-- formant un total de 72 584 pieds, c'est-à-dire environ 13
milles anglais et trois quarts. Certaines formations, qui sont
représentées en Angleterre par des couches minces, atteignent sur
le continent une épaisseur de plusieurs milliers de pieds. En
outre, s'il faut en croire la plupart des géologues, il doit
s'être écoulé, entre les formations successives, des périodes
extrêmement longues pendant lesquelles aucun dépôt ne s'est formé.
La masse entière des couches superposées des roches sédimentaires
de l'Angleterre ne donne donc qu'une idée incomplète du temps qui
s'est écoulé pendant leur accumulation. L'étude de faits de cette
nature semble produire sur l'esprit une impression analogue à
celle qui résulte de nos vaines tentatives pour concevoir l'idée
d'éternité.
Cette impression n'est pourtant pas absolument juste. M. Croll
fait remarquer, dans un intéressant mémoire, que nous ne nous
trompons pas par «une conception trop élevée de la longueur des
périodes géologiques», mais en les estimant en années. Lorsque les
géologues envisagent des phénomènes considérables et compliqués,
et qu'ils considèrent ensuite les chiffres qui représentent des
millions d'années, les deux impressions produites sur l'esprit
sont très différentes, et les chiffres sont immédiatement taxés
d'insuffisance. M. Croll démontre, relativement à la dénudation
produite par les agents atmosphériques, en calculant le rapport de
la quantité connue de matériaux sédimentaires que charrient
annuellement certaines rivières, relativement à l'étendue des
surfaces drainées, qu'il faudrait six millions d'années pour
désagréger et pour enlever au niveau moyen de l'aire totale qu'on
considère une épaisseur de 1 000 pieds de roches. Un tel résultat
peut paraître étonnant, et le serait encore si, d'après quelques
considérations qui peuvent faire supposer qu'il est exagéré, on le
réduisait à la moitié ou au quart. Bien peu de personnes,
d'ailleurs, se rendent un compte exact de ce que signifie
réellement un million. M. Croll cherche à le faire comprendre par
l'exemple suivant: on étend, sur le mur d'une grande salle, une
bande étroite de papier, longue de 83 pieds et 4 pouces (25m, 70);
on fait alors à une extrémité de cette bande une division d'un
dixième de pouce (2mm, 5); cette division représente un siècle, et
la bande entière représente un million d'années. Or, pour le sujet
qui nous occupe, que sera un siècle figuré par une mesure aussi
insignifiante relativement aux vastes dimensions de la salle?
Plusieurs éleveurs distingués ont, pendant leur vie, modifié assez
fortement quelques animaux supérieurs pour avoir créé de
véritables sous-races nouvelles; or, ces espèces supérieures se
produisent beaucoup plus lentement que les espèces inférieures.
Bien peu d'hommes se sont occupés avec soin d'une race pendant
plus de cinquante ans, de sorte qu'un siècle représente le travail
de deux éleveurs successifs. Il ne faudrait pas toutefois supposer
que les espèces à l'état de nature puissent se modifier aussi
promptement que peuvent le faire les animaux domestiques sous
l'action de la sélection méthodique. La comparaison serait plus
juste entre les espèces naturelles et les résultats que donne la
sélection inconsciente, c'est-à-dire la conservation, sans
intention préconçue de modifier la race, des animaux les plus
utiles ou les plus beaux. Or, sous l'influence de la seule
sélection inconsciente, plusieurs races se sont sensiblement
modifiées dans le cours de deux ou trois siècles.
Les modifications sont, toutefois, probablement beaucoup plus
lentes encore chez les espèces dont un petit nombre seulement se
modifie en même temps dans un même pays. Cette lenteur provient de
ce que tous les habitants d'une région étant déjà parfaitement
adaptés les uns aux autres, de nouvelles places dans l'économie de
la nature ne se présentent qu'à de longs intervalles, lorsque les
conditions physiques ont éprouvé quelques modifications d'une
nature quelconque, ou qu'il s'est produit une immigration de
nouvelles formes. En outre, les différences individuelles ou les
variations dans la direction voulue, de nature à mieux adapter
quelques-uns des habitants aux conditions nouvelles, peuvent ne
pas surgir immédiatement. Nous n'avons malheureusement aucun moyen
de déterminer en années la période nécessaire pour modifier une
espèce. Nous aurons d'ailleurs à revenir sur ce sujet.