DE LA NATURE DES OBSTACLES À LA MULTIPLICATION.

Les causes qui font obstacle à la tendance naturelle à la

multiplication de chaque espèce sont très obscures. Considérons

une espèce très vigoureuse; plus grand est le nombre des individus

dont elle se compose, plus ce nombre tend à augmenter. Nous ne

pourrions pas même, dans un cas donné, déterminer exactement quels

sont les freins qui agissent. Cela n'a rien qui puisse surprendre,

quand on réfléchit que notre ignorance sur ce point est absolue,

relativement même à l'espèce humaine, quoique l'homme soit bien

mieux connu que tout autre animal. Plusieurs auteurs ont discuté

ce sujet avec beaucoup de talent; j'espère moi-même l'étudier

longuement dans un futur ouvrage, particulièrement. à l'égard des

animaux retournés à l'état sauvage dans l'Amérique méridionale. Je

me bornerai ici à quelques remarques, pour rappeler certains

points principaux à l'esprit du lecteur. Les oeufs ou les animaux

très jeunes semblent ordinairement souffrir le plus, mais il n'en

est pas toujours ainsi; chez les plantes, il se fait une énorme

destruction de graines; mais, d'après mes observations, il semble

que ce sont les semis qui souffrent le plus, parce qu'ils germent

dans un terrain déjà encombré par d'autres plantes. Différents

ennemis détruisent aussi une grande quantité de plants; j'ai

observé, par exemple, quelques jeunes plants de nos herbes

indigènes, semés dans une plate-bande ayant 3 pieds de longueur

sur 2 de largeur, bien labourée et bien débarrassée de plantes

étrangères, et où, par conséquent, ils ne pouvaient pas souffrir

du voisinage de ces plantes: sur trois cent cinquante-sept plants,

deux cent quatre-vingt-quinze ont été détruits, principalement par

les limaces et par les insectes. Si on laisse pousser du gazon

qu'on a fauché pendant très longtemps, ou, ce qui revient au même,

que des quadrupèdes ont l'habitude de brouter, les plantes les

plus vigoureuses tuent graduellement celles qui le sont le moins,

quoique ces dernières aient atteint leur pleine maturité; ainsi,

dans une petite pelouse de gazon, ayant 3 pieds sur 7, sur vingt

espèces qui y poussaient, neuf ont péri, parce qu'on a laissé

croître librement les autres espèces.

La quantité de nourriture détermine, cela va sans dire, la limite

extrême de la multiplication de chaque espèce; mais, le plus

ordinairement, ce qui détermine le nombre moyen des individus

d'une espèce, ce n'est pas la difficulté d'obtenir des aliments,

mais la facilité avec laquelle ces individus deviennent la proie

d'autres animaux. Ainsi, il semble hors de doute que la quantité

de perdrix, de grouses et de lièvres qui peut exister dans un

grand parc; dépend principalement du soin avec lequel on détruit

leurs ennemis. Si l'on ne tuait pas une seule tête de gibier en

Angleterre pendant vingt ans, mais qu'en même temps on ne

détruisît aucun de leurs ennemis, il y aurait alors probablement

moins de gibier qu'il n'y en a aujourd'hui, bien qu'on en tue des

centaines de mille chaque année. Il est vrai que, dans quelques

cas particuliers, l'éléphant, par exemple, les bêtes de proie

n'attaquent pas l'animal; dans l'Inde, le tigre lui-même se

hasarde très rarement à attaquer un jeune éléphant défendu par sa

mère.

Le climat joue un rôle important quant à la détermination du

nombre moyen d'une espèce, et le retour périodique des froids ou

des sécheresses extrêmes semble être le plus efficace de tous les

freins. J'ai calculé, en me basant sur le peu de nids construits

au printemps, que l'hiver de 1854-1855 a détruit les quatre

cinquièmes des oiseaux de ma propriété; c'est là une destruction

terrible, quand on se rappelle que 10 pour 100 constituent, pour

l'homme, une mortalité extraordinaire en cas d'épidémie. Au

premier abord, il semble que l'action du climat soit absolument

indépendante de la lutte pour l'existence; mais il faut se

rappeler que les variations climatériques agissent directement sur

la quantité de nourriture, et amènent ainsi la lutte la plus vive

entre les individus, soit de la même espèce, soit d'espèces

distinctes, qui se nourrissent du même genre d'aliment. Quand le

climat agit directement, le froid extrême, par exemple, ce sont

les individus les moins vigoureux, ou ceux qui ont à leur

disposition le moins de nourriture pendant l'hiver, qui souffrent

le plus. Quand nous allons du sud au nord, ou que nous passons

d'une région humide à une région desséchée, nous remarquons

toujours que certaines espèces deviennent de plus en plus rares,

et finissent par disparaître; le changement de climat frappant nos

sens, nous sommes tout disposés à attribuer cette disparition à

son action directe. Or, cela n'est point exact; nous oublions que

chaque espèce, dans les endroits mêmes où elle est le plus

abondante, éprouve constamment de grandes pertes à certains

moments de son existence, pertes que lui infligent des ennemis ou

des concurrents pour le même habitat et pour la même nourriture;

or, si ces ennemis ou ces concurrents sont favorisés si peu que ce

soit par une légère variation du climat, leur nombre s'accroît

considérablement, et, comme chaque district contient déjà autant

d'habitants qu'il peut en nourrir, les autres espèces doivent

diminuer. Quand nous nous dirigeons vers le sud et que nous voyons

une espèce diminuer en nombre, nous pouvons être certains que

cette diminution tient autant à ce qu'une autre espèce a été

favorisée qu'à ce que la première a éprouvé un préjudice. Il en

est de même, mais à un degré moindre, quand nous remontons vers le

nord, car le nombre des espèces de toutes sortes, et, par

conséquent, des concurrents, diminue dans les pays septentrionaux.

Aussi rencontrons-nous beaucoup plus souvent, en nous dirigeant

vers le nord, ou en faisant l'ascension d'une montagne, que nous

ne le faisons en suivant une direction opposée, des formes

rabougries, dues _directement_ à l'action nuisible, du climat.

Quand nous atteignons les régions arctiques, ou les sommets

couverts de neiges éternelles, ou les déserts absolus, la lutte

pour l'existence n'existe plus qu'avec les éléments.

Le nombre prodigieux des plantes qui, dans nos jardins, supportent

parfaitement notre climat, mais qui ne s'acclimatent jamais, parce

qu'elles ne peuvent soutenir la concurrence avec nos plantes

indigènes, ou résister à nos animaux indigènes, prouve clairement

que le climat agit principalement de façon indirecte, en

favorisant d'autres espèces.

Quand une espèce, grâce à des circonstances favorables, se

multiplie démesurément dans une petite région, des épidémies se

déclarent souvent chez elle. Au moins, cela semble se présenter

chez notre gibier; nous pouvons observer là un frein indépendant

de la lutte pour l'existence. Mais quelques-unes de ces prétendues

épidémies semblent provenir de la présence de vers parasites qui,

pour une cause quelconque, peut-être à cause d'une diffusion plus

facile au milieu d'animaux trop nombreux, ont pris un

développement plus considérable; nous assistons en conséquence à

une sorte de lutte entre le parasite et sa proie.

D'autre part, dans bien des cas, il faut qu'une même espèce

comporte un grand nombre d'individus relativement au nombre de ses

ennemis, pour pouvoir se perpétuer. Ainsi, nous cultivons

facilement beaucoup de froment, de colza, etc., dans nos champs,

parce que les graines sont en excès considérable comparativement

au nombre des oiseaux qui viennent les manger. Or, les oiseaux,

bien qu'ayant une surabondance de nourriture pendant ce moment de

la saison, ne peuvent augmenter proportionnellement à cette

abondance de graines, parce que l'hiver a mis un frein à leur

développement; mais on sait combien il est difficile de récolter

quelques pieds de froment ou d'autres plantes analogues dans un

jardin; quant à moi, cela m'a toujours été impossible. Cette

condition de la nécessité d'un nombre considérable d'individus

pour la conservation d'une espèce explique, je crois, certains

faits singuliers que nous offre la nature, celui, par exemple, de

plantes fort rares qui sont parfois très abondantes dans les

quelques endroits où elles existent; et celui de plantes

véritablement sociables, c'est-à-dire qui se groupent en grand

nombre aux extrêmes limites de leur habitat. Nous pouvons croire,

en effet, dans de semblables cas, qu'une plante ne peut exister

qu'à l'endroit seul où les conditions de la vie sont assez

favorables pour que beaucoup puissent exister simultanément et

sauver ainsi l'espèce d'une complète destruction. Je dois ajouter

que les bons effets des croisements et les déplorables effets des

unions consanguines jouent aussi leur rôle dans la plupart de ces

cas. Mais je n'ai pas ici à m'étendre davantage sur ce sujet.

RAPPORTS COMPLEXES QU'ONT ENTRE EUX LES ANIMAUX ET LES PLANTES

DANS LA LUTTE POUR L'EXISTENCE.

Plusieurs cas bien constatés prouvent combien sont complexes et

inattendus les rapports réciproques des êtres organisés qui ont à

lutter ensemble dans un même pays. Je me contenterai de citer ici

un seul exemple, lequel, bien que fort simple, m'a beaucoup

intéressé. Un de mes parents possède, dans le Staffordshire, une

propriété où j'ai eu occasion de faire de nombreuses recherches;

tout à côté d'une grande lande très stérile, qui n'a jamais été

cultivée, se trouve un terrain de plusieurs centaines d'acres,

ayant exactement la même nature, mais qui a été enclos il y a

vingt-cinq ans et planté de pins d'Écosse. Ces plantations ont

amené, dans la végétation de la partie enclose de la lande, des

changements si remarquables, que l'on croirait passer d'une région

à une autre; non seulement le nombre proportionnel des bruyères

ordinaires a complètement changé, mais douze espèces de plantes

(sans compter des herbes et des carex) qui n'existent pas dans la

lande, prospèrent dans la partie plantée. L'effet produit sur les

insectes a été encore plus grand, car on trouve à chaque pas, dans

les plantations, six espèces d'oiseaux insectivores qu'on ne voit

jamais dans la lande, laquelle n'est fréquentée que par deux ou

trois espèces distinctes d'oiseaux insectivores. Ceci nous prouve

quel immense changement produit l'introduction d'une seule espèce

d'arbres, car on n'a fait aucune culture sur cette terre; on s'est

contenté de l'enclore, de façon à ce que le bétail ne puisse

entrer. Il est vrai qu'une clôture est aussi un élément fort

important dont j'ai pu observer les effets auprès de Farnham, dans

le comté de Surrey. Là se trouvent d'immenses landes, plantées çà

et là, sur le sommet des collines, de quelques groupes de vieux

pins d'Écosse; pendant ces dix dernières années, on a enclos

quelques-unes de ces landes, et aujourd'hui il pousse de toutes

parts une quantité de jeunes pins, venus naturellement, et si

rapprochés les uns des autres, que tous ne peuvent pas vivre.

Quand j'ai appris que ces jeunes arbres n'avaient été ni semés ni

plantés, j'ai été tellement surpris, que je me rendis à plusieurs

endroits d'où je pouvais embrasser du regard des centaines

d'hectares de landes qui n'avaient pas été enclos; or, il m'a été

impossible de rien découvrir, sauf les vieux arbres. En examinant

avec plus de soin l'état de la lande, j'ai découvert une multitude

de petits plants qui avaient été rongés par les bestiaux. Dans

l'espace d'un seul mètre carré, à une distance de quelques

centaines de mètres de l'un des vieux arbres, j'ai compté trente-

deux jeunes plants: l'un d'eux avait vingt-six anneaux; il avait

donc essayé, pendant bien des années, d'élever sa tête au-dessus

des tiges de la bruyère et n'y avait pas réussi. Rien d'étonnant

donc à ce que le sol se couvrît de jeunes pins vigoureux dès que

les clôtures ont été établies. Et, cependant, ces landes sont si

stériles et si étendues, que personne n'aurait pu s'imaginer que

les bestiaux aient pu y trouver des aliments.

Nous voyons ici que l'existence du pin d'Écosse dépend absolument

de la présence ou de l'absence des bestiaux; dans quelques parties

du monde, l'existence du bétail dépend de certains insectes. Le

Paraguay offre peut-être l'exemple le plus frappant de ce fait:

dans ce pays, ni les bestiaux, ni les chevaux, ni les chiens ne

sont retournés à l'état sauvage, bien que le contraire se soit

produit sur une grande échelle dans les régions situées au nord et

au sud. Azara et Rengger ont démontré qu'il faut attribuer ce fait

à l'existence au Paraguay d'une certaine mouche qui dépose ses

oeufs dans les naseaux de ces animaux immédiatement après leur

naissance. La multiplication de ces mouches, quelque nombreuses

qu'elles soient d'ailleurs, doit être ordinairement entravée par

quelque frein, probablement par le développement d'autres insectes

parasites. Or donc, si certains oiseaux insectivores diminuaient

au Paraguay, les insectes parasites augmenteraient probablement en

nombre, ce qui amènerait la disparition des mouches, et alors

bestiaux et chevaux retourneraient à l'état sauvage, ce qui aurait

pour résultat certain de modifier considérablement la végétation,

comme j'ai pu l'observer moi-même dans plusieurs parties de

l'Amérique méridionale. La végétation à son tour aurait une grande

influence sur les insectes, et l'augmentation de ceux-ci

provoquerait, comme nous venons de le voir par l'exemple du

Staffordshire, le développement d'oiseaux insectivores, et ainsi

de suite, en cercles toujours de plus en plus complexes. Ce n'est

pas que, dans la nature, les rapports soient toujours aussi

simples que cela. La lutte dans la lutte doit toujours se

reproduire avec des succès différents; cependant, dans le cours

des siècles, les forces se balancent si exactement, que la face de

la nature reste uniforme pendant d'immenses périodes, bien

qu'assurément la cause la plus insignifiante suffise pour assurer

la victoire à tel ou tel être organisé. Néanmoins, notre ignorance

est si profonde et notre vanité si grande, que nous nous étonnons

quand nous apprenons l'extinction d'un être organisé; comme nous

ne comprenons pas la cause de cette extinction, nous ne savons

qu'invoquer des cataclysmes, qui viennent désoler le monde, et

inventer des lois sur la durée des formes vivantes!

Encore un autre exemple pour bien faire comprendre quels rapports

complexes relient entre eux des plantes et des animaux fort

éloignés les uns des autres dans l'échelle de la nature. J'aurai

plus tard l'occasion de démontrer que les insectes, dans mon

jardin, ne visitent jamais la _Lobelia fulgens_, plante exotique,

et qu'en conséquence, en raison de sa conformation particulière,

cette plante ne produit jamais de graines. Il faut absolument,

pour les féconder, que les insectes visitent presque toutes nos

orchidées, car ce sont eux qui transportent le pollen d'une fleur

à une autre. Après de nombreuses expériences, j'ai reconnu que le

bourdon est presque indispensable pour la fécondation de la pensée

(_Viola tricolor_), parce que les autres insectes du genre abeille

ne visitent pas cette fleur. J'ai reconnu également que les

visites des abeilles sont nécessaires pour la fécondation de

quelques espèces de trèfle: vingt pieds de trèfle de Hollande

(_Trifolium repens_), par exemple, ont produit deux mille deux

cent quatre-vingt-dix graines, alors que vingt autres pieds, dont

les abeilles ne pouvaient pas approcher, n'en ont pas produit une

seule. Le bourdon seul visite le trèfle rouge, parce que les

autres abeilles ne peuvent pas en atteindre le nectar. On affirme

que les phalènes peuvent féconder cette plante; mais j'en doute

fort, parce que le poids de leur corps n'est pas suffisant pour

déprimer les pétales alaires. Nous pouvons donc considérer comme

très probable que, si le genre bourdon venait à disparaître, ou

devenait très rare en Angleterre, la pensée et le trèfle rouge

deviendraient aussi très rares ou disparaîtraient complètement. Le

nombre des bourdons, dans un district quelconque, dépend, dans une

grande mesure, du nombre des mulots qui détruisent leurs nids et

leurs rayons de miel; or, le colonel Newman, qui a longtemps

étudié les habitudes du bourdon, croit que «plus des deux tiers de

ces insectes sont ainsi détruits chaque année en Angleterre».

D'autre part, chacun sait que le nombre des mulots dépend

essentiellement de celui des chats, et le colonel Newman ajoute:

«J'ai remarqué que les nids de bourdon sont plus abondants près

des villages et des petites villes, ce que j'attribue au plus

grand nombre de chats qui détruisent les mulots.» Il est donc

parfaitement possible que la présence d'un animal félin dans une

localité puisse déterminer, dans cette même localité, l'abondance

de certaines plantes en raison de l'intervention des souris et des

abeilles!

Différents freins, dont l'action se fait sentir à diverses époques

de la vie et pendant certaines saisons de l'année, affectent donc

l'existence de chaque espèce. Les uns sont très efficaces, les

autres le sont moins, mais l'effet de tous est de déterminer la

quantité moyenne des individus d'une espèce ou l'existence même de

chacune d'elles. On pourrait démontrer que, dans quelques cas, des

freins absolument différents agissent sur la même espèce dans

certains districts. Quand on considère les plantes et les arbustes

qui constituent un fourré, on est tenté d'attribuer leur nombre

proportionnel à ce qu'on appelle _le hasard_. Mais c'est là une

erreur profonde. Chacun sait que, quand on abat une forêt

américaine, une végétation toute différente surgit; on a observé

que d'anciennes ruines indiennes, dans le sud des États-Unis,

ruines qui devaient être jadis isolées des arbres, présentent

aujourd'hui la même diversité, la même proportion d'essences que

les forêts vierges environnantes. Or, quel combat doit s'être

livré pendant de longs siècles entre les différentes espèces

d'arbres dont chacune répandait annuellement ses graines par

milliers! Quelle guerre incessante d'insecte à insecte, quelle

lutte entre les insectes, les limaces et d'autres animaux

analogues, avec les oiseaux et les bêtes de proie, tous

s'efforçant de multiplier, se mangeant les uns les autres, ou se

nourrissant de la substance des arbres, de leurs graines et de

leurs jeunes pousses; ou des autres plantes qui ont d'abord

couvert le sol et qui empêchaient, par conséquent, la croissance

des arbres! Que l'on jette en l'air une poignée de plumes, elles

retomberont toutes sur le sol en vertu de certaines lois définies;

mais combien le problème de leur chute est simple quand on le

compare à celui des actions et des réactions des plantes et des

animaux innombrables qui, pendant le cours des siècles, ont

déterminé les quantités proportionnelles des espèces d'arbres qui

croissent aujourd'hui sur les ruines indiennes!

La dépendance d'un être organisé vis-à-vis d'un autre, telle que

celle du parasite dans ses rapports avec sa proie, se manifeste

d'ordinaire entre des êtres très éloignés les uns des autres dans

l'échelle de la nature. Tel, quelquefois, est aussi le cas pour

certains animaux que l'on peut considérer comme luttant l'un avec

l'autre pour l'existence; et cela dans le sens le plus strict du

mot, les sauterelles, par exemple, et les quadrupèdes herbivores.

Mais la lutte est presque toujours beaucoup plus acharnée entre

les individus appartenant à la même espèce; en effet, ils

fréquentent les mêmes districts, recherchent la même nourriture,

et sont exposés aux mêmes dangers. La lutte est presque aussi

acharnée quand il s'agit de variétés de la même espèce, et la

plupart du temps elle est courte; si, par exemple, on sème

ensemble plusieurs variétés de froment, et que l'on sème, l'année

suivante, la graine mélangée provenant de la première récolte, les

variétés qui conviennent le mieux au sol et au climat, et qui

naturellement se trouvent être les plus fécondes, l'emportent sur

les autres, produisent plus de graines, et, en conséquence, au

bout de quelques années, supplantent toutes les autres variétés.

Cela est si vrai, que, pour conserver un mélange de variétés aussi

voisines que le sont celles des pois de senteur, il faut chaque

année recueillir séparément les graines de chaque variété et avoir

soin de les mélanger dans la proportion voulue, autrement les

variétés les plus faibles diminuent peu à peu et finissent par

disparaître. Il en est de même pour les variétés de moutons; on

affirme que certaines variétés de montagne affament à tel point

les autres, qu'on ne peut les laisser ensemble dans les mêmes

pâturages. Le même résultat s'est produit quand on a voulu

conserver ensemble différentes variétés de sangsues médicinales.

Il est même douteux que toutes les variétés de nos plantes

cultivées et de nos animaux domestiques aient si exactement la

même force, les mêmes habitudes et la même constitution que les

proportions premières d'une masse mélangée (je ne parle pas, bien

entendu, des croisements) puissent se maintenir pendant une demi-

douzaine de générations, si, comme dans les races à l'état

sauvage, on laisse la lutte s'engager entre elles, et si l'on n'a

pas soin de conserver annuellement une proportion exacte entre les

graines ou les petits.

LA LUTTE POUR L'EXISTENCE EST PLUS ACHARNÉE QUAND ELLE A LIEU

ENTRE DES INDIVIDUS ET DES VARIÉTÉS APPARTENANT À LA MÊME ESPÈCE.

Les espèces appartenant au même genre ont presque toujours, bien

qu'il y ait beaucoup d'exceptions à cette règle, des habitudes et

une constitution presque semblables; la lutte entre ces espèces

est donc beaucoup plus acharnée, si elles se trouvent placées en

concurrence les unes avec les autres, que si cette lutte s'engage

entre des espèces appartenant à des genres distincts. L'extension

récente qu'a prise, dans certaines parties des États-Unis, une

espèce d'hirondelle qui a causé l'extinction d'une autre espèce,

nous offre un exemple de ce fait. Le développement de la draine a

amené, dans certaines parties de l'Écosse, la rareté croissante de

la grive commune. Combien de fois n'avons-nous pas entendu dire

qu'une espèce de rats a chassé une autre espèce devant elle, sous

les climats les plus divers! En Russie, la petite blatte d'Asie a

chassé devant elle sa grande congénère. En Australie, l'abeille

que nous avons importée extermine rapidement la petite abeille

indigène, dépourvue d'aiguillon. Une espèce de moutarde en

supplante une autre, et ainsi de suite. Nous pouvons concevoir à

peu près comment il se fait que la concurrence soit plus vive

entre les formes alliées, qui remplissent presque la même place

dans l'économie de la nature; mais il est très probable que, dans

aucun cas, nous ne pourrions indiquer les raisons exactes de la

victoire remportée par une espèce sur une autre dans la grande

bataille de la vie.

Les remarques que je viens de faire conduisent à un corollaire de

la plus haute importance, c'est-à-dire que la conformation de

chaque être organisé est en rapport, dans les points les plus

essentiels et quelquefois cependant les plus cachés, avec celle de

tous les êtres organisés avec lesquels il se trouve en concurrence

pour son alimentation et pour sa résidence, et avec celle de tous

ceux qui lui servent de proie ou contre lesquels il a à se

défendre. La conformation des dents et des griffes du tigre, celle

des pattes et des crochets du parasite qui s'attache aux poils du

tigre, offrent une confirmation évidente de cette loi. Mais les

admirables graines emplumées de la chicorée sauvage et les pattes

aplaties et frangées des coléoptères aquatiques ne semblent tout

d'abord en rapport qu'avec l'air et avec l'eau. Cependant,

l'avantage présenté par les graines emplumées se trouve, sans

aucun doute, en rapport direct avec le sol déjà garni d'autres

plantes, de façon à ce que les graines puissent se distribuer dans

un grand espace et tomber sur un terrain qui n'est pas encore

occupé. Chez le coléoptère aquatique, la structure des jambes, si

admirablement adaptée pour qu'il puisse plonger, lui permet de

lutter avec d'autres insectes aquatiques pour chercher sa proie,

ou pour échapper aux attaques d'autres animaux.

La substance nutritive déposée dans les graines de bien des

plantes semble, à première vue, ne présenter aucune espèce de

rapports avec d'autres plantes. Mais la croissance vigoureuse des

jeunes plants provenant de ces graines, les pois et les haricots

par exemple, quand on les sème au milieu d'autres graminées,

paraît indiquer que le principal avantage de cette substance est

de favoriser la croissance des semis, dans la lutte qu'ils ont à

soutenir contre les autres plantes qui poussent autour d'eux.

Pourquoi chaque forme végétale ne se multiplie-t-elle pas dans

toute l'étendue de sa région naturelle jusqu'à doubler ou

quadrupler le nombre de ses représentants? Nous savons

parfaitement qu'elle peut supporter un peu plus de chaleur ou de

froid, un peu plus d'humidité ou de sécheresse, car nous savons

qu'elle habite des régions plus chaudes ou plus froides, plus

humides ou plus sèches. Cet exemple nous démontre que, si nous

désirons donner à une plante le moyen d'accroître le nombre de ses

représentants, il faut la mettre en état de vaincre ses

concurrents et de déjouer les attaques des animaux qui s'en

nourrissent. Sur les limites de son habitat géographique, un

changement de constitution en rapport avec le climat lui serait

d'un avantage certain; mais nous avons toute raison de croire que

quelques plantes ou quelques animaux seulement s'étendent assez

loin pour être exclusivement détruits par la rigueur du climat.

C'est seulement aux confins extrêmes de la vie, dans les régions

arctiques ou sur les limites d'un désert absolu, que cesse la

concurrence. Que la terre soit très froide ou très sèche, il n'y

en aura pas moins concurrence entre quelques espèces ou entre les

individus de la même espèce, pour occuper les endroits les plus

chauds ou les plus humides.

Il en résulte que les conditions d'existence d'une plante ou d'un

animal placé dans un pays nouveau, au milieu de nouveaux

compétiteurs, doivent se modifier de façon essentielle, bien que

le climat soit parfaitement identique à celui de son ancien

habitat. Si on souhaite que le nombre de ses représentants

s'accroisse dans sa nouvelle patrie, il faut modifier l'animal ou

la plante tout autrement qu'on ne l'aurait fait dans son ancienne

patrie, car il faut lui procurer certains avantages sur un

ensemble de concurrents ou d'ennemis tout différents.

Rien de plus facile que d'essayer ainsi, en imagination, de

procurer à une espèce certains avantages sur une autre; mais, dans

la pratique, il est plus que probable que nous ne saurions pas ce

qu'il y a à faire. Cela seul devrait suffire à nous convaincre de

notre ignorance sur les rapports mutuels qui existent entre tous

les êtres organisés; c'est là une vérité qui nous est aussi

nécessaire qu'elle nous est difficile à comprendre. Tout ce que

nous pouvons faire, c'est de nous rappeler à tout instant que tous

les êtres organisés s'efforcent perpétuellement de se multiplier

selon une progression géométrique; que chacun d'eux à certaines

périodes de sa vie, pendant certaines saisons de l'année, dans le

cours de chaque génération ou à de certains intervalles, doit

lutter pour l'existence et être exposé à une grande destruction.

La pensée de cette lutte universelle provoque de tristes

réflexions, mais nous pouvons nous consoler avec la certitude que

la guerre n'est pas

incessante dans la nature, que la peur y est inconnue, que la mort

est généralement prompte, et que ce sont les êtres vigoureux,

sains et heureux qui survivent et se multiplient.

CHAPITRE IV.

LA SÉLECTION NATURELLE OU LA PERSISTANCE DU PLUS APTE.

_La sélection naturelle; comparaison de son pouvoir avec le

pouvoir sélectif de l'homme; son influence sur les caractères a

peu d'importance; son influence à tous les âges et sur les deux

sexes. -- Sélection sexuelle. -- De la généralité des croisements

entre les individus de la même espèce. -- Circonstances favorables

ou défavorables à la sélection naturelle, telles que croisements,

isolement, nombre des individus. -- Action lente. -- Extinction

causée par la sélection naturelle. -- Divergence des caractères

dans ses rapports avec la diversité des habitants d'une région

limitée et avec l'acclimatation. -- Action de la sélection

naturelle sur les descendants d'un type commun résultant de la

divergence des caractères. -- La sélection naturelle explique le

groupement de tous les êtres organisés; les progrès de

l'organisme; la persistance des formes inférieures; la convergence

des caractères; la multiplication indéfinie des espèces. --

Résumé._

Quelle influence a, sur la variabilité, cette lutte pour

l'existence que nous venons de décrire si brièvement? Le principe

de la sélection, que nous avons vu si puissant entre les mains de

l'homme, s'applique-t-il à l'état de nature? Nous prouverons qu'il

s'applique de façon très efficace. Rappelons-nous le nombre infini

de variations légères, de simples différences individuelles, qui

se présentent chez nos productions domestiques et, à un degré

moindre, chez les espèces à l'état sauvage; rappelons-nous aussi

la force des tendances héréditaires. À l'état domestique, on peut

dire que l'organisme entier devient en quelque sorte plastique.

Mais, comme Hooker et Asa Gray l'ont fait si bien remarquer, la

variabilité que nous remarquons chez toutes nos productions

domestiques n'est pas l'oeuvre directe de l'homme. L'homme ne peut

ni produire ni empêcher les variations; il ne peut que conserver

et accumuler celles qui se présentent. Il expose, sans en avoir

l'intention, les êtres organisés à de nouvelles conditions

d'existence, et des variations en résultent; or, des changements

analogues peuvent, doivent même se présenter à l'état de nature.

Qu'on se rappelle aussi combien sont complexes, combien sont

étroits les rapports de tous les êtres organisés les uns avec les

autres et avec les conditions physiques de la vie, et, en

conséquence, quel avantage chacun d'eux peut retirer de diversités

de conformation infiniment variées, étant données des conditions

de vie différentes. Faut-il donc s'étonner, quand on voit que des

variations utiles à l'homme se sont certainement produites, que

d'autres variations, utiles à l'animal dans la grande et terrible

bataille de la vie, se produisent dans le cours de nombreuses

générations? Si ce fait est admis, pouvons-nous douter (il faut

toujours se rappeler qu'il naît beaucoup plus d'individus qu'il

n'en peut vivre) que les individus possédant un avantage

quelconque, quelque léger qu'il soit d'ailleurs, aient la

meilleure chance de vivre et de se reproduire? Nous pouvons être

certains, d'autre part, que toute variation, si peu nuisible

qu'elle soit à l'individu; entraîne forcément la disparition de

celui-ci. J'ai donné le nom de _sélection naturelle_ ou de

_persistance du plus apte_ à cette conservation des différences et

des variations individuelles favorables et à cette élimination des

variations nuisibles. Les variations insignifiantes, c'est-à-dire

qui ne sont ni utiles ni nuisibles à l'individu, ne sont

certainement pas affectées par la sélection naturelle et demeurent

à l'état d'éléments variables, tels que peut-être ceux que nous

remarquons chez certaines espèces polymorphes, ou finissent par se

fixer, grâce à la nature de l'organisme et à celle des conditions

d'existence.

Plusieurs écrivains ont mal compris, ou mal critiqué, ce terme de

_sélection naturelle_. Les uns se sont même imaginé que la

sélection naturelle amène la variabilité, alors qu'elle implique

seulement la conservation des variations accidentellement

produites, quand elles sont avantageuses à l'individu dans les

conditions d'existence où il se trouve placé. Personne ne proteste

contre les agriculteurs, quand ils parlent des puissants effets de

la sélection effectuée par l'homme; or, dans ce cas, il est

indispensable que la nature produise d'abord les différences

individuelles que l'homme choisit dans un but quelconque. D'autres

ont prétendu que le terme _sélection_ implique un choix conscient

de la part des animaux qui se modifient, et on a même argué que,

les plantes n'ayant aucune volonté, la sélection naturelle ne leur

est pas applicable. Dans le sens littéral du mot, il n'est pas

douteux que le terme _sélection naturelle_ ne soit un terme

erroné; mais, qui donc a jamais critiqué les chimistes, parce

qu'ils se servent du terme _affinité élective_ en parlant des

différents éléments? Cependant, on ne peut pas dire, à strictement

parler, que l'acide choisisse la base avec laquelle il se combine

de préférence. On a dit que je parle de la sélection naturelle

comme d'une puissance active ou divine; mais qui donc critique un

auteur lorsqu'il parle de l'attraction ou de la gravitation, comme

régissant les mouvements des planètes? Chacun sait ce que

signifient, ce qu'impliquent ces expressions métaphoriques

nécessaires à la clarté de la discussion. Il est aussi très

difficile d'éviter de personnifier le nom _nature_; mais, par

_nature_, j'entends seulement l'action combinée et les résultats

complexes d'un grand nombre de lois naturelles; et, par _lois_, la

série de faits que nous avons reconnus. Au bout de quelque temps

on se familiarisera avec ces termes et on oubliera ces critiques

inutiles.

Nous comprendrons mieux l'application de la loi de la sélection

naturelle en prenant pour exemple un pays soumis à quelques légers

changements physiques, un changement climatérique, par exemple. Le

nombre proportionnel de ses habitants change presque immédiatement

aussi, et il est probable que quelques espèces s'éteignent. Nous

pouvons conclure de ce que nous avons vu relativement aux rapports

complexes et intimes qui relient les uns aux autres les habitants

de chaque pays, que tout changement dans la proportion numérique

des individus d'une espèce affecte sérieusement toutes les autres

espèces, sans parler de l'influence exercée par les modifications

du climat. Si ce pays est ouvert, de nouvelles formes y pénètrent

certainement, et cette immigration tend encore à troubler les

rapports mutuels de ses anciens habitants. Qu'on se rappelle, à ce

sujet, quelle a toujours été l'influence de l'introduction d'un

seul arbre ou d'un seul mammifère dans un pays. Mais s'il s'agit

d'une île, ou d'un pays entouré en partie de barrières

infranchissables, dans lequel, par conséquent, de nouvelles formes

mieux adaptées aux modifications du climat ne peuvent pas

facilement pénétrer, il se trouve alors, dans l'économie de la

nature, quelque place qui serait mieux remplie si quelques-uns des

habitants originels se modifiaient de façon ou d'autre, puisque,

si le pays était ouvert, ces places seraient prises par les

immigrants. Dans ce cas de légères modifications, favorables à

quelque degré que ce soit aux individus d'une espèce, en les

adaptant mieux à de nouvelles conditions ambiantes, tendraient à

se perpétuer, et la sélection naturelle aurait ainsi des matériaux

disponibles pour commencer son oeuvre de perfectionnement.

Nous avons de bonnes raisons de croire, comme nous l'avons

démontré dans le premier chapitre, que les changements des

conditions d'existence tendent à augmenter la faculté à la

variabilité. Dans les cas que nous venons de citer, les conditions

d'existence ayant changé, le terrain est donc favorable à la

sélection naturelle, car il offre plus de chances pour la

production de variations avantageuses, sans lesquelles la

sélection naturelle ne peut rien. Il ne faut jamais oublier que,

dans le terme _variation_, je comprends les simples différences

individuelles. L'homme peut amener de grands changements chez ses

animaux domestiques et chez ses plantes cultivées, en accumulant

les différences individuelles dans une direction donnée; la

sélection naturelle peut obtenir les mêmes résultats, mais

beaucoup plus facilement, parce que son action peut s'étendre sur

un laps de temps beaucoup plus considérable. Je ne crois pas,

d'ailleurs, qu'il faille de grands changements physiques tels que

des changements climatériques, ou qu'un pays soit particulièrement

isolé et à l'abri de l'immigration, pour que des places libres se

produisent et que la sélection naturelle les fasse occuper en

améliorant quelques-uns des organismes variables. En effet, comme

tous les habitants de chaque pays luttent à armes à peu près

égales, il peut suffire d'une modification très légère dans la

conformation ou dans les habitudes d'une espèce pour lui donner

l'avantage sur toutes les autres. D'autres modifications de la

même nature pourront encore accroître cet avantage, aussi

longtemps que l'espèce se trouvera dans les mêmes conditions

d'existence et jouira des mêmes moyens pour se nourrir et pour se

défendre. On ne pourrait citer aucun pays dont les habitants

indigènes soient actuellement si parfaitement adaptés les uns aux

autres, si absolument en rapport avec les conditions physiques qui

les entourent, pour ne laisser place à aucun perfectionnement;

car, dans tous les pays, les espèces natives ont été si

complètement vaincues par des espèces acclimatées, qu'elles ont

laissé quelques-unes de ces étrangères prendre définitivement

possession du sol. Or, les espèces étrangères ayant ainsi, dans

chaque pays, vaincu quelques espèces indigènes, on peut en

conclure que ces dernières auraient pu se modifier avec avantage,

de façon à mieux résister aux envahisseurs.

Puisque l'homme peut obtenir et a certainement obtenu de grands

résultats par ses moyens méthodiques et inconscients de sélection,

où s'arrête l'action de la sélection naturelle? L'homme ne peut

agir que sur les caractères extérieurs et visibles. La nature, si

l'on veut bien me permettre de personnifier sous ce nom la

conservation naturelle ou la persistance du plus apte, ne s'occupe

aucunement des apparences, à moins que l'apparence n'ait quelque

utilité pour les êtres vivants. La nature peut agir sur tous les

organes intérieurs, sur la moindre différence d'organisation, sur

le mécanisme vital tout entier. L'homme n'a qu'un but: choisir en

vue de son propre avantage; la nature, au contraire, choisit pour

l'avantage de l'être lui-même. Elle donne plein exercice aux

caractères qu'elle choisit, ce qu'implique le fait seul de leur

sélection. L'homme réunit dans un même pays les espèces provenant

de bien des climats différents; il exerce rarement d'une façon

spéciale et convenable les caractères qu'il a choisis; il donne la

même nourriture aux pigeons à bec long et aux pigeons à bec court;

il n'exerce pas de façon différente le quadrupède à longues pattes

et à courtes pattes; il expose aux mêmes influences climatériques

les moutons à longue laine et ceux à laine courte. Il ne permet

pas aux mâles les plus vigoureux de lutter pour la possession des

femelles. Il ne détruit pas rigoureusement tous les individus

inférieurs; il protège, au contraire, chacun d'eux, autant qu'il

est en son pouvoir, pendant toutes les saisons. Souvent il

commence la sélection en choisissant quelques formes à demi

monstrueuses, ou, tout au moins, en s'attachant à quelque

modification assez apparente pour attirer son attention ou pour

lui être immédiatement utile. À l'état de nature, au contraire la

plus petite différence de conformation ou de constitution peut

suffire à faire pencher la balance dans la lutte pour l'existence

et se perpétuer ainsi. Les désirs et les efforts de l'homme sont

si changeants! sa vie est si courte! Aussi, combien doivent être

imparfaits les résultats qu'il obtient, quand on les compare à

ceux que peut accumuler la nature pendant de longues périodes

géologiques! Pouvons-nous donc nous étonner que les caractères des

productions de la nature soient beaucoup plus franchement accusés

que ceux des races domestiques de l'homme? Quoi d'étonnant à ce

que ces productions naturelles soient infiniment mieux adaptées

aux conditions les plus complexes de l'existence, et qu'elles

portent en tout le cachet d'une oeuvre bien plus complète?

On peut dire, par métaphore, que la sélection naturelle recherche,

à chaque instant et dans le monde entier, les variations les plus

légères; elle repousse celles qui sont nuisibles, elle conserve et

accumule celles qui sont utiles; elle travaille en silence,

insensiblement, partout et toujours, dès que l'occasion s'en

présente, pour améliorer tous les êtres organisés relativement à

leurs conditions d'existence organiques et inorganiques. Ces

lentes et progressives transformations nous échappent jusqu'à ce

que, dans le cours des âges, la main du temps les ait marquées de

son empreinte, et alors nous nous rendons si peu compte des

longues périodes géologiques écoulées, que nous nous contentons de

dire que les formes vivantes sont aujourd'hui différentes de ce

qu'elles étaient autrefois.

Pour que des modifications importantes se produisent dans une

espèce, il faut qu'une variété une fois formée présente de

nouveau, après de longs siècles peut-être, des différences

individuelles participant à la nature utile de celles qui se sont

présentées d'abord; il faut, en outre, que ces différences se

conservent et se renouvellent encore. Des différences

individuelles de la même nature se reproduisent constamment; il

est donc à peu près certain que les choses se passent ainsi. Mais,

en somme, nous ne pouvons affirmer ce fait qu'en nous assurant si

cette hypothèse concorde avec les phénomènes généraux de la nature

et les explique. D'autre part, la croyance générale que la somme

des variations possibles est une quantité strictement limitée, est

aussi une simple assertion hypothétique.

Bien que la sélection naturelle ne puisse agir qu'en vue de

l'avantage de chaque être vivant, il n'en est pas moins vrai que

des caractères et des conformations, que nous sommes disposés à

considérer comme ayant une importance très secondaire, peuvent

être l'objet de son action. Quand nous voyons les insectes qui se

nourrissent de feuilles revêtir presque toujours une teinte verte,

ceux qui se nourrissent d'écorce une teinte grisâtre, le ptarmigan

des Alpes devenir blanc en hiver et le coq de bruyère porter des

plumes couleur de bruyère, ne devons-nous pas croire que les

couleurs que revêtent certains oiseaux et certains insectes leur

sont utiles pour les garantir du danger? Le coq de bruyère se

multiplierait innombrablement s'il n'était pas détruit à

quelqu'une des phases de son existence, et on sait que les oiseaux

de proie lui font une chasse active; les faucons, doués d'une vue

perçante, aperçoivent leur proie de si loin, que, dans certaines

parties du continent, on n'élève pas de pigeons blancs parce

qu'ils sont exposés à trop de dangers. La sélection naturelle

pourrait donc remplir son rôle en donnant à chaque espèce de coq

de bruyère une couleur appropriée au pays qu'il habite, en

conservant et en perpétuant cette couleur dès qu'elle est acquise.

Il ne faudrait pas penser non plus que la destruction accidentelle

d'un animal ayant une couleur particulière ne puisse produire que

peu d'effets sur une race. Nous devons nous rappeler, en effet,

combien il est essentiel dans un troupeau de moutons blancs de

détruire les agneaux qui ont la moindre tache noire. Nous avons vu

que la couleur des cochons qui, en Virginie, se nourrissent de

certaines racines, est pour eux une cause de vie ou de mort. Chez

les plantes, les botanistes considèrent le duvet du fruit et la

couleur de la chair comme des caractères très insignifiants;

cependant, un excellent horticulteur, Downing, nous apprend qu'aux

États-Unis les fruits à peau lisse souffrent beaucoup plus que

ceux recouverts de duvet des attaques d'un insecte, le curculio;

que les prunes pourprées sont beaucoup plus sujettes à certaines

maladies que les prunes jaunes; et qu'une autre maladie attaque

plus facilement les pêches à chair jaune que les pêches à chair

d'une autre couleur. Si ces légères différences, malgré le secours

de l'art, décident du sort des variétés cultivées, ces mêmes

différences doivent évidemment, à l'état de nature, suffire à

décider qui l'emportera d'un arbre produisant des fruits à la peau

lisse ou à la peau velue, à la chair pourpre ou à la chair jaune;

car, dans cet état, les arbres ont à lutter avec d'autres arbres

et avec une foule d'ennemis.

Quand nous étudions les nombreux petits points de différence qui

existent entre les espèces et qui, dans notre ignorance, nous

paraissent insignifiants, nous ne devons pas oublier que le

climat, l'alimentation, etc., ont, sans aucun doute, produit

quelques effets directs. Il ne faut pas oublier non plus qu'en

vertu des lois de la corrélation, quand une partie varie et que la

sélection naturelle accumule les variations, il se produit souvent

d'autres modifications de la nature la plus inattendue.

Nous avons vu que certaines variations qui, à l'état domestique,

apparaissent à une période déterminée de la vie, tendent à

réapparaître chez les descendants à la même période. On pourrait

citer comme exemples la forme, la taille et la saveur des grains

de beaucoup de variétés de nos légumes et de nos plantes

agricoles; les variations du ver à soie à l'état de chenille et de

cocon; le oeufs de nos volailles et la couleur du duvet de leurs

petits; les cornes de nos moutons et de nos bestiaux à l'âge

adulte. Or, à l'état de nature, la sélection naturelle peut agir

sur certains êtres organisés et les modifier à quelque âge que ce

soit par l'accumulation de variations profitables à cet âge et par

leur transmission héréditaire à l'âge correspondant. S'il est

avantageux à une plante que ses graines soient plus facilement

disséminées par le vent, il est aussi aisé à la sélection

naturelle de produire ce perfectionnement, qu'il est facile au

planteur, par la sélection méthodique, d'augmenter et d'améliorer

le duvet contenu dans les gousses de ses cotonniers.

La sélection naturelle peut modifier la larve d'un insecte de

façon à l'adapter à des circonstances complètement différentes de

celles où devra vivre l'insecte adulte. Ces modifications pourront

même affecter, en vertu de la corrélation, la conformation de

l'adulte. Mais, inversement, des modifications dans la

conformation de l'adulte peuvent affecter la conformation de la

larve. Dans tous les cas, la sélection naturelle ne produit pas de

modifications nuisibles à l'insecte, car alors l'espèce

s'éteindrait.

La sélection naturelle peut modifier la conformation du jeune

relativement aux parents et celle des parents relativement aux

jeunes. Chez les animaux vivant en société, elle transforme la

conformation de chaque individu de telle sorte qu'il puisse se

rendre utile à la communauté, à condition toutefois que la

communauté profite du changement. Mais ce que la sélection

naturelle ne saurait faire, c'est de modifier la structure d'une

espèce sans lui procurer aucun avantage propre et seulement au

bénéfice d'une, autre espèce. Or, quoique les ouvrages sur

l'histoire naturelle rapportent parfois de semblables faits, je

n'en ai pas trouvé un seul qui puisse soutenir l'examen. La

sélection naturelle peut modifier profondément une conformation

qui ne serait très utile qu'une fois pendant la vie d'un animal,

si elle est importante pour lui. Telles sont, par exemple, les

grandes mâchoires que possèdent certains insectes et qu'ils

emploient exclusivement pour ouvrir leurs cocons, ou l'extrémité

cornée du bec des jeunes oiseaux qui les aide à briser l'oeuf pour

en sortir. On affirme que, chez les meilleures espèces de pigeons

culbutants à bec court, il périt dans l'oeuf plus de petits qu'il

n'en peut sortir; aussi les amateurs surveillent-ils le moment de

l'éclosion pour secourir les petits s'il en est besoin. Or, si la

nature voulait produire un pigeon à bec très court pour l'avantage

de cet oiseau, la modification serait très lente et la sélection

la plus rigoureuse se ferait dans l'oeuf, et ceux-là seuls

survivraient qui auraient le bec assez fort, car tous ceux à bec

faible périraient inévitablement; ou bien encore, la sélection

naturelle agirait pour produire des coquilles plus minces, se

cassant plus facilement, car l'épaisseur de la coquille est

sujette à la variabilité comme toutes les autres structures.

Il est peut-être bon de faire remarquer ici qu'il doit y avoir,

pour tous les êtres, de grandes destructions accidentelles qui

n'ont que peu ou pas d'influence sur l'action de la sélection

naturelle. Par exemple, beaucoup d'oeufs ou de graines sont

détruits chaque année; or, la sélection naturelle ne peut les

modifier qu'autant qu'ils varient de façon à échapper aux attaques

de leurs ennemis. Cependant, beaucoup de ces oeufs ou de ces

gaines auraient pu, s'ils n'avaient pas été détruits, produire des

individus mieux adaptés aux conditions ambiantes qu'aucun de ceux

qui ont survécu. En outre, un grand nombre d'animaux ou de plantes

adultes, qu'ils soient ou non les mieux adaptés aux conditions

ambiantes, doivent annuellement périr, en raison de causes

accidentelles, qui ne seraient en aucune façon mitigées par des

changements de conformation ou de constitution avantageux à

l'espèce sous tous les autres rapports. Mais, quelque considérable

que soit cette destruction des adultes, peu importe, pourvu que le

nombre des individus qui survivent dans une région quelconque

reste assez considérable -- peu importe encore que la destruction

des oeufs ou des graines soit si grande, que la centième ou même

la millième partie se développe seule, -- il n'en est pas moins

vrai que les individus les plus aptes, parmi ceux qui survivent,

en supposant qu'il se produise chez eux des variations dans une

direction avantageuse, tendent à se multiplier en plus grand

nombre que les individus moins aptes. La sélection naturelle ne

pourrait, sans doute, exercer son action dans certaines directions

avantageuses, si le nombre des individus se trouvait

considérablement diminué par les causes que nous venons

d'indiquer, et ce cas a dû se produire souvent; mais ce n'est pas

là une objection valable contre son efficacité à d'autres époques

et dans d'autres circonstances. Nous sommes loin, en effet, de

pouvoir supposer que beaucoup d'espèces soient soumises à des

modifications et à des améliorations à la même époque et dans le

même pays.

De l'origine des espèces · 第 13 / 58 题