ESPÈCES DOUTEUSES.

Les formes les plus importantes pour nous, sous bien des rapports,

sont celles qui, tout en présentant, à un degré très prononcé, le

caractère d'espèces, sont assez semblables à d'autres formes ou

sont assez parfaitement reliées avec elles par des intermédiaires,

pour que les naturalistes répugnent à les considérer comme des

espèces distinctes. Nous avons toute raison de croire qu'un grand

nombre de ces formes voisines et douteuses ont conservé leurs

caractères de façon permanente pendant longtemps, pendant aussi

longtemps même, autant que nous pouvons en juger, que les bonnes

et vraies espèces. Dans la pratique, quand un naturaliste peut

rattacher deux formes l'une à l'autre par des intermédiaires, il

considère l'une comme une variété de l'autre; il désigne la plus

commune, mais parfois aussi la première décrite, comme l'espèce,

et la seconde comme la variété. Il se présente quelquefois,

cependant, des cas très difficiles, que je n'énumérerai pas ici,

où il s'agit de décider si une forme doit être classée comme une

variété d'une autre forme, même quand elles sont intimement

reliées par des formes intermédiaires; bien qu'on suppose

d'ordinaire que ces formes intermédiaires ont une nature hybride,

cela ne suffit pas toujours pour trancher la difficulté. Dans bien

des cas, on regarde une forme comme une variété d'une autre forme,

non pas parce qu'on a retrouvé les formes intermédiaires, mais

parce que l'analogie qui existe entre elles fait supposer à

l'observateur que ces intermédiaires existent aujourd'hui, ou

qu'ils ont anciennement existé. Or, en agir ainsi, c'est ouvrir la

porte au doute et aux conjectures.

Pour déterminer, par conséquent, si l'on doit classer une forme

comme une espèce ou comme une variété, il semble que le seul guide

à suivre soit l'opinion des naturalistes ayant un excellent

jugement et une grande expérience; mais, souvent, il devient

nécessaire de décider à la majorité des voix, car il n'est guère

de variétés bien connues et bien tranchées que des juges très

compétents n'aient considérées comme telles, alors que d'autres

juges tout aussi compétents les considèrent comme des espèces.

Il est certain tout au moins que les variétés ayant cette nature

douteuse sont très communes. Si l'on compare la flore de la

Grande-Bretagne à celle de la France ou à celle des États-Unis,

flores décrites par différents botanistes, on voit quel nombre

surprenant de formes ont été classées par un botaniste comme

espèces, et par un autre comme variétés. M. H.-C. Watson, auquel

je suis très reconnaissant du concours qu'il m'a prêté, m'a

signalé cent quatre-vingt-deux plantes anglaises, que l'on

considère ordinairement comme des variétés, mais que certains

botanistes ont toutes mises au rang des espèces; en faisant cette

liste, il a omis plusieurs variétés insignifiantes, lesquelles

néanmoins ont été rangées comme espèces par certains botanistes,

et il a entièrement omis plusieurs genres polymorphes.

M. Babington compte, dans les genres qui comprennent le plus de

formes polymorphes, deux cent cinquante et une espèces, alors que

M. Bentham n'en compte que cent douze, ce qui fait une différence

de cent trente-neuf formes douteuses! Chez les animaux qui

s'accouplent pour chaque portée et qui jouissent à un haut degré

de la faculté de la locomotion, on trouve rarement, dans un même

pays, des formes douteuses, mises au rang d'espèces par un

zoologiste, et de variétés par un autre; mais ces formes sont

communes dans les régions séparées. Combien n'y a-t-il pas

d'oiseaux et d'insectes de l'Amérique septentrionale et de

l'Europe, ne différant que très peu les uns des autres, qui ont

été comptés, par un éminent naturaliste comme des espèces

incontestables, et par un autre, comme des variétés, ou bien,

comme on les appelle souvent, comme des races géographiques!

M. Wallace démontre, dans plusieurs mémoires remarquables, qu'on

peut diviser en quatre groupes les différents animaux,

principalement les lépidoptères, habitant les îles du grand

archipel Malais: les formes variables, les formes locales, les

races géographiques ou sous-espèces, et les vraies espèces

représentatives. Les premières, ou formes variables, varient

beaucoup dans les limites d'une même île. Les formes locales sont

assez constantes et sont distinctes dans chaque île séparée; mais,

si l'on compare les unes aux autres les formes locales des

différentes îles, on voit que les différences qui les séparent

sont si légères et offrent tant de gradations, qu'il est

impossible de les définir et de les décrire, bien qu'en même temps

les formes extrêmes soient suffisamment distinctes. Les races

géographiques ou sous-espèces constituent des formes locales

complètement fixes et isolées; mais, comme elles ne diffèrent pas

les unes des autres par des caractères importants et fortement

accusés, «il faut s'en rapporter uniquement à l'opinion

individuelle pour déterminer lesquelles il convient de considérer

comme espèces, et lesquelles comme variétés». Enfin, les espèces

représentatives occupent, dans l'économie naturelle de chaque île,

la même place que les formes locales et les sous-espèces; mais

elles se distinguent les unes des autres par une somme de

différences plus grande que celles qui existent entre les formes

locales et les sous-espèces; les naturalistes les regardent

presque toutes comme de vraies espèces. Toutefois, il n'est pas

possible d'indiquer un criterium certain qui permette de

reconnaître les formes variables, les formes locales, les sous-

espèces et les espèces représentatives.

Il y a bien des années, alors que je comparais et que je voyais

d'autres naturalises comparer les uns avec les autres et avec ceux

du continent américain les oiseaux provenant des îles si voisines

de l'archipel des Galapagos, j'ai été profondément frappé de la

distinction vague et arbitraire qui existe entre les espèces et

les variétés. M. Wollaston, dans son admirable ouvrage, considère

comme des variétés beaucoup d'insectes habitant les îlots du petit

groupe de Madère; or, beaucoup d'entomologistes classeraient la

plupart d'entre eux comme des espèces distinctes. Il y a, même en

Irlande, quelques animaux que l'on regarde ordinairement

aujourd'hui comme des variétés, mais que certains zoologistes ont

mis au rang des espèces. Plusieurs savants ornithologistes

estiment que notre coq de bruyère rouge n'est qu'une variété très

prononcée d'une espèce norwégienne; mais la plupart le considèrent

comme une espèce incontestablement particulière à la Grande-

Bretagne. Un éloignement considérable entre les habitats de deux

formes douteuses conduit beaucoup de naturalistes à classer ces

dernières comme des espèces distinctes. Mais n'y a-t-il pas lieu

de se demander: quelle est dans ce cas la distance suffisante? Si

la distance entre l'Amérique et l'Europe est assez considérable,

suffit-il, d'autre part, de la distance entre l'Europe et les

Açores, Madère et les Canaries, ou de celle qui existe entre les

différents îlots de ces petits archipels?

M. B.-D. Walsh, entomologiste distingué des États-Unis, a décrit

ce qu'il appelle _les variétés_ et _les espèces phytophages_. La

plupart des insectes qui se nourrissent de végétaux vivent

exclusivement sur une espèce ou sur un groupe de plantes;

quelques-uns se nourrissent indistinctement de plusieurs sortes de

plantes; mais ce n'est pas pour eux une cause de variations. Dans

plusieurs cas, cependant, M. Walsh a observé que les insectes

vivant sur différentes plantes présentent, soit à l'état de larve,

soit à l'état parfait, soit dans les deux cas, des différences

légères, bien que constantes, au point de vue de la couleur, de la

taille ou de la nature des sécrétions. Quelquefois les mâles

seuls, d'autres fois les mâles et les femelles présentent ces

différences à un faible degré. Quand les différences sont un peu

plus accusées et que les deux sexes sont affectés à tous les âges,

tous les entomologistes considèrent ces formes comme des espèces

vraies. Mais aucun observateur ne peut décider pour un autre, en

admettant même qu'il puisse le faire pour lui-même, auxquelles de

ces formes phytophages il convient de donner le nom d'_espèces_ ou

de _variété_. M. Walsh met au nombre des _variétés_ les formes qui

s'entrecroisent facilement; il appelle _espèces_ celles qui

paraissent avoir perdu cette faculté d'entrecroisement. Comme les

différences proviennent de ce que les insectes se sont nourris,

pendant longtemps, de plantes distinctes, on ne peut s'attendre à

trouver actuellement les intermédiaires reliant les différentes

formes. Le naturaliste perd ainsi son meilleur guide, lorsqu'il

s'agit de déterminer s'il doit mettre les formes douteuses au rang

des variétés ou des espèces. Il en est nécessairement de même pour

les organismes voisins qui habitent des îles ou des continents

séparés. Quand, au contraire, un animal ou une plante s'étend sur

un même continent, ou habite plusieurs îles d'un même archipel, en

présentant diverses formes dans les différents points qu'il

occupe, on peut toujours espérer trouver les formes intermédiaires

qui, reliant entre elles les formes extrêmes, font descendre

celles-ci au rang de simples variétés.

Quelques naturalistes soutiennent que les animaux ne présentent

jamais de variétés; aussi attribuent-ils une valeur spécifique à

la plus petite différence, et, quand ils rencontrent une même

forme identique dans deux pays éloignés ou dans deux formations

géologiques, ils affirment que deux espèces distinctes sont

cachées sous une même enveloppe. Le terme _espèce_ devient, dans

ce cas, une simple abstraction inutile, impliquant et affirmant un

acte séparé du pouvoir créateur. Il est certain que beaucoup de

formes, considérées comme des variétés par des juges très

compétents, ont des caractères qui les font si bien ressembler à

des espèces, que d'autres juges, non moins compétents, les ont

considérées comme telles. Mais discuter s'il faut les appeler

espèces ou variétés, avant d'avoir trouvé une définition de ces

termes et que cette définition soit généralement acceptée, c'est

s'agiter dans le vide.

Beaucoup de variétés bien accusées ou espèces douteuses

mériteraient d'appeler notre attention; on a tiré, en effet, de

nombreux et puissants arguments de la distribution géographique,

des variations analogues, de l'hybridité, etc., pour essayer de

déterminer le rang qu'il convient de leur assigner; mais je ne

peux, faute d'espace, discuter ici ces arguments. Des recherches

attentives permettront sans doute aux naturalistes de s'entendre

pour la classification de ces formes douteuses. Il faut ajouter,

cependant, que nous les trouvons en plus grand nombre dans les

pays les plus connus. En outre, si un animal ou une plante à

l'état sauvage est très utile à l'homme, ou que, pour quelque

cause que ce soit, elle attire vivement son attention, on constate

immédiatement qu'il en existe plusieurs variétés que beaucoup

d'auteurs considèrent comme des espèces. Le chêne commun, par

exemple, est un des arbres qui ont été le plus étudiés, et

cependant un naturaliste allemand érige en espèces plus d'une

douzaine de formes, que les autres botanistes considèrent presque

universellement comme des variétés. En Angleterre, on peut

invoquer l'opinion des plus éminents botanistes et des hommes

pratiques les plus expérimentés; les uns affirment que les chênes

sessiles et les chênes pédonculés sont des espèces bien

distinctes, les autres que ce sont de simples variétés.

Puisque j'en suis sur ce sujet, je désire citer un remarquable

mémoire publié dernièrement par M. A. de Candolle sur les chênes

du monde entier. Personne n'a eu à sa disposition des matériaux

plus complets relatifs aux caractères distinctifs des espèces,

personne n'aurait pu étudier ces matériaux avec plus de soin et de

sagacité. Il commence par indiquer en détail les nombreux points

de conformation susceptibles de variations chez les différentes

espèces, et il estime numériquement la fréquence relative de ces

variations. Il indique plus d'une douzaine de caractères qui

varient, même sur une seule branche, quelquefois en raison de

l'âge ou du développement de l'individu, quelquefois sans qu'on

puisse assigner aucune cause à ces variations. Bien entendu, de

semblables caractères n'ont aucune valeur spécifique; mais, comme

l'a fait remarquer Asa Gray dans son commentaire sur ce mémoire,

ces caractères font généralement partie des définitions

spécifiques. De Candolle ajoute qu'il donne le rang d'espèces aux

formes possédant des caractères qui ne varient jamais sur un même

arbre et qui ne sont jamais reliées par des formes intermédiaires.

Après cette discussion, résultat de tant de travaux, il appuie sur

cette remarque: «Ceux qui prétendent que la plus grande partie de

nos espèces sont nettement délimitées, et que les espèces

douteuses se trouvent en petite minorité, se trompent

certainement. Cela semble vrai aussi longtemps qu'un genre est

imparfaitement connu, et que l'on décrit ses espèces d'après

quelques spécimens provisoires, si je peux m'exprimer ainsi. À

mesure qu'on connaît mieux un genre, on découvre des formes

intermédiaires et les doutes augmentent quant aux limites

spécifiques.» Il ajoute aussi que ce sont les espèces les mieux

connues qui présentent le plus grand nombre de variétés et de

sous-variétés spontanées. Ainsi, le _Quercus robur_ a vingt-huit

variétés, dont toutes, excepté six, se groupent autour de trois

sous-espèces, c'est à-dire _Quercus pedunculata, sessiliflora_ et

_pubescens_. Les formes qui relient ces trois sous-espèces sont

comparativement rares; or, Asa Gray remarque avec justesse que si

ces formes intermédiaires, rares aujourd'hui, venaient à

s'éteindre complètement, les trois sous-espèces se trouveraient

entre elles exactement dans le même rapport que le sont les quatre

ou cinq espèces provisoirement admises, qui se groupent de très

près autour du _Quercus robur_. Enfin, de Candolle admet que, sur

les trois cents espèces qu'il énumère dans son mémoire comme

appartenant à la famille des chênes, les deux tiers au moins sont

des espèces provisoires, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas

strictement conformes à la définition donnée plus haut de ce qui

constitue une espèce vraie. Il faut ajouter que de Candolle ne

croit plus que les espèces sont des créations immuables; il en

arrive à la conclusion que la théorie de dérivation est la plus

naturelle «et celle qui concorde le mieux avec les faits connus en

paléontologie, en botanique, en zoologie géographique, en anatomie

et en classification».

Quand un jeune naturaliste aborde l'étude d'un groupe d'organismes

qui lui sont parfaitement inconnus, il est d'abord très embarrassé

pour déterminer quelles sont les différences qu'il doit considérer

comme impliquant une espèce ou simplement une variété; il ne sait

pas, en effet, quelles sont la nature et l'étendue des variations

dont le groupe dont il s'occupe est susceptible, fait qui prouve

au moins combien les variations sont générales. Mais, s'il

restreint ses études à une seule classe habitant un seul pays, il

saura bientôt quel rang il convient d'assigner à la plupart des

formes douteuses. Tout d'abord, il est disposé à reconnaître

beaucoup d'espèces, car il est frappé, aussi bien que l'éleveur de

pigeons et de volailles dont nous avons déjà parlé, de l'étendue

des différences qui existent chez les formes qu'il étudie

continuellement; en outre, il sait à peine que des variations

analogues, qui se présentent dans d'autres groupes et dans

d'autres pays, seraient de nature à corriger ses premières

impressions. À mesure que ses observations prennent un

développement plus considérable, les difficultés s'accroissent,

car il se trouve en présence d'un plus grand nombre de formes très

voisines. En supposant que ses observations prennent un caractère

général, il finira par pouvoir se décider; mais il n'atteindra ce

point qu'en admettant des variations nombreuses, et il ne manquera

pas de naturalistes pour contester ses conclusions. Enfin, les

difficultés surgiront en foule, et il sera forcé de s'appuyer

presque entièrement sur l'analogie, lorsqu'il en arrivera à

étudier les formes voisines provenant de pays aujourd'hui séparés,

car il ne pourra retrouver les chaînons intermédiaires qui relient

ces formes douteuses.

Jusqu'à présent on n'a pu tracer une ligne de démarcation entre

les espèces et les sous-espèces, c'est-à-dire entre les formes

qui, dans l'opinion de quelques naturalistes, pourraient être

presque mises au rang des espèces sans le mériter tout à fait. On

n'a pas réussi davantage à tracer une ligne de démarcation entre

les sous-espèces et les variétés fortement accusées, ou entre les

variétés à peine sensibles et les différences individuelles. Ces

différences se fondent l'une dans l'autre par des degrés

insensibles, constituant une véritable série; or, la notion de

série implique l'idée d'une transformation réelle.

Aussi, bien que les différences individuelles offrent peu

d'intérêt aux naturalistes classificateurs, je considère qu'elles

ont la plus haute importance en ce qu'elles constituent les

premiers degrés vers ces variétés si légères qu'on croit devoir à

peine les signaler dans les ouvrages sur l'histoire naturelle. Je

crois que les variétés un peu plus prononcées, un peu plus

persistantes, conduisent à d'autres variétés plus prononcées et

plus persistantes encore; ces dernières amènent la sous-espèce,

puis enfin l'espèce. Le passage d'un degré de différence à un

autre peut, dans bien des cas, résulter simplement de la nature de

l'organisme et des différentes conditions physiques auxquelles il

a été longtemps exposé. Mais le passage d'un degré de différence à

un autre, quand il s'agit de caractères d'adaptation plus

importants, peut s'attribuer sûrement à l'action accumulatrice de

la sélection naturelle, que j'expliquerai plus tard, et aux effets

de l'augmentation de l'usage ou du non-usage des parties. On peut

donc dire qu'une variété fortement accusée est le commencement

d'une espèce. Cette assertion est-elle fondée ou non? C'est ce

dont on pourra juger quand on aura pesé avec soin les arguments et

les différents faits qui font l'objet de ce volume.

Il ne faudrait pas supposer, d'ailleurs, que toutes les variétés

ou espèces en voie de formation atteignent le rang d'espèces.

Elles peuvent s'éteindre, ou elles peuvent se perpétuer comme

variétés pendant de très longues périodes; M. Wollaston a démontré

qu'il en était ainsi pour les variétés de certains coquillages

terrestres fossiles à Madère, et M. Gaston de Saporta pour

certaines plantes. Si une variété prend un développement tel que

le nombre de ses individus dépasse celui de l'espèce souche, il

est certain qu'on regardera la variété comme l'espèce et l'espèce

comme la variété. Ou bien il peut se faire encore que la variété

supplante et extermine l'espèce souche; ou bien encore elles

peuvent coexister toutes deux et être toutes deux considérées

comme des espèces indépendantes. Nous reviendrons, d'ailleurs; un

peu plus loin sur ce sujet.

On comprendra, d'après ces remarques, que, selon moi, on a, dans

un but de commodité, appliqué arbitrairement le terme _espèces_ à

certains individus qui se ressemblent de très près, et que ce

terme ne diffère pas essentiellement du terme _variété_, donné à

des formes moins distinctes et plus variables. Il faut ajouter,

d'ailleurs, que le terme _variété_; comparativement à de simples

différences individuelles, est aussi appliqué arbitrairement dans

un but de commodité.

LES ESPÈCES COMMUNES ET TRÈS RÉPANDUES SONT CELLES QUI VARIENT LE

PLUS.

Je pensais, guidé par des considérations théoriques, qu'on

pourrait obtenir quelques résultats intéressants relativement à la

nature et au rapport des espèces qui varient le plus, en dressant

un tableau de toutes les variétés de plusieurs flores bien

étudiées. Je croyais, tout d'abord, que c'était là un travail fort

simple; mais

M. H.-C, Watson, auquel je dois d'importants conseils et une aide

précieuse sur cette question, m'a bientôtdémontré que je

rencontrerais beaucoup de difficultés; le docteur Hooker m'a

exprimé la même opinion en termes plus énergiques encore. Je

réserve, pour un futur ouvrage, la discussion de ces difficultés

et les tableaux comportant les nombres proportionnels des espèces

variables. Le docteur Hooker m'autorise à ajouter qu'après avoir

lu avec soin mon manuscrit et examiné ces différents tableaux, il

partage mon opinion quant au principe que je vais établir tout à

l'heure. Quoi qu'il en soit, cette question, traitée brièvement

comme il faut qu'elle le soit ici, est assez embarrassante en ce

qu'on ne peut éviter des allusions à _la lutte pour l'existence, à

la divergence des caractères_, et à quelques autres questions que

nous aurons à discuter plus tard.

Alphonse de Candolle et quelques autres naturalistes ont démontré

que les plantes ayant un habitat très étendu ont ordinairement des

variétés. Ceci est parfaitement compréhensible, car ces plantes

sont exposées à diverses conditions physiques, et elles se

trouvent en concurrence (ce qui, comme nous le verrons plus tard,

est également important ou même plus important encore) avec

différentes séries d'êtres organisés. Toutefois, nos tableaux

démontrent en outre que, dans tout pays limité, les espèces les

plus communes, c'est-à-dire celles qui comportent le plus grand

nombre d'individus et les plus répandues dans leur propre pays

(considération différente de celle d'un habitat considérable et,

dans une certaine mesure, de celle d'une espèce commune), offrent

le plus souvent des variétés assez prononcées pour qu'on en tienne

compte dans les ouvrages sur la botanique. On peut donc dire que

les espèces qui ont un habitat considérable, qui sont le plus

répandues dans leur pays natal, et qui comportent le plus grand

nombre d'individus, sont les espèces florissantes ou espèces

dominantes, comme on pourrait les appeler, et sont celles qui

produisent le plus souvent des variétés bien prononcées, que je

considère comme des espèces naissantes. On aurait pu, peut-être,

prévoir ces résultats; en effet, les variétés, afin de devenir

permanentes, ont nécessairement à lutter contre les autres

habitants du même pays; or, les espèces qui dominent déjà sont le

plus propres à produire des rejetons qui, bien que modifiés dans

une certaine mesure, héritent encore des avantages qui ont permis

à leurs parents de vaincre leurs concurrents. Il va sans dire que

ces remarques sur la prédominance ne s'appliquent qu'aux formes

qui entrent en concurrence avec d'autres formes, et, plus

spécialement, aux membres d'un même genre ou d'une même classe

ayant des habitudes presque semblables. Quant au nombre des

individus, la comparaison, bien entendu, s'applique seulement aux

membres du même groupe. On peut dire qu'une plante domine si elle

est plus répandue, ou si le nombre des individus qu'elle comporte

est plus considérable que celui des autres plantes du même pays

vivant dans des conditions presque analogues. Une telle plante

n'en est pas moins dominante parce que quelques conferves

aquatiques ou quelques champignons parasites comportent un plus

grand nombre d'individus et sont plus généralement répandus; mais,

si une espèce de conferves ou de champignons parasites surpasse

les espèces voisines au point de vue que nous venons d'indiquer,

ce sera alors une espèce dominante dans sa propre classe.

LES ESPÈCES DES GENRES LES PLUS RICHES DANS CHAQUE PAYS VARIENT

PLUS FRÉQUEMMENT QUE LES ESPÈCES DES GENRES MOINS RICHES.

Si l'on divise en deux masses égales les plantes habitant un pays,

telles qu'elles sont décrites dans sa flore, et que l'on place

d'un côté toutes celles appartenant aux genres les plus riches,

c'est-à-dire aux genres qui comprennent le plus d'espèces, et de

l'autre les genres les plus pauvres, on verra que les genres les

plus riches comprennent un plus grand nombre d'espèces très

communes, très répandues, ou, comme nous les appelons, d'espèces

dominantes. Ceci était encore à prévoir; en effet, le simple fait

que beaucoup d'espèces du même genre habitent un pays démontre

qu'il y a, dans les conditions organiques ou inorganiques de ce

pays, quelque chose qui est particulièrement favorable à ce genre;

en conséquence, il était à prévoir qu'on trouverait dans les

genres les plus riches, c'est-à-dire dans ceux qui comprennent

beaucoup d'espèces, un nombre relativement plus considérable

d'espèces dominantes. Toutefois, il y a tant de causes en jeu

tendant à contre-balancer ce résultat, que je suis très surpris

que mes tableaux indiquent même une petite majorité en faveur des

grands genres. Je ne mentionnerai ici que deux de ces causes. Les

plantes d'eau douce et celles d'eau salée sont ordinairement très

répandues et ont une extension géographique considérable, mais

cela semble résulter de la nature des stations qu'elles occupent

et n'avoir que peu ou pas de rapport avec l'importance des genres

auxquels ces espèces appartiennent. De plus, les plantes placées

très bas dans l'échelle de l'organisation sont ordinairement

beaucoup plus répandues que les plantes mieux organisées; ici

encore, il n'y a aucun rapport immédiat avec l'importance des

genres. Nous reviendrons, dans notre chapitre sur la distribution

géographique, sur la cause de la grande dissémination des plantes

d'organisation inférieure.

En partant de ce principe, que les espèces ne sont que des

variétés bien tranchées et bien définies, j'ai été amené à

supposer que les espèces des genres les plus riches dans chaque

pays doivent plus souvent offrir des variétés que les espèces des

genres moins riches; car, chaque fois que des espèces très

voisines se sont formées (j'entends des espèces d'un même genre),

plusieurs variétés ou espèces naissantes doivent, en règle

générale, être actuellement en voie de formation. Partout où

croissent de grands arbres, on peut s'attendre à trouver de jeunes

plants. Partout où beaucoup d'espèces d'un genre se sont formées

en vertu de variations, c'est que les circonstances extérieures

ont favorisé la variabilité; or, tout porte à supposer que ces

mêmes circonstances sont encore favorables à la variabilité.

D'autre part, si l'on considère chaque espèce comme le résultat

d'autant d'actes indépendants de création, il n'y a aucune raison

pour que les groupes comprenant beaucoup d'espèces présentent plus

de variétés que les groupes en comprenant très peu.

Pour vérifier la vérité de cette induction, j'ai classé les

plantes de douze pays et les insectes coléoptères de deux régions

en deux groupes à peu près égaux, en mettant d'un côté les espèces

appartenant aux genres les plus riches, et de l'autre celles

appartenant aux genres les moins riches; or, il s'est

invariablement trouvé que les espèces appartenant aux genres les

plus riches offrent plus de variétés que celles appartenant aux

autres genres. En outre, les premières présentent un plus grand

nombre moyen de variétés que les dernières. Ces résultats restent

les mêmes quand on suit un autre mode de classement et quand on

exclut des tableaux les plus petits genres, c'est-à-dire les

genres qui ne comportent que d'une à quatre espèces. Ces faits ont

une haute signification si l'on se place à ce point de vue que les

espèces ne sont que des variétés permanentes et bien tranchées;

car, partout où se sont formées plusieurs espèces du même genre,

ou, si nous pouvons employer cette expression, partout où les

causes de cette formation ont été très actives, nous devons nous

attendre à ce que ces causes soient encore en action, d'autant que

nous avons toute raison de croire que la formation des espèces

doit être très lente. Cela est certainement le cas si l'on

considère les variétés comme des espèces naissantes, car mes

tableaux démontrent clairement que, en règle générale, partout où

plusieurs espèces d'un genre ont été formées, les espèces de ce

genre présentent un nombre de variétés, c'est-à-dire d'espèces

naissantes, beaucoup au-dessus de la moyenne. Ce n'est pas que

tous les genres très riches varient beaucoup actuellement et

accroissent ainsi le nombre de leurs espèces, ou que les genres

moins riches ne varient pas et n'augmentent pas, ce qui serait

fatal à ma théorie; la géologie nous prouve, en effet, que, dans

le cours des temps, les genres pauvres ont souvent beaucoup

augmenté et que les genres riches, après avoir atteint un maximum,

ont décliné et ont fini par disparaître. Tout ce que nous voulons

démontrer, c'est que, partout où beaucoup d'espèces d'un genre se

sont formées, beaucoup en moyenne se forment encore, et c'est là

certainement ce qu'il est facile de prouver.

BEAUCOUP D'ESPÈCES COMPRISES DANS LES GENRES LES PLUS RICHES

RESSEMBLENT À DES VARIÉTÉS EN CE QU'ELLES SONT TRÈS ÉTROITEMENT,

MAIS INÉGALEMENT VOISINES LES UNES DES AUTRES, ET EN CE QU'ELLES

ONT UN HABITAT TRES LIMITÉ.

D'autres rapports entre les espèces des genres riches et les

variétés qui en dépendent, méritent notre attention. Nous avons vu

qu'il n'y a pas de critérium infaillible qui nous permette de

distinguer entre les espèces et les variétés bien tranchées. Quand

on ne découvre pas de chaînons intermédiaires entre des formes

douteuses, les naturalistes sont forcés de se décider en tenant

compte de la différence qui existe entre ces formes douteuses,

pour juger, par analogie, si cette différence suffit pour les

élever au rang d'espèces. En conséquence, la différence est un

critérium très important qui nous permet de classer deux formes

comme espèces ou comme variétés. Or, Fries a remarqué pour les

plantes, et Westwood pour les insectes, que, dans les genres

riches, les différences entre les espèces sont souvent très

insignifiantes. J'ai cherché à apprécier numériquement ce fait par

la méthode des moyennes; mes résultats sont imparfaits, mais ils

n'en confirment pas moins cette hypothèse. J'ai consulté aussi

quelques bons observateurs, et après de mûres réflexions ils ont

partagé mon opinion. Sous ce rapport donc, les espèces des genres

riches ressemblent aux variétés plus que les espèces des genres

pauvres. En d'autres termes, on peut dire que, chez les genres

riches où se produisent actuellement un nombre de variétés, ou

espèces naissantes, plus grand que la moyenne, beaucoup d'espèces

déjà produites ressemblent encore aux variétés, car elles

diffèrent moins les unes des autres qu'il n'est ordinaire.

En outre, les espèces des genres riches offrent entre elles les

mêmes rapports que ceux que l'on constate entre les variétés d'une

même espèce. Aucun naturaliste n'oserait soutenir que toutes les

espèces d'un genre sont également distinctes les unes des autres;

on peut ordinairement les diviser en sous-genres, en sections, ou

en groupes inférieurs. Comme Fries l'a si bien fait remarquer,

certains petits groupes d'espèces se réunissent ordinairement

comme des satellites autour d'autres espèces. Or, que sont les

variétés, sinon des groupes d'organismes inégalement apparentés

les uns aux autres et réunis autour de certaines formes, c'est-à-

dire autour des espèces types? Il y a, sans doute, une différence

importante entre les variétés et les espèces, c'est-à-dire que la

somme des différences existant entre les variétés comparées les

unes avec les autres, ou avec l'espèce type, est beaucoup moindre

que la somme des différences existant entre les espèces du même

genre. Mais, quand nous en viendrons à discuter le principe de la

divergence des caractères, nous trouverons l'explication de ce

fait, et nous verrons aussi comment il se fait que les petites

différences entre les variétés tendent à s'accroître et à

atteindre graduellement le niveau des différences plus grandes qui

caractérisent les espèces.

Encore un point digne d'attention. Les variétés ont généralement

une distribution fort restreinte; c'est presque une banalité que

cette assertion, car si une variété avait une distribution plus

grande que celle de l'espèce qu'on lui attribue comme souche, leur

dénomination aurait été réciproquement inverse. Mais il y a raison

de croire que les espèces très voisines d'autres espèces, et qui

sous ce rapport ressemblent à des variétés, offrent souvent aussi

une distribution limitée. Ainsi, par exemple, M. H.-C. Watson a

bien voulu m'indiquer, dans l'excellent _Catalogue des plantes de

Londres_ (4° édition), soixante-trois plantes qu'on y trouve

mentionnées comme espèces, mais qu'il considère comme douteuses à

cause de leur analogie étroite avec d'autres espèces. Ces

soixante-trois espèces s'étendent en moyenne sur 6.9 des provinces

ou districts botaniques entre lesquels M. Watson a divisé la

Grande-Bretagne. Dans ce même catalogue, on trouve cinquante-trois

variétés reconnues s'étendant sur 7.7 de ces provinces, tandis que

les espèces auxquelles se rattachent ces variétés s'étendent sur

14.3 provinces. Il résulte de ces chiffres que les variétés,

reconnues comme telles, ont à peu près la même distribution

restreinte que ces formes très voisines que M. Watson m'a

indiquées comme espèces douteuses, mais qui sont universellement

considérées par les botanistes anglais comme de bonnes et

véritables espèces.

De l'origine des espèces · 第 10 / 58 题