DIMORPHISME ET TRIMORPHISME RÉCIPROQUES.

Nous allons discuter brièvement ce sujet, qui jette quelque

lumière sur les phénomènes de l'hybridité. Plusieurs plantes

appartenant à des ordres distincts présentent deux formes à peu

près égales en nombre, et ne différant sous aucun rapport, les

organes de reproduction exceptés. Une des formes a un long pistil

et les étamines courtes; l'autre, un pistil court avec de longues

étamines; les grains de pollen sont de grosseur différente chez

les deux. Chez les plantes trimorphes, il y a trois formes, qui

diffèrent également par la longueur des pistils et des étamines,

par la grosseur et la couleur des grains de pollen, et sous

quelques autres rapports. Dans chacune des trois formes on trouve

deux systèmes d'étamines, il y a donc en tout six systèmes

d'étamines et trois sortes de pistils. Ces organes ont, entre eux,

des longueurs proportionnelles telles que la moitié des étamines,

dans deux de ces formes, se trouvent au niveau du stigmate de la

troisième. J'ai démontré, et mes conclusions ont été confirmées

par d'autres observateurs, que, pour que ces plantes soient

parfaitement fécondes, il faut féconder le stigmate d'une forme

avec du pollen pris sur les étamines de hauteur correspondante

dans l'autre forme. De telle sorte que, chez les espèces

dimorphes, il y a deux unions que nous appellerons unions

légitimes, qui sont très fécondes, et deux unions que nous

qualifierons d'illégitimes, qui sont plus ou moins stériles. Chez

les espèces trimorphes, six unions sont légitimes ou complètement

fécondes, et douze sont illégitimes ou plus ou moins stériles.

La stérilité que l'on peut observer chez diverses plantes

dimorphes et trimorphes, lorsqu'elles sont illégitimement

fécondées -- c'est-à-dire par du pollen provenant d'étamines dont

la hauteur ne correspond pas avec celle du pistil -- est variable

quant au degré, et peut aller jusqu'à la stérilité absolue,

exactement comme dans les croisements entre des espèces

distinctes. De même aussi, dans ces mêmes cas, le degré de

stérilité des plantes soumises à une union illégitime dépend

essentiellement d'un état plus ou moins favorable des conditions

extérieures. On sait que si, après avoir placé sur le stigmate

d'une fleur du pollen d'une espèce distincte, on y place ensuite,

même après un long délai, du pollen de l'espèce elle-même, ce

dernier a une action si prépondérante, qu'il annule les effets du

pollen étranger. Il en est de même du pollen des diverses formes

de la même espèce, car, lorsque les deux pollens, légitime et

illégitime, sont déposés sur le même stigmate, le premier

l'emporte sur le second. J'ai vérifié ce fait en fécondant

plusieurs fleurs, d'abord avec du pollen illégitime, puis, vingt-

quatre heures après, avec du pollen légitime pris sur une variété

d'une couleur particulière, et toutes les plantes produites

présentèrent la même coloration; ce qui prouve que, bien

qu'appliqué vingt-quatre heures après l'autre, le pollen légitime

a entièrement détruit l'action du pollen illégitime antérieurement

employé, ou empêche même cette action. En outre, lorsqu'on opère

des croisements réciproques entre deux espèces, on obtient

quelquefois des résultats très différents; il en est de même pour

les plantes trimorphes. Par exemple, la forme à style moyen du

_Lythrum salicaria_, fécondée illégitimement, avec la plus grande

facilité, par du pollen pris sur les longues étamines de la forme

à styles courts, produisit beaucoup de graines; mais cette

dernière forme, fécondée par du pollen pris sur les longues

étamines de la forme à style moyen, ne produisit pas une seule

graine.

Sous ces divers rapports et sous d'autres encore, les formes d'une

même espèce, illégitimement unies, se comportent exactement de la

même manière que le font deux espèces distinctes croisées. Ceci me

conduisit à observer, pendant quatre ans, un grand nombre de

plantes provenant de plusieurs unions illégitimes. Le résultat

principal de ces observations est que ces plantes illégitimes,

comme on peut les appeler, ne sont pas parfaitement fécondes. On

peut faire produire aux espèces dimorphes des plantes illégitimes

à style long et à style court, et aux plantes trimorphes les trois

formes illégitimes; on peut ensuite unir ces dernières entre elles

légitimement. Cela fait, il n'y a aucune raison apparente pour

qu'elles ne produisent pas autant de graines que leurs parents

légitimement fécondés. Mais il n'en est rien. Elles sont toutes

plus ou moins stériles; quelques-unes le sont même assez

absolument et assez incurablement pour n'avoir produit, pendant le

cours de quatre saisons, ni une capsule ni une graine. On peut

rigoureusement comparer la stérilité de ces plantes illégitimes,

unies ensuite d'une manière légitime, à celle des hybrides croisés

_inter se_. Lorsque, d'autre part, on recroise un hybride avec

l'une ou l'autre des espèces parentes pures, la stérilité diminue;

il en est de même lorsqu'on féconde une plante illégitime avec une

légitime. De même encore que la stérilité des hybrides ne

correspond pas à la difficulté d'opérer un premier croisement

entre les deux espèces parentes, de même la stérilité de certaines

plantes illégitimes peut être très prononcée, tandis que celle de

l'union dont elles dérivent n'a rien d'excessif. Le degré de

stérilité des hybrides nés de la graine d'une même capsule est

variable d'une manière innée; le même fait est fortement marqué

chez les plantes illégitimes. Enfin, un grand nombre d'hybrides

produisent des fleurs en abondance et avec persistance, tandis que

d'autres, plus stériles, n'en donnent que peu, et restent faibles

et rabougris; chez les descendants illégitimes des plantes

dimorphes et trimorphes on remarque des faits tout à fait

analogues.

Il y a donc, en somme, une grande identité entre les caractères et

la manière d'être des plantes illégitimes et des hybrides. Il ne

serait pas exagéré d'admettre que les premières sont des hybrides

produits dans les limites de la même espèce par l'union impropre

de certaines formes, tandis que les hybrides ordinaires sont le

résultat d'une union impropre entre de prétendues espèces

distinctes. Nous avons aussi déjà vu qu'il y a, sous tous les

rapports, la plus grande analogie entre les premières unions

illégitimes et les premiers croisements entre espèces distinctes.

C'est ce qu'un exemple fera mieux comprendre. Supposons qu'un

botaniste trouve deux variétés bien marquées (on peut en trouver)

de la forme à long style du _Lythrum salicaria_ trimorphe, et

qu'il essaye de déterminer leur distinction spécifique en les

croisant. Il trouverait qu'elles ne donnent qu'un cinquième de la

quantité normale de graines, et que, sous tous les rapports, elles

se comportent comme deux espèces distinctes. Mais, pour mieux s'en

assurer, il sèmerait ces graines supposées hybrides, et

n'obtiendrait que quelques pauvres plantes rabougries, entièrement

stériles, et se comportant, sous tous les rapports, comme des

hybrides ordinaires. Il serait alors en droit d'affirmer, d'après

les idées reçues, qu'il a réellement fourni la preuve que ces deux

variétés sont des espèces aussi tranchées que possible; cependant

il se serait absolument trompé.

Les faits que nous venons d'indiquer chez les plantes dimorphes et

trimorphes sont importants en ce qu'ils prouvent, d'abord, que le

fait physiologique de la fécondité amoindrie, tant dans les

premiers croisements que chez les hybrides, n'est point une preuve

certaine de distinction spécifique; secondement, parce que nous

pouvons conclure qu'il doit exister quelque lien inconnu qui

rattache la stérilité des unions illégitimes à celle de leur

descendance illégitime, et que nous pouvons étendre la même

conclusion aux premiers croisements et aux hybrides;

troisièmement, et ceci me paraît particulièrement important, parce

que nous voyons qu'il peut exister deux ou trois formes de la même

espèce, ne différant sous aucun rapport de structure ou de

constitution relativement aux conditions extérieures, et qui,

cependant, peuvent rester stériles lorsqu'elles s'unissent de

certaines manières. Nous devons nous rappeler, en effet, que

l'union des éléments sexuels d'individus ayant la même forme, par

exemple l'union de deux individus à long style, reste stérile,

alors que l'union des éléments sexuels propres à deux formes

distinctes est parfaitement féconde. Cela paraît, à première vue,

exactement le contraire de ce qui a lieu dans les unions

ordinaires entre les individus de la même espèce et dans les

croisements entre des espèces distinctes. Toutefois, il est

douteux qu'il en soit réellement ainsi; mais je ne m'étendrai pas

davantage sur cet obscur sujet.

En résumé, l'étude des plantes dimorphes et trimorphes semble nous

autoriser à conclure que la stérilité des espèces distinctes

croisées, ainsi que celle de leurs produits hybrides, dépend

exclusivement de la nature de leurs éléments sexuels, et non d'une

différence quelconque de leur structure et leur constitution

générale. Nous sommes également conduits à la même conclusion par

l'étude des croisements réciproques, dans lesquels le mâle d'une

espèce ne peut pas s'unir ou ne s'unit que très difficilement à la

femelle d'une seconde espèce, tandis que l'union inverse peut

s'opérer avec la plus grande facilité. Gärtner, cet excellent

observateur, est également arrivé à cette même conclusion, que la

stérilité des espèces croisées est due à des différences

restreintes à leur système reproducteur.

LA FÉCONDITE DES VARIÉTÉS CROISÉES ET DE LEURS DESCENDANTS MÉTIS

N'EST PAS UNIVERSELLE.

On pourrait alléguer, comme argument écrasant, qu'il doit exister

quelque distinction essentielle entre les espèces et les variétés,

puisque ces dernières, quelque différentes qu'elles puissent être

par leur apparence extérieure, se croisent avec facilité et

produisent des descendants absolument féconds. J'admets

complètement que telle est la règle générale; il y a toutefois

quelques exceptions que je vais signaler. Mais la question est

hérissée de difficultés, car, en ce qui concerne les variétés

naturelles, si on découvre entre deux formes, jusqu'alors

considérées comme des variétés, la moindre stérilité à la suite de

leur croisement, elles sont aussitôt classées comme espèces par la

plupart des naturalistes. Ainsi, presque tous les botanistes

regardent le mouron bleu et le mouron rouge comme deux variétés;

mais Gärtner, lorsqu'il les a croisés, les ayant trouvés

complètement stériles, les a en conséquence considérés comme deux

espèces distinctes. Si nous tournons ainsi dans un cercle vicieux,

il est certain que nous devons admettre la fécondité de toutes les

variétés produites à l'état de nature.

Si nous passons aux variétés qui se sont produites, ou qu'on

suppose s'être produites à l'état domestique, nous trouvons encore

matière à quelque doute. Car, lorsqu'on constate, par exemple, que

certains chiens domestiques indigènes de l'Amérique du Sud ne se

croisent pas facilement avec les chiens européens, l'explication

qui se présente à chacun, et probablement la vraie, est que ces

chiens descendent d'espèces primitivement distinctes. Néanmoins,

la fécondité parfaite de tant de variétés domestiques, si

profondément différentes les unes des autres en apparence, telles,

par exemple, que les variétés du pigeon ou celles du chou, est un

fait réellement remarquable, surtout si nous songeons à la

quantité d'espèces qui, tout en se ressemblant de très près, sont

complètement stériles lorsqu'on les entrecroise. Plusieurs

considérations, toutefois, suffisent à expliquer la fécondité des

variétés domestiques. On peut observer tout d'abord que l'étendue

des différences externes entre deux espèces n'est pas un indice

sûr de leur degré de stérilité mutuelle, de telle sorte que des

différences analogues ne seraient pas davantage un indice sûr dans

le cas des variétés. Il est certain que, pour les espèces, c'est

dans des différences de constitution sexuelle qu'il faut

exclusivement en chercher la cause. Or, les conditions changeantes

auxquelles les animaux domestiques et les plantes cultivées ont

été soumis ont eu si peu de tendance à agir sur le système

reproducteur pour le modifier dans le sens de la stérilité

mutuelle, que nous avons tout lieu d'admettre comme vraie la

doctrine toute contraire de Pallas, c'est-à-dire que ces

conditions ont généralement pour effet d'éliminer la tendance à la

stérilité; de sorte que les descendants domestiques d'espèces qui,

croisées à l'état de nature, se fussent montrées stériles dans une

certaine mesure, finissent par devenir tout à fait fécondes les

unes avec les autres. Quant aux plantes, la culture, bien loin de

déterminer, chez les espèces distinctes, une tendance à la

stérilité, a, au contraire, comme le prouvent

plusieurs cas bien constatés, que j'ai déjà cités, exercé une

influence toute contraire, au point que certaines plantes, qui ne

peuvent plus se féconder elles-mêmes, ont conservé l'aptitude de

féconder d'autres espèces ou d'être fécondées par elles. Si on

admet la doctrine de Pallas sur l'élimination de la stérilité par

une domestication prolongée, et il n'est guère possible de la

repousser, il devient extrêmement improbable que les mêmes

circonstances longtemps continuées puissent déterminer cette même

tendance; bien que, dans certains cas, et chez des espèces douées

d'une constitution particulière, la stérilité puisse avoir été le

résultat de ces mêmes causes. Ceci, je le crois, nous explique

pourquoi il ne s'est pas produit, chez les animaux domestiques,

des variétés mutuellement stériles, et pourquoi, chez les plantes

cultivées, on n'en a observé que certains cas, que nous

signalerons un peu plus loin.

La véritable difficulté à résoudre dans la question qui nous

occupe n'est pas, selon moi, d'expliquer comment il se fait que

les variétés domestiques croisées ne sont pas devenues

réciproquement stériles, mais, plutôt, comment il se fait que

cette stérilité soit générale chez les variétés naturelles,

aussitôt qu'elles ont été suffisamment modifiées de façon

permanente pour prendre rang d'espèces. Notre profonde ignorance,

à l'égard de l'action normale ou anormale du système reproducteur,

nous empêche de comprendre la cause précise de ce phénomène.

Toutefois, nous pouvons supposer que, par suite de la lutte pour

l'existence qu'elles ont à soutenir contre de nombreux

concurrents, les espèces sauvages ont dû être soumises pendant de

longues périodes à des conditions plus uniformes que ne l'ont été

les variétés domestiques; circonstance qui a pu modifier

considérablement le résultat définitif. Nous savons, en effet, que

les animaux et les plantes sauvages, enlevés à leurs conditions

naturelles et réduits en captivité, deviennent ordinairement

stériles; or, les organes reproducteurs, qui ont toujours vécu

dans des conditions naturelles, doivent probablement aussi être

extrêmement sensibles à l'influence d'un croisement artificiel. On

pouvait s'attendre, d'autre part, à ce que les produits

domestiques qui, ainsi que le prouve le fait même de leur

domestication, n'ont pas dû être, dans le principe, très sensibles

à des changements des conditions d'existence, et qui résistent

actuellement encore, sans préjudice pour leur fécondité, à des

modifications répétées de ces mêmes conditions, dussent produire

des variétés moins susceptibles d'avoir le système reproducteur

affecté par un acte de croisement avec d'autres variétés de

provenance analogue.

J'ai parlé jusqu'ici comme si les variétés d'une même espèce

étaient invariablement fécondes lorsqu'on les croise. On ne peut

cependant pas contester l'existence d'une légère stérilité dans

certains cas que je vais brièvement passer en revue. Les preuves

sont tout aussi concluantes que celles qui nous font admettre la

stérilité chez une foule d'espèces; elles nous sont d'ailleurs

fournies par nos adversaires, pour lesquels, dans tous les autres

cas, la fécondité et la stérilité sont les plus sûrs indices des

différences de valeur spécifique. Gärtner a élevé l'une après

l'autre, dans son jardin, pendant plusieurs années, une variété

naine d'un maïs à gains jaunes, et une variété de grande taille à

grains rouges; or, bien que ces plantes aient des sexes séparés,

elle ne se croisèrent jamais naturellement. Il féconda alors

treize fleurs d'une de ces variétés avec du pollen de l'autre, et

n'obtint qu'un seul épi portant des graines au nombre de cinq

seulement. Les sexes étant distincts, aucune manipulation de

nature préjudiciable à la plante n'a pu intervenir. Personne, je

le crois, n'a cependant prétendu que ces variétés de maïs fussent

des espèces distinctes; il est essentiel d'ajouter que les plantes

hybrides provenant des cinq graines obtenues furent elles-mêmes si

_complètement_ fécondes, que Gärtner lui-même n'osa pas considérer

les deux variétés comme des espèces distinctes.

Girou de Buzareingues a croisé trois variétés de courges qui,

comme le maïs, ont des sexes séparés; il assure que leur

fécondation réciproque est d'autant plus difficile que leurs

différences sont plus prononcées. Je ne sais pas quelle valeur on

peut attribuer à ces expériences; mais Sageret, qui fait reposer

sa classification principalement sur la fécondité ou sur la

stérilité des croisements, considère les formes sur lesquelles a

porté cette expérience comme des variétés, conclusion à laquelle

Naudin est également arrivé.

Le fait suivant est encore bien plus remarquable; il semble tout

d'abord incroyable, mais il résulte d'un nombre immense d'essais

continués pendant plusieurs années sur neuf espèces de verbascum,

par Gärtner, l'excellent observateur, dont le témoignage a

d'autant plus de poids qu'il émane d'un adversaire. Gärtner donc a

constaté que, lorsqu'on croise les variétés blanches et jaunes, on

obtient moins de graines que lorsqu'on féconde ces variétés avec

le pollen des variétés de même couleur. Il affirme en outre que,

lorsqu'on croise les variétés jaunes et blanches d'une espèce avec

les variétés jaunes et blanches d'une espèce _distincte_, les

croisements opérés entre fleurs de couleur semblable produisent

plus de graines que ceux faits entre fleurs de couleur différente.

M. Scott a aussi entrepris des expériences, sur les espèces et les

variétés de verbascum, et, bien qu'il n'ait pas pu confirmer les

résultats de Gärtner sur les croisements entre espèces distinctes,

il a trouvé que les variétés dissemblablement colorées d'une même

espèce croisées ensemble donnent moins de graines, dans la

proportion de 86 pour 100, que les variétés de même couleur

fécondées l'une par l'autre. Ces variétés ne diffèrent cependant

que sous le rapport de la couleur de la fleur, et quelquefois une

variété s'obtient de la graine d'une autre.

Kölreuter, dont tous les observateurs subséquents ont confirmé

l'exactitude, a établi le fait remarquable qu'une des variétés du

tabac ordinaire est bien plus féconde que les autres, en cas de

croisement avec une autre espèce très distincte. Il fit porter ses

expériences sur cinq formes, considérées ordinairement comme des

variétés, qu'il soumit à l'épreuve du croisement réciproque; les

hybrides provenant de ces croisements furent parfaitement féconds.

Toutefois, sur cinq variétés, une seule, employée soit comme

élément mâle, soit comme élément femelle, et croisée avec la

_Nicotiana glutinosa_, produisit toujours des hybrides moins

stériles que ceux provenant du croisement des quatre autres

variétés avec la même _Nicotiana glutinosa_. Le système

reproducteur de cette variété particulière a donc dû être modifié

de quelque manière et en quelque degré.

Ces faits prouvent que les variétés croisées ne sont pas toujours

parfaitement fécondes. La grande difficulté de faire la preuve de

la stérilité des variétés à l'état de nature -- car toute variété

supposée, reconnue comme stérile à quelque degré que ce soit,

serait aussitôt considérée comme constituant une espèce distincte;

-- le fait que l'homme ne s'occupe que des caractères extérieurs

chez ses variétés domestiques, lesquelles n'ont pas été d'ailleurs

exposées pendant longtemps à des conditions uniformes, -- sont

autant de considérations qui nous autorisent à conclure que la

fécondité ne constitue pas une distinction fondamentale entre les

espèces et les variétés. La stérilité générale qui accompagne le

croisement des espèces peut être considérée non comme une

acquisition ou comme une propriété spéciale, mais comme une

conséquence de changements, de nature inconnue, qui ont affecté

les éléments sexuels.

COMPARAISON ENTRE LES HYBRIDES ET LES MÉTIS, INDÉPENDAMMENT DE

LEUR FÉCONDITÉ.

On peut, la question de fécondité mise à part, comparer entre eux,

sous divers autres rapports, les descendants de croisements entre

espèces avec ceux de croisements entre variétés. Gärtner, quelque

désireux qu'il fût de tirer une ligne de démarcation bien tranchée

entre les espèces et les variétés, n'a pu trouver que des

différences peu nombreuses, et qui, selon moi, sont bien

insignifiantes, entre les descendants dits _hybrides_ des espèces

et les descendants dits _métis_ des variétés. D'autre part, ces

deux classes d'individus se ressemblent de très près sous

plusieurs rapports importants.

Examinons rapidement ce point. La distinction la plus importante

est que, dans la première génération, les métis sont plus

variables que les hybrides; toutefois, Gärtner admet que les

hybrides d'espèces soumises depuis longtemps à la culture sont

souvent variables dans la première génération, fait dont j'ai pu

moi-même observer de frappants exemples. Gärtner admet, en outre,

que les hybrides entre espèces très voisines sont plus variables

que ceux provenant de croisements entre espèces très distinctes;

ce qui prouve que les différences dans le degré de variabilité

tendent à diminuer graduellement. Lorsqu'on propage, pendant

plusieurs générations, les métis ou les hybrides les plus féconds,

on constate dans leur postérité une variabilité excessive; on

pourrait, cependant, citer quelques exemples d'hybrides et de

métis qui ont conservé pendant longtemps un caractère uniforme.

Toutefois, pendant les générations successives, les métis

paraissent être plus variables que les hybrides.

Cette variabilité plus grande chez les métis que chez les hybrides

n'a rien d'étonnant. Les parents des métis sont, en effet, des

variétés, et, pour la plupart, des variétés domestiques (on n'a

entrepris que fort peu d'expériences sur les variétés naturelles),

ce qui implique une variabilité récente, qui doit se continuer et

s'ajouter à celle que provoque déjà le fait même du croisement. La

légère variabilité qu'offrent les hybrides à la première

génération, comparée à ce qu'elle est dans les suivantes,

constitue un fait curieux et digne d'attention. Rien, en effet, ne

confirme mieux l'opinion que j'ai émise sur une des causes de la

variabilité ordinaire, c'est-à-dire que, vu l'excessive

sensibilité du système reproducteur pour tout changement apporté

aux conditions d'existence, il cesse, dans ces circonstances, de

remplir ses fonctions d'une manière normale et de produire une

descendance identique de tous points à la forme parente. Or, les

hybrides, pendant la première génération, proviennent d'espèces (à

l'exception de celles, qui ont été depuis longtemps cultivées)

dont le système reproducteur n'a été en aucune manière affecté, et

qui ne sont pas variables; le système reproducteur des hybrides

est, au contraire, supérieurement affecté, et leurs descendants

sont par conséquent très variables.

Pour en revenir à la comparaison des métis avec les hybrides,

Gärtner affirme que les métis sont, plus que les hybrides, sujets

à faire retour à l'une ou à l'autre des formes parentes; mais, si

le fait est vrai, il n'y a certainement là qu'une différence de

degré. Gärtner affirme expressément, en outre, que les hybrides

provenant de plantes depuis longtemps cultivées sont plus sujets

au retour que les hybrides provenant d'espèces naturelles, ce qui

explique probablement la différence singulière des résultats

obtenus par divers observateurs. Ainsi, Max Wichura doute que les

hybrides fassent jamais retour à leurs formes parentes, ses

expériences ayant été faites sur des saules sauvages; tandis que

Naudin, qui a surtout expérimenté sur des plantes cultivées,

insiste fortement sur la tendance presque universelle qu'ont les

hybrides à faire retour. Gärtner constate, en outre, que,

lorsqu'on croise avec une troisième espèce, deux espèces

d'ailleurs très voisines, les hybrides diffèrent considérablement

les uns des autres; tandis que, si l'on croise deux variétés très

distinctes d'une espèce avec une autre espèce, les hybrides

diffèrent peu. Toutefois, cette conclusion est, autant que je puis

le savoir, basée sur une seule observation, et paraît être

directement contraire aux résultats de plusieurs expériences

faites par Kölreuter.

Telles sont les seules différences, d'ailleurs peu importantes,

que Gärtner ait pu signaler entre les plantes hybrides et les

plantes métisses. D'autre part, d'après Gärtner, les mêmes lois

s'appliquent au degré et à la nature de la ressemblance qu'ont

avec leurs parents respectifs, tant les métis que les hybrides, et

plus particulièrement les hybrides provenant d'espèces très

voisines. Dans les croisements de deux espèces, l'une d'elles est

quelquefois douée d'une puissance prédominante pour imprimer sa

ressemblance au produit hybride, et il en est de même, je pense,

pour les variétés des plantes. Chez les animaux, il est non moins

certain qu'une variété a souvent la même prépondérance sur une

autre variété. Les plantes hybrides provenant de croisements

réciproques se ressemblent généralement beaucoup, et il en est de

même des plantes métisses résultant d'un croisement de ce genre.

Les hybrides, comme les métis, peuvent être ramenés au type de

l'un ou de l'autre parent, à la suite de croisements répétés avec

eux pendant plusieurs générations successives.

Ces diverses remarques s'appliquent probablement aussi aux

animaux; mais la question se complique beaucoup dans ce cas, soit

en raison de l'existence de caractères sexuels secondaires, soit

surtout parce que l'un des sexes a une prédisposition beaucoup

plus forte que l'autre à transmettre sa ressemblance, que le

croisement s'opère entre espèces ou qu'il ait lieu entre variétés.

Je crois, par exemple, que certains auteurs soutiennent avec

raison que l'âne exerce une action prépondérante sur le cheval, de

sorte que le mulet et le bardot tiennent plus du premier que du

second. Cette prépondérance est plus prononcée chez l'âne que chez

l'ânesse, de sorte que le mulet, produit d'un âne et d'une jument,

tient plus de l'âne que le bardot, qui est le produit d'une ânesse

et d'un étalon.

Quelques auteurs ont beaucoup insisté sur le prétendu fait que les

métis seuls n'ont pas des caractères intermédiaires à ceux de

leurs parents, mais ressemblent beaucoup à l'un d'eux; on peut

démontrer qu'il en est quelquefois de même chez les hybrides, mais

moins fréquemment que chez les métis, je l'avoue. D'après les

renseignements que j'ai recueillis sur les animaux croisés

ressemblant de très près à un de leurs parents, j'ai toujours vu

que les ressemblances portent surtout sur des caractères de nature

un peu monstrueuse, et qui ont subitement apparu -- tels que

l'albinisme, le mélanisme, le manque de queue ou de cornes, la

présence de doigts ou d'orteils supplémentaires -- et nullement

sur ceux qui ont été lentement acquis par voie de sélection. La

tendance au retour soudain vers le caractère parfait de l'un ou de

l'autre parent doit aussi se présenter plus fréquemment chez les

métis qui descendent de variétés souvent produites subitement et

ayant un caractère semi-monstrueux, que chez les hybrides, qui

proviennent d'espèces produites naturellement et lentement. En

somme, je suis d'accord avec le docteur Prosper Lucas, qui, après

avoir examiné un vaste ensemble de faits relatifs aux animaux,

conclut que les lois de la ressemblance d'un enfant avec ses

parents sont les mêmes, que les parents diffèrent peu ou beaucoup

l'un de l'autre, c'est-à-dire que l'union ait lieu entre deux

individus appartenant à la même variété, à des variétés

différentes ou à des espèces distinctes.

La question de la fécondité ou de la stérilité mise de côté, il

semble y avoir, sous tous les autres rapports, une identité

générale entre les descendants de deux espèces croisées et ceux de

deux variétés. Cette identité serait très surprenante dans

l'hypothèse d'une création spéciale des espèces, et de la

formation des variétés par des lois secondaires; mais elle est en

harmonie complète avec l'opinion qu'il n'y a aucune distinction

essentielle à établir entre les espèces et les variétés.

De l'origine des espèces · 第 34 / 58 题