Examinons d'abord la stérilité des croisements entre espèces, et
celle de leur descendance hybride. Deux observateurs
consciencieux, Kölreuter et Gärtner, ont presque voué leur vie à
l'étude de ce sujet, et il est impossible de lire les mémoires
qu'ils ont consacrés à cette question sans acquérir la conviction
profonde que les croisements entre espèces sont, jusqu'à un
certain point, frappés de stérilité. Kölreuter considère cette loi
comme universelle, mais cet auteur tranche le noeud de la
question, car, par dix fois, il n'a pas hésité à considérer comme
des variétés deux formes parfaitement fécondes entre elles et que
la plupart des auteurs regardent comme des espèces distinctes.
Gärtner admet aussi l'universalité de la loi, mais il conteste la
fécondité complète dans les dix cas cités par Kölreuter. Mais,
dans ces cas comme dans beaucoup d'autres, il est obligé de
compter soigneusement les graines, pour démontrer qu'il y a bien
diminution de fécondité. Il compare toujours le nombre maximum des
graines produites par le premier croisement entre deux espèces,
ainsi que le maximum produit par leur postérité hybride, avec le
nombre moyen que donnent, à l'état de nature, les espèces parentes
pures. Il introduit ainsi, ce me semble, une grave cause d'erreur;
car une plante, pour être artificiellement fécondée, doit être
soumise à la castration; et, ce qui est souvent plus important,
doit être enfermée pour empêcher que les insectes ne lui apportent
du pollen d'autres plantes. Presque toutes les plantes dont
Gärtner s'est servi pour ses expériences étaient en pots et
placées dans une chambre de sa maison. Or, il est certain qu'un
pareil traitement est souvent nuisible à la fécondité des plantes,
car Gärtner indique une vingtaine de plantes qu'il féconda
artificiellement avec leur propre pollen après les avoir châtrées
(il faut exclure les cas comme ceux des légumineuses, pour
lesquelles la manipulation nécessaire est très difficile), et la
moitié de ces plantes subirent une diminution de fécondité. En
outre, comme Gärtner a croisé bien des fois certaines formes,
telles que le mouron rouge et le mouron bleu (_Anagallis arvensis_
et _Anagallis caerulea_), que les meilleurs botanistes regardent
comme des variétés, et qu'il les a trouvées absolument stériles,
on peut douter qu'il y ait réellement autant d'espèces stériles,
lorsqu'on les croise, qu'il paraît le supposer.
Il est certain, d'une part, que la stérilité des diverses espèces
croisées diffère tellement en degré, et offre tant de gradations
insensibles; que, d'autre part, la fécondité des espèces pures est
si aisément affectée par différentes circonstances, qu'il est, en
pratique, fort difficile de dire où finit la fécondité parfaite et
où commence la stérilité. On ne saurait, je crois, trouver une
meilleure preuve de ce fait que les conclusions diamétralement
opposées, à l'égard des mêmes espèces, auxquelles en sont arrivés
les deux observateurs les plus expérimentés qui aient existé,
Kölreuter et Gärtner. Il est aussi fort instructif de comparer --
sans entrer dans des détails qui ne sauraient trouver ici la place
nécessaire -- les preuves présentées par nos meilleurs botanistes
sur la question de savoir si certaines formes douteuses sont des
espèces ou des variétés, avec les preuves de fécondité apportées
par divers horticulteurs qui ont cultivé des hybrides, ou par un
même horticulteur, après des expériences faites à des époques
différentes. On peut démontrer ainsi que ni la stérilité ni la
fécondité ne fournissent aucune distinction certaine entre les
espèces et les variétés. Les preuves tirées de cette source
offrent d'insensibles gradations, et donnent lieu aux mêmes doutes
que celles qu'on tire des autres différences de constitution et de
conformation.
Quant à la stérilité des hybrides dans les générations
successives, bien qu'il ait pu en élever quelques-uns en évitant
avec grand soin tout croisement avec l'une ou l'autre des deux
espèces pures, pendant six ou sept et même, dans un cas, pendant
dix générations, Gärtner constate expressément que leur fécondité
n'augmente jamais, mais qu'au contraire elle diminue ordinairement
tout à coup. On peut remarquer, à propos de cette diminution, que,
lorsqu'une déviation de structure ou de constitution est commune
aux deux parents, elle est souvent transmise avec accroissement à
leur descendant; or, chez les plantes hybrides, les deux éléments
sexuels sont déjà affectés à un certain degré. Mais je crois que,
dans la plupart de ces cas, la fécondité diminue en vertu d'une
cause indépendante, c'est-à-dire les croisements entre des
individus très proches parents. J'ai fait tant d'expériences, j'ai
réuni un ensemble de faits si considérable, prouvant que, d'une
part, le croisement occasionnel avec un individu ou une variété
distincte augmente la vigueur et la fécondité des descendants, et,
d'autre part, que les croisements consanguins produisent l'effet
inverse, que je ne saurais douter de l'exactitude de cette
conclusion. Les expérimentateurs n'élèvent ordinairement que peu
d'hybrides, et, comme les deux espèces mères, ainsi que d'autres
hybrides alliés, croissent la plupart du temps dans le même
jardin, il faut empêcher avec soin l'accès des insectes pendant la
floraison. Il en résulte que, dans chaque génération, la fleur
d'un hybride est généralement fécondée par son propre pollen,
circonstance qui doit nuire à sa fécondité déjà amoindrie par le
fait de son origine hybride. Une assertion, souvent répétée par
Gärtner, fortifie ma conviction à cet égard; il affirme que, si on
féconde artificiellement les hybrides, même les moins féconds,
avec du pollen hybride de la même variété, leur fécondité augmente
très visiblement et va toujours en augmentant, malgré les effets
défavorables que peuvent exercer les manipulations nécessaires. En
procédant aux fécondations artificielles, on prend souvent, par
hasard (je le sais par expérience), du pollen des anthères d'une
autre fleur que du pollen de la fleur même qu'on veut féconder, de
sorte qu'il en résulte un croisement entre deux fleurs, bien
qu'elles appartiennent souvent à la même plante. En outre,
lorsqu'il s'agit d'expériences compliquées, un observateur aussi
soigneux que Gärtner a dû soumettre ses hybrides à la castration,
de sorte qu'à chaque génération un croisement a dû sûrement avoir
lieu avec du pollen d'une autre fleur appartenant soit à la même
plante, soit à une autre plante, mais toujours de même nature
hybride. L'étrange accroissement de fécondité dans les générations
successives d'hybrides _fécondés artificiellement_, contrastant
avec ce qui se passe chez ceux qui sont spontanément fécondés,
pourrait ainsi s'expliquer, je crois, par le fait que les
croisements consanguins sont évités.
Passons maintenant aux résultats obtenus par un troisième
expérimentateur non moins habile, le révérend W. Herbert. Il
affirme que quelques hybrides sont parfaitement féconds, aussi
féconds que les espèces-souches pures, et il soutient ses
conclusions avec autant de vivacité que Kölreuter et Gärtner, qui
considèrent, au contraire, que la loi générale de la nature est
que tout croisement entre espèces distinctes est frappé d'un
certain degré de stérilité. Il a expérimenté sur les mêmes espèces
que Gärtner. On peut, je crois, attribuer la différence dans les
résultats obtenus à la grande habileté d'Herbert en horticulture,
et au fait qu'il avait des serres chaudes à sa disposition. Je
citerai un seul exemple pris parmi ses nombreuses et importantes
observations: «Tous les ovules d'une même gousse de _Crinum
capense_ fécondés par le _Crinum revolutum_ ont produit chacun une
plante, fait que je n'ai jamais vu dans le cas d'une fécondation
naturelle.» Il y a donc là une fécondité parfaite ou même plus
parfaite qu'à l'ordinaire dans un premier croisement opéré entre
deux espèces distinctes.
Ce cas du _Crinum_ m'amène à signaler ce fait singulier, qu'on
peut facilement féconder des plantes individuelles de certaines
espèces de _Lobelia_, de _Verbascum_ et de _Passiflora_ avec du
pollen provenant d'une espèce distincte, mais pas avec du pollen
provenant de la même plante, bien que ce dernier soit parfaitement
sain et capable de féconder d'autres plantes et d'autres espèces.
Tous les individus des genres _Hippeastrum_ et _Corydalis_, ainsi
que l'a démontré le professeur Hildebrand, tous ceux de divers
orchidées, ainsi que l'ont démontré MM. Scott et Fritz Müller,
présentent cette même particularité. Il en résulte que certains
individus anormaux de quelques espèces, et tous les individus
d'autres espèces, se croisent beaucoup plus facilement qu'ils ne
peuvent être fécondés par du pollen provenant du même individu.
Ainsi, une bulbe d'_Hippestrum aulicum_ produisit quatre fleurs;
Herbert en féconda trois avec leur propre pollen, et la quatrième
fut postérieurement fécondée avec du pollen provenant d'un hybride
mixte descendu de trois espèces distinctes; voici le résultat de
cette expérience: «les ovaires des trois premières fleurs
cessèrent bientôt de se développer et périrent, au bout de
quelques jours, tandis que la gousse fécondée par le pollen de
l'hybride poussa vigoureusement, arriva rapidement à maturité, et
produisit des graines excellentes qui germèrent facilement.» Des
expériences semblables faites pendant bien des années par
M. Herbert lui ont toujours donné les mêmes résultats. Ces faits
servent à démontrer de quelles causes mystérieuses et
insignifiantes dépend quelquefois la plus ou moins grande
fécondité d'une espèce.
Les expériences pratiques des horticulteurs, bien que manquant de
précision scientifique, méritent cependant quelque attention. Il
est notoire que presque toutes les espèces de _Pelargonium_, de
_Fuchsia_ de _Calceolaria_, de _Petunia_, de _Rhododendron_, etc.,
ont été croisées de mille manières; cependant beaucoup de ces
hybrides produisent régulièrement des graines. Herbert affirme,
par exemple, qu'un hybride de _Calceolaria integrifolia_ et de
_Calceolaria plantaginea_, deux espèces aussi dissemblables qu'il
est possible par leurs habitudes générales, «s'est reproduit aussi
régulièrement que si c'eût été une espèce naturelle des montagnes
du Chili». J'ai fait quelques recherches pour déterminer le degré
de fécondité de quelques rhododendrons hybrides, provenant des
croisements les plus compliqués, et j'ai acquis la conviction que
beaucoup d'entre eux sont complètement féconds. M. C. Noble, par
exemple, m'apprend qu'il élève pour la greffe un grand nombre
d'individus d'un hybride entre le _Rhododendron Ponticum_ et le
_Rhododendron Catawbiense_, et que cet hybride donne des graines
en aussi grande abondance qu'on peut se l'imaginer. Si la
fécondité des hybrides convenablement traités avait toujours été
en diminuant de génération en génération, comme le croit Gärtner,
le fait serait connu des horticulteurs. Ceux-ci cultivent des
quantités considérables des mêmes hybrides, et c'est seulement
ainsi que les plantes se trouvent placées dans des conditions
convenables; l'intervention des insectes permet, en effet, des
croisements faciles entre les différents individus et empêche
l'influence nuisible d'une consanguinité trop rapprochée. On peut
aisément se convaincre de l'efficacité du concours des insectes en
examinant les fleurs des rhododendrons hybrides les plus stériles;
ils ne produisent pas de pollen et cependant les stigmates sont
couverts de pollen provenant d'autres fleurs.
On a ait beaucoup moins d'expériences précises sur les animaux que
sur les plantes. Si l'on peut se fier à nos classifications
systématiques, c'est-à-dire si les genres zoologiques sont aussi
distincts les uns des autres que le sont les genres botaniques,
nous pouvons conclure des faits constatés que, chez les animaux,
des individus plus éloignés les uns des autres dans l'échelle
naturelle peuvent se croiser plus facilement que cela n'a lieu
chez les végétaux; mais les hybrides qui proviennent de ces
croisements sont, je crois, plus stériles. Il faut, cependant,
prendre en considération le fait que peu d'animaux reproduisent
volontiers en captivité, et que, par conséquent, il n'y a eu que
peu d'expériences faites dans de bonnes conditions: le serin, par
exemple, a été croisé avec neuf espèces distinctes de moineaux;
mais, comme aucune de ces espèces ne se reproduit en captivité,
nous n'avons pas lieu de nous attendre à ce que le premier
croisement entre elles et le serin ou entre leurs hybrides soit
parfaitement fécond. Quant à la fécondité des générations
successives des animaux hybrides les plus féconds, je ne connais
pas de cas où l'on ait élevé à la fois deux familles d'hybrides
provenant de parents différents, de manière à éviter les effets
nuisibles des croisements consanguins. On a, au contraire,
habituellement croisé ensemble les frères et les soeurs à chaque
génération successive, malgré les avis constants de tous les
éleveurs. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que, dans ces
conditions, la stérilité inhérente aux hybrides ait été toujours
en augmentant.
Bien que je ne connaisse aucun cas bien authentique d'animaux
hybrides parfaitement féconds, j'ai des raisons pour croire que
les hybrides du _Cervulus vaginalis_ et du _Cervulus Reevesii_,
ainsi que ceux du _Phasianus colchocus_ et du _Phasianus
torquatus_, sont parfaitement féconds. M. de Quatrefages constate
qu'on a pu observer à Paris la fécondité _inter se_, pendant huit
générations, des hybrides provenant de deux phalènes (_Bombyx
cynthia_ et _Bombyx arrindia_). On a récemment affirmé que deux
espèces aussi distinctes que le lièvre et le lapin, lorsqu'on
réussit à les apparier, donnent des produits qui sont très féconds
lorsqu'on les croise avec une des espèces parentes. Les hybrides
entre l'oie commune et l'oie chinoise (_Anagallis cygnoides_),
deux espèces assez différentes pour qu'on les range ordinairement
dans des genres distincts, se sont souvent reproduits dans ce pays
avec l'une ou l'autre des souches pures, et dans un seul cas
_inter se_. Ce résultat a été obtenu par M. Eyton, qui éleva deux
hybrides provenant des mêmes parents, mais de pontes différentes;
ces deux oiseaux ne lui donnèrent pas moins de huit hybrides en
une seule couvée, hybrides qui se trouvaient être les petits-
enfants des oies pures. Ces oies de races croisées doivent être
très fécondes dans l'Inde, car deux juges irrécusables en pareille
matière, M. Blyth et le capitaine Hutton, m'apprennent qu'on élève
dans diverses parties de ce pays des troupeaux entiers de ces oies
hybrides; or, comme on les élève pour en tirer profit, là où
aucune des espèces parentes pures ne se rencontre, il faut bien
que leur fécondité soit parfaite.
Nos diverses races d'animaux domestiques croisées sont tout à fait
fécondes, et, cependant, dans bien des cas, elles descendent de
deux ou de plusieurs espèces sauvages. Nous devons conclure de ce
fait, soit que les espèces parentes primitives ont produit tout
d'abord des hybrides parfaitement féconds, soit que ces derniers
le sont devenus sous l'influence de la domestication. Cette
dernière alternative, énoncée pour la première fois par Pallas,
paraît la plus probable, et ne peut guère même être mise en doute.
Il est, par exemple, presque certain que nos chiens descendent de
plusieurs souches sauvages; cependant tous sont parfaitement
féconds les uns avec les autres, quelques chiens domestiques
indigènes de l'Amérique du Sud exceptés peut-être; mais l'analogie
me porte à penser que les différentes espèces primitives ne se
sont pas, tout d'abord, croisées librement et n'ont pas produit
des hybrides parfaitement féconds. Toutefois, j'ai récemment
acquis la preuve décisive de la complète fécondité _inter se_ des
hybrides provenant du croisement du bétail à bosse de l'Inde avec
notre bétail ordinaire. Cependant les importantes différences
ostéologiques constatées par Rütimeyer entre les deux formes,
ainsi que les différences dans les moeurs, la voix, la
constitution, etc., constatées par M. Blyth, sont de nature à les
faire considérer comme des espèces absolument distinctes. On peut
appliquer les mêmes remarques aux deux races principales du
cochon. Nous devons donc renoncer à croire à la stérilité absolue
des espèces croisées, ou il faut considérer cette stérilité chez
les animaux, non pas comme un caractère indélébile, mais comme un
caractère que la domestication peut effacer.
En résumé, si l'on considère l'ensemble des faits bien constatés
relatifs à l'entre-croisement des plantes et des animaux, on peut
conclure qu'une certaine stérilité relative se manifeste très
généralement, soit chez les premiers croisements, soit chez les
hybrides, mais que, dans l'état actuel de nos connaissances, cette
stérilité ne peut pas être considérée comme absolue et
universelle.
LOIS QUI RÉGISSENT LA STÉRILITÉ DES PREMIERS CROISEMENTS ET DES
HYBRIDES.
Étudions maintenant avec un peu plus de détails les lois qui
régissent la stérilité des premiers croisements et des hybrides.
Notre but principal est de déterminer si ces lois prouvent que les
espèces ont été spécialement douées de cette propriété, en vue
d'empêcher un croisement et un mélange devant entraîner une
confusion générale. Les conclusions qui suivent sont
principalement tirées de l'admirable ouvrage de Gärtner sur
l'hybridation des plantes. J'ai surtout cherché à m'assurer
jusqu'à quel point les règles qu'il pose sont applicables aux
animaux, et, considérant le peu de connaissances que nous avons
sur les animaux hybrides, j'ai été surpris de trouver que ces
mêmes règles s'appliquent généralement aux deux règnes.
Nous avons déjà remarqué que le degré de fécondité, soit des
premiers croisements, soit des hybrides, présente des gradations
insensibles depuis la stérilité absolue jusqu'à la fécondité
parfaite. Je pourrais citer bien des preuves curieuses de cette
gradation, mais je ne peux donner ici qu'un rapide aperçu des
faits. Lorsque le pollen d'une plante est placé sur le stigmate
d'une plante appartenant à une famille distincte, son action est
aussi nulle que pourrait l'être celle de la première poussière
venue. À partir de cette stérilité absolue, le pollen des
différentes espèces d'un même genre, appliqué sur le stigmate de
l'une des espèces de ce genre, produit un nombre de graines qui
varie de façon à former une série graduelle depuis la stérilité
absolue jusqu'à une fécondité plus ou moins parfaite et même,
comme nous l'avons vu, dans certains cas anormaux, jusqu'à une
fécondité supérieure à celle déterminée par l'action du pollen de
la plante elle-même. De même, il y a des hybrides qui n'ont jamais
produit et ne produiront peut-être jamais une seule graine
féconde, même avec du pollen pris sur l'une des espèces pures;
mais on a pu, chez quelques-uns, découvrir une première trace de
fécondité, en ce sens que sous l'action du pollen d'une des
espèces parentes la fleur hybride se flétrit un peu plus tôt
qu'elle n'eût fait autrement; or, chacun sait que c'est là un
symptôme d'un commencement de fécondation. De cet extrême degré de
stérilité nous passons graduellement par des hybrides féconds,
produisant toujours un plus grand nombre de graines jusqu'à ceux
qui atteignent à la fécondité parfaite.
Les hybrides provenant de deux espèces difficiles à croiser, et
dont les premiers croisements sont généralement très stériles,
sont rarement féconds; mais il n'y a pas de parallélisme rigoureux
à établir entre la difficulté d'un premier croisement et le degré
de stérilité des hybrides qui en résultent -- deux ordres de faits
qu'on a ordinairement confondus. Il y a beaucoup de cas où deux
espèces pures, dans le genre _Verbascum_, par exemple, s'unissent
avec la plus grande facilité et produisent de nombreux hybrides,
mais ces hybrides sont eux-mêmes absolument stériles. D'autre
part, il y a des espèces qu'on ne peut croiser que rarement ou
avec une difficulté extrême, et dont les hybrides une fois
produits sont très féconds. Ces deux cas opposés se présentent
dans les limites mêmes d'un seul genre, dans le genre _Dianthus_,
par exemple.
Les conditions défavorables affectent plus facilement la
fécondité, tant des premiers croisements que des hybrides, que
celle des espèces pures. Mais le degré de fécondité des premiers
croisements est également variable en vertu d'une disposition
innée, car cette fécondité n'est pas toujours égale chez tous les
individus des mêmes espèces, croisés dans les mêmes conditions;
elle paraît dépendre en partie de la constitution des individus
qui ont été choisis pour l'expérience. Il en est de même pour les
hybrides, car la fécondité varie quelquefois beaucoup chez les
divers individus provenant des graines contenues dans une même
capsule, et exposées aux mêmes conditions.
On entend, par le terme d'affinité systématique, les ressemblances
que les espèces ont les unes avec les autres sous le rapport de la
structure et de la constitution. Or, cette affinité régit dans une
grande mesure la fécondité des premiers croisements et celle des
hybrides qui en proviennent. C'est ce que prouve clairement le
fait qu'on n'a jamais pu obtenir des hybrides entre espèces
classées dans des familles distinctes, tandis que, d'autre part,
les espèces très voisines peuvent en général se croiser
facilement. Toutefois, le rapport entre l'affinité systématique et
la facilité de croisement n'est en aucune façon rigoureuse. On
pourrait citer de nombreux exemples d'espèces très voisines qui
refusent de se croiser, ou qui ne le font qu'avec une extrême
difficulté, et des cas d'espèces très distinctes qui, au
contraire, s'unissent avec une grande facilité. On peut, dans une
même famille, rencontrer un genre, comme le _Dianthus_ par
exemple, chez lequel un grand nombre d'espèces s'entre-croisent
facilement, et un autre genre, tel que le _Silene_, chez lequel,
malgré les efforts les plus persévérants, on n'a pu réussir à
obtenir le moindre hybride entre des espèces extrêmement voisines.
Nous rencontrons ces mêmes différences dans les limites d'un même
genre; on a, par exemple, croisé les nombreuses espèces du genre
_Nicotiana_ beaucoup plus que les espèces d'aucun autre genre;
cependant Gärtner a constaté que la _Nicotiana acuminata_, qui,
comme espèce, n'a rien d'extraordinairement particulier, n'a pu
féconder huit autres espèces de _Nicotiana_, ni être fécondée par
elles. Je pourrais citer beaucoup de faits analogues.
Personne n'a pu encore indiquer quelle est la nature ou le degré
des différences appréciables qui suffisent pour empêcher le
croisement de deux espèces. On peut démontrer que des plantes très
différentes par leur aspect général et par leurs habitudes, et
présentant des dissemblances très marquées dans toutes les parties
de la fleur, même dans le pollen, dans le fruit et dans les
cotylédons, peuvent être croisées ensemble. On peut souvent
croiser facilement ensemble des plantes annuelles et vivaces, des
arbres à feuilles caduques et à feuilles persistantes, des plantes
adaptées à des climats fort différents et habitant des stations
tout à fait diverses.
Par l'expression de croisement réciproque entre deux espèces
j'entends des cas tels, par exemple, que le croisement d'un étalon
avec une ânesse, puis celui d'un âne avec une jument; on peut
alors dire que les deux espèces ont été réciproquement croisées.
Il y a souvent des différences immenses quant à la facilité avec
laquelle on peut réaliser les croisements réciproques. Les cas de
ce genre ont une grande importance, car ils prouvent que
l'aptitude qu'ont deux espèces à se croiser est souvent
indépendante de leurs affinités systématiques, c'est-à-dire de
toute différence dans leur organisation, le système reproducteur
excepté. Kölreuter, il y a longtemps déjà, a observé la diversité
des résultats que présentent les croisements réciproques entre les
deux mêmes espèces. Pour en citer un exemple, la _Mirabilis
jalapa_ est facilement fécondée par le pollen de la _Mirabilis
longiflora_, et les hybrides qui proviennent de ce croisement sont
assez féconds; mais Kölreuter a essayé plus de deux cents fois,
dans l'espace de huit ans, de féconder réciproquement la
_Mirabilis longiflora_ par du pollen de la _Mirabilis jalapa_,
sans pouvoir y parvenir. On connaît d'autres cas non moins
frappants. Thuret a observé le même fait sur certains fucus
marins. Gärtner a, en outre, reconnu que cette différence dans la
facilité avec laquelle les croisements réciproques peuvent
s'effectuer est, à un degré moins prononcé, très générale. Il l'a
même observée entre des formes très voisines, telles que la
_Matthiola annua_ et la _Matthiola glabra_, que beaucoup de
botanistes considèrent comme des variétés. C'est encore un fait
remarquable que les hybrides provenant de croisements réciproques,
bien que constitués par les deux mêmes espèces -- puisque chacune
d'elles a été successivement employée comme père et ensuite comme
mère -- bien que différant rarement par leurs caractères
extérieurs, diffèrent généralement un peu et quelquefois beaucoup
sous le rapport de la fécondité.
On pourrait tirer des observations de Gärtner plusieurs autres
règles singulières; ainsi, par exemple, quelques espèces ont une
facilité remarquable à se croiser avec d'autres; certaines espèces
d'un même genre sont remarquables par l'énergie avec laquelle
elles impriment leur ressemblance à leur descendance hybride; mais
ces deux aptitudes ne vont pas nécessairement ensemble. Certains
hybrides, au lieu de présenter des caractères intermédiaires entre
leurs parents, comme il arrive d'ordinaire, ressemblent toujours
beaucoup plus à l'un d'eux; bien que ces hybrides ressemblent
extérieurement de façon presque absolue à une des espèces parentes
pures, ils sont en général, et à de rares exceptions près,
extrêmement stériles. De même, parmi les hybrides qui ont une
conformation habituellement intermédiaire entre leurs parents, on
rencontre parfois quelques individus exceptionnels qui ressemblent
presque complètement à l'un de leurs ascendants purs; ces hybrides
sont presque toujours absolument stériles, même lorsque d'autres
sujets provenant de graines tirées de la même capsule sont très
féconds. Ces faits prouvent combien la fécondité d'un hybride
dépend peu de sa ressemblance extérieure avec l'une ou l'autre de
ses formes parentes pures.
D'après les règles précédentes, qui régissent la fécondité des
premiers croisements et des hybrides, nous voyons que, lorsque
l'on croise des formes qu'on peut regarder comme des espèces bien
distinctes, leur fécondité présente tous les degrés depuis zéro
jusqu'à une fécondité parfaite, laquelle peut même, dans certaines
conditions, être poussée à l'extrême; que cette fécondité, outre
qu'elle est facilement affectée par l'état favorable ou
défavorable des conditions extérieures, est variable en vertu de
prédispositions innées; que cette fécondité n'est pas toujours
égale en degré, dans le premier croisement et dans les hybrides
qui proviennent de ce croisement; que la fécondité des hybrides
n'est pas non plus en rapport avec le degré de ressemblance
extérieure qu'ils peuvent avoir avec l'une ou l'autre de leurs
formes parentes; et, enfin, que la facilité avec laquelle un
premier croisement entre deux espèces peut être effectué ne dépend
pas toujours de leurs affinités systématiques, ou du degré de
ressemblance qu'il peut y avoir entre elles. La réalité de cette
assertion est démontrée par la différence des résultats que
donnent les croisements réciproques entre les deux mêmes espèces,
car, selon que l'une des deux est employée comme père ou comme
mère, il y a ordinairement quelque différence, et parfois une
différence considérable, dans la facilité qu'on trouve à effectuer
le croisement. En outre, les hybrides provenant de croisements
réciproques diffèrent souvent en fécondité.
Ces lois singulières et complexes indiquent-elles que les
croisements entre espèces ont été frappés de stérilité uniquement
pour que les formes organiques ne puissent pas se confondre dans
la nature? Je ne le crois pas. Pourquoi, en effet, la stérilité
serait elle si variable, quant au degré, suivant les espèces qui
se croisent, puisque nous devons supposer qu'il est également
important pour toutes d'éviter le mélange et la confusion?
Pourquoi le degré de stérilité serait-il variable en vertu de
prédispositions innées chez divers individus de la même espèce?
Pourquoi des espèces qui se croisent avec la plus grande facilité
produisent-elles des hybrides très stériles, tandis que d'autres,
dont les croisements sont très difficiles à réaliser, produisent
des hybrides assez féconds? Pourquoi cette différence si fréquente
et si considérable dans les résultats des croisements réciproques
opérés entre les deux mêmes espèces? Pourquoi, pourrait-on encore
demander, la production des hybrides est-elle possible? Accorder à
l'espèce la propriété spéciale de produire des hybrides, pour
arrêter ensuite leur propagation ultérieure par divers degrés de
stérilité, qui ne sont pas rigoureusement en rapport avec la
facilité qu'ont leurs parents à se croiser, semble un étrange
arrangement.
D'autre part, les faits et les règles qui précèdent me paraissent
nettement indiquer que la stérilité, tant des premiers croisements
que des hybrides, est simplement une conséquence dépendant de
différences inconnues qui affectent le système reproducteur. Ces
différences sont d'une nature si particulière et si bien
déterminée, que, dans les croisements réciproques entre deux
espèces, l'élément mâle de l'une est souvent apte à exercer
facilement son action ordinaire sur l'élément femelle de l'autre,
sans que l'inverse puisse avoir lieu. Un exemple fera mieux
comprendre ce que j'entends en disant que la stérilité est une
conséquence d'autres différences, et n'est pas une propriété dont
les espèces ont été spécialement douées. L'aptitude que possèdent
certaines plantes à pouvoir être greffées sur d'autres est sans
aucune importance pour leur prospérité à l'état de nature;
personne, je présume, ne supposera donc qu'elle leur ait été
donnée comme une propriété _spéciale_, mais chacun admettra
qu'elle est une conséquence de certaines différences dans les lois
de la croissance des deux plantes. Nous pouvons quelquefois
comprendre que tel arbre ne peut se greffer sur un autre, en
raison de différences dans la rapidité de la croissance, dans la
dureté du bois, dans l'époque du flux de la sève, ou dans la
nature de celle-ci, etc.; mais il est une foule de cas où nous ne
saurions assigner une cause quelconque. Une grande diversité dans
la taille de deux plantes, le fait que l'une est ligneuse, l'autre
herbacée, que l'une est à feuilles caduques et l'autre à feuilles
persistantes, l'adaptation même à différents climats, n'empêchent
pas toujours de les greffer l'une sur l'autre. Il en est de même
pour la greffe que pour l'hybridation; l'aptitude est limitée par
les affinités systématiques, car on n'a jamais pu greffer l'un sur
l'autre des arbres appartenant à des familles absolument
distinctes, tandis que, d'autre part, on peut ordinairement,
quoique pas invariablement, greffer facilement les unes sur les
autres des espèces voisines et les variétés d'une même espèce.
Mais, de même encore que dans l'hybridation, l'aptitude à la
greffe n'est point absolument en rapport avec l'affinité
systématique, car on a pu greffer les uns sur les autres des
arbres appartenant à des genres différents d'une même famille,
tandis que l'opération n'a pu, dans certains cas, réussir entre
espèces du même genre. Ainsi, le poirier se greffe beaucoup plus
aisément sur le cognassier, qui est considéré comme un genre
distinct, que sur le pommier, qui appartient au même genre.
Diverses variétés du poirier se greffent même plus ou moins
facilement sur le cognassier; il en est de même pour différentes
variétés d'abricotier et de pêcher sur certaines variétés de
prunier.
De même que Gärtner a découvert des différences innées chez
différents _individus_ de deux mêmes espèces sous le rapport du
croisement, de même Sageret croit que les différents individus de
deux mêmes espèces ne se prêtent pas également bien à la greffe.
De même que, dans les croisements réciproques, la facilité qu'on a
à obtenir l'union est loin d'être égale chez les deux sexes, de
même l'union par la greffe est souvent fort inégale; ainsi, par
exemple, on ne peut pas greffer le groseillier à maquereau sur le
groseillier à grappes, tandis que ce dernier prend, quoique avec
difficulté, sur le groseillier à maquereau.
Nous avons vu que la stérilité chez les hybrides, dont les organes
reproducteurs sont dans un état imparfait, constitue un cas très
différent de la difficulté qu'on rencontre à unir deux espèces
pures qui ont ces mêmes organes en parfait état; cependant, ces
deux cas distincts présentent un certain parallélisme. On observe
quelque chose d'analogue à l'égard de la greffe; ainsi Thouin a
constaté que trois espèces de _Robinia_ qui, sur leur propre tige,
donnaient des graines en abondance, et qui se laissaient greffer
sans difficulté sur une autre espèce, devenaient complètement
stériles après la greffe. D'autre part, certaines espèces de
_Sorbus_, greffées sur une autre espèce, produisent deux fois
autant de fruits que sur leur propre tige. Ce fait rappelle ces
cas singuliers des _Hippeastrum_, des _Passiflora_ etc., qui
produisent plus de graines quand on les féconde avec le pollen
d'une espèce distincte que sous l'action de leur propre pollen.
Nous voyons par là que, bien qu'il y ait une différence évidente
et fondamentale entre la simple adhérence de deux souches greffées
l'une sur l'autre et l'union des éléments mâle et femelle dans
l'acte de la reproduction, il existe un certain parallélisme entre
les résultats de la greffe et ceux du croisement entre des espèces
distinctes. Or, de même que nous devons considérer les lois
complexes et curieuses qui régissent la facilité avec laquelle les
arbres peuvent être greffés les uns sur les autres, comme une
conséquence de différences inconnues de leur organisation
végétative, de même je crois que les lois, encore plus complexes,
qui déterminent la facilité avec laquelle les premiers croisements
peuvent s'opérer, sont également une conséquence de différences
inconnues de leurs organes reproducteurs. Dans les deux cas, ces
différences sont jusqu'à un certain point en rapport avec les
affinités systématiques, terme qui comprend toutes les similitudes
et toutes les dissemblances qui existent entre tous les êtres
organisés. Les faits eux-mêmes n'impliquent nullement que la
difficulté plus ou moins grande qu'on trouve à greffer l'une sur
l'autre ou à croiser ensemble des espèces différentes soit une
propriété ou un don spécial; bien que, dans les cas de
croisements, cette difficulté soit aussi importante pour la durée
et la stabilité des formes spécifiques qu'elle est insignifiante
pour leur prospérité dans les cas de greffe.
ORIGINE ET CAUSES DE LA STÉRILITÉ DES PREMIERS CROISEMENTS ET DES
HYBRIDES.
J'ai pensé, à une époque, et d'autres ont pensé comme moi, que la
stérilité des premiers croisements et celle des hybrides pouvait
provenir de la sélection naturelle, lente et continue, d'individus
un peu moins féconds que les autres; ce défaut de fécondité, comme
toutes les autres variations, se serait produit chez certains
individus d'une variété croisés avec d'autres appartenant à des
variétés différentes. En effet, il est évidemment avantageux pour
deux variétés ou espèces naissantes qu'elles ne puissent se
mélanger avec d'autres, de même qu'il est, indispensable que
l'homme maintienne séparées l'une de l'autre deux variétés qu'il
cherche à produire en même temps. En premier lieu, on peut
remarquer que des espèces habitant des régions distinctes restent
stériles quand on les croise. Or, il n'a pu évidemment y avoir
aucun avantage à ce que des espèces séparées deviennent ainsi
mutuellement stériles, et, en conséquence, la sélection naturelle
n'a joué aucun rôle pour amener ce résultat; on pourrait, il est
vrai, soutenir peut-être que, si une espèce devient stérile avec
une espèce habitant la même région, la stérilité avec d'autres est
une conséquence nécessaire. En second lieu, il est pour le moins
aussi contraire à la théorie de la sélection naturelle qu'à celle
des créations spéciales de supposer que, dans les croisements
réciproques, l'élément mâle d'une forme ait été rendu complètement
impuissant sur une seconde, et que l'élément mâle de cette seconde
forme ait en même temps conservé l'aptitude à féconder la
première. Cet état particulier du système reproducteur ne
pourrait, en effet, être en aucune façon avantageux à l'une ou
l'autre des deux espèces.
Au point de vue du rôle que la sélection a pu jouer pour produire
la stérilité mutuelle entre les espèces, la plus grande difficulté
qu'on ait à surmonter est l'existence de nombreuses gradations
entre une fécondité à peine diminuée et la stérilité. On peut
admettre qu'il serait avantageux pour une espèce naissante de
devenir un peu moins féconde si elle se croise avec sa forme
parente ou avec une autre variété, parce qu'elle produirait ainsi
moins de descendants bâtards et dégénérés pouvant mélanger leur
sang avec la nouvelle espèce en voie de formation. Mais si l'on
réfléchit aux degrés successifs nécessaires pour que la sélection
naturelle ait développé ce commencement de stérilité et l'ait
amené au point où il en est arrivé chez la plupart des espèces;
pour qu'elle ait, en outre, rendu cette stérilité universelle chez
les formes qui ont été différenciées de manière à être classées
dans des genres et dans des familles distincts, la question se
complique considérablement. Après mûre réflexion, il me semble que
la sélection naturelle n'a pas pu produire ce résultat. Prenons
deux espèces quelconques qui, croisées l'une avec l'autre, ne
produisent que des descendants peu nombreux et stériles; quelle
cause pourrait, dans ce cas, favoriser la persistance des
individus qui, doués d'une stérilité mutuelle un peu plus
prononcée, s'approcheraient ainsi d'un degré vers la stérilité
absolue? Cependant, si on fait intervenir la sélection naturelle,
une tendance de ce genre a dû incessamment se présenter chez
beaucoup d'espèces, car la plupart sont réciproquement
complètement stériles. Nous avons, dans le cas des insectes
neutres, des raisons pour croire que la sélection naturelle a
lentement accumulé des modifications de conformation et de
fécondité, par suite des avantages indirects qui ont pu en
résulter pour la communauté dont ils font partie sur les autres
communautés de la même espèce. Mais, chez un animal qui ne vit pas
en société, une stérilité même légère accompagnant son croisement
avec une autre variété n'entraînerait aucun avantage, ni direct
pour lui, ni indirect pour les autres individus de la même
variété, de nature à favoriser leur conservation. Il serait
d'ailleurs superflu de discuter cette question en détail. Nous
trouvons, en effet, chez les plantes, des preuves convaincantes
que la stérilité des espèces croisées dépend de quelque principe
indépendant de la sélection naturelle. Gärtner et Kölreuter ont
prouvé que, chez les genres comprenant beaucoup d'espèces, on peut
établir une série allant des espèces qui, croisées, produisent
toujours moins de graines, jusqu'à celles qui n'en produisent pas
une seule, mais qui, cependant, sont sensibles à l'action du
pollen de certaines autres espèces, car le germe grossit. Dans ce
cas, il est évidemment impossible que les individus les plus
stériles, c'est-à-dire ceux qui ont déjà cessé de produire des
graines, fassent l'objet d'une sélection. La sélection naturelle
n'a donc pu amener cette stérilité absolue qui se traduit par un
effet produit sur le germe seul. Les lois qui régissent les
différents degrés de stérilité sont si uniformes dans le royaume
animal et dans le royaume végétal, que, quelle que puisse être la
cause de la stérilité, nous pouvons conclure que cette cause est
la même ou presque la même dans tous les cas.
Examinons maintenant d'un peu plus près la nature probable des
différences qui déterminent la stérilité dans les premiers
croisements et dans ceux des hybrides. Dans les cas de premiers
croisements, la plus ou moins grande difficulté qu'on rencontre à
opérer une union entre les individus et à en obtenir des produits
paraît dépendre de plusieurs causes distinctes. Il doit y avoir
parfois impossibilité à ce que l'élément mâle atteigne l'ovule,
comme, par exemple, chez une plante qui aurait un pistil trop long
pour que les tubes polliniques puissent atteindre l'ovaire. On a
aussi observé que, lorsqu'on place le pollen d'une espèce sur le
stigmate d'une espèce différente, les tubes polliniques, bien que
projetés, ne pénètrent pas à travers la surface du stigmate.
L'élément mâle peut encore atteindre l'élément femelle sans
provoquer le développement de l'embryon, cas qui semble s'être
présenté dans quelques-unes des expériences faites par Thuret sur
les fucus. On ne saurait pas plus expliquer ces faits qu'on ne
saurait dire pourquoi certains arbres ne peuvent être greffés sur
d'autres. Enfin, un embryon peut se former et périr au
commencement de son développement. Cette dernière alternative n'a
pas été l'objet de l'attention qu'elle mérite, car, d'après des
observations qui m'ont été communiquées par M. Hewitt, qui a une
grande expérience des croisements des faisans et des poules, il
paraît que la mort précoce de l'embryon est une des causes les
plus fréquentes de la stérilité des premiers croisements.
M. Salter a récemment examiné cinq cents oeufs produits par divers
croisements entre trois espèces de _Gallus_ et leurs hybrides,
dont la plupart avaient été fécondés. Dans la grande majorité de
ces oeufs fécondés, les embryons s'étaient partiellement
développés, puis avaient péri, ou bien ils étaient presque arrivés
à la maturité, mais les jeunes poulets n'avaient pas pu briser la
coquille de l'oeuf. Quant aux poussins éclos, les cinq sixièmes
périrent dès les premiers jours ou les premières semaines, sans
cause apparente autre que l'incapacité de vivre; de telle sorte
que, sur les cinq cents oeufs, douze poussins seulement
survécurent. Il paraît probable que la mort précoce de l'embryon
se produit aussi chez les plantes, car on sait que les hybrides
provenant d'espèces très distinctes sont quelquefois faibles et
rabougris, et périssent de bonne heure, fait dont Max Wichura a
récemment signalé quelques cas frappants chez les saules hybrides.
Il est bon de rappeler ici que, dans les cas de parthénogenèse,
les embryons des oeufs de vers à soie qui n'ont pas été fécondés
périssent après avoir, comme les embryons résultant d'un
croisement entre deux espèces distinctes, parcouru les premières
phases de leur évolution. Tant que j'ignorais ces faits, je
n'étais pas disposé à croire à la fréquence de la mort précoce des
embryons hybrides; car ceux-ci, une fois nés, font généralement
preuve de vigueur et de longévité; le mulet, par exemple. Mais les
circonstances où se trouvent les hybrides, avant et après leur
naissance, sont bien différentes; ils sont généralement placés
dans des conditions favorables d'existence, lorsqu'ils naissent et
vivent dans le pays natal de leurs deux ascendants. Mais l'hybride
ne participe qu'à une moitié de la nature et de la constitution de
sa mère; aussi, tant qu'il est nourri dans le sein de celle-ci, ou
qu'il reste dans l'oeuf et dans la graine, il se trouve dans des
conditions qui, jusqu'à un certain point, peuvent ne pas lui être
entièrement favorables, et qui peuvent déterminer sa mort dans les
premiers temps de son développement, d'autant plus que les êtres
très jeunes sont éminemment sensibles aux moindres conditions
défavorables. Mais, après tout, il est plus probable qu'il faut
chercher la cause de ces morts fréquentes dans quelque
imperfection de l'acte primitif de la fécondation, qui affecte le
développement normal et parfait de l'embryon, plutôt que dans les
conditions auxquelles il peut se trouver exposé plus tard.
À l'égard de la stérilité des hybrides chez lesquels les éléments
sexuels ne sont qu'imparfaitement développés, le cas est quelque
peu différent. J'ai plus d'une fois fait allusion à un ensemble de
faits que j'ai recueillis, prouvant que, lorsque l'on place les
animaux et les plantes en dehors de leurs conditions naturelles,
leur système reproducteur en est très fréquemment et très
gravement affecté. C'est là ce qui constitue le grand obstacle à
la domestication des animaux. Il y a de nombreuses analogies entre
la stérilité ainsi provoquée et celle des hybrides. Dans les deux
cas, la stérilité ne dépend pas de la santé générale, qui est, au
contraire, excellente, et qui se traduit souvent par un excès de
taille et une exubérance remarquable. Dans les deux cas, la
stérilité varie quant au degré; dans les deux cas, c'est l'élément
mâle qui est le plus promptement affecté, quoique quelquefois
l'élément femelle le soit plus profondément que le mâle. Dans les
deux cas, la tendance est jusqu'à un certain point en rapport avec
les affinités systématiques, car des groupes entiers d'animaux et
de plantes deviennent impuissants à reproduire quand ils sont
placés dans les mêmes conditions artificielles, de même que des
groupes entiers d'espèces tendent à produire des hybrides
stériles. D'autre part, il peut arriver qu'une seule espèce de
tout un groupe résiste à de grands changements de conditions sans
que sa fécondité en soit diminuée, de même que certaines espèces
d'un groupe produisent des hybrides d'une fécondité
extraordinaire. On ne peut jamais prédire avant l'expérience si
tel animal se reproduira en captivité, ou si telle plante exotique
donnera des graines une fois soumise à la culture; de même qu'on
ne peut savoir, avant l'expérience, si deux espèces d'un genre
produiront des hybrides plus ou moins stériles. Enfin, les êtres
organisés soumis, pendant plusieurs générations, à des conditions
nouvelles d'existence, sont extrêmement sujets à varier; fait qui
paraît tenir en partie à ce que leur système reproducteur a été
affecté, bien qu'à un moindre degré que lorsque la stérilité en
résulte. Il en est de même pour les hybrides dont les descendants,
pendant le cours des générations successives, sont, comme tous les
observateurs l'ont remarqué, très sujets à varier.
Nous voyons donc que le système reproducteur, indépendamment de
l'état général de la santé, est affecté d'une manière très
analogue lorsque les êtres organisés sont placés dans des
conditions nouvelles et artificielles, et lorsque les hybrides
sont produits par un croisement artificiel entre deux espèces.
Dans le premier cas, les conditions d'existence ont été troublées,
bien que le changement soit souvent trop léger pour que nous
puissions l'apprécier; dans le second, celui des hybrides, les
conditions extérieures sont restées les mêmes, mais l'organisation
est troublée par le mélange en une seule de deux conformations et
de deux structures différentes, y compris, bien entendu, le
système reproducteur. Il est, en effet, à peine possible que deux
organismes puissent se confondre en un seul sans qu'il en résulte
quelque perturbation dans le développement, dans l'action
périodique, ou dans les relations mutuelles des divers organes les
uns par rapport aux autres ou par rapport aux conditions de la
vie. Quand les hybrides peuvent se reproduire _inter se_, ils
transmettent de génération en génération à leurs descendants la
même organisation mixte, et nous ne devons pas dès lors nous
étonner que leur stérilité, bien que variable à quelque degré, ne
diminue pas; elle est même sujette à augmenter, fait qui, ainsi
que nous l'avons déjà expliqué, est généralement le résultat d'une
reproduction consanguine trop rapprochée. L'opinion que la
stérilité des hybrides est causée par la fusion en une seule de
deux constitutions différentes a été récemment vigoureusement
soutenue par Max Wichura.
Il faut cependant reconnaître que ni cette théorie, ni aucune
autre, n'explique quelques faits relatifs à la stérilité des
hybrides, tels, par exemple, que la fécondité inégale des hybrides
issus de croisements réciproques, ou la plus grande stérilité des
hybrides qui, occasionnellement et exceptionnellement, ressemblent
beaucoup à l'un ou à l'autre de leurs parents. Je ne prétends pas
dire, d'ailleurs, que les remarques précédentes aillent jusqu'au
fond de la question; nous ne pouvons, en effet, expliquer pourquoi
un organisme placé dans des conditions artificielles devient
stérile. Tout ce que j'ai essayé de démontrer, c'est que, dans les
deux cas, analogues sous certains rapports, la stérilité est un
résultat commun d'une perturbation des conditions d'existence dans
l'un, et, dans l'autre, d'un trouble apporté dans l'organisation
et la constitution par la fusion de deux organismes en un seul.
Un parallélisme analogue paraît exister dans un ordre de faits
voisins, bien que très différents. Il est une ancienne croyance
très répandue, et qui repose sur un ensemble considérable de
preuves, c'est que de légers changements dans les conditions
d'existence sont avantageux pour tous les êtres vivants. Nous en
voyons l'application dans l'habitude qu'ont les fermiers et les
jardiniers de faire passer fréquemment leurs graines, leurs
tubercules, etc., d'un sol ou d'un climat à un autre, et
réciproquement. Le moindre changement dans les conditions
d'existence exerce toujours un excellent effet sur les animaux en
convalescence. De même, aussi bien chez les animaux que chez les
plantes, il est évident qu'un croisement entre deux individus
d'une même espèce, différant un peu l'un de l'autre, donne une
grande vigueur et une grande fécondité à la postérité qui en
provient; l'accouplement entre individus très proches parents,
continué pendant plusieurs générations, surtout lorsqu'on les
maintient dans les mêmes conditions d'existence, entraîne presque
toujours l'affaiblissement et la stérilité des descendants.
Il semble donc que, d'une part, de légers changements dans les
conditions d'existence sont avantageux à tous les êtres organisés,
et que, d'autre part, de légers croisements, c'est-à-dire des
croisements entre mâles et femelles d'une même espèce, qui ont été
placés dans des conditions d'existence un peu différentes ou qui
ont légèrement varié, ajoutent à la vigueur et à la fécondité des
produits. Mais, comme nous l'avons vu, les êtres organisés à
l'état de nature, habitués depuis longtemps à certaines conditions
uniformes, tendent à devenir plus ou moins stériles quand ils sont
soumis à un changement considérable de ces conditions, quand ils
sont réduits en captivité, par exemple; nous savons, en outre, que
des croisements entre mâles et femelles très éloignés, c'est-à-
dire spécifiquement différents, produisent généralement des
hybrides plus ou moins stériles. Je suis convaincu que ce double
parallélisme n'est ni accidentel ni illusoire. Quiconque pourra
expliquer pourquoi, lorsqu'ils sont soumis à une captivité
partielle dans leur pays natal, l'éléphant et une foule d'autres
animaux sont incapables de se reproduire, pourra expliquer aussi
la cause première de la stérilité si ordinaire des hybrides. Il
pourra expliquer, en même temps, comment il se fait que quelques-
unes de nos races domestiques, souvent soumises à des conditions
nouvelles et différentes, restent tout à fait fécondes, bien que
descendant d'espèces distinctes qui, croisées dans le principe,
auraient été probablement tout à fait stériles. Ces deux séries de
faits parallèles semblent rattachées l'une à l'autre par quelque
lien inconnu, essentiellement en rapport avec le principe même de
la vie. Ce principe, selon M. Herbert Spencer, est que la vie
consiste en une action et une réaction incessantes de forces
diverses, ou qu'elle en dépend; ces forces, comme il arrive
toujours dans la nature, tendent partout à se faire équilibre,
mais dès que, par une cause quelconque, cette tendance à
l'équilibre est légèrement troublée, les forces vitales gagnent en
énergie.