses chutes. Elle tombe, mais

c’est pour se relever, et reprendre énergiquement sa marche ascendante

vers le grand inconnu.

Chez les Romains, l’amour affolé des richesses, fruit dangereux de la

conquête, commença l’œuvre de dissolution du foyer familial, que

l’influence de l’Orient et la plaie croissante du divorce vinrent

achever. C’est par là, que l’ancienne société courut vers sa ruine.

L’aristocratie de l’argent s’introduisit en souveraine dans le

gouvernement de l’État; elle dirigea tout, en s’emparant de la justice

et des lois. On a répété, dans une circonstance récente, que la

_tyrannie judiciaire_ a perdu, chez nous, la révolution; c’est par le

même procédé que les publicains finirent par exercer, eux aussi, leur

domination dissolvante. Les historiens de Rome l’ont dit eux-mêmes:

_Unde regnarent judiciariis legibus._

A la vérité, les Romains furent arrêtés dans cette course vers les

abîmes; mais ils le furent par une longue suite de despotes absolus,

dont quelques-uns devaient être de véritables monstres et qui

absorbèrent tout en eux.

Ils avaient encouru la peine de leurs entraînements et de leurs crimes;

ils la subirent comme un peuple dégradé et déchu, surtout dans les

premiers temps, par le fait des gouvernements qu’ils méritaient,

c’est-à-dire par la main sanglante d’un Tibère, ou de ce Caligula, qui

instituait son cheval consul, ou des Néron et des Domitien.

Telle est la logique et la justice de l’histoire.

Grâce à Dieu, nous n’avons pas, sans doute, mérité de tomber aussi bas.

Tout n’est pas encore à vendre, comme à Rome, dans notre vieux pays de

France. _Di omen avertant!_ Que les dieux écartent ces présages!

Il semble, cependant, qu’il y ait pour nous, plus que des rapprochements

piquants ou curieux à faire, devant un pareil spectacle. C’est un homme

politique, un député en vue, M. Camille Pelletan, qui écrivait naguère:

«Nous nous croyons la nation démocratique par excellence, et aucun pays

n’a livré un pouvoir plus exorbitant à cette féodalité d’argent qui sera

le grand danger de l’avenir. Maîtresse du crédit par la banque, du

trésor par les emprunts, des routes et canaux par les grandes

compagnies, elle dispose à son gré de la fortune publique.» On écrivait

à Rome des choses semblables sur les publicains.

Les Romains furent nos ancêtres illustres, les chefs glorieux, malgré

tout, de nos races latines, et ce sont eux que nous allons retrouver

dans le récit de ces frappantes analogies financières, comme si, à

certains égards, une lacune de vingt siècles s’était inopinément comblée

entre leur temps et le nôtre.

Au reste, tout ce qui touche ce grand peuple est digne de nos

préoccupations.

Lorsque l’empereur Napoléon III publia sa vie de César, on discuta et

l’on prit parti sur son livre, comme on l’aurait fait sur les événements

de la politique du moment. C’est, certainement, la personnalité de

l’auteur qui mit en éveil ces polémiques, et qui fut incontestablement

pour la plus grande part dans les opinions diverses, ou même dans les

passions que l’œuvre suscita dans toute la presse contemporaine. Mais

les analogies de la politique, du droit et des préoccupations publiques

étaient si frappantes, entre le présent et le passé, qu’on ne pouvait

guère, même abstraction faite des considérations personnelles, prendre

parti pour ou contre César, sans se prononcer en même temps pour ou

contre les actes de celui qui en avait écrit l’histoire.

C’est que la nature humaine reste toujours la même, avec ses grandeurs

et ses bassesses, ses passions égoïstes et ses vertus, ses mobiles, tour

à tour intéressés et généreux. Or, c’est là ce qui constitue l’objet des

lois écrites et non écrites qui régissent la société dans tous les

temps; c’est, malgré tous les progrès réalisés, le fond toujours

persistant, bien que perfectible, de l’histoire des peuples et de leur

civilisation.

Où peut-on mieux voir le jeu de ces ressorts si divers, et, cependant,

toujours si semblables à eux-mêmes, que dans l’histoire, de jour en jour

mieux connue, de ce peuple qui fut le plus énergique, et devint, par ses

propres forces, le plus puissant et le plus riche qui ait jamais été?

Rome ancienne a attiré, sur sa longue existence, l’attention des grands

esprits de tous les temps, et ses quatorze siècles de gloire ont

concentré sur elle, les regards étonnés ou craintifs de toutes les

nations. Quel spectacle instructif peut présenter aux économistes et aux

philosophes, aussi bien qu’aux législateurs et aux juristes, ou même aux

simples observateurs quelque peu attentifs, l’étude de ces institutions

se développant, depuis les humbles débuts de la Rome du Capitole,

jusqu’à s’étendre sur l’univers entier!

C’est dans cet esprit que l’on a tenté de reconstituer en des synthèses

vivantes, la religion, la cité, la famille, les castes, la propriété,

les finances, les rapports d’obligations; et dans cette œuvre de

reconstitution, les lettres, l’histoire et le droit se sont rapprochés,

pour se prêter un mutuel concours de forces nouvelles.

Le savant auteur de l’_Histoire des chevaliers_, qui consacra son

existence laborieuse à approfondir l’histoire romaine, M. Émile Belot,

mort récemment membre de l’Institut, osait écrire cependant en 1885:

«Des critiques qui unissent le goût littéraire à l’érudition, ont pu

faire revivre quelques personnages remarquables parmi les contemporains

de Cicéron, d’Auguste ou des autres empereurs. Ce sont là des points

brillants sur un fond obscur. Ce qui échappe, c’est ce que le peuple

romain a de plus original et de plus intime: ce sont les ressorts

secrets de sa politique, le jeu de ses institutions, les rapports

mutuels de ses classes, c’est-à-dire la physiologie de ce grand corps

dont les savants ne nous font connaître que le squelette, et les

littérateurs quelques traits vivants, mais épars[4].»

[4] _De la révolution économique et monétaire qui eut lieu à Rome au

milieu du troisième siècle avant notre ère, et de la classification

générale de la société romaine avant et après la première guerre

punique_. Paris, 1885.

Ces lignes paraîtront peut-être, à beaucoup de personnes, entachées de

pessimisme, ou de sévérité pour les illustres devanciers de l’auteur; il

nous semble, cependant, que M. Belot les a justifiées en partie par ses

recherches, et que même elles restent encore vraies, à l’égard du rôle

que les financiers n’ont cessé de jouer, pendant les trois derniers

siècles de la république romaine.

Montesquieu nous a laissé quelques mots lumineux sur cette

extraordinaire puissance et sur les maux qu’elle devait engendrer. Mais

il semble avoir voulu ne jeter qu’en passant, un éclair de son pénétrant

génie, sur cet élément, si considérable pourtant, du monde romain. MM.

Duruy et Mommsen ont fait sentir, dans de remarquables passages de leurs

grandes œuvres historiques, le mouvement et les influences souvent

prédominantes de ces publicains, de ces manieurs d’argent. Bossuet avait

vu et signalé tout cela, lorsque, résumant tout en un mot, il avait dit,

dans son _Histoire universelle_: «L’argent faisait tout à Rome[5].»

C’est ce que nous chercherons à montrer, se réalisant dans la pratique

de la constitution, des mœurs et des lois romaines[6].

[5] Bossuet, _Discours sur l’histoire universelle_, IXe Époque.

[6] Montesquieu, ainsi que MM. Mommsen, Duruy et les autres éminents

historiens de Rome, avaient l’idée assurément très haute et très

nette de cet état de choses, mais aucun d’eux ne l’a, nulle part,

présentée dans un tableau d’ensemble. On trouve éparses, dans leurs

œuvres, des observations du plus grand intérêt, au point de vue des

idées que nous nous proposons de développer nous-même dans cette

étude; c’est pourquoi nous aurons fréquemment recours à ces

autorités, en citant, par extraits, les observations habituellement

brèves, mais très caractérisées parfois, qui nous ont soutenu

pendant toute la durée de notre travail.

II

Nous ne voulons pas parler de ces immenses usures bien connues, dont le

souvenir étonne, et qui soulevèrent à plusieurs reprises les révoltes de

la plèbe. C’étaient là des actes privés, très simples en eux-mêmes, qui

se traitaient le plus souvent directement, isolément, de capitaliste à

emprunteur, et ne se rattachaient à la vie publique de l’État que par

leur généralité ou par les protestations que provoquaient leurs abus.

Les lois sur l’usure ont été souvent étudiées et nous n’avons pas à y

revenir.

Nous ne dirons à ce sujet qu’un mot: c’est qu’il ne faut pas se faire

d’illusion sur les vertus romaines. Ce furent des vertus civiques de

dévouement à la patrie et de courage, qui enfantèrent des prodiges. Mais

à côté d’elles vinrent se placer, par une sorte de contraste, ou plutôt

comme conséquences morales de ce que ces énergies avaient d’excessif et

de déréglé, le dédain de la vie et des souffrances d’autrui, poussé,

envers les ennemis et les esclaves, jusqu’à la plus affreuse cruauté, et

aussi une rapacité, une passion du gain, un culte de la richesse, qui se

portèrent systématiquement et légalement jusqu’aux derniers excès,

surtout envers les provinciaux.

On abandonne toute illusion à cet égard, lorsqu’on voit ce que se

permirent les hommes jouissant du plus grand renom d’austérité et de

vertu parmi les anciens, et cela peut suffire pour indiquer ce que

durent faire les citoyens moins illustres: ce sera Caton l’ancien,

distribuant ses capitaux à d’innombrables emprunteurs et les pressurant

sans pitié; Sénèque poussant aussi loin que possible ses indignes

usures[7]; Brutus prêtant à 48 pour 100, et Scaptius, son agent, tenant

assiégés dans la salle de leurs délibérations les sénateurs de

Salamine[8], qui ne lui payent pas ses créances, les y cernant avec une

troupe de cavaliers empruntée au proconsul, et, dans cette nouvelle

espèce de siège, faisant mourir de faim cinq sénateurs[9]; Pompée usant

de ses armes et de son autorité pour trafiquer, dans tout l’Orient, avec

les villes obligées de lui emprunter, et surtout de lui rendre,

augmentés d’intérêts énormes, ses millions. On disait de lui: «Tu vois

les os des rois desséchés et vidés de leur moelle[10].» Les trafiquants

d’argent inondaient les provinces, et nous verrons les simples soldats

eux-mêmes, dans les pays qu’ils étaient en train de conquérir ou qu’ils

occupaient, se faire usuriers, avec l’argent dont ils avaient garni leur

ceinture, au départ ou pendant leur séjour.

[7] Dion Cassius, LXII, 2.

[8] Salamine, en Chypre.

[9] Cic., _Ad att._, VI, 2. Édit. Nis., 261; de Laodicée, 704, 50.

[10] «Ossa vides regum vacuis exsuta medullis.» V. Belot, _Histoire

des chevaliers romains depuis les Gracques_, p. 155.

Aussi vit-on, au septième siècle, un chevalier romain criblé de dettes,

armer ses esclaves et tuer ses créanciers. Ce fut le commencement d’une

guerre servile. Quelque temps après, c’est un magistrat intègre,

Sempronius Asellio, qui est massacré à Rome par les prêteurs d’argent,

pour avoir voulu les rappeler au respect des lois. On pourrait citer

dans l’histoire romaine, un grand nombre d’actes de violences privées ou

même de révoltes publiques, ayant pour origine les excès de l’usure et

du trafic.

Tous ces faits sont assurément de nature à caractériser les mœurs

romaines, au point de vue spécial de notre étude, et nous y reviendrons

fréquemment; mais nous ne nous y arrêterons pas; ce ne sont là que des

actes de relations privées et des contrats ordinaires, ou bien ils sont

tellement en dehors des règles du droit, qu’il nous suffira d’en donner

quelques exemples sans commentaires.

Nous n’insisterons pas davantage, sur les exactions formidables des

généraux et des gouverneurs de provinces. Ceci n’est plus du droit

d’aucune espèce; c’est la violence et le crime tolérés par un état

vainqueur, qui n’a de considération que pour les siens et pour lui-même.

III

Ce que nous nous proposons d’étudier ici, ce sont les affaires de

spéculations légalement organisées; celles où l’argent circule dans des

mains diverses, souvent exemptes de scrupules, et à la plupart

desquelles il laisse quelque trace de son passage; c’est la grande

industrie, la haute spéculation. Ce sont surtout ceux qui les

pratiquaient, que nous nous proposons d’examiner de près.

Notre entreprise peut paraître nouvelle à quelques égards, ou hardie, ou

même exagérée et aventureuse; nous voulons du moins qu’on puisse

facilement la connaître toute entière. C’est ce qui motivera cet aperçu

général du sujet, précédant nos démonstrations, et de nature peut-être à

attirer sur les développements ultérieurs, l’intérêt du lecteur

bienveillant.

Il est d’abord un fait de très grande portée en politique, tout au

moins, et par lequel le monde des affaires romaines se distingue du

nôtre, c’est que les grandes opérations financières et industrielles

dont nous avons à parler, ne purent jamais s’accomplir à Rome, qu’avec

l’autorisation de l’État, ou plutôt par sa délégation et à son profit.

Il n’exista jamais à Rome de grande société commerciale indépendante.

Par esprit politique ou par instinct, l’État romain trouva le moyen de

se réserver à lui seul, la possibilité d’entreprendre les spéculations

qui exigeaient du temps et de l’argent, c’est-à-dire toutes les grandes

opérations industrielles ou financières. Le procédé qu’il prit fut très

simple; il n’autorisa que ceux qui traitaient avec lui, par

adjudication, à s’organiser en sociétés durables et étendues. Les

adjudicataires de l’État s’appelèrent les publicains, parce que les

affaires financières et les entreprises de l’État s’appelaient

_Publica_.

Seules, les sociétés de publicains purent constituer, en qualité de

concessionnaires d’un gouvernement absorbant et exclusif, des

associations avec la survivance de la société à la personne des

associés, avec la transmissibilité du droit social de chacun à ses

héritiers, par suite de décès, avec la personnalité civile, et même, on

peut l’affirmer aujourd’hui sans hésitation, avec une organisation très

semblable à celles de nos grandes sociétés par actions[11].

[11] Voy. Accarias, _Précis de droit romain_, 3e édit., t. II, p. 521:

«Ce sont plutôt ici les capitaux que les personnes qui s’unissent.»

Toutes les autres sociétés furent maintenues, de parti-pris, par des

lois appuyées sur les mœurs politiques de Rome, dans un état

d’instabilité qui leur enlevait la possibilité de se hasarder dans toute

œuvre de quelque durée et de quelque importance. Le _Jus fraternitatis_,

le droit fraternel, qui en était le principe dominant, avait pour

conséquences: la dissolution de la société à chaque décès d’associé, la

renonciation volontaire permise à chacun, et d’autres causes de

dissolution exclusives de tout esprit de suite, qui obligeaient

naturellement le nombre des associés à n’être que très restreint,

condamnant ainsi leurs ressources à rester modestes et, par suite, leurs

entreprises à demeurer sans étendue.

C’est ce qui fait, sans doute, que le droit commercial et le droit

maritime des Romains ne se sont pas développés. Toutes les grandes

entreprises sont restées forcément dans les mains de l’État et dans

celles des publicains, fermiers des impôts et de tous les grands travaux

publics.

On peut induire de cette organisation de fait, ce que dut être

l’importance de ces manieurs d’argent, tant que l’État s’en servit sans

méfiance, les soutint même dans tous leurs excès; à l’époque des grandes

conquêtes de la République; au moment où toutes les richesses de

l’univers vinrent affluer à Rome, et alors qu’ils étaient les

intermédiaires obligés de l’État en toutes choses.

«Ils constituèrent bientôt», dit Mommsen, «une classe de fermiers

d’impôts et de fournisseurs, croissant tous les jours en nombre et en

fabuleuse opulence, et ils conquirent rapidement le pouvoir dans l’État

qu’ils semblaient ne faire que servir. L’édifice de leur ploutocratie

choquante et stérile n’est pas sans analogie avec celle des modernes

spéculateurs de la Bourse.» Nous verrons que les écrivains anciens

autorisent, si même ils ne dépassent pas, l’énergie de ces paroles, qui

peut surprendre au premier abord.

Nous aurons donc à nous occuper presque exclusivement des publicains.

Seulement, pendant les siècles où nous allons les suivre, nous

prouverons que tout le monde est rattaché, de près ou de loin, à leurs

affaires.

Nous parlerons aussi, mais plus sommairement, des banquiers. Ce sont des

manieurs d’argent que, sur plusieurs points importants, la loi a soumis

à un régime spécial, et qui durent être utilisés par les publicains.

Pour les publicains, comme pour les banquiers, les affaires se

centralisaient au forum ou dans les basiliques: c’était leur bourse.

L’histoire des publicains de Rome, de leurs entreprises et des sociétés

puissantes qu’ils ont constituées se cantonnera pour nous, dans les

trois siècles qui précédèrent la venue de Jésus-Christ. C’est à cette

période, qui fut celle des grandes opérations financières des Romains,

que nous bornerons notre étude sur les banquiers et la bourse, aussi

bien que sur les publicains. Les Évangiles nous parlent de ces derniers

à plusieurs reprises; mais leur nom, à cette époque, était loin d’être

en honneur, et l’institution commençait à décliner.

Le rôle qu’ils ont joué dans l’histoire fut cependant de telle

importance, que la classe des chevaliers fut absorbée tout entière, sous

la république, par celle des publicains, et qu’on les confondit l’une

avec l’autre, dans le langage usuel, pendant les septième et huitième

siècles de Rome. Polybe affirme même que, dans cette période

mouvementée, à peu près toutes les fortunes privées, et jusqu’aux

petites épargnes de la plèbe, étaient intéressées dans leurs

spéculations, qui se rattachaient elles-mêmes directement au trésor de

l’État.

En vérité, on ne pouvait guère comprendre, avant le siècle dernier, une

pareille assertion. On la prenait, sans doute, pour une exagération, ou

une image de rhétorique dont il ne fallait pas tenir compte.

Burmann, en 1724, en faisait, avec une honnêteté parfaite, le sincère

aveu, pour lui et pour tous ses prédécesseurs, dans son savant livre sur

les _Vectigalia_, qui fait encore autorité. «Certainement», disait-il,

«ni Goveanus ni Abramus n’ont pu discerner (_extricare_) ce qu’il y a

sous ces mots (_de parts très chères_; _partes carissimas_), et

assurément je n’y vois guère plus clair.»

Aujourd’hui qu’il n’existe guère de patrimoine où l’on ne puisse trouver

quelques titres d’_obligations_ ou d’_actions_ des grandes compagnies,

des _partes_, chères ou à bon marché, suivant les cours, le mot devient

aussi clair que possible. Mais ne serait-ce pas le cas de répéter, à la

vue de ces antécédents lointains et si longtemps interrompus de nos

mœurs du dix-neuvième siècle, ce que l’on disait déjà avant le temps des

Romains: «Rien n’est nouveau sous le soleil[12].»

[12] _Nil sub sole novi._

En effet, ce que font, de notre temps, les grandes compagnies

financières, industrielles, et de transport par terre ou par mer, d’une

part, et ce que faisaient, d’autre part, les fermiers généraux de

l’ancien régime, pour la perception des impôts, et bien plus encore,

tout cela était le lot des publicains, organisés, eux aussi, en

compagnies, qui opéraient comme celles de nos jours, sur d’immenses

valeurs en argent ou en nature.

C’est par voie d’adjudication aux enchères, que les publicains se

disputaient la ferme des impôts, très nombreux et très importants en

Italie, et surtout en province, ainsi que celle des revenus du domaine

de l’État. Ils spéculaient, en outre, sur l’exécution de ces travaux

publics, dont les ruines grandioses nous sont parvenues à travers les

siècles; sur les mines de toutes sortes; sur les carrières; sur les

salines; sur les entreprises de transports et de fournitures pour les

armées; et même parfois sur la construction de ces voies romaines, qui

partaient de la cité reine pour rayonner, comme nos chemins de fer ou

nos routes, sur tous les points du monde conquis.

Ce procédé de l’adjudication publique, employé partout où il était

possible, jusqu’à l’époque de l’Empire, se rattachait, par ses principes

de liberté et de responsabilité personnelle, aux traditions des temps

anciens, et il conservait, en même temps, la haute main de l’État sur

toutes choses.

Mais en empêchant de se constituer toutes grandes sociétés, autres que

celles des publicains, on concentrait sur celles-ci toutes les

convoitises de la spéculation, et, par suite, tous les capitaux que l’on

pouvait désirer. Ce système de monopole au profit de l’État et de ses

entreprises, qui devint un danger pour l’État lui-même, ne tomba

pourtant dans les abus de la force et dans les actes violents vis-à-vis

des faibles que lorsque les anciennes mœurs firent place à la licence et

à cette cupidité maladive qui fit tout oublier.

IV

Pour réaliser leurs immenses entreprises, il fallait aux publicains de

grands capitaux. Mais que peuvent quelques fortunes privées, même

réunies, lorsqu’il s’agit de centaines de millions à faire manœuvrer,

souvent à des milliers de lieues de distance, et de tous les côtés à la

fois, pour les besoins de la guerre ou les splendeurs de la paix?

Quand un despote n’absorbe pas tout en lui-même, dans un État, hommes et

richesses, comme le firent les rois de l’Orient, et après eux, les

empereurs romains, le grand public seul est assez fort pour répondre à

de pareils besoins.

Un mot de Polybe vient tout éclairer: chacun avait voulu avoir sa part

dans les spéculations adjugées aux publicains; et, comme nous dirions de

notre temps, les émissions répandaient les _actions_, sous le nom de

_partes_, dans toutes les classes de la société. On souscrivait en

proportion de ses moyens, quand l’affaire paraissait bonne et était bien

lancée[13].

[13] Voir: _Polybii historiarum reliquiæ_, lib. VI, nº 17. Editio F.

Didot. Græce et latine. Paris, 1859. Voir aussi Cicéron,

_Paradoxes_, VI, II. Édit. Nisard, 1869, t. I, p. 559, et la

démonstration _in extenso_ de ce fait, _infra_: chap. II, sect. Ire,

§§ 1 et 2.

Aussi le fait de l’adjudication des impôts ou des grands travaux

prenait-il, à chaque échéance, le caractère et l’importance d’un

événement populaire. Les historiens ont parlé avec détail, à plusieurs

reprises, des incidents qui s’y rattachaient, et nous verrons les plus

hauts personnages, Caton le Censeur notamment, et César lui-même, se

préoccuper comme d’une chose grave, de la réduction ou de la résiliation

des adjudications demandées par les sociétés de publicains. Nous

constaterons que c’est par ses attributions de pouvoirs à cet égard, que

le Sénat a conservé l’un de ses principaux moyens d’influence sur le

peuple; et Cicéron nous parlera des sociétaires pour les impôts de

Sicile, par exemple, comme d’une foule importune que les administrateurs

de la compagnie, complices de Verrès, devaient quelquefois tenir en

respect, _multitudine sociorum remota_.

Rien de grand, en effet, dans un état normalement organisé, ne peut être

entrepris sans le concours des petits capitalistes, parce qu’ils sont le

nombre, et que le nombre seul peut donner à l’association une puissance

indéfinie.

Or, en vertu d’une sorte de loi économique ou morale, qui nous paraît

indéniable, _a priori_, tout cela devait mener, forcément, à

l’organisation des parts sociales par _actions_. Pour peu que l’on

veuille y réfléchir, avant même d’en constater l’existence dans les

textes, la division du capital social par _actions_, s’impose à

l’esprit, comme une nécessité inéluctable de ces grands mouvements de

fonds, comme une pratique pour ainsi dire naturelle, à laquelle les

publicains ont dû être conduits par la force des choses.

Qu’on nous permette ici quelques observations de simple bon sens, sur

cette conception si merveilleuse par ses effets, si peu compliquée en

elle-même, si prompte à se multiplier à l’infini là où elle pénètre, et

que l’on a mis pourtant des siècles à découvrir chez les Romains, et

puis à retrouver chez les modernes, pour l’appliquer ensuite, au milieu

de nous, en toutes matières.

D’abord, ce qui caractérise normalement l’_action_, c’est que les

risques de l’associé sont limités à une somme fixe[14]. Or, quel est, en

réalité, celui de ces petits bourgeois dont le concours est si

absolument nécessaire pour réunir des millions, qui voudrait

compromettre tout son avoir présent et à venir, dans les chances et la

responsabilité solidaire d’une entreprise dont il lui est impossible de

mesurer l’étendue? Il consentira à sacrifier quelques économies

péniblement réalisées et bien comptées, en vue d’un bénéfice

indéterminé, dont on a fait miroiter l’image prestigieuse à ses yeux;

mais exposer comme associé en nom, même les rudes épargnes de l’avenir,

confier à l’avance le sort de tout ce que l’on pourra lentement amasser,

par les sacrifices incessants de l’économie journalière, à des gens

qu’on ne connaît pas, et dont on ne peut qu’entrevoir les affaires;

c’est à quoi le petit bourgeois romain, ou même le capitaliste prudent

des temps anciens, auraient consenti, moins assurément, que leurs

congénères de tous les temps. Espérances indéterminées, mais avec des

risques nettement fixés, voilà ce qu’il faut offrir si l’on veut attirer

en masse le nombreux public qui cache son épargne, et le rassurer, en le

séduisant par l’appât du gain.

[14] La question, autrefois soulevée chez nous, est aujourd’hui

définitivement tranchée par la jurisprudence et la doctrine dans ce

sens.

On y arriva de fait, nous le verrons, en créant des parts divises et

exemptes de la responsabilité applicable aux sociétaires du droit

commun.

Mais, en outre, et c’est là son caractère essentiel, l’_action_ est

cessible à tout instant; c’est ce qu’il faut accorder encore aux petits

et même aux gros capitalistes, dont on veut avoir les sous d’or ou les

humbles sesterces. Sous l’influence de préoccupations diverses, ni l’un

ni l’autre ne voudraient abandonner indéfiniment leur argent. Ils

consentent bien à le livrer, mais en se conservant la possibilité de le

reprendre avant la fin de la société, soit pour éviter à temps des

dangers éventuels, soit pour hâter la réalisation des profits déjà

effectués, soit pour d’autres raisons plus puissantes encore.

L’un, le pauvre, qui a porté son épargne, peut avoir besoin de la

reconquérir sans retard, parce que le travail baisse, que le crédit est

épuisé autour de lui, et qu’il faut satisfaire aux nécessités de tous

les jours. L’autre, le riche, peut entrevoir un meilleur emploi de ses

capitaux en immeubles ou en spéculations nouvelles; ou bien des

informations personnelles l’ont effrayé, il les lui faut tout de suite,

et rien ne doit être capable de l’arrêter dans son désir de les mettre à

l’abri. Il ne se laisserait plus prendre, en tout cas, dans des affaires

qui auraient, une fois seulement, immobilisé indéfiniment ses

ressources, exposé malgré lui son argent, ou entravé ses nouvelles

espérances de gain.

Or, la Compagnie peut-elle s’engager à rendre à tout venant ces fonds

dont elle se sert? Pourquoi les aurait-elle empruntés alors? Il faut

bien qu’elle les garde, pour continuer ses opérations à long terme[15].

[15] On sait avec quelles précautions la loi de 1867 a cherché à

rendre cela possible dans les sociétés à capital variable (Loi du 24

juillet 1867, art. 48). Dans les sociétés ordinaires, en Droit

français comme en Droit romain, la retraite de l’un des associés

devient un cas de dissolution.

Mais le capitaliste saura trouver un procédé bien simple: il regardera

autour de lui, cherchera des gens qui lui enviaient son titre de

sociétaire, il leur cédera ce titre moyennant finance; et voilà tout le

monde, acquéreurs et vendeurs satisfaits, en même temps que la société,

qui est, par le fait même, dégagée de tout souci à cet égard.

Ce procédé si naturel, si impérieux parfois, de la cession, auquel, ni

le respect des principes du droit, ni la résistance opiniâtre des

jurisconsultes ne purent faire obstacle dans les rapports paisibles de

la vie, comment ne se serait-il pas présenté, imposé par la force, dans

les agitations violentes du monde des spéculateurs romains.

Les textes du Digeste et du Code sont formels en ce qui concerne la

transmissibilité des parts à suite de décès; c’est une disposition

réservée aux seules sociétés vectigaliennes ou de publicains. Cette

dérogation absolue aux règles de la société ordinaire n’est que le

complément de la transmissibilité entre-vifs qui caractérise l’_action_.

Elle persista, même lorsque l’usage des _actions_ transmissibles

(_partes_) eut disparu de la pratique. Elle indique combien étaient

sorties de la loi commune et des principes rigoureux du droit, ces

sociétés de publicains que les empereurs ont systématiquement détruites

en grande partie, ou transformées, et dont les règles ne nous sont, par

suite, arrivées que confuses et tronquées, dans les traités du

Bas-Empire.

Limitation des responsabilités, espérances indéterminées dans les

bénéfices, réalisation immédiate des avances par la cession possible à

tout instant, transmissibilité à suite de décès, c’est ce qui

caractérise l’_action_, sans laquelle les grandes opérations ne peuvent

s’accomplir. Les Romains en firent des parts inégales parfois, _partes_,

_particulas_, _magnas partes_, dit Cicéron, mais des parts sociales

cessibles, et subissant l’influence des événements, dans le cours de

leur valeur variable: _Partes carissimas_, dit encore Cicéron, l’homme

de la politique et du droit[16]. Et pour qu’il n’y ait pas de doute sur

le sens de ces mots, le texte porte que c’est à un certain moment, _illo

tempore_, que les _partes_ étaient fort chères. C’est bien du cours

actuel et variable du titre qu’il s’agit donc, et non d’une créance

fixe, en argent ou en nature, comme on a pu le croire autrefois.

Asconius, Tite-Live, Valère-Maxime nous parlent aussi de ces _partes_,

et des _participes_ qui les possèdent, sans être des _socii_ véritables.

[16] Cicéron, _In Vat._, XII.

V

A Rome, les garanties personnelles ont toujours eu une importance

prédominante, et c’est pour cela, sans doute, que les sociétés anonymes

n’y ont jamais été connues, quoi qu’on ait osé en dire[17]. Nous croyons

pouvoir démontrer, au contraire, que des procédés analogues à ceux de la

commandite par _actions_ y ont été pratiqués très largement, pendant

plusieurs siècles, et dans des opérations financières ou industrielles,

certainement aussi vastes que les plus grandes entreprises de nos jours.

[17] Troplong, _Préface du Traité des Sociétés_. E. Frignet, _Histoire

de l’Association commerciale depuis l’antiquité jusqu’au temps

actuel_, ch. I, p. 56. Maynz, _Cours de droit romain_, I, § 21, p.

423, nº 12.

La commandite, tout en maintenant la responsabilité personnelle et

solidaire du commandité, permet au commanditaire de dissimuler plus

facilement son nom et ses spéculations; c’est une raison pour qu’elle

réussisse dans les pays où les préjugés aristocratiques, les marques

distinctives extérieures dans la vie ordinaire et la morgue hautaine ou

dédaigneuse de tous les instants, défendent aux classes privilégiées le

trafic et les affaires.

Même après l’établissement de l’empire, qui avait asservi l’ancien

esprit aristocratique, on distinguait encore à Rome les classes de la

société, non seulement par les rangs qui leur étaient réservés au

théâtre et au cirque, mais par les costumes, par les harnais des

chevaux, plaqués d’argent pour les nobles, par les bijoux et même les

hochets que portaient les enfants des patriciens, des chevaliers ou du

peuple, en cuir pour les uns, en or pour les autres[18].

[18] Voyez, pour les détails, à ce sujet: Mommsen, t. IV, 46; III, XI.

Duruy, _Des Gracques à Auguste_, p. 52. Dion Cass., XLV, 16.

Il dut se produire à Rome ce qui s’était fait dans notre ancien régime,

où la commandite avait, en effet, été incontestablement utilisée pour

ménager les préjugés aristocratiques des nobles, qui voulaient spéculer

sans déroger.

Si nous voulons faire un dernier rapprochement avec la pratique du droit

moderne, nous remarquerons que les sociétés de publicains, reconnues et

autorisées par l’État, avec qui elles traitaient, jouissaient, par ce

fait, de la personnalité juridique; ajoutons que les obligations

auxquelles elles devaient se soumettre étaient fixées d’avance et

rendues publiques, avant l’adjudication, par ce que l’on appelait: la

_Lex Censoria_, sorte de cahier des charges des adjudicataires.

VI

Cette œuvre financière et industrielle des publicains couvrait le monde

entier, et venait, avec une précision, une exactitude de comptabilité et

une régularité absolues, se centraliser à Rome. Les livres de compte des

Romains étaient des chefs-d’œuvre de régularité; ils étaient tenus avec

une sorte de soin religieux resté dans les traditions, même quand ils

avaient pour objet de distribuer entre les citoyens, le produit des

fraudes et des rapines faites en province ou partout ailleurs.

Pendant toute la durée de la République, les grandes compagnies

s’entendaient, correspondaient entre elles, se mettaient en relations

journalières au Forum par leurs agents supérieurs, et souvent agissaient

de conserve, en vue de leur intérêt commun.

Ce furent ces innombrables et puissantes sociétés en commandite par

actions, comme les sociétés anonymes de notre temps, qui convièrent le

peuple à participer aux grandes entreprises de l’État. Les actionnaires

s’appelaient _participes_.

Les _partes_, plus ou moins chères suivant les moments et les

circonstances, subissaient l’influence des événements, comme le faisait

aussi très fréquemment et très brusquement, au dire des historiens

romains, le taux très mobile des intérêts, au Forum. Nous avons, sur ce

dernier point, les renseignements les plus précis. C’était une sorte de

cours du change très mouvementé.

Comment la pensée de spéculer sur ces variations incessantes dans le

marché, ne serait-elle pas venue à l’esprit de ces Romains qui faisaient

argent de tout, à ces raffinés en toutes choses, altérés de richesses.

De là aux jeux de bourse surexcités par les chances de la guerre ou les

éventualités de la paix toujours incertaines à Rome, il n’y avait qu’un

pas à faire. Nous établirons que les Romains de toutes les classes, les

chevaliers surtout, les publicains, les riches qui passaient leur vie au

Forum, au milieu des banquiers et des agents financiers de toutes

catégories, l’avaient promptement et largement franchi. Ils avaient

pratiqué, très anciennement, le jeu et les spéculations hasardeuses sous

toutes leurs formes.

Comment pourrait-on expliquer, sans cela, les textes des écrivains

latins qui nous parlent des ruines subites ou des fortunes faites tout

d’un coup au Forum, et du danger des naufrages si fréquents entre les

deux Janus. Il y a aussi des passages de poètes ou de comiques, qui nous

dépeignent des hommes courant du matin au soir sur la place publique,

préoccupés du seul souci de feindre l’honnêteté et de tromper autrui;

d’autres écrits nous présentent enfin le jeu comme un vice général, dont

les enfants eux-mêmes sont atteints en apprenant à parler. Nous

retrouverons dans les discours de Cicéron la description de paniques sur

le marché de Rome, qui semblent se passer de nos jours, et qui se

rattachaient, comme aujourd’hui, soit aux événements politiques, soit

aux mouvements des denrées importées, soit aux affaires des grandes

compagnies de publicains.

Il n’y a eu au fond, qu’une différence essentielle entre ces procédés

anciens de la spéculation et notre temps, c’est la concentration à Rome,

entre les mains de l’État, de toutes les grandes opérations

industrielles et financières de l’univers; tandis que nous pouvons, en

principe, constituer où il nous plaît de grandes sociétés indépendantes.

Cela put nuire à la marche de ces entreprises et favoriser leurs abus,

mais c’est ce qui permit à l’État de les transformer presque toutes d’un

seul coup. C’est ainsi que la toute-puissance impériale put faire

disparaître presque complètement, en un instant, les grandes compagnies,

les actions, les financiers et les spéculateurs enrichis, lorsqu’elle

les considéra comme des obstacles à son gouvernement.

VII

Mais en même temps que l’État républicain voulait rester le maître de

tout, sous l’influence des mœurs anciennes et de ses propres pratiques

administratives, il faisait le moins possible directement et par

lui-même. Il comptait sur la puissance d’initiative de l’intérêt privé;

il eut le mérite de savoir en user par des intermédiaires nés

spontanément autour de lui, les grandes compagnies avec leurs

actionnaires.

C’est par elles qu’il put, presque subitement, organiser les entreprises

les plus imprévues et les plus étonnantes, à mesure que se développaient

les immenses richesses de toutes natures, que la conquête accumulait

sous son domaine souverain.

Il suscita et entretint le feu de la spéculation dans ces âmes romaines,

de tout temps passionnées pour le gain. Ainsi, il eut à sa disposition,

le mécanisme, et la force qui devaient pourvoir à tous ses besoins et à

tous ses caprices.

Mais lorsque l’homme développe dans le monde moral, aussi bien que dans

le monde physique, une force nouvelle, il faut avant tout qu’il s’assure

les moyens d’en rester le maître; sinon, un jour pourra venir, où mieux

vaudra pour lui la détruire, que de rester exposé à ses effets

inconscients et à ses périls.

Par le fait même de cette organisation merveilleusement prompte, et

féconde dans ses résultats, l’État avait fait surgir à ses côtés, une

puissance redoutable, un corps de financiers richissimes, pénétrant par

des ramifications infinies dans le peuple, et qui pouvaient s’imposer,

quand cela lui convenait, dans la direction de ses affaires intérieures

et extérieures. Cette puissance collective était agissante et habile,

mais sans hauteurs de vues, parce qu’elle était dominée par les

considérations d’intérêt matériel, et par l’amour de l’argent; elle

était, d’ailleurs, de sa nature, difficile à maîtriser.

Elle était d’autant plus forte, avec le concours de tous ses

participants et intéressés, qu’elle avait à son service le vieux système

du vote direct des lois dans les comices populaires. Elle put en

certains cas, très probablement, constituer les comices, comme on

compose, de nos jours, certaines assemblées d’actionnaires en vue du

vote. C’est la seule manière d’expliquer les abominations qui y furent

législativement consacrées pendant près d’un demi-siècle, sous le

couvert des lois judiciaires, au profit des publicains et de leurs

affiliés. Ces spéculateurs éhontés, ces nouveaux enrichis au luxe

insolent, ne devaient pas inspirer de sympathies désintéressées autour

d’eux, même parmi les citoyens, et ils n’auraient pas pu acquérir les

suffrages nécessaires pour innocenter tous leurs crimes, si une grande

partie de ces suffrages ne leur eût appartenu d’avance.

Il y eut là, il faut en convenir, une manifestation saisissante de ce

que peuvent les forces de l’association spontanée et libre, sous un

régime où l’initiative individuelle, quoique passant par les mains de

l’État, eut tant d’action, que l’on ne tarda pas à tomber, par une

réaction violente, jusqu’à l’absorption de toutes choses entre les mains

d’un seul.

Notre savant maître et prédécesseur, M. Humbert, dit dans son _Essai sur

les finances et la comptabilité publique chez les Romains_[19], «qu’il

est permis de rechercher les premières notions de la science financière,

chez le peuple le plus calculateur, le plus exact et le plus politique

de l’antiquité.»

[19] Paris, Thorin, éditeur, 1887.

Il faut ajouter, à notre point de vue, que, pendant plus de trois

siècles, la soif de l’or et la fièvre de la spéculation envahirent

toutes les classes de cette société qui se corrompait, et vinrent se

joindre au désordre des mœurs, aussi bien qu’aux vices d’une

constitution devenue trop étroite, pour amener les heures

d’asservissement et de décadence.

VIII

Les financiers de Rome, c’est-à-dire les publicains et les banquiers,

ont été, pendant près de trois siècles, infiniment plus maîtres de la

politique intérieure, de la guerre et de la paix, que ne le sont en

général les plus grandes puissances financières contemporaines.

Cette affirmation pourrait paraître exagérée, si on devait juger des

choses de l’antiquité, comme on le fait de celles de notre temps, où

l’on trouve, en effet, l’influence de l’argent, déjà si considérable et

parfois même si pesante, dans la politique particulièrement. Mais les

points de vue doivent être absolument différents, à cause de la

diversité de la constitution et des mœurs, c’est-à-dire à raison des

procédés employés, en politique comme en finance, et de leurs

conséquences naturelles.

Au surplus, ce que nous désirons avant tout, c’est de ne pas encourir le

reproche, très grave à nos yeux, de hausser le degré d’importance de

ceux dont nous écrivons l’histoire, et de voir trop en eux et par eux.

Celui-là ne saurait inspirer confiance, qui, en étudiant les

institutions humaines, se laisse aveugler par les détails et perd le

juste sentiment de l’ensemble des choses. Il ne faut pas même être

suspecté de cette tendance fâcheuse. C’est pourquoi, dans cet aperçu,

ainsi que dans le cours de notre étude, pour caractériser l’œuvre et le

rôle des publicains d’une manière générale et dans son ensemble, ce sont

les paroles mêmes de ceux qui les ont vus de près que nous emprunterons.

Nous nous bornerons à étudier le développement et l’explication d’un

état de fait qu’ils affirment, à ce sujet, avec une surprenante et

unanime énergie.

C’est, au dire des écrivains de l’antiquité, l’attribution du pouvoir

judiciaire aux chevaliers, par la loi de Caius Gracchus, qui porta à son

plus haut degré l’autorité déjà très grande des publicains. Appien

déclare que, «_dès lors, les chevaliers eurent l’autorité, le Sénat eut

simplement l’honneur..._» _D’un seul coup on abolit la puissance du

Sénat[20]._ Florus dit: «_C’est par l’effet des lois judiciaires qu’il

devait régner... Le pouvoir judiciaire déplacé, c’était les fonds

publics, c’est-à-dire le patrimoine de l’État supprimé[21]._» C’est

Pline qui dit encore: «_Auctoritas nominis in publicanis subsistit._»

Bien d’autres textes de la plus indubitable valeur parlent le même

langage, qui ne saurait, dans de pareilles conditions, passer pour une

série d’images de rhétorique, mais qui doit indiquer une chose réelle et

effective. Nous transcrirons intégralement les plus importants de ces

textes, lorsque le moment sera venu[22].

[20] «Ὅτι ἀθρόως τὴν Βουλὴν καθῃρήκοι.» Et Appien ajoute: «La vérité

de cette parole de Gracchus s’affirma de plus en plus par la suite

des événements.» _Bell. civ._, I, XXII.

[21] «_Unde regnarent judiciariis legibus... translata judiciorum

potestas, vectigalia, id est imperii patrimonium supprimebat._»

[22] Voy. _infra_, chap. III, sect. I, § 2, 3e, _Lois judiciaires_.

Nous comprendrons, dès lors, Mommsen affirmant «que les publicains

conquirent le pouvoir dans l’État, qu’ils semblaient ne faire que

servir»; et l’on sent bien que Montesquieu se mettait en présence des

textes anciens, lorsqu’il écrivait: «Tout est perdu lorsque la

profession lucrative des traitans parvient encore, par ses richesses, à

être une profession honorée..., et une chose pareille détruisit la

République romaine... Le traitant n’est pas le législateur, mais il le

force à faire des lois[23].» A Rome, ils eurent les finances de l’État

entre leurs mains, et on les laissa ajouter la justice à leur autorité

de fait.

[23] _Esprit des Lois_, liv. XIII, ch. XIX.

Les publicains devinrent maîtres des affaires intérieures de l’État; ils

le furent aussi de ses relations extérieures. On peut dire qu’ils

dirigèrent même la marche des armées. Les historiens modernes les moins

prévenus constatent plus sûrement, de jour en jour, qu’à partir de la

première guerre punique jusqu’à l’Empire, Rome n’a peut-être pas fait

une seule conquête dont la cause déterminante n’ait été l’intérêt de ses

affaires commerciales et financières.

Sans doute, même dans les années de leur toute-puissance, bien des faits

les plus importants dans la haute politique sont restés en dehors de

leur action; et il ne faut pas les considérer comme ayant été réellement

le pouvoir dirigeant en toutes choses, malgré les affirmations absolues

que nous venons de rapporter. Ils n’intervenaient, en d’autres termes,

que s’ils croyaient avoir intérêt à le faire; seulement, ils

choisissaient leurs hommes, ils préparaient les événements, et puis, ce

qu’ils n’avaient pas _in actu_ ils l’avaient _in habitu_, et ils en

avaient conscience. Ce système fonctionna légalement, sans interruption,

et intégralement, depuis les Gracques jusqu’à Sylla.

Nos constitutions politiques, tout imparfaites qu’elles soient, offrent,

par leur mécanisme régulier et parfois complexe, des garanties

essentielles, bien connues, depuis la proclamation du principe de la

séparation des pouvoirs, et l’adoption du régime représentatif, mais

dont les Romains n’avaient pas la notion. Il faut songer qu’à une époque

où tout se faisait à Rome par le Sénat et les comices, les publicains

furent maîtres du Sénat par leurs tribunaux criminels toujours

menaçants, et qui, en permettant tous les abus et tous les crimes à

leurs amis, frappaient systématiquement sans scrupule ni pitié leurs

adversaires; ils furent maîtres des comices par leur influence

personnelle, par l’argent, lorsque les comices furent à vendre, et par

les très nombreux suffrages de leurs actionnaires, qui formaient

aisément la majorité pour élire des magistrats ou faire des lois,

puisque tout le monde, à peu près, suivant Polybe, avait un intérêt dans

les adjudications. C’est là ce que veulent dire incontestablement,

Appien, Florus et Pline, en parlant de leur règne, et de cette puissance

nouvelle qui a brisé celle du Sénat, dès qu’elle leur a été transférée.

L’aristocratie de naissance et l’aristocratie de la fortune, réunies

primitivement sur la tête des mêmes grands personnages, dans les mêmes

familles, se modifièrent; il y eut les riches d’un côté, la _nobilitas_

de l’autre, qui ne cessèrent de se disputer le pouvoir. L’État y perdit

son antique autorité, sa force morale, son esprit de suite, ses

traditions nationales, et la liberté. L’aristocratie de naissance

succomba la première dans la lutte; elle fut remplacée par une noblesse

de fait, _nobilitas_, qui gravitait autour du Sénat, qui, «bien que

sortie du peuple, n’en tenait pas moins le peuple en souverain mépris»,

et qui dut tomber à son tour devant les spéculateurs enrichis et les

publicains.

Cicéron qui, dans ses plaidoiries ou dans ses lettres, nous donne le

reflet exact de la vie politique et des préoccupations du grand monde de

Rome, parle bien plus souvent et avec beaucoup plus de déférence

soumise, qu’on ne le ferait de nos jours, malgré tout, de ces

spéculateurs, de ces financiers, de ces publicains, qui semblent être

constamment présents à son esprit.

Il n’a garde de les oublier, lorsqu’il veut, par exemple, constater

l’état des mœurs ou de la politique dans une contrée. Il les met sans

cesse en relief, parce qu’ils sont devenus un élément considérable, dans

la vie du monde romain. Il les nomme la Fleur des chevaliers, les hommes

du premier ordre, la sécurité et l’honneur de l’État[24].

[24] On pourra voir, dans le chapitre que nous avons spécialement

consacré à l’opinion de Cicéron sur les publicains, le langage

enthousiaste dans lequel il s’exprime parfois sur leur compte.

Quel est enfin le financier moderne dont on pourrait dire ce que Cicéron

disait d’un chevalier, dont la situation n’avait cependant rien de très

extraordinaire aux yeux des Romains, de ce Rabirius qui était poursuivi

devant les tribunaux de Rome, après avoir trafiqué, avec un de ses amis,

Gabinius, du trône des Ptolémées? C’était le fils d’un riche et puissant

publicain, _fortissimus_ et _maximus publicanus_, il est vrai, mais il

n’avait pas d’autre titre aux grandeurs. Et Cicéron, comme s’il parlait

de la chose la plus simple, dit qu’il fut, en effet, un riche

actionnaire des sociétés vectigaliennes, «_magnas partes habuit

publicorum_», et puis il ajoute, sans changer pour ainsi dire de ton, et

au courant de la phrase: il prêta aux nations, «_credidit populis_.» Il

le fit souvent, sans doute; ce pluriel négligemment employé l’indique.

En même temps, il engageait ses biens dans plusieurs provinces, il

faisait crédit aux rois, «_in pluribus provinciis ejus versata res est;

dedit se etiam regibus_»; autrefois même, il avait prêté de grosses

sommes à celui qui régnait à Alexandrie, à Ptolémée Aulète, «_huic ipsi

Alexandrino grandem jam antea pecuniam credidit_.» Mais il était

généreux, il ne cessait pas d’enrichir ses amis; il leur confiait des

missions, il leur distribuait des actions, «_mittere in negotium, dare

partes, re augere, fide substentare_.» Un autre publicain de la même

époque disait: «J’ai plus d’or que trois rois[25].»

[25] Cicéron, _Pro Rabirio_. Horace, _Sat._, II, 1, 16.

Quand on songe aux liens étroits, aux traditions de solidarité

politique, religieuse et mondaine, qui rattachaient entre eux les

membres des diverses castes, en lutte pour obtenir le pouvoir dans la

cité, on peut entrevoir le degré d’autorité que dut atteindre cet ordre

de chevaliers, groupé en sociétés très unies, monopolisées par l’État,

où les financiers de la force de Rabirius et de Gabinius étaient loin

d’être des exceptions, vers la fin de la République. L’histoire de la

domination romaine en Orient est pleine de faits du genre de ceux que

nous venons de citer.

Par malheur, personne ne parait aux dangers que peut amener après elle

la prépondérance imprévoyante de la richesse, tout entière aux résultats

du présent, et, presque aussi indifférente aux grandes traditions de la

patrie, dans le passé, qu’à ses intérêts supérieurs pour l’avenir.

A l’exemple de Montesquieu, E. Laboulaye a, très nettement, fait

ressortir cet état de choses, dont nous avons déjà redit les périls. «En

laissant les richesses du monde», dit-il, «s’accumuler en quelques

mains, le Sénat ne s’aperçut pas qu’il créait dans l’État une faction

qui, un jour, et avec une force irrésistible, se disputerait Rome

elle-même comme une proie à dévorer[26].» A vrai dire, le Sénat avait

souvent pressenti le danger; il résista énergiquement, parfois même

habilement, mais il n’était plus soutenu par les grandes traditions

populaires des premiers temps, et il fut vaincu par la force même des

mœurs, et le vice d’institutions politiques surannées. Voilà les graves

enseignements de l’histoire, et la sanction des faits.

[26] _Essai sur les lois criminelles des Romains_, p. 8.

IX

Sous l’Empire, un certain nombre d’impôts restent encore soumis au

régime du fermage; mais les publicains qui continuent à lever ces

impôts, ainsi que les entrepreneurs des travaux de l’État, passent sous

la surveillance et l’autorité incessante des agents du gouvernement.

Auguste s’efforce de reconstituer les anciennes traditions religieuses,

familiales et sociales; mais, avant tout, il veut être le maître. Dès

lors, les publicains ne formeront plus un ordre puissant, ils seront

diminués de toutes façons, par le rôle auquel on les réduira, et par la

qualité des personnes parmi lesquelles ils se recruteront. Ce sont des

riches sans considération, et particulièrement des affranchis, qui se

feront publicains. Auguste a détruit cette puissance rivale, avec

laquelle il ne voulait pas avoir à compter.

C’est ce qui explique comment les sociétés vectigaliennes perdent toute

leur ancienne importance à partir de cette époque; elles sont obligées

de se borner désormais, à l’accomplissement de l’entreprise qu’elles

exploitent sous l’œil des agents impériaux. Ce n’est plus le temps de

ces _partes carissimas_ que l’on retrouvait dans toutes les fortunes,

sous la République; il n’en est guère plus question sous l’Empire.

Nous l’avons dit, l’organisation de la commandite et des _actions_

n’ayant jamais pu être pratiquée que par les adjudicataires de l’État,

on comprend qu’une réforme radicale ait été possible au gouvernement

d’Auguste. Elle ne l’eût pas été, sans doute, si cette sorte de monopole

n’eût pas été observé en droit et en fait. La force du courant eût

emporté toutes les digues, comme cela aurait lieu aujourd’hui, si on

voulait tenter un semblable retour en arrière, et proscrire l’_action_.

Sous les empereurs, le rôle financier aussi bien que le rôle politique

des chevaliers est désormais effacé pour toujours, et c’est pourquoi

nous nous arrêterons; nous n’aurions plus le même intérêt à suivre les

publicains dans la modeste et obscure carrière que l’Empire leur a

tracée. D’ailleurs, l’intérêt scientifique diminue lui-même, dans les

rares textes qui leur sont consacrés à l’époque classique, et ces textes

ont été l’objet de recherches consciencieuses et savantes qui ne

laissent plus rien à glaner[27].

[27] Voir notamment les nombreuses inscriptions relatives à des agents

de la douane, rapportées dans l’ouvrage de M. Cagnat, _Les impôts

indirects_; Vigié, _Des douanes dans l’Empire romain_; Marquardt,

Humbert, etc., _op. cit., passim_.

X

Tout cet organisme compliqué s’est donc évanoui pour longtemps, avec la

république romaine. Ces énormes mouvements de finances, ces passions

effrénées pour le jeu, ces hautes conceptions de la spéculation, ces

ruines, ces fortunes colossales et soudaines, tout cela, condamné par

ses excès mêmes à disparaître avec les rouages usés de l’ancienne

constitution, absorbé et détruit par la puissance despotique des

Empereurs devenus maîtres de tout dans l’État, n’avait pas eu le temps

de se réorganiser, sous les ténèbres de la barbarie, ni à travers les

divisions sans cesse guerroyantes de la féodalité.

Les Lombards, les juifs, les commerçants des côtes maritimes, en

réédifièrent les premiers fondements, au moyen âge. Le mouvement amené

par les croisades y avait poussé, avec les grands ordres religieux ou de

chevalerie qui en étaient sortis[28]. Law tenta follement de le

rétablir, d’un seul coup, en France.

[28] Voy. Léopold Delisle, _Opérations de banque des Templiers_.

Champion, édit. Paris, 1889, Voir aussi: Vavassour, _Louis XIV

fondateur d’une société par actions_. Paris, Marchal et Billard,

1889. Pauliat, _Louis XIV fondateur de la Compagnie des Indes_.

Troplong, dans sa préface du _Traité des sociétés_, signale, parmi

celles de nos plus anciennes sociétés par actions, les plus

anciennes peut-être en France, les Sociétés des moulins du Bazacle

et du Château de Toulouse. Elles datent du treizième siècle. Les

associés s’appelaient des _pariers_, et les dividendes des

_partages_. C’est le souvenir, ou, plus probablement, le

renouvellement instinctif des noms des sociétés de publicains:

_partes_, _participes_. Le terrain n’était pas assez prêt, pour que

l’institution se répandît avec l’élan qui lui est naturel dans des

circonstances favorables; mais lorsque le mouvement se produisit, il

le fit avec sa fougue ordinaire, au dix-huitième siècle. Voy.

Troplong, _Traité des sociétés_, préface, p. LXXIV.

M. Oscar de Vallée, dans son livre sur les Manieurs d’argent[29], a

retracé, sous une forme magistrale, l’histoire des spéculations

financières. Il a reproduit les pensées austères et les paroles

flétrissantes de Juvénal, sur la puissance de l’or dans la société

romaine. Il a jugé d’une voix autorisée les désordres financiers de

Louis XIV, et condamné, avec l’appui de d’Aguesseau, l’un de ses

ancêtres préférés dans la famille judiciaire française, les aventures

ruineuses, l’orgueil impudent et les passions affolées de Law et de la

régence. Il a su séparer, dans le commerce de l’argent et des titres, ce

qui constitue le jeu et la fraude, de ce qui est la spéculation légitime

sur le crédit et les grandes entreprises.

[29] _Les Manieurs d’argent_, études historiques et morales

(1720-1857). Paris, Michel-Lévy, 1858.

Depuis lors, que de chutes, mais aussi quels admirables résultats se

sont réalisés, à l’aide de ces procédés bienfaisants de l’association,

qui s’ingénie à opérer de merveilleuses concentrations de forces, et

surtout, par ces ressorts si simples de l’_action_, qui laisse

incessamment confiées à la vigilance de chacun, la sécurité et

l’indépendance de ses capitaux.

XI

Nous l’avons dit, nos savants historiens et nos grands jurisconsultes du

passé n’ont pas eu le sentiment exact de cette organisation financière,

qu’ils ne pouvaient pas deviner. Devant la simplicité des principes, et

même en présence du récit des faits, ils n’ont pas pu en entrevoir

l’énormité. Est-ce que les écoles italiennes du moyen âge, est-ce que

les grands jurisconsultes de la Renaissance ou des temps plus modernes,

ont pu soupçonner, sous les textes qu’ils étudiaient, parfois même avec

la puissance du génie, la merveilleuse hardiesse de ces mouvements de la

spéculation publique et privée, qui ne laissent dans la science du droit

que des traces légères de leurs procédés hâtifs d’exécution? Il faut

voir ces choses, pour en avoir le sentiment exact.

Les historiens et les romanistes de premier ordre en France, en

Allemagne, en Italie, éclairés par les faits contemporains, ont

profondément ressenti dans ces derniers temps, avec Mommsen,

l’impression qui résulta de cet état de choses, mais sans y insister

plus que lui. Nous voudrions en faire ressortir la réalité jusque dans

ses détails, et signaler les analogies de ce système industriel et

financier de la République romaine, avec les procédés et le

fonctionnement de nos grandes compagnies modernes ou de nos finances

d’État.

Assurément les ressemblances sont plus frappantes dans les détails

juridiques, et dans les procédés d’organisation ou de contrôle, que dans

le caractère spécial des événements qui se rattachent à l’œuvre de ces

sociétés. Cela tient à la différence des mœurs publiques de ces temps si

séparés l’un de l’autre; nous devons nous en féliciter, mais aussi nous

tenir en garde.

On ne peut pas reprocher, heureusement, à nos grands spéculateurs, les

abominables tyrannies des publicains en province; dix-neuf siècles de

christianisme ont laissé leur trace dans l’âme des générations. On n’a

pas non plus, sans doute, à redouter, au même degré, leurs ambitions

politiques ou leurs prétentions au gouvernement; enfin, grâce à Dieu,

nous n’avons plus de fermiers généraux. Mais on retrouve, avec une sorte

de surprise et de satisfaction de l’esprit, les mêmes phénomènes

juridiques et économiques renaissant logiquement, à vingt siècles de

distance. C’est l’esprit d’association qui communique le même

merveilleux essor à l’activité et à la puissance de l’homme.

Dans le monde moderne comme à Rome, le mouvement d’association, en se

développant largement, a porté, partout où il s’est fait sentir, cette

vie des affaires, étonnamment active et admirablement féconde, qui

s’étendra à l’infini dans l’avenir, si elle sait se moraliser en

progressant. Il lui manquait, chez les Romains, le droit d’initiative

libre, un contre-poids politique et un frein moral, et c’est ce qui en a

fait un élément de dissolution et de ruine pour la république.

Dans les deux civilisations, c’est assurément ce procédé si simple et si

modeste en lui-même, de l’_action_, de la petite part sociale, qui a

démocratisé et subitement agrandi le domaine des spéculations élevées.

C’est l’_action_ qui a fourni, par d’innombrables affluents des forces

indéfinies au travail humain. C’est elle qui a mis à la portée de tous,

et offert aux plus humbles épargnes, une part dans les bénéfices des

plus hautes combinaisons industrielles ou financières. C’est encore par

elle, si elle est sagement réglée, que l’esprit d’association pourra

répandre, comme autrefois, dans les premiers temps à Rome, _usque ad

unum_, son influence bienfaisante et progressive.

C’est ce que les publicains et les financiers romains avaient été amenés

à comprendre et à utiliser, dans les combinaisons de leurs vastes

entreprises.

Mais ce qui est particulièrement intéressant à constater, pour nous,

c’est que la grande spéculation s’est manifestée à Rome avec tous les

phénomènes sociaux qui la caractérisent de nos jours. La féodalité de

l’argent dont on nous menace s’était développée jusqu’à courber la ville

éternelle sous son joug avilissant, et ces crises redoutables qui, par

instant, semblent ébranler l’État lui-même, y faisaient également sentir

leurs secousses inattendues.

«Qu’on ne s’étonne pas», dit Mommsen, «en voyant cette tour de Babel

financière, fondée sur la supériorité colossale de Rome, et non sur des

bases simplement économiques, s’ébranler tout à coup, par l’effet de

crises politiques et chanceler comme ferait de nos jours notre système

de papier d’État. L’immense détresse qui se déchaîna sur les

capitalistes romains à la suite de la crise italo-asiatique (ann.

664-90), la banqueroute de l’État et des particuliers, la dépréciation

générale de la terre et des actions dans les sociétés, voilà des faits

constants qui sautent aux yeux[30].»

[30] _Histoire romaine_ (traduction Alexandre), t. VI, p. 27.--Voir

Cicéron, _Pro lege Manilia_.

N’en déplaise à l’illustre écrivain allemand, malgré les différences

réelles qu’il constate, malgré la décentralisation légale, sinon

effective des temps modernes, et la liberté de l’association sous toutes

ses formes, les crises financières ne sont, ni pour son pays, ni pour le

nôtre, des tristesses dont les Romains aient gardé le monopole; et les

ressemblances peuvent être retrouvées encore, de notre temps, jusque

dans ces alternatives de déchéances effroyables ou d’heureuse fortune.

On a trouvé, exprès pour cela, un mot expressif, aujourd’hui répandu

dans tous les pays et emprunté à la langue même du grand historien.

Nous nous proposons, dans ce travail, de tracer l’histoire et de fixer

le rôle, resté jusqu’ici à peu près inaperçu, des manieurs d’argent,

publicains et banquiers, dans le monde économique et politique de leur

époque.

Si les circonstances nous le permettent, nous essaierons de déterminer

exactement, plus tard, les matières sur lesquelles ont porté les

opérations ou les entreprises de ces financiers aventureux. Nous

pourrons examiner ensuite et analyser les procédés juridiques de la

haute finance, particulièrement les droits, les obligations, et le

fonctionnement légal des associations de publicains, de banquiers et de

manieurs d’argent de toutes sortes, à la bourse de Rome républicaine,

c’est-à-dire, au Forum et dans les Basiliques.

LES

MANIEURS D’ARGENT

A ROME

JUSQU’A L’EMPIRE

ÉTUDE HISTORIQUE

Les Romains ne nous ont laissé aucun livre, ni même aucune dissertation,

sur les publicains ou les manieurs d’argent. Tout ce qui se rattache à

cette classe de citoyens, qui joua un rôle si important pendant plus de

trois siècles, doit être recueilli dans les paroles que les historiens,

les poètes, les orateurs ou les juristes ont consacrées, fréquemment,

sans doute, mais presque toujours incidemment, aux financiers, aux

travaux publics, et à la perception de l’impôt. C’est donc un tableau

qu’il faut reconstituer dans son ensemble, avec des documents très

épars, mais heureusement assez nombreux, dans les écrits antérieurs à

l’empire. Ceux qui sont d’une date ultérieure sont presque muets,

parfois inexacts, et c’est probablement pour cela, que les publicains

n’ont pas été placés par les historiens et surtout par les juristes, au

rang que leur mériterait l’influence qu’ils ont exercée autour d’eux,

jusqu’à Auguste.

Les publicains sont les manieurs d’argent, les spéculateurs qui, avec

les banquiers et les magistrats concussionnaires, enrichis dans les

provinces soumises, ont été longtemps les véritables maîtres de

l’univers.

Pour mettre au jour leur œuvre politique et financière, expliquer leur

action sociale, la comprendre sans s’en étonner, il faut caractériser le

milieu dans lequel ils ont vécu, déterminer les traditions, les

doctrines, les lois et les mœurs ploutocratiques, avec l’appui

desquelles ils ont déployé leurs excès et leur puissance. C’est ce que

nous allons essayer d’abord; nous arriverons ensuite, directement, aux

publicains et aux banquiers eux-mêmes.

Ils se développèrent vers l’époque des guerres puniques, sur un sol qui

semblait progressivement se préparer pour eux. Ils apparurent, et

l’ivraie ne tarda pas à absorber le bon grain.

CHAPITRE PREMIER.

INFLUENCE PROGRESSIVE DE LA RICHESSE DANS LA LÉGISLATION ET DANS LES

MŒURS ROMAINES, JUSQU’AUX PREMIERS TEMPS DE L’EMPIRE.

Ce qui fit la force et la grandeur du peuple romain, ce fut: l’austérité

de ses mœurs primitives; le culte de sa religion profond et sincère,

jusqu’à en mêler les pratiques à tous les événements de la vie, au foyer

et dans l’État; la fidélité à la foi jurée; la vigoureuse organisation

de la famille, autour de laquelle rayonnaient les lignes indéfinies de

la _Gens_ fidèle; la persistance héréditaire dans les traditions de

vertu civique et de dévouement à la patrie; ce furent enfin l’amour

passionné et l’orgueil du nom de la cité romaine, dans le passé, le

présent et l’avenir, allant parfois jusqu’à excuser tout, à légitimer

tout, pendant la guerre, comme au sein de la paix.

Les caractères énergiques et les talents se perpétuaient, à travers les

générations, dans ces vigoureuses familles des temps anciens, à la sève

puissante, à l’âme forte, où l’obéissance au chef ne se discutait pas,

où l’abnégation s’élevait souvent, et presque naturellement, jusqu’à

l’héroïsme. «Tout Claudius était réputé fier, tout Scipion belliqueux,

tout Mucius jurisconsulte[31].»

[31] Rodière, _Les grands jurisconsultes_, liv. I, ch. I, § 5, p. 33.

Toulouse, Privat, édit. 1874.

Le respect des ancêtres allait jusqu’à en faire des dieux; jusqu’à leur

élever des autels, où la famille venait prier en commun, suivant les

rites; où la jeune fille portait, tous les matins, les fleurs

nouvelles[32]; où l’adolescent et l’homme fait allaient chercher, pour

les difficultés de la vie, de la force d’âme, des conseils et des

exemples.

[32] Ce fait est rapporté comme un trait de mœurs traditionnel, dans

les plus anciennes pièces de théâtre de Rome.

C’est pour cela que les Romains ont pu établir solidement leur

domination sur le monde, sans se presser; non par le fait d’un seul

homme de génie, comme Alexandre, Charlemagne ou Napoléon, dont l’œuvre

hâtive ne pouvait être qu’éphémère; non en vertu d’un plan préconçu;

mais par des progrès mesurés, incessants, accomplis très souvent, sous

la conduite des _negotiatores_, qui devançaient en éclaireurs les

armées, dans les pays à conquérir. Ils étaient soutenus surtout par les

traditions nationales, religieusement transmises d’âge en âge, dans la

vie privée, comme dans la conduite de l’État.

«Les Romains», dit M. Humbert, «étaient nés pour créer l’administration

comme la jurisprudence; jamais peuple ne fut à la fois plus traditionnel

et plus progressif[33].» Supérieurs en cela, au grand capitaine qui

faillit les détruire à Cannes, ils surent vaincre, et ils surent ensuite

profiter de la victoire.

[33] Humbert, _Essai sur les finances et la comptabilité publique chez

les Romains_, I, p. 9.

Ils célébrèrent, dans tous leurs actes, les gloires d’un passé que leurs

écrivains ont voulu placer au-dessus des lois ordinaires de la nature.

Sous l’inspiration des mêmes sentiments, ils construisirent des

monuments dont la grandeur était destinée à affirmer la puissance du

peuple-roi dans l’avenir, et qui devaient, par leur inébranlable

solidité, consacrer à jamais sa mémoire.

C’étaient là les nobles et beaux côtés de la race romaine. Il serait

injuste de les méconnaître ou de les atténuer. C’est par eux, il faut se

hâter de le dire, que les événements extraordinaires de cette phase de

l’histoire de l’humanité, qui appartient à Rome, conservent leur logique

et leur moralité.

Ces traditions d’abnégation personnelle, austères et énergiques jusqu’à

l’excès, étaient faites, non pas, sans doute, pour rendre la nation

heureuse par les joies du présent, mais pour conserver et augmenter ses

forces, comme font, dans une armée, la discipline et la fidélité aux

enseignes. Elles se maintinrent tant que les patriciens restèrent les

plus puissants, en restant les plus riches, avec leurs patrimoines

restreints et leurs pratiques à la fois religieuses et autoritaires; et

aussi tant que les richesses et les mœurs de l’Orient ne furent pas

venues troubler les esprits et amollir les âmes.

Nous retrouverons dans les actes des publicains, quelques traits

rappelant les grands souvenirs du patriotisme antique; mais c’est sous

un autre aspect, d’ordinaire, qu’ils vont se montrer à nous. Les

préoccupations de l’intérêt matériel finirent par se substituer à tous

les grands sentiments que contenaient en elles les anciennes traditions.

C’est que les Romains, même des plus beaux âges, n’étaient pas seulement

avides de gloire; leur ambition n’a jamais été pleinement désintéressée,

ni uniquement chevaleresque. Il est, au contraire, établi, avec

certitude, qu’ils furent toujours attachés à la richesse, jusqu’à la

passion; qu’ils conquirent d’abord pour piller[34], et qu’à l’époque de

leur puissance, l’esprit d’économie, se transformant en cupidité sans

frein, ils ne s’arrêtèrent que rarement, si ce n’est pas calcul, devant

les spoliations les plus violentes et les plus injustes.

[34] Voy. Montesquieu, _Grandeur et décadence des Romains_, chap. I et

IV. Cic., _Pro Lege Manilia_, XXII.--_De Rep._, II, XXXIV, V, I.

Cette passion de l’argent se manifesta constamment dans leurs usages

privés, aussi bien que dans leur vie publique, dans leurs principes et

leurs constitutions politiques, non moins que dans leurs lois

civiles[35]. Elle était trop profondément enracinée au cœur des Romains,

pour ne pas se retrouver au fond de presque toutes leurs lois.

[35] Voy. un très intéressant article intitulé: _Du rôle de la

richesse dans l’ancienne Rome sous la République_, par A. Geffroy,

de l’Institut. _Revue des Deux-Mondes_, 1er juin 1888, p. 528.

SECTION PREMIÈRE.

De la richesse dans les lois d’ordre privé.

Quant aux rapports privés, d’abord, les garanties et les effets de la

propriété, le droit des créanciers contre leurs débiteurs, les

privilèges effectifs de la fortune, en un mot la richesse, tout cela

est, à Rome, l’objet de lois écrites ou de coutumes, dont la rigueur

jalouse ne recule pas, même devant les plus rudes conséquences

pratiques. On peut affirmer qu’aucun peuple civilisé n’a jamais poussé

aussi loin, ni les faveurs dont jouirent, chez les Romains, ceux qui

avaient le bonheur de posséder, ni la dureté implacable, dans les

sanctions du droit.

La propriété immobilière, très probablement inaliénable dans le très

ancien Droit[36], considérée comme émanant de l’État, interprète

lui-même de la divinité, fut, dès l’origine, placée sous la protection

vigilante du dieu Terme. On sait que celui qui, de sa charrue, effleure

le champ voisin, commet un sacrilège: _Sacer esto[37]._ Il sera condamné

à périr, lui et ses bœufs.

[36] L’_heredium_, propriété immobilière de la famille, était

probablement inaliénable ou au moins l’aliénation n’en était permise

qu’en cas de nécessité. Voy. Gérardin, _Nouv. Revue historique_,

janv.-févr. 1889, p. 9. Labbé, même revue, 1887, p. 4, et Cuq,

_Eod._, 1886, p. 537.

[37] «_Et ipsum et bovos sacros esse._» Festus, vº _Terminus_. Voir

l’Étude de M. Bénech, _Le respect des Romains pour la propriété,

Mélanges de droit et d’histoire_, publiés sous les auspices de

l’Académie de législation. Paris, Cotillon, 1867.

Il en est à peu près de même pour la propriété mobilière. Le voleur est

condamné à l’esclavage, flagellé, précipité du haut de la roche

Tarpéienne; il peut être tué s’il se laisse surprendre. Le temps est

venu adoucir ces lois redoutables; mais il a fallu pour cela le travail

des siècles.

La loi des Douze Tables a dû mettre un frein à la cruauté des

créanciers; elle a limité le poids des chaînes dont on peut charger un

débiteur, et a fixé la quantité de nourriture qui lui est due. Cette

loi, qui, toute barbare qu’elle est, constitue un progrès et qui fut

entourée d’une sorte de culte, permet encore que l’on conduise le

débiteur en justice, _obtorto collo_; et si la prison n’amène pas le

payement, par lui ou par d’autres, on le vendra comme esclave, hors de

Rome, _trans Tiberim_; à moins que les créanciers ne préfèrent se

partager ses membres sanglants[38], _Partes secanto_.

[38] Voy. Giraud, _Les Nexi_ (_Mémoires de l’Académie des sciences

morales et politiques_, t. V).

On a contesté que la loi eût autorisé cette œuvre sanguinaire, sur le

cadavre de celui qui n’a eu, quelquefois, que le tort d’être insolvable;

on a voulu voir dans ces mots, un symbole du partage des biens; mais

comme les historiens romains les moins suspects, lorsqu’il s’agit de

médire de leur race, s’indignent au souvenir de ces rigueurs, on ne

saurait douter du sens de cette horrible disposition, que l’on trouve,

d’ailleurs, dans d’autres lois anciennes[39].

[39] Tab. III, _Nov. Enchiridium_ de Giraud, qui cite les autorités.

Aulu-Gelle appelle cette disposition du droit, _horrificam

atrocitatis_.

On sait que les exigences d’une usure éhontée furent souvent la cause

des révoltes de la plèbe; qu’il fallut régler ou même proscrire, par des

lois répétées, le prêt à intérêt; que les dettes furent la raison

déterminante de la retraite du peuple sur le mont sacré, aussi bien que

de la conspiration de Catilina[40], tant était âpre et dure la cupidité

des prêteurs d’argent dans l’ancienne Rome.

[40] Salluste, _Catilina_, 33. Voy. aussi Tite-Live, II, 23 et 24 avec

la peinture animée des plaintes de la plèbe contre la cruauté des

créanciers, et VI, 14, 18, 31, 32, 35. Cic., _De Republica_, II,

XXXIII et XXXIV.

On demandait un jour à Caton l’Ancien, comment il était permis de

s’enrichir, et ce Romain des temps antiques se bornait à vanter les

bienfaits de l’agriculture. Son interlocuteur, insistant, lui demanda si

on ne pouvait pas placer son argent à intérêt; _quid fœnerari?_ Caton

répondit, en prenant l’air indigné: Et pourquoi pas tuer son homme

alors? «_Tum Cato, quid hominem inquit occidere[41]._»

[41] Cicéron, c., _De officiis_, II, 1.

Cette réponse contenait une dissimulation, assurément fort grave, car il

est avéré que Caton fit l’usure dans de vastes proportions. Son génie

des affaires le porta même à trouver un moyen nouveau de garantir son

argent, en forçant cinquante de ses débiteurs à acheter ensemble

cinquante navires, et à les exploiter dans la forme d’une véritable

commandite par intérêt. Un texte de Plutarque, dont nous donnerons le

détail dans la suite, ne permet aucun doute à cet égard[42]. C’est là,

très probablement, le premier exemple de commandite nettement rapporté

dans l’histoire.

[42] Plutarque, _Caton l’Ancien_.

Sénèque prêchait, en philosophe, le mépris des richesses, pendant qu’il

épuisait la Bretagne par ses usures[43].

[43] Val. Max., IV, VIII, 2; Dion Cass., LXII, II; Burman, _op. cit._,

IX, p. 129.

Enfin, Cicéron, qui, en parlant de son prédécesseur en Cilicie, disait:

«On eût cru qu’une bête féroce eût passé par là», donnait la main aux

vastes exploitations de Pompée, ménageait celles des publicains, et

tirait lui-même, en douze mois, de sa province, _Salvis legibus_, deux

millions deux cent mille sesterces[44].

[44] _Épît. famil._, V, 20; voy. aussi d’Hugues, _Une province romaine

sous la République_, p. 312. Paris, Didier, 1876. Voir, pour les

détails sur les richesses et les lois réglant l’usure, les

indications précises fournies par Marquardt, p. 64 et suiv.

_L’organisation financière_, trad. Vigié. Paris, Thorin, 1888.

Nous ne nous étonnerons pas, dès lors, des immenses fortunes que nous

verrons s’entasser dans les coffres des chevaliers; mais avant de passer

aux résultats, continuons à indiquer, en quelques mots, les procédés

suivis dans la vie privée de Rome pour les obtenir.

L’un des traits les plus curieux et les plus caractéristiques des mœurs

de ce peuple, qui fut rude au travail, et qui resta, même quand il

devint oisif, toujours âpre au gain, c’est le soin religieux avec lequel

il tenait ses comptes.

La tenue des registres domestiques, avec leur brouillon (_adversaria_),

leur grand livre (_codex_), leurs pages du doit et de l’avoir (_accepti

et depensi... utraque pagina_), le respect religieux avec lequel on

tenait ces livres au courant, pour y accomplir les formes du contrat

_litteris_, ou pour les produire en justice, tout cela rentre dans le

domaine des études élémentaires du Droit romain. Nous n’en parlons, ici,

que pour constater que cette tenue de livres s’imposait, non pas

seulement aux négociants, comme de nos jours, mais à tout le monde. A

Rome, où le commerce est déconsidéré, chaque chef de famille tient

cependant ses comptes avec un soin minutieux, et dont beaucoup de nos

commerçants auraient lieu de s’étonner peut-être. Encore, au temps de

Cicéron, c’était un fait inouï qu’un plaideur osât présenter en justice

son livre brouillon, et qu’un père de famille qui se respectait, n’eût

pas son _codex accepti et depensi_ dans l’ordre le plus parfait[45].

[45] Pline l’ancien, II, 9; Cicéron, _Verr._, II, 1, 23.--Nous

verrons, d’ailleurs, plus bas, que les registres des banquiers,

comme la pratique de leurs opérations, furent soumis à des règles

spéciales.

Dans tous les actes de la vie civile et particulièrement dans les

contrats, les liens juridiques ne s’établissent que lorsqu’on est bien

sûr du fond, par la netteté de la forme; mais alors, ce lien produit

tous les effets que lui attribue une logique inexorable.

Les mêmes mesures de prudence et d’organisation sévère, se manifestent

par rapport au patrimoine et au régime des biens dans les familles. Le

patrimoine de tous est placé sous la direction unique, absolue, du

_pater familias_, et chacun s’y intéresse, pourtant, comme à une

copropriété que protègent les lois civiles et religieuses.

C’est dans le même esprit que sont conçues les lois sur les successions

_ab intestat_, d’abord seules admises, à l’exclusion de toute

disposition testamentaire.

C’est encore une vérité élémentaire, que la tutelle perpétuelle des

femmes, celle des mineurs, la curatelle, furent des mesures, non de

protection pour les personnes, mais des garanties pour la conservation

des biens dans les familles[46]. Le Droit féodal a dit: «_Ne doit mie

garder l’agnel, qui doit en avoir la pel._» Chez les Romains, ce sont

les héritiers présomptifs qui veillent sur les biens des incapables[47].

Ce ne sont pas les fous furieux que l’on interdit, mais les prodigues,

parce que l’on considère leur genre de faiblesse comme le plus dangereux

pour le salut du patrimoine.

[46] «C’est en s’inspirant de cette idée», observe M. Gérardin, «qu’on

a dit qu’à leur début, la tutelle et la curatelle avaient été des

droits pour les tuteurs et non pas des charges.» _Nouv. Revue

historique_, janvier-février 1889, p. 3. Article sur la tutelle et

la curatelle dans l’ancien droit romain.

[47] Il est vrai que le tuteur n’a pas de plein droit la garde de la

personne. Mais, en fait, rien ne prouve qu’on ne la lui confiât pas

ordinairement.

Un père, un mari, peuvent abandonner _ex noxe_ leur enfant ou leur femme

à celui qui, par le fait de ces derniers, a subi un dommage. «Tu me

coûterais, par ta faute, plus que tu ne vaux», pouvait dire le père, le

grand-père ou le mari; «j’aime mieux te donner toi-même que de réparer,

en payant, les torts que tu as causés.» La femme et l’enfant passaient

alors à l’état d’esclaves (_in mancipio_) de la partie lésée; mais il

n’y avait rien à débourser, et la loi déclarait le chef libéré de toute

responsabilité. Il livre le coupable, et garde l’argent pour lui et le

reste de sa famille; voilà le droit paternel, que la loi a établi sur

les descendants et les femmes _in manu_, comme sur les esclaves.

Le régime dotal lui-même, avec ses garanties exorbitantes, est un des

symptômes de ces mœurs réalistes, où l’on veut que les femmes

reprennent, à tout prix, leur dot: _Propter quas nubere possint._ A

défaut, on rendra au père, si sa fille meurt avant lui, la dot qu’il a

donnée, _ne et filiæ amissæ et pecuniæ damnum sentiret_, dit simplement,

presque brutalement, le texte du Digeste.

L’abolition réitérée des dettes à suite des séditions, et les lois

agraires, se rattachent assurément au même ordre de sentiments et

d’idées; je n’en parlerai cependant ici que pour mémoire, parce que ce

sont là des faits accidentels ou des mesures politiques; et je ne veux

signaler, dans cette revue rapide du Droit privé, que les actes légaux

de la vie civile.

Mais je ne saurais oublier, dans ce tableau, le trait le plus sombre,

l’esclavage, les _servi_, ces pauvres êtres humiliés, ennemis vaincus ou

enfants nés dans les _ergastula_ infects. On sait de quel horrible

trafic ils furent l’objet, sous l’influence des mœurs venues de

l’Orient. Quant aux mœurs antiques, il suffit, pour les stigmatiser à

cet égard, de rappeler les atroces paroles de Caton sur l’économie

agricole et sur les esclaves devenus vieux, dont il faut, d’après lui,

se défaire à tout prix[48].

[48] V. Wallon, _Histoire de l’esclavage dans l’antiquité_, t. II,

part. II, chap. III.

Tout cela est, assurément, bien connu, mais il n’est pas sans intérêt de

grouper ces dispositions, qui se soutiennent mutuellement, et forment un

vigoureux système économique.

Telle est la rude harmonie des lois civiles. Le Droit prétorien se

chargera de l’adoucir; il le fera lentement, d’abord, poussé par

l’influence persistante de la pratique, par les suggestions de l’équité

naturelle, plus forte que la logique des textes, et, plus tard, sous les

sages et vivifiantes inspirations de la morale chrétienne.

Assurément, on le voit bien, il serait difficile de trouver dans

l’histoire juridique des peuples, nous ne dirons pas seulement un pareil

ensemble de mesures protectrices du patrimoine privé, mais, même

isolément et avec leur rigueur savante, la plupart des dispositions

spéciales, que nous venons de voir reliées en un redoutable faisceau.

Tout prend de l’importance, quand il s’agit d’affaires d’argent, chez ce

peuple qui fut toujours calculateur, méthodique, et, comme l’a dit un

écrivain autorisé, absolument carré[49], jusque dans l’accomplissement

de ses rapines. Ce fut là, sans aucun doute, une des causes de

l’admirable perfection des détails de son droit privé, en certaines

matières.

[49] Belot, _Histoire des chevaliers_, chap. VI. Geffroy, _loc. cit._,

p. 530.

En résumé, tout manifeste, dans le Droit civil de la Rome ancienne, un

amour des richesses instinctif, profond et systématiquement réalisé.

La propriété, les créances, les dettes, les contrats, les comptes, les

garanties de payement, la direction du patrimoine familial, tout y prend

un caractère de vigueur singulière, qui semble se refléter dans la

vieille formule quiritaire: _Suum cuique._

Celui qui touche au champ d’autrui subira la mort du sacrilège; celui

qui vole, on le tue; celui qui ne veut pas payer ses dettes, on le

charge de chaînes, on le jette en prison dans les affreux _ergastula_

des esclaves, on le vend, ou on se partage son cadavre; l’enfant, ou la

femme, ou l’esclave qui a causé à autrui un dommage, on l’abandonne à la

cupidité du plaignant; les usuriers poussent leurs excès légaux jusqu’à

provoquer des révolutions; c’est partout la mort ou l’esclavage, les

lourdes chaînes et les cachots qui assurent la possession des biens

acquis, suivant les règles d’un droit impitoyablement appliqué.

Lorsque ces rigueurs barbares s’adouciront, la cupidité traditionnelle

n’y perdra rien; on sera moins rude pour défendre le bien acquis,

l’ancien esprit d’économie sera oublié, dédaigné même; mais on

s’enrichira, par tous les moyens «et par tous les crimes», des

dépouilles du monde entier.

SECTION II.

De la richesse dans les lois d’ordre public et politique.

La législation politique des Romains devait se conformer à ces tendances

et à ces principes, si profondément gravés dans les mœurs de leur vie

privée. L’amour égoïste de l’argent finit par l’emporter, là aussi, sur

les vertus civiques, qui lui faisaient un contrepoids bien nécessaire.

La prépondérance de la fortune se manifesta, en effet, de bonne heure

dans leurs constitutions, et ne cessa de continuer sa marche progressive

jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à l’absorption de toutes choses dans

le pouvoir impérial.

Le premier progrès, dans le sens de l’égalité politique, fut un progrès

au profit de l’argent, car il consista à passer d’une aristocratie de

naissance exclusive et despotique, au régime d’une aristocratie

ploutocratique et militaire, plus accessible, mais toujours très

privilégiée.

Il n’y a peut-être jamais eu de constitution qui ait poussé plus loin

que celle de Servius Tullius, le souci des privilèges politiques et

militaires au profit de la fortune. On le sait, le classement des

citoyens y est minutieusement réglé par degrés, à raison de leurs

patrimoines, et le vote de chacun y a plus ou moins de portée, suivant

sa richesse actuelle.

Assurément, dans cette constitution, comme dans toutes celles où la

ploutocratie apparaît, le privilège accordé à l’argent se rattache aux

qualités intellectuelles et sociales que la fortune implique ou suppose,

en les rendant plus faciles à réaliser. Mais la rigoureuse et

persistante application de ces idées à Rome, a quelque chose de si

particulier, qu’il nous semble exister là un trait de mœurs à signaler,

et une cause première à mettre en relief.

Lorsque la constitution de Servius Tullius s’efface, le rôle politique

de la fortune ne disparaît pas pour cela. Les censeurs divisent les

tribus en sections électorales, où les voix des riches ont encore la

prédominance sur celles de la multitude.

Cette influence de l’argent est si incontestablement admise dans la

politique romaine, que Cicéron établissait ce qui suit comme hors de

contestation, en discutant une loi judiciaire: «Pour choisir un juge, il

faut avoir égard à la fortune autant qu’au mérite personnel[50].» Et

Sénèque, plus explicite, disait après lui: «C’est le cens qui élève un

homme à la dignité de sénateur; c’est le cens qui distingue le chevalier

romain de la plèbe; c’est le cens qui, dans les camps, amène les

promotions; c’est d’après le cens qu’on choisit un juge au Forum[51].»

[50] Cicéron, _Philippiques_, I, 8.

[51] Sénèque, _Controverses_, II. Voy. aussi Belot, _La révolution

économique et monétaire_, etc., _loc. cit._

Le cens est la base de presque toutes les lois judiciaires,

particulièrement de celles dont nous aurons à parler, comme intéressant

les publicains, par le choix de ceux qui pouvaient être appelés à les

juger. C’est un des points les plus curieux de leur histoire et de

l’histoire de la politique romaine tout entière.

César restait fidèle aux mêmes principes, en constituant avec ses

centurions une chevalerie militaire jouissant des privilèges politiques.

Il leur donnait, avec le grade, le rang équestre, le droit de porter

l’anneau d’or, et leur faisait en même temps une libéralité en argent,

qui les mettait au niveau de leur classement. Les empereurs

renouvelèrent ce système, que les nations modernes ont, à leur tour, vu

reparaître aux époques des grandes conquêtes[52]. A Rome, on constitua,

parallèlement, une hiérarchie civile sur des bases semblables.

[52] Belot, _Histoire des chevaliers_, p. 287 et suiv. César, _De

bello gall._, II, 7, 8, 10; _De bello civ._, I, 77. Ovide, _Am._,

III; _El._, VIII. Martial, _Épigr._, VI, 58. Cicéron, _Verr._, II,

lib. III, 80. Suétone, _Caligula_, 38.

Enfin quand la démagogie militaire vint porter le trouble dans les

comices et supprimer les vieilles institutions, soit par la fraude

éhontée, soit à l’aide de la corruption et de la vénalité pratiquées

ouvertement, l’argent exerça, par la force des choses, une puissance

plus effective et plus absolue que jamais.

C’est qu’en effet, l’organisation politique des Romains aurait dû se

modifier avec le temps. Établie pour une petite cité où régnaient des

traditions respectées et des mœurs austères, elle devint bientôt tout à

fait insuffisante. Les grandes magistratures livrées au suffrage des

comices, les lois votées directement par le peuple, furent fatalement

l’occasion de désordres et de scandaleux trafics. Ni le sentiment

patriotique, ni celui de l’importance des actes qu’ils avaient à

accomplir par leurs votes, ne devaient pouvoir soustraire les besogneux

et les gens sans principe, qui allaient en se multipliant tous les

jours, à l’influence des riches en quête de suffrages. Les privilèges

accordés légalement à la fortune, et la puissante organisation des

spéculateurs, ne pouvaient qu’augmenter encore ces dangers.

Tels étaient, dans les lois politiques anciennes, les vices qui devaient

s’aggraver avec la décadence des mœurs, avec l’avilissement de la plèbe

et ses développements imprévus, enfin avec l’accroissement des

richesses, dont les publicains et les ambitieux de toutes les classes

savaient user et abuser sans scrupules.

Les manieurs d'argent à Rome jusqu'à l'Empire · 第 1 / 9 章