RÉSUMÉ.

Les diverses difficultés que nous venons de discuter, à savoir:

l'absence dans nos formations géologiques de chaînons présentant

tous les degrés de transition entre les espèces actuelles et

celles qui les ont précédées, bien que nous y rencontrions souvent

des formes intermédiaires; l'apparition subite de groupes entiers

d'espèces dans nos formations européennes; l'absence presque

complète, du moins jusqu'à présent, de dépôts fossilifères au-

dessous du système cumbrien, ont toutes incontestablement une

grande importance. Nous en voyons la preuve dans le fait que les

paléontologistes les plus éminents, tels que Cuvier, Agassiz,

Barrande, Pictet, Falconer, E. Forbes, etc., et tous nos plus

grands géologues, Lyell, Murchison, Sedgwick, etc., ont

unanimement, et souvent avec ardeur, soutenu le principe de

l'immutabilité des espèces. Toutefois, sir C. Lyell appuie

actuellement de sa haute autorité l'opinion contraire, et la

plupart des paléontologistes et des géologues sont fort ébranlés

dans leurs convictions antérieures. Ceux qui admettent la

perfection et la suffisance des documents que nous fournit la

géologie repousseront sans doute immédiatement ma théorie. Quant à

moi, je considère les archives géologiques, selon la métaphore de

Lyell, comme une histoire du globe incomplètement conservée,

écrite dans un dialecte toujours changeant, et dont nous ne

possédons que le dernier volume traitant de deux ou trois pays

seulement. Quelques fragments de chapitres de ce volume et

quelques lignes éparses de chaque page sont seuls parvenus jusqu'à

nous. Chaque mot de ce langage changeant lentement, plus ou moins

différent dans les chapitres successifs, peut représenter les

formes qui ont vécu, qui sont ensevelies dans les formations

successives, et qui nous paraissent à tort avoir été brusquement

introduites. Cette hypothèse atténue beaucoup, si elle ne les fait

pas complètement disparaître, les difficultés que nous avons

discutées dans le présent chapitre.

CHAPITRE XI.

DE LA SUCCESSION GÉOLOGIQUE DES ÊTRES ORGANISÉS.

_Apparition lente et successive des espèces nouvelles. -- Leur

différente vitesse de transformation. -- Les espèces éteintes ne

reparaissent plus. -- Les groupes d'espèces, au point de vue de

leur apparition et de leur disparition, obéissent aux mêmes règles

générales que les espèces isolées. -- Extinction. -- Changements

simultanés des formes organiques dans le monde entier. --

Affinités des espèces éteintes soit entre elles, soit avec les

espèces vivantes. -- État de développement des formes anciennes. -

- Succession des mêmes types dans les mêmes zones. -- Résumé de ce

chapitre et du chapitre précédent._

Examinons maintenant si les lois et les faits relatifs à la

succession géologique des êtres organisés s'accordent mieux avec

la théorie ordinaire de l'immutabilité des espèces qu'avec celle

de leur modification lente et graduelle, par voie de descendance

et de sélection naturelle.

Les espèces nouvelles ont apparu très lentement, l'une après

l'autre, tant sur la terre que dans les eaux. Lyell a démontré

que, sous ce rapport, les diverses couches tertiaires fournissent

un témoignage incontestable; chaque année tend à combler quelques-

unes des lacunes qui existent entre ces couches, et à rendre plus

graduelle la proportion entre les formes éteintes et les formes

nouvelles. Dans quelques-unes des couches les plus récentes, bien

que remontant à une haute antiquité si l'on compte par années, on

ne constate l'extinction que d'une ou deux espèces, et

l'apparition d'autant d'espèces nouvelles, soit locales, soit,

autant que nous pouvons en juger, sur toute la surface de la

terre. Les formations secondaires sont plus bouleversées; mais,

ainsi que le fait remarquer Bronn, l'apparition et la disparition

des nombreuses espèces éteintes enfouies dans chaque formation

n'ont jamais été simultanées.

Les espèces appartenant à différents genres et à différentes

classes n'ont pas changé au même degré ni avec la même rapidité.

Dans les couches tertiaires les plus anciennes on peut trouver

quelques espèces actuellement vivantes, au milieu d'une foule de

formes éteintes. Falconer a signalé un exemple frappant d'un fait

semblable, c'est un crocodile existant encore qui se trouve parmi

des mammifères et des reptiles éteints dans les dépôts sous-

himalayens. La lingule silurienne diffère très peu des espèces

vivantes de ce genre, tandis que la plupart des autres mollusques

siluriens et tous les crustacés ont beaucoup changé. Les habitants

de la terre paraissent se modifier plus rapidement que ceux de la

mer; on a observé dernièrement en Suisse un remarquable exemple de

ce fait. Il y a lieu de croire que les organismes élevés dans

l'échelle se modifient plus rapidement que les organismes

inférieurs; cette règle souffre cependant quelques exceptions. La

somme des changements organiques, selon la remarque de Pictet,

n'est pas la même dans chaque formation successive. Cependant, si

nous comparons deux formations qui ne sont pas très-voisines, nous

trouvons que toutes les espèces ont subi quelques modifications.

Lorsqu'une espèce a disparu de la surface du globe, nous n'avons

aucune raison de croire que la forme identique reparaisse jamais.

Le cas qui semblerait le plus faire exception à cette règle est

celui des «colonies» de M. Barrande, qui font invasion pendant

quelque temps au milieu d'une formation plus ancienne, puis cèdent

de nouveau la place à la faune préexistante; mais Lyell me semble

avoir donné une explication satisfaisante de ce fait, en supposant

des migrations temporaires provenant de provinces géographiques

distinctes.

Ces divers faits s'accordent bien avec ma théorie, qui ne suppose

aucune loi fixe de développement, obligeant tous les habitants

d'une zone à se modifier brusquement, simultanément, ou à un égal

degré. D'après ma théorie, au contraire, la marche des

modifications doit être lente, et n'affecter généralement que peu

d'espèces à la fois; en effet, la variabilité de chaque espèce est

indépendante de celle de toutes les autres. L'accumulation par la

sélection naturelle, à un degré plus ou moins prononcé, des

variations ou des différences individuelles qui peuvent surgir,

produisant ainsi plus ou moins de modifications permanentes,

dépend d'éventualités nombreuses et complexes -- telles que la

nature avantageuse des variations, la liberté des croisements, les

changements lents dans les conditions physiques de la contrée,

l'immigration de nouvelles formes et la nature des autres

habitants avec lesquels l'espèce qui varie se trouve en

concurrence. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'une espèce

puisse conserver sa forme plus longtemps que d'autres, ou que, si

elle se modifie, elle le fasse à un moindre degré. Nous trouvons

des rapports analogues entre les habitants actuels de pays

différents; ainsi, les coquillages terrestres et les insectes

coléoptères de Madère en sont venus à différer considérablement

des formes du continent européen qui leur ressemblent le plus,

tandis que les coquillages marins et les oiseaux n'ont pas changé.

La rapidité plus grande des modifications chez les animaux

terrestres et d'une organisation plus élevée, comparativement à ce

qui se passe chez les formes marines et inférieures, s'explique

peut-être par les relations plus complexes qui existent entre les

êtres supérieurs et les conditions organiques et inorganiques de

leur existence, ainsi que nous l'avons déjà indiqué dans un

chapitre précédent. Lorsqu'un grand nombre d'habitants d'une

région quelconque se sont modifiés et perfectionnés, il résulte du

principe de la concurrence et des rapports essentiels qu'ont

mutuellement entre eux les organismes dans la lutte pour

l'existence, que toute forme qui ne se modifie pas et ne se

perfectionne pas dans une certaine mesure doit être exposée à la

destruction. C'est pourquoi toutes les espèces d'une même région

finissent toujours, si l'on considère un laps de temps

suffisamment long, par se modifier, car autrement elles

disparaîtraient.

La moyenne des modifications chez les membres d'une même classe

peut être presque la même, pendant des périodes égales et de

grande longueur; mais, comme l'accumulation de couches durables,

riches en fossiles, dépend du dépôt de grandes masses de sédiments

sur des aires en voie d'affaissement, ces couches ont dû

nécessairement se former à des intervalles très considérables et

irrégulièrement intermittents. En conséquence, la somme des

changements organiques dont témoignent les fossiles contenus dans

des formations consécutives n'est pas égale. Dans cette hypothèse,

chaque formation ne représente pas un acte nouveau et complet de

création, mais seulement une scène prise au hasard dans un drame

qui change lentement et toujours.

Il est facile de comprendre pourquoi une espèce une fois éteinte

ne saurait reparaître, en admettant même le retour de conditions

d'existence organiques et inorganiques identiques. En effet, bien

que la descendance d'une espèce puisse s'adapter de manière à

occuper dans l'économie de la nature la place d'une autre (ce qui

est sans doute arrivé très souvent), et parvenir ainsi à la

supplanter, les deux formes -- l'ancienne et la nouvelle -- ne

pourraient jamais être identiques, parce que toutes deux auraient

presque certainement hérité de leurs ancêtres distincts des

caractères différents, et que des organismes déjà différents

tendent à varier d'une manière différente. Par exemple, il est

possible que, si nos pigeons paons étaient tous détruits, les

éleveurs parvinssent à refaire une nouvelle race presque semblable

à la race actuelle. Mais si nous supposons la destruction de la

souche parente, le biset -- et nous avons toute raison de croire

qu'à l'état de nature les formes parentes sont généralement

remplacées et exterminées par leurs descendants perfectionnés --

il serait peu probable qu'un pigeon paon identique à la race

existante, pût descendre d'une autre espèce de pigeon ou même

d'aucune autre race bien fixe du pigeon domestique. En effet, les

variations successives seraient certainement différentes dans un

certain degré, et la variété nouvellement formée emprunterait

probablement à la souche parente quelques divergences

caractéristiques.

Les groupes d'espèces, c'est-à-dire les genres et les familles,

suivent dans leur apparition et leur disparition les mêmes règles

générales que les espèces isolées, c'est-à-dire qu'ils se

modifient plus ou moins fortement, et plus ou moins promptement.

Un groupe une fois éteint ne reparaît jamais; c'est-à-dire que son

existence, tant qu'elle se perpétue, est rigoureusement continue.

Je sais que cette règle souffre quelques exceptions apparentes,

mais elles sont si rares que E. Forbes, Pictet et Woodward

(quoique tout à fait opposés aux idées que je soutiens)

l'admettent pour vraie. Or, cette règle s'accorde rigoureusement

avec ma théorie, car toutes les espèces d'un même groupe, quelle

qu'ait pu en être la durée, sont les descendants modifiés les uns

des autres, et d'un ancêtre commun. Les espèces du genre lingule,

par exemple, qui ont successivement apparu à toutes les époques,

doivent avoir été reliées les unes aux autres par une série non

interrompue de générations, depuis les couches les plus anciennes

du système silurien jusqu'à nos jours.

Nous avons vu dans le chapitre précédent que des groupes entiers

d'espèces semblent parfois apparaître tous à la fois et

soudainement. J'ai cherché à donner une explication de ce fait qui

serait, s'il était bien constaté, fatal à ma théorie. Mais de

pareils cas sont exceptionnels; la règle générale, au contraire,

est une augmentation progressive en nombre, jusqu'à ce que le

groupe atteigne son maximum, tôt ou tard suivi d'un décroissement

graduel. Si on représente le nombre des espèces contenues dans un

genre, ou le nombre des genres contenus dans une famille, par un

trait vertical d'épaisseur variable, traversant les couches

géologiques successives contenant ces espèces, le trait paraît

quelquefois commencer à son extrémité inférieure, non par une

pointe aiguë, mais brusquement. Il s'épaissit graduellement en

montant; il conserve souvent une largeur égale pendant un trajet

plus ou moins long, puis il finit par s'amincir dans les couches

supérieures, indiquant le décroissement et l'extinction finale de

l'espèce. Cette multiplication graduelle du nombre des espèces

d'un groupe est strictement d'accord avec ma théorie, car les

espèces d'un même genre et les genres d'une même famille ne

peuvent augmenter que lentement et progressivement la modification

et la production de nombreuses formes voisines ne pouvant être que

longues et graduelles. En effet, une espèce produit d'abord deux

ou trois variétés, qui se convertissent lentement en autant

d'espèces, lesquelles à leur tour, et par une marche également

graduelle, donnent naissance à d'autres variétés et à d'autres

espèces, et, ainsi de suite, comme les branches qui, partant du

tronc unique d'un grand arbre, finissent, en se ramifiant

toujours, par former un groupe considérable dans son ensemble.

De l'origine des espèces · 第 40 / 58 题