Quel triste spectacle que celui de nos musées géologiques les plus
riches! Chacun s'accorde à reconnaître combien sont incomplètes
nos collections. Il ne faut jamais oublier la remarque du célèbre
paléontologiste E. Forbes, c'est-à-dire qu'un grand nombre de nos
espèces fossiles ne sont connues et dénommées que d'après des
échantillons isolés, souvent brisés, ou d'après quelques rares
spécimens recueillis sur un seul point. Une très petite partie
seulement de la surface du globe a été géologiquement explorée, et
nulle part avec assez de soin, comme le prouvent les importantes
découvertes qui se font chaque année en Europe. Aucun organisme
complètement mou ne peut se conserver. Les coquilles et les
ossements, gisant au fond des eaux, là où il ne se dépose pas de
sédiments, se détruisent et disparaissent bientôt. Nous partons
malheureusement toujours de ce principe erroné qu'un immense dépôt
de sédiment est en voie de formation sur presque toute l'étendue
du lit de la mer, avec une rapidité suffisante pour ensevelir et
conserver des débris fossiles. La belle teinte bleue et la
limpidité de l'Océan dans sa plus grande étendue témoignent de la
pureté de ses eaux. Les nombreux exemples connus de formations
géologiques régulièrement recouvertes, après un immense intervalle
de temps, par d'autres formations plus récentes, sans que la
couche sous-jacente ait subi dans l'intervalle la moindre
dénudation ou la moindre dislocation, ne peut s'expliquer que si
l'on admet que le fond de la mer demeure souvent intact pendant
des siècles. Les eaux pluviales chargées d'acide carbonique
doivent souvent dissoudre les fossiles enfouis dans les sables ou
les graviers, en s'infiltrant dans ces couches lors de leur
émersion. Les nombreuses espèces d'animaux qui vivent sur les
côtes, entre les limites des hautes et des basses marées,
paraissent être rarement conservées. Ainsi, les diverses espèces
de _Chthamalinées_ (sous-famille de cirripèdes sessiles) tapissent
les rochers par myriades dans le monde entier; toutes sont
rigoureusement littorales; or -- à l'exception d'une seule espèce
de la Méditerranée qui vit dans les eaux profondes, et qu'on a
trouvée à l'état fossile en Sicile -- on n'en a pas rencontré une
seule espèce fossile dans aucune formation tertiaire; il est
avéré, cependant, que le genre _Chthamalus_ existait à l'époque de
la craie. Enfin, beaucoup de grands dépôts qui ont nécessité pour
s'accumuler des périodes extrêmement longues, sont entièrement
dépourvus de tous débris organiques, sans que nous puissions
expliquer pourquoi. Un des exemples les plus frappants est la
formation du flysch, qui consiste en grès et en schistes, dont
l'épaisseur atteint jusqu'à 6 000 pieds, qui s'étend entre Vienne
et la Suisse sur une longueur d'au moins 300 milles, et dans
laquelle, malgré toutes les recherches, on n'a pu découvrir, en
fait de fossiles, que quelques débris végétaux.
Il est presque superflu d'ajouter, à l'égard des espèces
terrestres qui vécurent pendant la période secondaire et la
période paléozoïque, que nos collections présentent de nombreuses
lacunes. On ne connaissait, par exemple, jusque tout récemment
encore, aucune coquille terrestre ayant appartenu à l'une ou
l'autre de ces deux longues périodes, à l'exception d'une seule
espèce trouvée dans les couches carbonifères de l'Amérique du Nord
par sir C. Lyell et le docteur Dawson; mais, depuis, on a trouvé
des coquilles terrestres dans le lias. Quant aux restes fossiles
de mammifères, un simple coup d'oeil sur la table historique du
manuel de Lyell suffit pour prouver, mieux que des pages de
détails, combien leur conservation est rare et accidentelle. Cette
rareté n'a rien de surprenant, d'ailleurs, si l'on songe à
l'énorme proportion d'ossements de mammifères tertiaires qui ont
été trouvés dans des cavernes ou des dépôts lacustres, nature de
gisements dont on ne connaît aucun exemple dans nos formations
secondaires ou paléozoïques.
Mais les nombreuses lacunes de nos archives géologiques
proviennent en grande partie d'une cause bien plus importante que
les précédentes, c'est-à-dire que les diverses formations ont été
séparées les unes des autres par d'énormes intervalles de temps.
Cette opinion a été chaudement soutenue par beaucoup de géologues
et de paléontologistes qui, comme E. Forbes, nient formellement la
transformation des espèces. Lorsque nous voyons la série des
formations, telle que la donnent les tableaux des ouvrages sur la
géologie, ou que nous étudions ces formations dans la nature, nous
échappons difficilement à l'idée qu'elles ont été strictement
consécutives. Cependant le grand ouvrage de sir R. Murchison sur
la Russie nous apprend quelles immenses lacunes il y a dans ce
pays entre les formations immédiatement superposées; il en est de
même dans l'Amérique du Nord et dans beaucoup d'autres parties du
monde. Aucun géologue, si habile qu'il soit, dont l'attention se
serait portée exclusivement sur l'étude de ces vastes territoires,
n'aurait jamais soupçonné que, pendant ces mêmes périodes
complètement inertes pour son propre pays, d'énormes dépôts de
sédiment, renfermant une foule de formes organiques nouvelles et
toutes spéciales, s'accumulaient autre part. Et si, dans chaque
contrée considérée séparément, il est presque impossible d'estimer
le temps écoulé entre les formations consécutives, nous pouvons en
conclure qu'on ne saurait le déterminer nulle part. Les fréquents
et importants changements qu'on peut constater dans la composition
minéralogique des formations consécutives, impliquent généralement
aussi de grands changements dans la géographie des régions
environnantes, d'où ont dû provenir les matériaux des sédiments,
ce qui confirme encore l'opinion que de longues périodes se sont
écoulées entre chaque formation.
Nous pouvons, je crois, nous rendre compte de cette intermittence
presque constante des formations géologiques de chaque région,
c'est-à-dire du fait qu'elles ne se sont pas succédé sans
interruption. Rarement un fait m'a frappé autant que l'absence,
sur une longueur de plusieurs centaines de milles des côtes de
l'Amérique du Sud, qui ont été récemment soulevées de plusieurs
centaines de pieds, de tout dépôt récent assez considérable pour
représenter même une courte période géologique. Sur toute la côte
occidentale, qu'habite une faune marine particulière, les couches
tertiaires sont si peu développées, que plusieurs faunes marines
successives et toutes spéciales ne laisseront probablement aucune
trace de leur existence aux âges géologiques futurs. Un peu de
réflexion fera comprendre pourquoi, sur la côte occidentale de
l'Amérique du Sud en voie de soulèvement, on ne peut trouver nulle
part de formation étendue contenant des débris tertiaires ou
récents, bien qu'il ait dû y avoir abondance de matériaux de
sédiments, par suite de l'énorme dégradation des rochers des côtes
et de la vase apportée par les cours d'eau qui se jettent dans la
mer. Il est probable, en effet, que les dépôts sous-marins du
littoral sont constamment désagrégés et emportés, à mesure que le
soulèvement lent et graduel du sol les expose à l'action des
vagues.
Nous pouvons donc conclure que les dépôts de sédiment doivent être
accumulé en masses très épaisses, très étendues et très solides,
pour pouvoir résister, soit à l'action incessante des vagues, lors
des premiers soulèvements du sol, et pendant les oscillations
successives du niveau, soit à la désagrégation atmosphérique. Des
masses de sédiment aussi épaisses et aussi étendues peuvent se
former de deux manières: soit dans les grandes profondeurs de la
mer, auquel cas le fond est habité par des formes moins nombreuses
et moins variées que les mers peu profondes; en conséquence,
lorsque la masse vient à se soulever, elle ne peut offrir qu'une
collection très incomplète des formes organiques qui ont existé
dans le voisinage pendant la période de son accumulation. Ou bien,
une couche de sédiment de quelque épaisseur et de quelque étendue
que ce soit peut se déposer sur un bas-fond en voie de s'affaisser
lentement; dans ce cas, tant que l'affaissement du sol et l'apport
des sédiments s'équilibrent à peu près, la mer reste peu profonde
et offre un milieu favorable à l'existence d'un grand nombre de
formes variées; de sorte qu'un dépôt riche en fossiles, et assez
épais pour résister, après un soulèvement ultérieur, à une grande
dénudation, peut ainsi se former facilement.
Je suis convaincu que presque toutes nos anciennes formations
_riches en fossiles_ dans la plus grande partie de leur épaisseur
se sont ainsi formées pendant un affaissement. J'ai, depuis 1845,
époque où je publiai mes vues à ce sujet, suivi avec soin les
progrès de la géologie, et j'ai été étonné de voir comment les
auteurs, traitant de telle ou telle grande formation, sont
arrivés, les uns après les autres, à conclure qu'elle avait dû
s'accumuler pendant un affaissement du sol. Je puis ajouter que la
seule formation tertiaire ancienne qui, sur la côte occidentale de
l'Amérique du Sud, ait été assez puissante pour résister aux
dégradations qu'elle a déjà subies, mais qui ne durera guère
jusqu'à une nouvelle époque géologique bien distante, s'est
accumulée pendant une période d'affaissement, et a pu ainsi
atteindre une épaisseur considérable.
Tous les faits géologiques nous démontrent clairement que chaque
partie de la surface terrestre a dû éprouver de nombreuses et
lentes oscillations de niveau, qui ont évidemment affecté des
espaces considérables. Des formations riches en fossiles, assez
épaisses et assez étendues pour résister aux érosions
subséquentes, ont pu par conséquent se former sur de vastes
régions pendant les périodes d'affaissement, là où l'apport des
sédiments était assez considérable pour maintenir le fond à une
faible profondeur et pour enfouir et conserver les débris
organiques avant qu'ils aient eu le temps de se désagréger.
D'autre part, tant que le fond de la mer reste stationnaire, des
dépôts _épais_ ne peuvent pas s'accumuler dans les parties peu
profondes les plus favorables à la vie. Ces dépôts sont encore
moins possibles pendant les périodes intermédiaires de
soulèvement, ou, pour mieux dire, les couches déjà accumulées sont
généralement détruites à mesure que leur soulèvement les amenant
au niveau de l'eau, les met aux prises avec l'action destructive
des vagues côtières.
Ces remarques s'appliquent principalement aux formations
littorales ou sous-littorales. Dans le cas d'une mer étendue et
peu profonde, comme dans une grande partie de l'archipel Malais,
où la profondeur varie entre 30, 40 et 60 brasses, une vaste
formation pourrait s'accumuler pendant une période de soulèvement,
et, cependant, ne pas souffrir une trop grande dégradation à
l'époque de sa lente émersion. Toutefois, son épaisseur ne
pourrait pas être bien grande, car, en raison du mouvement
ascensionnel, elle serait moindre que la profondeur de l'eau ou
elle s'est formée. Le dépôt ne serait pas non plus très solide, ni
recouvert de formations subséquentes, ce qui augmenterait ses
chances d'être désagrégé par les agents atmosphériques et par
l'action de la mer pendant les oscillations ultérieures du niveau.
M. Hopkins a toutefois fait remarquer que si une partie de la
surface venait, après un soulèvement, à s'affaisser de nouveau
avant d'avoir été dénudée, le dépôt formé pendant le mouvement
ascensionnel pourrait être ensuite recouvert par de nouvelles
accumulations, et être ainsi, quoique mince, conservé pendant de
longues périodes.
M. Hopkins croit aussi que les dépôts sédimentaires de grande
étendue horizontale n'ont été que rarement détruits en entier.
Mais tous les géologues, à l'exception du petit nombre de ceux qui
croient que nos schistes métamorphiques actuels et nos roches
plutoniques ont formé le noyau primitif du globe, admettront que
ces dernières roches ont été soumises à une dénudation
considérable. Il n'est guère possible, en effet, que des roches
pareilles se soient solidifiées et cristallisées à l'air libre;
mais si l'action métamorphique s'est effectuée dans les grandes
profondeurs de l'Océan, le revêtement protecteur primitif des
roches peut n'avoir pas été très épais. Si donc l'on admet que les
gneiss, les micaschistes, les granits, les diorites, etc., ont été
autrefois nécessairement recouverts, comment expliquer que
d'immenses surfaces de ces roches soient actuellement dénudées sur
tant de points du globe, autrement que par la désagrégation
subséquente complète de toutes les couches qui les recouvraient?
On ne peut douter qu'il existe de semblables étendues très
considérables; selon Humboldt, la région granitique de Parime est
au moins dix-neuf fois aussi grande que la Suisse. Au sud de
l'Amazone, Boué en décrit une autre composée de roches de cette
nature ayant une surface équivalente à celle qu'occupent
l'Espagne, la France, l'Italie; une partie de l'Allemagne et les
Îles-Britanniques réunies. Cette région n'a pas encore été
explorée avec tout le soin désirable, mais tous les voyageurs
affirment l'immense étendue de la surface granitique; ainsi, von
Eschwege donne une coupe détaillée de ces roches qui s'étendent en
droite ligne dans l'intérieur jusqu'à 260 milles géographiques de
Rio de Janeiro; j'ai fait moi-même 150 milles dans une autre
direction, sans voir autre chose que des roches granitiques. J'ai
examiné de nombreux spécimens recueillis sur toute la côte depuis
Rio de Janeiro jusqu'à l'embouchure de la Plata, soit une distance
de 1100 milles géographiques, et tous ces spécimens appartenaient
à cette même classe de roches. Dans l'intérieur, sur toute la rive
septentrionale de la Plata, je n'ai pu voir, outre des dépôts
tertiaires modernes, qu'un petit amas d'une roche légèrement
métamorphique, qui seule a pu constituer un fragment de la
couverture primitive de la série granitique. Dans la région mieux
connue des États-Unis et du Canada, d'après la belle carte du
professeur H.-D. Rogers, j'ai estimé les surfaces en découpant la
carte elle-même et en en pesant le papier, et j'ai trouvé que les
roches granitiques et métamorphiques (à l'exclusion des semi-
métamorphiques) excèdent, dans le rapport de 19 à 12, 5,
l'ensemble des formations paléozoïques plus nouvelles. Dans bien
des régions, les roches métamorphiques et granitiques auraient une
bien plus grande étendue si les couches sédimentaires qui reposent
sur elles étaient enlevées, couches qui n'ont pas pu faire partie
du manteau primitif sous lequel elles ont cristallisé. Il est donc
probable que, dans quelques parties du monde, des formations
entières ont été désagrégées d'une manière complète, sans qu'il
soit resté aucune trace de l'état antérieur.
Il est encore une remarque digne d'attention. Pendant les périodes
de soulèvement, l'étendue des surfaces terrestres, ainsi que celle
des parties peu profondes de mer qui les entourent, augmente et
forme ainsi de nouvelles stations -- toutes circonstances
favorables, ainsi que nous l'avons expliqué, à la formation des
variétés et des espèces nouvelles; mais il y a généralement aussi,
pendant ces périodes, une lacune dans les archives géologiques.
D'autre part, pendant les périodes d'affaissement, la surface
habitée diminue, ainsi que le nombre des habitants (excepté sur
les côtes d'un continent au moment où il se fractionne en
archipel), et, par conséquent, bien qu'il y ait de nombreuses
extinctions, il se forme peu de variétés ou d'espèces nouvelles;
or, c'est précisément pendant ces périodes d'affaissement que se
sont accumulés les dépôts les plus riches en fossiles.
DE L'ABSENCE DE NOMBREUSES VARIÉTÉS INTERMÉDIAIRES DANS UNE
FORMATION QUELCONQUE.
Les considérations qui précèdent prouvent à n'en pouvoir douter
l'extrême imperfection des documents que, dans son ensemble, la
géologie peut nous fournir; mais, si nous concentrons notre examen
sur une formation quelconque, il devient beaucoup plus difficile
de comprendre pourquoi nous n'y trouvons pas une série étroitement
graduée des variétés qui ont dû relier les espèces voisines qui
vivaient au commencement et à la fin de cette formation. On
connaît quelques exemples de variétés d'une même espèce, existant
dans les parties supérieures et dans les parties inférieures d'une
même formation: ainsi Trautschold cite quelques exemples
d'Ammonites; Hilgendorf décrit un cas très curieux, c'est-à-dire
dix formes graduées du _Planorbis multiformis_ trouvées dans les
couches successives d'une formation calcaire d'eau douce en
Suisse. Bien que chaque formation ait incontestablement nécessité
pour son dépôt un nombre d'années considérable, on peut donner
plusieurs raisons pour expliquer comment il se fait que chacune
d'elles ne présente pas ordinairement une série graduée de
chaînons reliant les espèces qui ont vécu au commencement et à la
fin; mais je ne saurais déterminer la valeur relative des
considérations qui suivent.
Toute formation géologique implique certainement un nombre
considérable d'années; il est cependant probable que chacune de
ces périodes est courte, si on la compare à la période nécessaire
pour transformer une espèce en une autre. Deux paléontologistes
dont les opinions ont un grand poids, Bronn et Woodward, ont
conclu, il est vrai, que la durée moyenne de chaque formation est
deux ou trois fois aussi longue que la durée moyenne des formes
spécifiques. Mais il me semble que des difficultés insurmontables
s'opposent à ce que nous puissions arriver sur ce point à aucune
conclusion exacte. Lorsque nous voyons une espèce apparaître pour
la première fois au milieu d'une formation, il serait téméraire à
l'extrême d'en conclure qu'elle n'a pas précédemment existé
ailleurs; de même qu'en voyant une espèce disparaître avant le
dépôt des dernières couches, il serait également téméraire
d'affirmer son extinction. Nous oublions que, comparée au reste du
globe, la superficie de l'Europe est fort peu de chose, et qu'on
n'a d'ailleurs pas établi avec une certitude complète la
corrélation, dans toute l'Europe, des divers étages d'une même
formation.
Relativement aux animaux marins de toutes espèces, nous pouvons
présumer en toute sûreté qu'il y a eu de grandes migrations dues à
des changements climatériques ou autres; et, lorsque nous voyons
une espèce apparaître pour la première fois dans une formation, il
y a toute probabilité pour que ce soit une immigration nouvelle
dans la localité. On sait, par exemple, que plusieurs espèces ont
apparu dans les couches paléozoïques de l'Amérique du Nord un peu
plus tôt que dans celle de l'Europe, un certain temps ayant été
probablement nécessaire à leur migration des mers d'Amérique à
celles d'Europe. En examinant les dépôts les plus récents dans
différentes parties du globe, on a remarqué partout que quelques
espèces encore existantes sont très communes dans un dépôt, mais
ont disparu de la mer immédiatement voisine; ou inversement, que
des espèces abondantes dans les mers du voisinage sont rares dans
un dépôt ou y font absolument défaut. Il est bon de réfléchir aux
nombreuses migrations bien prouvées des habitants de l'Europe
pendant l'époque glaciaire, qui ne constitue qu'une partie d'une
période géologique entière. Il est bon aussi de réfléchir aux
oscillations du sol, aux changements extraordinaires de climat, et
à l'immense laps de temps compris dans cette même période
glaciaire. On peut cependant douter qu'il y ait un seul point du
globe où, pendant toute cette période, il se soit accumulé sur une
même surface, et d'une manière continue, des dépôts sédimentaires
_renfermant des débris fossiles_. Il n'est pas probable, par
exemple, que, pendant toute la période glaciaire, il se soit
déposé des sédiments à l'embouchure du Mississipi, dans les
limites des profondeurs qui conviennent le mieux aux animaux
marins; car nous savons que, pendant cette même période de temps,
de grands changements géographiques ont eu lieu dans d'autres
parties de l'Amérique. Lorsque les couches de sédiment déposées
dans des eaux peu profondes à l'embouchure du Mississipi, pendant
une partie de la période glaciaire, se seront soulevées, les
restes organiques qu'elles contiennent apparaîtront et
disparaîtront probablement à différents niveaux, en raison des
migrations des espèces et des changements géographiques. Dans un
avenir éloigné, un géologue examinant ces couches pourra être
tenté de conclure que la durée moyenne de la persistance des
espèces fossiles enfouies a été inférieure à celle de la période
glaciaire, tandis qu'elle aura réellement été beaucoup plus
grande, puisqu'elle s'étend dès avant l'époque glaciaire jusqu'à
nos jours.
Pour qu'on puisse trouver une série de formes parfaitement
graduées entre deux espèces enfouies dans la partie supérieure ou
dans la partie inférieure d'une même formation, il faudrait que
celle-ci eût continué de s'accumuler pendant une période assez
longue pour que les modifications toujours lentes des espèces
aient eu le temps de s'opérer. Le dépôt devrait donc être
extrêmement épais; il aurait fallu, en outre, que l'espèce en voie
de se modifier ait habité tout le temps dans la même région. Mais
nous avons vu qu'une formation considérable, également riche en
fossiles dans toute son épaisseur, ne peut s'accumuler que pendant
une période d'affaissement; et, pour que la profondeur reste
sensiblement la même, condition nécessaire pour qu'une espèce
marine quelconque puisse continuer à habiter le même endroit, il
faut que l'apport des sédiments compense à peu près
l'affaissement. Or, le même mouvement d'affaissement tendant aussi
à submerger les terrains qui fournissent les matériaux du sédiment
lui-même, il en résulte que la quantité de ce dernier tend à
diminuer tant que le mouvement d'affaissement continue. Un
équilibre approximatif entre la rapidité de production des
sédiments et la vitesse de l'affaissement est donc probablement un
fait rare; beaucoup de paléontologistes ont, en effet, remarqué
que les dépôts très épais sont ordinairement dépourvus de
fossiles, sauf vers leur limite supérieure ou inférieure.
Il semble même que chaque formation distincte, de même que toute
la série des formations d'un pays, s'est en général accumulée de
façon intermittente. Lorsque nous voyons, comme cela arrive si
souvent, une formation constituée par des couches de composition
minéralogique différente, nous avons tout lieu de penser que la
marche du dépôt a été plus ou moins interrompue. Mais l'examen le
plus minutieux d'un dépôt ne peut nous fournir aucun élément de
nature à nous permettre d'estimer le temps qu'il a fallu pour le
former. On pourrait citer bien des cas de couches n'ayant que
quelques pieds d'épaisseur, représentant des formations qui,
ailleurs, ont atteint des épaisseurs de plusieurs milliers de
pieds, et dont l'accumulation n'a pu se faire que dans une période
d'une durée énorme; or, quiconque ignore ce fait ne pourrait même
soupçonner l'immense série de siècles représentée par la couche la
plus mince. On pourrait citer des cas nombreux de couches
inférieures d'une formation qui ont été soulevées, dénudées,
submergées, puis recouvertes par les couches supérieures de la
même formation -- faits qui démontrent qu'il a pu y avoir des
intervalles considérables et faciles à méconnaître dans
l'accumulation totale. Dans d'autres cas, de grands arbres
fossiles, encore debout sur le sol où ils ont vécu, nous prouvent
nettement que de longs intervalles de temps se sont écoulés et que
des changements de niveau ont eu lieu pendant la formation des
dépôts; ce que nul n'aurait jamais pu soupçonner si les arbres
n'avaient pas été conservés. Ainsi sir C. Lyell et le docteur
Dawson ont trouvé dans la Nouvelle-Écosse des dépôts carbonifères
ayant 1 400 pieds d'épaisseur, formés de couches superposées
contenant des racines, et cela à soixante-huit niveaux différents.
Aussi, quand la même espèce se rencontre à la base, au milieu et
au sommet d'une formation, il y a toute probabilité qu'elle n'a
pas vécu au même endroit pendant toute la période du dépôt, mais
qu'elle a paru et disparu, bien des fois peut-être, pendant la
même période géologique. En conséquence, si de semblables espèces
avaient subi, pendant le cours d'une période géologique, des
modifications considérables, un point donné de la formation ne
renfermerait pas tous les degrés intermédiaires d'organisation
qui, d'après ma théorie, ont dû exister, mais présenterait des
changements de formes soudains, bien que peut-être peu
considérables.
Il est indispensable de se rappeler que les naturalistes n'ont
aucune formule mathématique qui leur permette de distinguer les
espèces des variétés; ils accordent une petite variabilité à
chaque espèce; mais aussitôt qu'ils rencontrent quelques
différences un peu plus marquées entre deux formes, ils les
regardent toutes deux comme des espèces, à moins qu'ils ne
puissent les relier par une série de gradations intermédiaires
très voisines; or, nous devons rarement, en vertu des raisons que
nous venons de donner, espérer trouver, dans une section
géologique quelconque, un rapprochement semblable. Supposons deux
espèces B et C, et qu'on trouve, dans une couche sous-jacente et
plus ancienne, une troisième espèce A; en admettant même que
celle-ci soit rigoureusement intermédiaire entre B et C, elle
serait simplement considérée comme une espèce distincte, à moins
qu'on ne trouve des variétés intermédiaires la reliant avec l'une
ou l'autre des deux formes ou avec toutes les deux. Il ne faut pas
oublier que, ainsi que nous l'avons déjà expliqué, A pourrait être
l'ancêtre de B et de C, sans être rigoureusement intermédiaire
entre les deux dans tous ses caractères. Nous pourrions donc
trouver dans les couches inférieures et supérieures d'une même
formation l'espèce parente et ses différents descendants modifiés,
sans pouvoir reconnaître leur parenté, en l'absence des nombreuses
formes de transition, et, par conséquent, nous les considérerions
comme des espèces distinctes.
On sait sur quelles différences excessivement légères beaucoup de
paléontologistes ont fondé leurs espèces, et ils le font d'autant
plus volontiers que les spécimens proviennent des différentes
couches d'une même formation. Quelques conchyliologistes
expérimentés ramènent actuellement au rang de variétés un grand
nombre d'espèces établies par d'Orbigny et tant d'autres, ce qui
nous fournit la preuve des changements que, d'après ma théorie,
nous devons constater. Dans les dépôts tertiaires récents, on
rencontre aussi beaucoup de coquilles que la majorité des
naturalistes regardent comme identiques avec des espèces vivantes;
mais d'autres excellents naturalistes, comme Agassiz et Pictet,
soutiennent que toutes ces espèces tertiaires sont spécifiquement
distinctes, tout en admettant que les différences qui existent
entre elles sont très légères. Là encore, à moins de supposer que
ces éminents naturalistes se sont laissés entraîner par leur
imagination, et que les espèces tertiaires ne présentent
réellement aucune différence avec leurs représentants vivants, ou
à moins d'admettre que la grande majorité des naturalistes ont
tort en refusant de reconnaître que les espèces tertiaires sont
réellement distinctes des espèces actuelles, nous avons la preuve
de l'existence fréquente de légères modifications telles que les
demande ma théorie. Si nous étudions des périodes plus
considérables et que nous examinions les étages consécutifs et
distincts d'une même grande formation, nous trouvons que les
fossiles enfouis, bien qu'universellement considérés comme
spécifiquement différents, sont cependant beaucoup plus voisins
les uns des autres que ne le sont les espèces enfouies dans des
formations chronologiquement plus éloignées les unes des autres;
or, c'est encore là une preuve évidente de changements opérés dans
la direction requise par ma théorie. Mais j'aurai à revenir sur ce
point dans le chapitre suivant.
Pour les plantes et les animaux qui se propagent rapidement et se
déplacent peu, il y a raison de supposer, comme nous l'avons déjà
vu, que les variétés sont d'abord généralement locales, et que ces
variétés locales ne se répandent beaucoup et ne supplantent leurs
formes parentes que lorsqu'elles se sont considérablement
modifiées et perfectionnées. La chance de rencontrer dans une
formation d'un pays quelconque toutes les formes primitives de
transition entre deux espèces est donc excessivement faible,
puisque l'on suppose que les changements successifs ont été locaux
et limités à un point donné. La plupart des animaux marins ont un
habitat très étendu; nous avons vu, en outre, que ce sont les
plantes ayant l'habitat le plus étendu qui présentent le plus
souvent des variétés. Il est donc probable que ce sont les
mollusques et les autres animaux marins disséminés sur des espaces
considérables, dépassant de beaucoup les limites des formations
géologiques connues en Europe, qui ont dû aussi donner le plus
souvent naissance à des variétés locales d'abord, puis enfin à des
espèces nouvelles; circonstance qui ne peut encore que diminuer la
chance que nous avons de retrouver tous les états de transition
entre deux formes dans une formation géologique quelconque.
Le docteur Falconer a encore signalé une considération plus
importante, qui conduit à la même conclusion, c'est-à-dire que la
période pendant laquelle chaque espèce a subi des modifications,
bien que fort longue si on l'apprécie en années, a dû être
probablement fort courte en comparaison du temps pendant lequel
cette même espèce n'a subi aucun changement.
Nous ne devons point oublier que, de nos jours bien que nous ayons
sous les yeux des spécimens parfaits, nous ne pouvons que rarement
relier deux formes l'une à l'autre par des variétés intermédiaires
de manière à établir leur identité spécifique, jusqu'à ce que nous
ayons réuni un grand nombre de spécimens provenant de contrées
différentes; or, il est rare que nous puissions en agir ainsi à
l'égard des fossiles. Rien ne peut nous faire mieux comprendre
l'improbabilité qu'il y a à ce que nous puissions relier les unes
aux autres les espèces par des formes fossiles intermédiaires,
nombreuses et graduées, que de nous demander, par exemple, comment
un géologue pourra, à quelque époque future, parvenir à démontrer
que nos différentes races de bestiaux, de moutons, de chevaux ou
de chiens, descendent d'une seule souche originelle ou de
plusieurs; ou encore, si certaines coquilles marines habitant les
côtes de l'Amérique du Nord, que quelques conchyliologistes
considèrent comme spécifiquement distinctes de leurs congénères
d'Europe et que d'autres regardent seulement comme des variétés,
sont réellement des variétés ou des espèces. Le géologue de
l'avenir ne pourrait résoudre cette difficulté qu'en découvrant à
l'état fossile de nombreuses formes intermédiaires, chose
improbable au plus haut degré.
Les auteurs qui croient à l'immutabilité des espèces ont répété à
satiété que la géologie ne fournit aucune forme de transition.
Cette assertion, comme nous le verrons dans le chapitre suivant,
est tout à fait erronée. Comme l'a fait remarquer sir J. Lubbock,
«chaque espèce constitue un lien entre d'autres formes alliées».
Si nous prenons un genre ayant une vingtaine d'espèces vivantes et
éteintes, et que nous en détruisions les quatre cinquièmes, il est
évident que les formes qui resteront seront plus éloignées et plus
distinctes les unes des autres. Si les formes ainsi détruites sont
les formes extrêmes du genre, celui-ci sera lui-même plus distinct
des autres genres alliés. Ce que les recherches géologiques n'ont
pas encore révélé, c'est l'existence passée de gradations
infiniment nombreuses, aussi rapprochées que le sont les variétés
actuelles, et reliant entre elles presque toutes les espèces
éteintes ou encore vivantes. Or, c'est ce à quoi nous ne pouvons
nous attendre, et c'est cependant la grande objection qu'on a, à
maintes reprises, opposée à ma théorie.
Pour résumer les remarques qui précèdent sur les causes de
l'imperfection des documents géologiques, supposons l'exemple
suivant: l'archipel malais est à peu près égal en étendue à
l'Europe, du cap Nord à la Méditerranée et de l'Angleterre à la
Russie; il représente par conséquent une superficie égale à celle
dont les formations géologiques ont été jusqu'ici examinées avec
soin, celles des États-Unis exceptées. J'admets complètement, avec
M. Godwin-Austen, que l'archipel malais, dans ses conditions
actuelles, avec ses grandes îles séparées par des mers larges et
peu profondes, représente probablement l'ancien état de l'Europe,
à l'époque où s'accumulaient la plupart de nos formations.
L'archipel malais est une des régions du globe les plus riches en
êtres organisés; cependant, si on rassemblait toutes les espèces
qui y ont vécu, elles ne représenteraient que bien imparfaitement
l'histoire naturelle du monde.
Nous avons, en outre, tout lieu de croire que les productions
terrestres de l'archipel ne seraient conservées que d'une manière
très imparfaite, dans les formations que nous supposons y être en
voie d'accumulation. Un petit nombre seulement des animaux
habitant le littoral, ou ayant vécu sur les rochers sous-marins
dénudés, doivent être enfouis; encore ceux qui ne seraient
ensevelis que dans le sable et le gravier ne se conserveraient pas
très longtemps. D'ailleurs, partout où il ne se fait pas de dépôts
au fond de la mer et où ils ne s'accumulent pas assez promptement
pour recouvrir à temps et protéger contre la destruction les corps
organiques, les restes de ceux-ci ne peuvent être conservés.
Les formations riches en fossiles divers et assez épaisses pour
persister jusqu'à une période future aussi éloignée dans l'avenir
que le sont les terrains secondaires dans le passé, ne doivent, en
règle générale, se former dans l'archipel que pendant les
mouvements d'affaissement du sol. Ces périodes d'affaissement sont
nécessairement séparées les unes des autres par des intervalles
considérables, pendant lesquels la région reste stationnaire ou se
soulève. Pendant les périodes de soulèvement, les formations
fossilifères des côtes les plus escarpées doivent être détruites
presque aussitôt qu'accumulées par l'action incessante des vagues
côtières, comme cela a lieu actuellement sur les rivages de
l'Amérique méridionale. Même dans les mers étendues et peu
profondes de l'archipel, les dépôts de sédiment ne pourraient
guère, pendant les périodes de soulèvement, atteindre une bien
grande épaisseur, ni être recouverts et protégés par des dépôts
subséquents qui assureraient leur conservation jusque dans un
avenir éloigné. Les époques d'affaissement doivent probablement
être accompagnées de nombreuses extinctions d'espèces, et celles
de soulèvement de beaucoup de variations; mais, dans ce dernier
cas, les documents géologiques sont beaucoup plus incomplets.
On peut douter que la durée d'une grande période d'affaissement
affectant tout ou partie de l'archipel, ainsi que l'accumulation
contemporaine des sédiments, doive _excéder_ la durée moyenne des
mêmes formes spécifiques; deux conditions indispensables pour la
conservation de tous les états de transition qui ont existé entre
deux ou plusieurs espèces. Si tous ces intermédiaires n'étaient
pas conservés, les variétés de transition paraîtraient autant
d'espèces nouvelles bien que très voisines. Il est probable aussi
que chaque grande période d'affaissement serait interrompue par
des oscillations de niveau, et que de légers changements de climat
se produiraient pendant de si longues périodes; dans ces divers
cas, les habitants de l'archipel émigreraient.
Un grand nombre des espèces marines de l'archipel s'étendent
actuellement à des milliers de lieues de distance au-delà de ses
limites; or, l'analogie nous conduit certainement à penser que ce
sont principalement ces espèces très répandues qui produisent le
plus souvent des variétés nouvelles. Ces variétés sont d'abord
locales, ou confinées dans une seule région; mais si elles sont
douées de quelque avantage décisif sur d'autres formes, si elles
continuent à se modifier et à se perfectionner, elles se
multiplient peu à peu et finissent par supplanter la souche mère.
Or, quand ces variétés reviennent dans leur ancienne patrie, comme
elles diffèrent d'une manière uniforme, quoique peut-être très
légère, de leur état primitif, et comme elles se trouvent enfouies
dans des couches un peu différentes de la même formation, beaucoup
de paléontologistes, d'après les principes en vigueur, les
classent comme des espèces nouvelles et distinctes.
Si les remarques que nous venons de faire ont quelque justesse,
nous ne devons pas nous attendre à trouver dans nos formations
géologiques un nombre infini de ces formes de transition qui,
d'après ma théorie, ont relié les unes aux autres toutes les
espèces passées et présentes d'un même groupe, pour en faire une
seule longue série continue et ramifiée. Nous ne pouvons espérer
trouver autre chose que quelques chaînons épars, plus ou moins
voisins les uns des autres; et c'est là certainement ce qui
arrive. Mais si ces chaînons, quelque rapprochés qu'ils puissent
être, proviennent d'étages différents d'une même formation,
beaucoup de paléontologistes les considèrent comme des espèces
distinctes. Cependant, je n'aurais jamais, sans doute, soupçonné
l'insuffisance et la pauvreté des renseignements que peuvent nous
fournir les couches géologiques les mieux conservées, sans
l'importance de l'objection que soulevait contre ma théorie
l'absence de chaînons intermédiaires entre les espèces qui ont
vécu au commencement et à la fin de chaque formation.