RÉSUMÉ.

En résumé, on ne peut distinguer les variétés des espèces que: 1°

par la découverte de chaînons intermédiaires; 2° par une certaine

somme peu définie de différences qui existent entre les unes et

les autres. En effet, si deux formes diffèrent très peu, on les

classe ordinairement comme variétés, bien qu'on ne puisse pas

directement les relier entre elles; mais on ne saurait définir la

somme des différences nécessaires pour donner à deux formes le

rang d'espèces. Chez les genres présentant, dans un pays

quelconque, un nombre d'espèces supérieur à la moyenne, les

espèces présentent aussi une moyenne de variétés plus

considérable. Chez les grands genres, les espèces sont souvent,

quoique à un degré inégal, très voisines les unes des autres, et

forment des petits groupes autour d'autres espèces. Les espèces

très voisines ont ordinairement une distribution restreinte. Sous

ces divers rapports, les espèces des grands genres présentent de

fortes analogies avec les variétés. Or, il est facile de se rendre

compte de ces analogies, si l'on part de ce principe que chaque

espèce a existé d'abord comme variété, la variété étant l'origine

de l'espèce; ces analogies, au contraire, restent inexplicables si

l'on admet que chaque espèce a été créée séparément.

Nous avons vu aussi que ce sont les espèces les plus florissantes,

c'est-à-dire les espèces dominantes, des plus grands genres de

chaque classe qui produisent en moyenne le plus grand nombre de

variétés; or, ces variétés, comme nous le verrons plus tard,

tendent à se convertir en espèces nouvelles et distinctes. Ainsi,

les genres les plus riches ont une tendance à devenir plus riches

encore; et, dans toute la nature, les formes vivantes, aujourd'hui

dominantes, manifestent une tendance à le devenir de plus en plus,

parce qu'elles produisent beaucoup de descendants modifiés et

dominants. Mais, par une marche graduelle que nous expliquerons

plus tard, les plus grands genres tendent aussi à se fractionner

en des genres moindres. C'est ainsi que, dans tout l'univers, les

formes vivantes se trouvent divisées en groupes subordonnés à

d'autres groupes.

CHAPITRE III.

LA LUTTE POUR L'EXISTENCE.

_Son influence sur la sélection naturelle. -- Ce terme pris dans

un sens figuré. -- Progression géométrique de l'augmentation des

individus. -- Augmentation rapide des animaux et des plantes

acclimatés. -- Nature des obstacles qui empêchent cette

augmentation. -- Concurrence universelle. -- Effets du climat. --

Le grand nombre des individus devient une protection. -- Rapports

complexes entre tous les animaux et entre toutes les plantes. --

La lutte pour l'existence est très acharnée entre les individus et

les variétés de la même espèce, souvent aussi entre les espèces du

même genre. -- Les rapports d'organisme à organisme sont les plus

importants de tous les rapports._

Avant d'aborder la discussion du sujet de ce chapitre, il est bon

d'indiquer en quelques mots quelle est l'influence de lutte pour

l'existence sur la sélection naturelle. Nous avons vu, dans le

précédent chapitre, qu'il existe une certaine variabilité

individuelle chez les êtres organisés à l'état sauvage; je ne

crois pas, d'ailleurs, que ce point ait jamais été contesté. Peu

nous importe que l'on donne le nom d'_espèces_, de _sous-espèces_

ou de _variétés_ à une multitude de formes douteuses; peu nous

importe, par exemple, quel rang on assigne aux deux ou trois cents

formes douteuses des plantes britanniques, pourvu que l'on admette

l'existence de variétés bien tranchées. Mais le seul fait de

l'existence de variabilité individuelles et de quelques variétés

bien tranchées, quoique nécessaires comme point de départ pour la

formation des espèces, nous aide fort peu à comprendre comment se

forment ces espèces à l'état de nature, comment se sont

perfectionnées toutes ces admirables adaptations d'une partie de

l'organisme dans ses rapports avec une autre partie, ou avec les

conditions de la vie, ou bien encore, les rapports d'un être

organisé avec un autre. Les rapports du pic et du gui nous offrent

un exemple frappant de ces admirables coadaptations. Peut-être les

exemples suivants sont-ils un peu moins frappants, mais la

coadaptation n'en existe pas moins entre le plus humble parasite

et l'animal ou l'oiseau aux poils ou aux plumes desquels il

s'attache; dans la structure du scarabée qui plonge dans l'eau;

dans la graine garnie de plumes que transporte la brise la plus

légère; en un mot, nous pouvons remarquer d'admirables adaptations

partout et dans toutes les parties du monde organisé.

On peut encore se demander comment il se fait que les variétés que

j'ai appelées _espèces naissantes_ ont fini par se convertir en

espèces vraies et distinctes, lesquelles, dans la plupart des cas,

diffèrent évidemment beaucoup plus les unes des autres que les

variétés d'une même espèce; comment se forment ces groupes

d'espèces, qui constituent ce qu'on appelle des _genres

distincts_, et qui diffèrent plus les uns des autres que les

espèces du même genre? Tous ces effets, comme nous l'expliquerons

de façon plus détaillée dans le chapitre suivant, découlent d'une

même cause: la lutte pour l'existence. Grâce à cette lutte, les

variations, quelque faibles qu'elles soient et de quelque cause

qu'elles proviennent, tendent à préserver les individus d'une

espèce et se transmettent ordinairement à leur descendance, pourvu

qu'elles soient utiles à ces individus dans leurs rapports

infiniment complexes avec les autres êtres organisés et avec les

conditions physiques de la vie. Les descendants auront, eux aussi,

en vertu de ce fait, une plus grande chance de persister; car, sur

les individus d'une espèce quelconque nés périodiquement, un bien

petit nombre peut survivre. J'ai donné à ce principe, en vertu

duquel une variation si insignifiante qu'elle soit se conserve et

se perpétue, si elle est utile, le nom de _sélection naturelle_,

pour indiquer les rapports de cette sélection avec celle que

l'homme peut accomplir. Mais l'expression qu'emploie souvent

M. Herbert Spencer: «la persistance du plus apte», est plus exacte

et quelquefois tout aussi commode. Nous avons vu que, grâce à la

sélection, l'homme peut certainement obtenir de grands résultats

et adapter les êtres organisés à ses besoins, en accumulant les

variations légères, mais utiles, qui lui sont fournies par la

nature. Mais la sélection naturelle, comme nous le verrons plus

tard, est une puissance toujours prête à l'action; puissance aussi

supérieure aux faibles efforts de l'homme que les ouvrages de la

nature sont supérieurs à ceux de l'art.

Discutons actuellement, un peu plus en détail, la lutte pour

l'existence. Je traiterai ce sujet avec les développements qu'il

comporte dans un futur ouvrage. De Candolle l'aîné et Lyell ont

démontré, avec leur largeur de vues habituelle, que tous les êtres

organisés ont à soutenir une terrible concurrence. Personne n'a

traité ce sujet, relativement aux plantes, avec plus d'élévation

et de talent que M. W. Herbert, doyen de Manchester; sa profonde

connaissance de la botanique le mettait d'ailleurs à même de le

faire avec autorité. Rien de plus facile que d'admettre la vérité

de ce principe: la lutte universelle pour l'existence; rien de

plus difficile -- je parle par expérience -- que d'avoir toujours

ce principe présent à l'esprit; or, à moins qu'il n'en soit ainsi,

ou bien on verra mal toute l'économie de la nature, ou on se

méprendra sur le sens qu'il convient d'attribuer à tous les faits

relatifs à la distribution, à la rareté, à l'abondance, à

l'extinction et aux variations des êtres organisés. Nous

contemplons la nature brillante de beauté et de bonheur, et nous

remarquons souvent une surabondance d'alimentation; mais nous ne

voyons pas, ou nous oublions, que les oiseaux, qui chantent

perchés nonchalamment sur une branche, se nourrissent

principalement d'insectes ou de graines, et que, ce faisant, ils

détruisent continuellement des êtres vivants; nous oublions que

des oiseaux carnassiers ou des bêtes de proie sont aux aguets pour

détruire des quantités considérables de ces charmants chanteurs,

et pour dévorer leurs oeufs ou leurs petits; nous ne nous

rappelons pas toujours que, s'il y a en certains moments

surabondance d'alimentation, il n'en est pas de même pendant

toutes les saisons de chaque année.

L'EXPRESSION: LUTTE POUR L'EXISTENCE, EMPLOYÉE DANS LE SENS

FIGURÉ.

Je dois faire remarquer que j'emploie le terme de _lutte pour

l'existence_ dans le sens général et métaphorique, ce qui implique

les relations mutuelles de dépendance des êtres organisés, et, ce

qui est plus important, non seulement la vie de l'individu, mais

son aptitude ou sa réussite à laisser des descendants. On peut

certainement affirmer que deux animaux carnivores, en temps de

famine, luttent l'un contre l'autre à qui se procurera les

aliments nécessaires à son existence. Mais on arrivera à dire

qu'une plante, au bord du désert, lutte pour l'existence contre la

sécheresse, alors qu'il serait plus exact de dire que son

existence dépend de l'humidité. On pourra dire plus exactement

qu'une plante, qui produit annuellement un million de graines, sur

lesquelles une seule, en moyenne, parvient à se développer et à

mûrir à son tour, lutte avec les plantes de la même espèce, ou

d'espèces différentes, qui recouvrent déjà le sol. Le gui dépend

du pommier et de quelques autres arbres; or, c'est seulement au

figuré que l'on pourra dire qu'il lutte contre ces arbres, car si

des parasites en trop grand nombre s'établissent sur le même

arbre, ce dernier languit et meurt; mais on peut dire que

plusieurs guis, poussant ensemble sur la même branche et

produisant des graines, luttent l'un avec l'autre. Comme ce sont

les oiseaux qui disséminent les graines du gui, son existence

dépend d'eux, et l'on pourra dire au figuré que le gui lutte avec

d'autres plantes portant des fruits, car il importe à chaque

plante d'amener les oiseaux à manger les fruits qu'elle produit,

pour en disséminer la graine. J'emploie donc, pour plus de

commodité, le terme général _lutte pour l'existence_, dans ces

différents sens qui se confondent les uns avec les autres.

De l'origine des espèces · 第 11 / 58 题