Je dois me permettre ici une courte digression. Quand il s'agit
d'animaux et de plantes ayant des sexes séparés, il est évident
que la participation de deux individus est toujours nécessaire
pour chaque fécondation (à l'exception, toutefois, des cas si
curieux et si peu connus de parthénogénèse); mais l'existence de
cette loi est loin d'être aussi évidente chez les hermaphrodites.
Il y a néanmoins quelque raison de croire que, chez tous les
hermaphrodites, deux individus coopèrent, soit accidentellement,
soit habituellement, à la reproduction de leur espèce. Cette idée
fut suggérée, il y a déjà longtemps, mais de façon assez douteuse,
par Sprengel, par Knight et par Kölreuter. Nous verrons tout à
l'heure l'importance de cette suggestion; mais je serai obligé de
traiter ici ce sujet avec une extrême brièveté, bien que j'aie à
ma disposition les matériaux nécessaires pour une discussion
approfondie. Tous les vertébrés, tous les insectes et quelques
autres groupes considérables d'animaux s'accouplent pour chaque
fécondation. Les recherches modernes ont beaucoup diminué le
nombre des hermaphrodites supposés, et, parmi les vrais
hermaphrodites, il en est beaucoup qui s'accouplent, c'est-à-dire
que deux individus s'unissent régulièrement pour la reproduction
de l'espèce; or, c'est là le seul point qui nous intéresse.
Toutefois, il y a beaucoup d'hermaphrodites qui, certainement, ne
s'accouplent habituellement pas, et la grande majorité des plantes
se trouve dans ce cas. Quelle raison peut-il donc y avoir pour
supposer que, même alors, deux individus concourent à l'acte
reproducteur? Comme il m'est impossible d'entrer ici dans les
détails, je dois me contenter de quelques considérations
générales.
En premier lieu, j'ai recueilli un nombre considérable de faits.
J'ai fait moi-même un grand nombre d'expériences prouvant,
d'accord avec l'opinion presque universelle des éleveurs, que,
chez les animaux et chez les plantes, un croisement entre des
variétés différentes ou entre des individus de la même variété,
mais d'une autre lignée, rend la postérité qui en naît plus
vigoureuse et plus féconde; et que, d'autre part, les
reproductions entre proches parents diminuent cette vigueur et
cette fécondité. Ces faits si nombreux suffissent à prouver qu'il
est une loi générale de la nature tendant à ce qu'aucun être
organisé ne se féconde lui-même pendant un nombre illimité de
générations, et qu'un croisement avec un autre individu est
indispensable de temps à autre, bien que peut-être à de longs
intervalles.
Cette hypothèse nous permet, je crois, d'expliquer plusieurs
grandes séries de faits tels que le suivant, inexplicable de toute
autre façon. Tous les horticulteurs qui se sont occupés de
croisements, savent combien l'exposition à l'humidité rend
difficile la fécondation d'une fleur; et, cependant, quelle
multitude de fleurs ont leurs anthères et leurs stigmates
pleinement exposés aux intempéries de l'air! Étant admis qu'un
croisement accidentel est indispensable, bien que les anthères et
le pistil de la plante soient si rapprochés que la fécondation de
l'un par l'autre soit presque inévitable, cette libre exposition,
quelque désavantageuse qu'elle soit, peut avoir pour but de
permettre librement l'entrée du pollen provenant d'un autre
individu. D'autre part, beaucoup de fleurs, comme celles de la
grande famille des Papilionacées ou Légumineuses, ont les organes
sexuels complètement renfermés; mais ces fleurs offrent presque
invariablement de belles et curieuses adaptations en rapport avec
les visites des insectes. Les visites des abeilles sont si
nécessaires à beaucoup de fleurs de la famille des Papilionacées,
que la fécondité de ces dernières diminue beaucoup si l'on empêche
ces visites. Or, il est à peine possible que les insectes volent
de fleur en fleur sans porter le pollen de l'une à l'autre, au
grand avantage de la plante. Les insectes agissent, dans ce cas,
comme le pinceau dont nous nous servons, et qu'il suffit, pour
assurer la fécondation, de promener sur les anthères d'une fleur
et sur les stigmates d'une autre fleur. Mais il ne faudrait pas
supposer que les abeilles produisent ainsi une multitude
d'hybrides entre des espèces distinctes; car, si l'on place sur le
même stigmate du pollen propre à la plante et celui d'une autre
espèce, le premier annule complètement, ainsi que l'a démontré
Gaertner, l'influence du pollen étranger.
Quand les étamines d'une fleur s'élancent soudain vers le pistil,
ou se meuvent lentement vers lui l'une après l'autre, il semble
que ce soit uniquement pour mieux assurer la fécondation d'une
fleur par elle-même; sans doute, cette adaptation est utile dans
ce but. Mais l'intervention des insectes est souvent nécessaire
pour déterminer les étamines à se mouvoir, comme Kölreuter l'a
démontré pour l'épine-vinette. Dans ce genre, où tout semble
disposé pour assurer la fécondation de la fleur par elle-même, on
sait que, si l'on plante l'une près de l'autre des formes ou des
variétés très voisines, il est presque impossible d'élever des
plants de race pure, tant elles se croisent naturellement. Dans de
nombreux autres cas, comme je pourrais le démontrer par les
recherches de Sprengel et d'autres naturalistes aussi bien que par
mes propres observations, bien loin que rien contribue à favoriser
la fécondation d'une plante par elle-même, on remarque des
adaptations spéciales qui empêchent absolument le stigmate de
recevoir le pollen de ses propres étamines. Chez le _Lobelia
fulgens_, par exemple, il y a tout un système, aussi admirable que
complet, au moyen duquel les anthères de chaque fleur laissent
échapper leurs nombreux granules de pollen avant que le stigmate
de la même fleur soit prêt à les recevoir. Or, comme, dans mon
jardin tout au moins, les insectes ne visitent jamais cette fleur,
il en résulte qu'elle ne produit jamais de graines, bien que j'aie
pu en obtenir une grande quantité en plaçant moi-même le pollen
d'une fleur sur le stigmate d'une autre fleur. Une autre espèce de
Lobélia visitée par les abeilles produit, dans mon jardin, des
graines abondantes. Dans beaucoup d'autres cas, bien que nul
obstacle mécanique spécial n'empêche le stigmate de recevoir le
pollen de la même fleur, cependant, comme Sprengel et plus
récemment Hildebrand et d'autres l'ont démontré, et comme je puis
le confirmer moi-même, les anthères éclatent avant que le stigmate
soit prêt à être fécondé, ou bien, au contraire, c'est le stigmate
qui arrive à maturité avant le pollen, de telle sorte que ces
prétendues plantes dichogames ont en réalité des sexes séparés et
doivent se croiser habituellement. Il en est de même, des plantes
réciproquement dimorphes et trimorphes auxquelles nous avons déjà
fait allusion. Combien ces faits sont extraordinaires! combien il
est étrange que le pollen et le stigmate de la même fleur, bien
que placés l'un près de l'autre dans le but d'assurer la
fécondation de la fleur par elle-même, soient, dans tant de cas,
réciproquement inutiles l'un à l'autre! Comme il est facile
d'expliquer ces faits, qui deviennent alors si simples, dans
l'hypothèse qu'un croisement accidentel avec un individu distinct
est avantageux ou indispensable!
Si on laisse produire des graines à plusieurs variétés de choux,
de radis, d'oignons et de quelques autres plantes placées les unes
auprès des autres, j'ai observé que la grande majorité des jeunes
plants provenant de ces grains sont des métis. Ainsi, j'ai élevé
deux cent trente-trois jeunes plants de choux provenant de
différentes variétés poussant les unes auprès des autres, et, sur
ces deux cent trente-trois plants, soixante-dix-huit seulement
étaient de race pure, et encore quelques-uns de ces derniers
étaient-ils légèrement altérés. Cependant, le pistil de chaque
fleur, chez le chou, est non seulement entouré par six étamines,
mais encore par celles des nombreuses autres fleurs qui se
trouvent sur le même plant; en outre, le pollen de chaque fleur
arrive facilement au stigmate, sans qu'il soit besoin de
l'intervention des insectes; j'ai observé, en effet, que des
plantes protégées avec soin contre les visites des insectes
produisent un nombre complet de siliques. Comment se fait-il donc
qu'un si grand nombre des jeunes plants soient des métis? Cela
doit provenir de ce que le pollen d'une _variété_ distincte est
doué d'un pouvoir fécondant plus actif que le pollen de la fleur
elle-même, et que cela fait partie de la loi générale en vertu de
laquelle le croisement d'individus distincts de la même espèce est
avantageux à la plante. Quand, au contraire, des _espèces_
distinctes se croisent, l'effet est inverse, parce que le propre
pollen d'une plante l'emporte presque toujours en pouvoir
fécondant sur un pollen étranger; nous reviendrons, d'ailleurs,
sur ce sujet dans un chapitre subséquent.
On pourrait faire cette objection que, sur un grand arbre, couvert
d'innombrables fleurs, il est presque impossible que le pollen
soit transporté d'arbre en arbre, et qu'à peine pourrait-il l'être
de fleur en fleur sur le même arbre; or, on ne peut considérer que
dans un sens très limité les fleurs du même arbre comme des
individus distincts. Je crois que cette objection a une certaine
valeur, mais la nature y a suffisamment pourvu en donnant aux
arbres une forte tendance à produire des fleurs à sexes séparés.
Or, quand les sexes sont séparés, bien que le même arbre puisse
produire des fleurs mâles et des fleurs femelles, il faut que le
pollen soit régulièrement transporté d'une fleur à une autre, et
ce transport offre une chance de plus pour que le pollen passe
accidentellement d'un arbre à un autre. J'ai constaté que, dans
nos contrées, les arbres appartenant à tous les ordres ont les
sexes plus souvent séparés que toutes les autres plantes. À ma
demande, le docteur Hooker a bien voulu dresser la liste des
arbres de la Nouvelle-Zélande, et le docteur Asa Gray celle des
arbres des États-Unis; les résultats ont été tels que je les avais
prévus. D'autre part, le docteur Hooker m'a informé que cette
règle ne s'applique pas à l'Australie; mais, si la plupart des
arbres australiens sont dichogames, le même effet se produit que
s'ils portaient des fleurs à sexes séparés. Je n'ai fait ces
quelques remarques sur les arbres que pour appeler l'attention sur
ce sujet.
Examinons brièvement ce qui se passe chez les animaux. Plusieurs
espèces terrestres sont hermaphrodites, telles, par exemple, que
les mollusques terrestres et les vers de terre; tous néanmoins
s'accouplent. Jusqu'à présent, je n'ai pas encore rencontré un
seul animal terrestre qui puisse se féconder lui-même. Ce fait
remarquable, qui contraste si vivement avec ce qui se passe chez
les plantes terrestres, s'explique facilement par l'hypothèse de
la nécessité d'un croisement accidentel; car, en raison de la
nature de l'élément fécondant, il n'y a pas, chez l'animal
terrestre, de moyens analogues à l'action des insectes et du vent
sur les plantes, qui puissent amener un croisement accidentel sans
la coopération de deux individus. Chez les animaux aquatiques, il
y a, au contraire, beaucoup d'hermaphrodites qui se fécondent eux-
mêmes, mais ici les courants offrent un moyen facile de
croisements accidentels. Après de nombreuses recherches, faites
conjointement avec une des plus hautes et des plus compétentes
autorités, le professeur Huxley, il m'a été impossible de
découvrir, chez les animaux aquatiques, pas plus d'ailleurs que
chez les plantes, un seul hermaphrodite chez lequel les organes
reproducteurs fussent si parfaitement internes, que tout accès fût
absolument fermé à l'influence accidentelle d'un autre individu,
de manière à rendre tout croisement impossible. Les Cirripèdes
m'ont longtemps semblé faire exception à cette règle; mais, grâce
à un heureux hasard, j'ai pu prouver que deux individus, tous deux
hermaphrodites et capables de se féconder eux-mêmes, se croisent
cependant quelquefois.
La plupart des naturalistes ont dû être frappés, comme d'une
étrange anomalie, du fait que, chez les animaux et chez les
plantes, parmi les espèces d'une même famille et aussi d'un même
genre, les unes sont hermaphrodites et les autres unisexuelles,
bien qu'elles soient très semblables par tous les autres points de
leur organisation. Cependant, s'il se trouve que tous les
hermaphrodites se croisent de temps en temps, la différence qui
existe entre eux et les espèces unisexuelles est fort
insignifiante, au moins sous le rapport des fonctions.
Ces différentes considérations et un grand nombre de faits
spéciaux que j'ai recueillis, mais que le défaut d'espace
m'empêche de citer ici, semblent prouver que le croisement
accidentel entre des individus distincts, chez les animaux et chez
les plantes, constitue une loi sinon universelle, au moins très
générale dans la nature.
CIRCONSTANCES FAVORABLES À LA PRODUCTION DE NOUVELLES FORMES PAR
LA SÉLECTION NATURELLE.
C'est là un sujet extrêmement compliqué. Une grande variabilité,
et, sous ce terme, on comprend toujours les différences
individuelles, est évidemment favorable à l'action de la sélection
naturelle. La multiplicité des individus, en offrant plus de
chances de variations avantageuses dans un temps donné, compense
une variabilité moindre chez chaque individu pris personnellement,
et c'est là, je crois, un élément important de succès. Bien que la
nature accorde de longues périodes au travail de la sélection
naturelle, il ne faudrait pas croire, cependant, que ce délai soit
indéfini. En effet, tous les êtres organisés luttent pour
s'emparer des places vacantes dans l'économie de la nature; par
conséquent, si une espèce, quelle qu'elle soit, ne se modifie pas
et ne se perfectionne pas aussi vite que ses concurrents, elle
doit être exterminée. En outre, la sélection naturelle ne peut
agir que si quelques-uns des descendants héritent de variations
avantageuses. La tendance au retour vers le type des aïeux peut
souvent entraver ou empêcher l'action de la sélection naturelle;
mais, d'un autre côté, comme cette tendance n'a pas empêché
l'homme de créer, par la sélection, de nombreuses races
domestiques, pourquoi prévaudrait-elle contre l'oeuvre de la
sélection naturelle?
Quand il s'agit d'une sélection méthodique, l'éleveur choisit,
certains sujets pour atteindre un but déterminé; s'il permet à
tous les individus de se croiser librement, il est certain qu'il
échouera. Mais, quand beaucoup d'éleveurs, sans avoir l'intention
de modifier une race, ont un type commun de perfection, et que
tous essayent de se procurer et de faire reproduire les individus
les plus parfaits, cette sélection inconsciente amène lentement
mais sûrement, de grands progrès, en admettant même qu'on ne
sépare pas les individus plus particulièrement beaux. Il en est de
même à l'état de nature; car, dans une région restreinte, dont
l'économie générale présente quelques lacunes, tous les individus
variant dans une certaine direction déterminée, bien qu'à des
degrés différents, tendent à persister. Si, au contraire, la
région est considérable, les divers districts présentent
certainement des conditions différentes d'existence; or, si une
même espèce est soumise à des modifications dans ces divers
districts, les variétés nouvellement formées se croisent sur les
confins de chacun d'eux. Nous verrons, toutefois, dans le sixième
chapitre de cet ouvrage, que les variétés intermédiaires, habitant
des districts intermédiaires, sont ordinairement éliminées, dans
un laps de temps plus ou moins considérable, par une des variétés
voisines. Le croisement affecte principalement les animaux qui
s'accouplent pour chaque fécondation, qui vagabondent beaucoup, et
qui ne se multiplient pas dans une proportion rapide. Aussi, chez
les animaux de cette nature, les oiseaux par exemple, les variétés
doivent ordinairement être confinées dans des régions séparées les
unes des autres; or, c'est là ce qui arrive presque toujours. Chez
les organismes hermaphrodites qui ne se croisent
qu'accidentellement, de même que chez les animaux qui s'accouplent
pour chaque fécondation, mais qui vagabondent peu, et qui se
multiplient rapidement, une nouvelle variété perfectionnée peut se
former vite en un endroit quelconque, petit s'y maintenir et se
répandre ensuite de telle sorte que les individus de la nouvelle
variété se croisent principalement ensemble. C'est en vertu de ce
principe que les horticulteurs préfèrent toujours conserver des
graines recueillies sur des massifs considérables de plantes, car
ils évitent ainsi les chances de croisement.
Il ne faudrait pas croire non plus que les croisements faciles
pussent entraver l'action de la sélection naturelle chez les
animaux qui se reproduisent lentement et s'accouplent pour chaque
fécondation. Je pourrais citer des faits nombreux prouvant que,
dans un même pays, deux variétés d'une même espèce d'animaux
peuvent longtemps rester distinctes, soit qu'elles fréquentent
ordinairement des régions différentes, soit que la saison de
l'accouplement ne soit pas la même pour chacune d'elles, soit
enfin que les individus de chaque variété préfèrent s'accoupler
les uns avec les autres.
Le croisement joue un rôle considérable dans la nature; grâce à
lui les types restent purs et uniformes dans la même espèce ou
dans la même variété. Son action est évidemment plus efficace chez
les animaux qui s'accouplent pour chaque fécondation; mais nous
venons de voir que tous les animaux et toutes les plantes se
croisent de temps en temps. Lorsque les croisements n'ont lieu
qu'à de longs intervalles, les individus qui en proviennent,
comparés à ceux résultant de la fécondation de la plante ou de
l'animal par lui-même, sont beaucoup plus vigoureux, beaucoup plus
féconds, et ont, par suite, plus de chances de survivre et de
propager leur espèce. Si rares donc que soient certains
croisements, leur influence doit, après une longue période,
exercer un effet puissant sur les progrès de l'espèce. Quant aux
êtres organisés placés très bas sur l'échelle, qui ne se propagent
pas sexuellement, qui ne s'accouplent pas, et chez lesquels les
croisements sont impossibles, l'uniformité des caractères ne peut
se conserver chez eux, s'ils restent placés dans les mêmes
conditions d'existence, qu'en vertu du principe de l'hérédité et
grâce à la sélection naturelle, dont l'action amène la destruction
des individus qui s'écartent du type ordinaire. Si les conditions
d'existence viennent à changer, si la forme subit des
modifications, la sélection naturelle, en conservant des
variations avantageuses analogues, peut seule donner aux rejetons
modifiés l'uniformité des caractères.
L'isolement joue aussi un rôle important dans la modification des
espèces par la sélection naturelle. Dans une région fermée, isolée
et peu étendue, les conditions organiques et inorganiques de
l'existence sont presque toujours uniformes, de telle sorte que la
sélection naturelle tend à modifier de la même manière tous les
individus variables de la même espèce. En outre, le croisement
avec les habitants des districts voisins se trouve empêché. Moritz
Wagner a dernièrement publié, à ce sujet, un mémoire très
intéressant; il a démontré que l'isolement, en empêchant les
croisements entre les variétés nouvellement formées, a
probablement un effet plus considérable que je ne le supposais
moi-même. Mais, pour des raisons que j'ai déjà indiquées, je ne
puis, en aucune façon, adopter l'opinion de ce naturaliste, quand
il soutient que la migration et l'isolement sont les éléments
nécessaires à la formation de nouvelles espèces. L'isolement joue
aussi un rôle très important après un changement physique des
conditions d'existence, tel, par exemple, que modifications de
climat, soulèvement du sol, etc., car il empêche l'immigration
d'organismes mieux adaptés à ces nouvelles conditions d'existence;
il se trouve ainsi, dans l'économie naturelle de la région, de
nouvelles places vacantes, qui seront remplies au moyen des
modifications des anciens habitants. Enfin, l'isolement assure à
une variété nouvelle tout le temps qui lui est nécessaire pour se
perfectionner lentement, et c'est là parfois un point important.
Cependant, si la région isolée est très petite, soit parce qu'elle
est entourée de barrières, soit parce que les conditions physiques
y sont toutes particulières, le nombre total de ses habitants sera
aussi très peu considérable, ce qui retarde l'action de la
sélection naturelle, au point de vue de la sélection de nouvelles
espèces, car les chances de l'apparition de variation avantageuses
se trouvent diminuées.
La seule durée du temps ne peut rien par elle-même, ni pour ni
contre la sélection naturelle. J'énonce cette règle parce qu'on a
soutenu à tort que j'accordais à l'élément du temps un rôle
prépondérant dans la transformation des espèces, comme si toutes
les formes de la vie devaient nécessairement subir des
modifications en vertu de quelques lois innées. La durée du temps
est seulement importante -- et sous ce rapport on ne saurait
exagérer cette importance -- en ce qu'elle présente plus de chance
pour l'apparition de variations avantageuses et en ce qu'elle leur
permet, après qu'elles ont fait l'objet de la sélection, de
s'accumuler et de se fixer. La durée du temps contribue aussi à
augmenter l'action directe des conditions physiques de la vie dans
leur rapport avec la constitution de chaque organisme.
Si nous interrogeons la nature pour lui demander la preuve des
règles que nous venons de formuler, et que nous considérions une
petite région isolée, quelle qu'elle soit, une île océanique, par
exemple, bien que le nombre des espèces qui l'habitent soit peu
considérable, -- comme nous le verrons dans notre chapitre sur la
distribution géographique, -- cependant la plus grande partie de
ces espèces sont endémiques, c'est-à-dire qu'elles ont été
produites en cet endroit, et nulle part ailleurs dans le monde. Il
semblerait donc, à première vue, qu'une île océanique soit très
favorable à la production de nouvelles espèces. Mais nous sommes
très exposés à nous tromper, car, pour déterminer si une petite
région isolée a été plus favorable qu'une grande région ouverte
comme un continent, ou réciproquement, à la production de
nouvelles formes organiques, il faudrait pouvoir établir une
comparaison entre des temps égaux, ce qu'il nous est impossible de
faire.
L'isolement contribue puissamment, sans contredit, à la production
de nouvelles espèces; toutefois, je suis disposé à croire qu'une
vaste contrée ouverte est plus favorable encore, quand il s'agit
de la production des espèces capables de se perpétuer pendant de
longues périodes et d'acquérir une grande extension. Une grande
contrée ouverte offre non seulement plus de chances pour que des
variations avantageuses fassent leur apparition en raison du grand
nombre des individus de la même espèce qui l'habitent, mais aussi
en raison de ce que les conditions d'existence sont beaucoup plus
complexes à cause de la multiplicité des espèces déjà existantes.
Or, si quelqu'une de ces nombreuses espèces se modifie et se
perfectionne, d'autres doivent se perfectionner aussi dans la même
proportion, sinon elles disparaîtraient fatalement. En outre,
chaque forme nouvelle, dès qu'elle s'est beaucoup perfectionnée,
peut se répandre dans une région ouverte et continue, et se trouve
ainsi en concurrence avec beaucoup d'autres formes. Les grandes
régions, bien qu'aujourd'hui continues, ont dû souvent, grâce à
d'anciennes oscillations de niveau, exister antérieurement à un
état fractionné, de telle sorte que les bons effets de l'isolement
ont pu se produire aussi dans une certaine mesure. En résumé, je
conclus que, bien que les petites régions isolées soient, sous
quelques rapports, très favorables à la production de nouvelles
espèces, les grandes régions doivent cependant favoriser des
modifications plus rapides, et qu'en outre, ce qui est plus
important, les nouvelles formes produites dans de grandes régions,
ayant déjà remporté la victoire sur de nombreux concurrents, sont
celles qui prennent l'extension la plus rapide et qui engendrent
un plus grand nombre de variétés et d'espèces nouvelles Ce sont
donc celles qui jouent le rôle le plus important dans l'histoire
constamment changeante du monde organisé.
Ce principe nous aide, peut-être, à comprendre quelques faits sur
lesquels nous aurons à revenir dans notre chapitre sur la
distribution géographique; par exemple, le fait que les
productions du petit continent australien disparaissent
actuellement devant celles du grand continent européo-asiatique.
C'est pourquoi aussi les productions continentales se sont
acclimatées partout et en si grand nombre dans les îles. Dans une
petite île, la lutte pour l'existence a dû être moins ardente, et,
par conséquent, les modifications et les extinctions moins
importantes. Ceci nous explique pourquoi la flore de Madère, ainsi
que le fait remarquer Oswald Heer, ressemble, dans une certaine
mesure, à la flore éteinte de l'époque tertiaire en Europe. La
totalité de la superficie de tous les bassins d'eau douce ne forme
qu'une petite étendue en comparaison de celle des terres et des
mers. En conséquence, la concurrence, chez les productions d'eau
douce, a dû être moins vive que partout ailleurs; les nouvelles
formes ont dû se produire plus lentement, les anciennes formes
s'éteindre plus lentement aussi. Or, c'est dans l'eau douce que
nous trouvons sept genres de poissons ganoïdes, restes d'un ordre
autrefois prépondérant; c'est également dans l'eau douce que nous
trouvons quelques-unes des formes les plus anormales que l'on
connaisse dans le monde, l'Ornithorhynque et le Lépidosirène, par
exemple, qui, comme certains animaux fossiles, constituent jusqu'à
un certain point une transition entre des ordres aujourd'hui
profondément séparés dans l'échelle de la nature. On pourrait
appeler ces formes anormales de véritables fossiles vivants; si
elles se sont conservées jusqu'à notre époque, c'est qu'elles ont
habité une région isolée, et qu'elles ont été exposées à une
concurrence moins variée et, par conséquent, moins vive.
S'il me fallait résumer en quelques mots les conditions
avantageuses ou non à la production de nouvelles espèces par la
sélection naturelle, autant toutefois qu'un problème aussi
complexe le permet, je serais disposé à conclure que, pour les
productions terrestres, un grand continent, qui a subi de
nombreuses oscillations de niveau, a dû être le plus favorable à
la production de nombreux êtres organisés nouveaux, capables de se
perpétuer pendant longtemps et de prendre une grande extension.
Tant que la région a existé; sous forme de continent, les
habitants ont dû être nombreux en espèces et en individus, et, par
conséquent, soumis à une ardente concurrence. Quand, à la suite
d'affaissements, ce continent s'est subdivisé en nombreuses
grandes îles séparées, chacune de ces îles a dû encore contenir
beaucoup d'individus de la même espèce, de telle sorte que les
croisements ont dû cesser entre les variétés bientôt devenues
propres à chaque île. Après des changements physiques de quelque
nature que ce soit, toute immigration a dû cesser, de façon que
les anciens habitants modifiés ont dû occuper toutes les places
nouvelles dans l'économie naturelle de chaque île; enfin, le laps
de temps écoulé a permis aux variétés, habitant chaque île, de se
modifier complètement et de se perfectionner. Quand, à la suite de
soulèvements, les îles se sont de nouveau transformées en un
continent, une lutte fort vive a dû recommencer; les variétés les
plus favorisées ou les plus perfectionnées ont pu alors s'étendre;
les formes moins perfectionnées ont été exterminées, et le
continent renouvelé a changé d'aspect au point de vue du nombre
relatif de ses différents habitants. Là, enfin, s'ouvre un nouveau
champ pour la sélection naturelle, qui tend à perfectionner encore
plus les habitants et à produire de nouvelles espèces.
J'admets complètement que la sélection naturelle agit d'ordinaire
avec une extrême lenteur. Elle ne peut même agir que lorsqu'il y
a, dans l'économie naturelle d'une région, des places vacantes,
qui seraient mieux remplies si quelques-uns des habitants
subissaient certaines modifications. Ces lacunes ne se produisent
le plus souvent qu'à la suite de changements physiques, qui
presque toujours s'accomplissent très lentement, et à condition
que quelques obstacles s'opposent à l'immigration de formes mieux
adaptées. Toutefois, à mesure que quelques-uns des anciens
habitants se modifient, les rapports mutuels de presque tous les
autres doivent changer. Cela seul suffit à créer des lacunes que
peuvent remplir des formes mieux adaptées; mais c'est là une
opération qui s'accomplit très lentement. Bien que tous les
individus de la même espèce diffèrent quelque peu les uns des
autres, il faut souvent beaucoup de temps avant qu'il se produise
des variations avantageuses dans les différentes parties de
l'organisation; en outre, le libre croisement retarde souvent
beaucoup les résultats qu'on pourrait obtenir. On ne manquera pas
de m'objecter que ces diverses causes sont plus que suffisantes
pour neutraliser l'influence de la sélection naturelle. Je ne le
crois pas. J'admets, toutefois, que la sélection naturelle n'agit
que très lentement et seulement à de longs intervalles, et
seulement aussi sur quelques habitants d'une même région. Je
crois, en outre, que ces résultats lents et intermittents
concordent bien avec ce que nous apprend la géologie sur le
développement progressif des habitants du monde.
Quelque lente pourtant que soit la marche de la sélection
naturelle, si l'homme, avec ses moyens limités, peut réaliser tant
de progrès en appliquant la sélection artificielle, je ne puis
concevoir aucune limite à la somme des changements, de même qu'à
la beauté et à la complexité des adaptations de tous les êtres
organisés dans leurs rapports les uns avec les autres et avec les
conditions physiques d'existence que peut, dans le cours successif
des âges, réaliser le pouvoir sélectif de la nature.