LIVRE VI

De 1705 à 1707.—CADIX.

Armement d'une escadre et appareillage d'une flotte dans

le port de Cadix à destination d'Amérique.—Lenteurs des

Espagnols; avortement du projet.—Craintes de Pontchartrain.—Du

Casse à Madrid.—Destruction de l'escadre de Pointis devant

Gibraltar.—Défense de Cadix.—Le conseil des Indes.—Le marquis

Amelot.—Les boulets rouges.—Lettre curieuse.—L'archiduc Charles

assiége Barcelone.—Le comte de Toulouse appareille.—Susceptibilité

orgueilleuse des Espagnols.—Le baron de Lort de Sérignan.—Prise de

Barcelone.—Le roi d'Espagne envoie du Casse à Versailles, demander

des secours à Louis XIV.—Insuccès militaire de Philippe V.—Ce

monarque en Navarre.—Du Casse renvoyé en Espagne pour sauver les

débris de la marine de ce pays.—Escadre destinée à ramener les

galions.—Décret du roi d'Espagne.—Du Quesne-Monnier.

Du Casse eut un instant l'intention de se rendre à Madrid par

terre, afin de passer quelques jours à Bayonne et d'y voir son

neveu et filleul, qui venait de se marier. Mais, pressé par son

compagnon d'armes, le marquis de Langeron, qui appareillait à bord

de _l'Entreprenant_, il se décida à prendre la voie de mer. Cette

détermination plut à Pontchartrain, qui écrivit à ce propos à Langeron,

le 18 février 1705:

«Vous m'avez fait beaucoup de plaisir de déterminer M. du Casse à

profiter de l'occasion de _l'Entreprenant_ pour se rendre à Alicante,

et de là à Madrid. Elle lui épargnera de la fatigue; et le repos

qu'il aura dans le vaisseau pourra lui rendre sa guérison facile.»

Le 11 février 1705, du Casse avait prévenu de sa résolution le ministre

de la marine, qui lui répondit le 25 du même mois:

«Monsieur, j'ai lu au roi votre lettre du 11 de ce mois, par laquelle

vous m'informez du parti que vous avez pris de vous embarquer sur

_l'Entreprenant_, pour aller jusqu'à Alicante, d'où vous passerez

sans peine à Madrid.

«Sa Majesté l'a approuvé et attendra de vos nouvelles de cette ville,

sur ce dont vous serez convenu avec M. le duc de Gramont, par rapport

au service dont vous devez être chargé.

«Elle a donné ordre à M. le baron de Cœurs et au sieur de Colleville

de se rendre à Cadix, avec le chirurgien et les officiers mariniers

que vous demandez.»

Des ordres en effet avaient été donnés à divers officiers de se rendre

à Cadix. Il avait été décidé qu'une escadre et une flotte (réunion de

navires de commerce) appareilleraient dans ce port, où du Casse devait,

en quittant Madrid, venir s'embarquer pour l'Amérique.

Pontchartrain craignait beaucoup que les lenteurs des Espagnols, en

retardant le départ de du Casse, ne rendissent son voyage impossible

ou n'exposassent cet intrépide marin à être fait prisonnier, si l'on

donnait le temps à l'ennemi de concentrer des forces considérables à

l'entrée de la rade de Cadix.

Cette crainte de voir du Casse bloqué dans Cadix, ou enlevé, à sa

sortie, avec la flotte et les galions, était la constante préoccupation

de Pontchartrain.

En quittant Toulon, du Casse emporta avec lui cent mille livres de

poudre de guerre demandées par le roi d'Espagne. Il devait, une fois

à Madrid, en réclamer le paiement, puis régler en même temps diverses

questions d'intérêt pendantes entre la cour de France et celle

d'Espagne.

Pontchartrain, qui voulait lui faciliter les moyens de remplir cette

mission sans perte de temps, manda à tous les agents du gouvernement

français en Espagne de faire ce qui dépendrait d'eux pour aplanir les

difficultés et hâter la conclusion. Le 2 mars, il écrit dans ce sens

au duc de Gramont, ambassadeur de France à Madrid, et au jésuite

d'Aubenton, directeur donné, avec instructions secrètes, par Louis XIV

à son petit-fils.

Le jour de son arrivée dans la capitale de la péninsule, du Casse en

avertit Pontchartrain par un petit billet qui, parvenu à destination

le 24 février 1705, fut immédiatement transmis par le ministre à sa

belle-sœur la marquise de Roye, pour lui donner des nouvelles de son

père. Le lendemain, 25 février, le ministre répondit à du Casse et

manda à d'Aubenton de l'aviser si le marquis del Cazar, Espagnol de

condition, chargé de veiller au prompt chargement des galions, était

parti pour Cadix.

Sur ces entrefaites un fâcheux événement vint modifier la situation.

Une armée navale de trente-cinq vaisseaux de guerre, escortant une

flotte qui portait des secours aux Anglais assiégés dans la ville

de Gibraltar, entra dans la baie du même nom. Un brouillard épais

la déroba à la vue du baron de Pointis qui s'y trouvait avec cinq

vaisseaux.

Attaqué à l'improviste, surpris par suite du brouillard qui

avait favorisé l'entrée de l'escadre ennemie, il fit, malgré la

disproportion de ses forces, la plus héroïque défense. Il combattit

cinq heures. Deux de ses vaisseaux furent pris, ils étaient criblés;

deux autres échouèrent, et Pointis, prêt à être enlevé, brûla celui

qu'il montait, pour ne pas le rendre.

Or ces cinq malheureux bâtiments étaient ceux précisément qui devaient,

avec deux autres, composer l'escadre que du Casse avait mission de

conduire en Amérique.

Tout se trouvait donc remis en question.

Le 5 avril 1705, on fut informé à Versailles du désastre de Gibraltar.

Le 8, Pontchartrain écrivit à du Casse:

«J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite le 24 du mois passé.

Vous ne saviez point encore la malheureuse aventure arrivée à M.

de Pointis et par conséquent le dérangement de l'escadre que vous

deviez mener à l'Amérique. Cette situation a obligé le roi à prendre

le parti de proposer le retardement du départ des galions et de la

flotte, jusqu'au mois de septembre dans lequel, comme les ennemis se

seront apparemment retirés, elle enverra six vaisseaux frais à Cadix,

pour vous mettre en état de faire ce voyage avec plus de diligence

et moins de risque. Cependant, son intention est que vous y restiez,

comptant que la confiance que les Espagnols ont en vous, et votre

exemple, ne contribueront pas peu au maintien des esprits dans une

bonne disposition et à la défense de la place.»

Sous le règne de Louis XIV, on ne mettait pas un sot entêtement à

rendre irrévocable une décision. Parfois on la modifiait en raison

de l'avis des hommes compétents. Or, le jour même où cette lettre

partait du ministère de la marine, une autre était adressée au célèbre

vice-amiral marquis de Langeron. On lit dans cette dernière:

«Vous me ferez plaisir de m'informer de ce que vous avez pensé sur

le voyage de M. du Casse aux Indes. Je fais assez cas de vos avis

pour ne pas refuser que vous me les communiquiez. Ce voyage est

entièrement dérangé à présent, et le roi a résolu de le remettre au

mois de septembre.»

La veille du jour où Pointis avait été attaqué, huit des vaisseaux de

son escadre avaient eu leurs câbles rompus par un coup de vent qui les

avait poussés jusqu'à Malaga. Ils portaient à leur bord divers objets

appartenant à du Casse et toute sa maison. Pour ne pas tomber aux mains

de l'ennemi, ils revinrent à Toulon, sous le commandement du chevalier

de la Roche-Allart.

Du Casse écrivit le 17 avril, de Cadix, à Pontchartrain pour lui donner

son avis sur la mise en défense de cette place et du port.

«Monseigneur, j'ai reçu les lettres que vous m'avez fait l'honneur

de m'écrire les 18 et 25 mars. Il est vrai que je ne vous avais pas

mandé l'état de ma jambe pendant mon voyage d'Alicante à Madrid. Les

premiers jours elle enfla considérablement; depuis, elle s'accoutuma

à la fatigue, mais je la sens toujours pesante et faible et je ne

saurais soutenir longtemps mon corps dessus sans en être incommodé;

cependant j'irai toujours mon chemin. Il me paraît qu'il ne saurait

m'en arriver de suites fâcheuses. Je suis plus sensible que je ne

saurais le dire à ces marques de votre souvenir.

«Vous désirez, Monseigneur, que je reste ici et vous espérez que

ma présence contribuera à contenir les Espagnols. Je vous remercie

très-humblement de la bonne opinion que vous avez de moi. Il me

suffit que le roi désire quelque chose de mon service, pour que je

m'y applique de tout mon cœur; c'est de quoi je vous prie d'être bien

persuadé.»

La correspondance entre Pontchartrain et du Casse est active à cette

époque. Le 22 avril le ministre, dans une lettre à l'amiral, lui dit:

«Le roi a approuvé la conduite que vous avez commencé de tenir avec

M. de Valdercania et vous exhorte à la continuer, parce que c'est

celle qui vous mettra en état de servir utilement Cadix pendant cet

été.»

Du Casse interdit le départ pour l'Amérique de tout vaisseau courant

le risque d'être enlevé. De concert avec le marquis de Valdercania, il

s'occupa de la mise en état de défense du port et de la ville de Cadix.

Il eut contre lui le Conseil des Indes.

Ce Conseil, malgré le danger évident d'être enlevés que devaient courir

les navires qui sortiraient, voulait que les bâtiments de commerce

fissent leur chargement et appareillassent pour l'Amérique, dussent-ils

même partir sans escorte. C'était un aveuglement incroyable. Les

dépêches venues de Madrid se succédaient sans relâche, prescrivant un

prompt embarquement. Les armateurs n'obéissaient pas, et les autorités

n'osaient les contraindre à obéir.

Le 1er mai, du Casse fait part de ces faits à Pontchartrain dans une

lettre où il donne un libre cours à la verve mordante de son esprit

caustique: «Monseigneur, écrit-il, j'ai reçu la lettre que vous m'avez

fait l'honneur de m'écrire du 15 avril, pour m'informer que le roi

donnera des vaisseaux pour l'escorte des galions et de la flotte au

mois de septembre.

«J'ai déjà eu l'honneur de vous informer des ordres du Conseil des

Indes pour presser leur départ _dès à présent_; sur quoi il est

arrivé depuis peu de jours un _extraordinaire_ pour ce sujet; mais

personne ne s'est mis en devoir d'exécuter ses ordres.

«Outre la crainte et le péril évident que voient les commandants

de vaisseaux, pour les obliger à retarder, il y a une raison plus

forte: c'est que les galions et la flotte ne vont aux Indes que pour

y porter le chargement de leurs marchandises. Les marchands qui les

embarquent d'ordinaire ne se sont point mis en devoir de charger, et

regardent tranquillement les empressements inutiles et hors de propos

du Conseil des Indes, pour ce départ, sans escorte; et aujourd'hui,

on aurait beau assurer les négociants qu'il y en a, ils sont assez

habiles pour juger qu'il n'est pas possible de les faire sortir sans

un péril évident de tomber entre les mains des ennemis.

«Ainsi, Monseigneur, la demande que le roi d'Espagne aura faite au

roi de ces quatre vaisseaux devient aussi inutile que le projet du

Conseil des Indes.»

«Si Sa Majesté catholique m'ordonne de faire apprêter _le Content_ et

_le Rubis_, pour porter M. le marquis de Castel dos Rios et quelques

gouverneurs, son ordre sera exécuté diligemment; mais je serai fort

trompé, si le Conseil des Indes ne traverse cette nécessité, par

la raison que c'est sortir de l'ordre et de l'usage ancien et des

lois des Indes. C'est là le fondement de leur prétexte et mauvaise

volonté. Il y a longtemps que je connais qu'ils exposeraient les

Indes à tomber entre les mains des ennemis, plutôt que de recourir

aux remèdes qu'y peuvent apporter les Français. Ils ne sont pas assez

instruits pour cacher leur jeu avec adresse.»

On voit que, dans cette lettre, du Casse n'épargne pas les railleries

les plus amères, mais aussi les plus justes et les mieux fondées à

l'administration du Conseil des Indes. Il lance ses sarcasmes sans

aucune préoccupation personnelle des colères qu'ils pourront amonceler

sur sa tête. De nos jours, signaler de la sorte les abus ou les travers

d'une haute administration pourrait attirer à leur imprudent critique

les sévérités gouvernementales; mais, sous le règne du grand roi,

indiquer la source du mal et les moyens d'y apporter le remède n'était

pas crime, c'était vertu. Aussi les critiques et les observations

de du Casse, bien loin d'être désagréables à Louis XIV et à son

ministre, eurent leur entière approbation. A cette époque, la société

de l'admiration mutuelle n'existait pas encore, comme aujourd'hui, où

elle règne en souveraine dans les régions administratives.

Le Conseil des Indes continuait à envoyer des ordres d'embarquement; il

manda à l'un des principaux officiers espagnols d'enjoindre à du Casse

d'escorter les bâtiments. Celui-ci refusa net et informa le jour même

Pontchartrain de sa conduite.

Le Conseil des Indes, voyant ses efforts se briser contre la fermeté

inébranlable de du Casse, tenta d'user d'un subterfuge, et lui fit

ordonner de mettre ses vaisseaux à la mer _de par le roi_. Ici se

montra toute la finesse de l'amiral. Il répondit par des protestations

de dévouement à Sa Majesté, d'aveugle obéissance à exécuter tout ce

qu'elle lui prescrirait et demanda un ordre signé de la main même de

Philippe V. On ne put le lui produire, et il déclara avec beaucoup de

dignité qu'officier général français, mis par son gouvernement à la

disposition du roi d'Espagne, il ne pouvait agir qu'en vertu d'ordres

émanant directement de ce prince. Le 17 mai il rendit compte de sa

conduite à Pontchartrain par les deux lettres suivantes:

«M. de Navarette m'ayant représenté ce matin les ordres pressants

qu'il a de Sa Majesté catholique de faire sortir les galions et la

flotte et de demander à l'officier français qui commande les navires

du roi qui sont ou seront dans cette baie de Cadix, de les escorter

hors des dangers des caps ou jusques aux Canaries, je lui ai répondu

que j'avais un ordre exprès de réserver quatre vaisseaux qui se

trouvent présentement dans la rade pour la défense du Pontal et de

Cadix, et de ne les aventurer à aucun risque, sous aucun prétexte

que ce soit, mais d'en détacher deux qui seront désignés, savoir le

_Rubis_ et le _Content_, pour porter M. le marquis de Castel dos Rios

et des gouverneurs qui en doivent remplacer d'autres aux Indes, au

cas que Sa Majesté catholique me l'ordonnât ainsi.

«Le roi mon maître juge qu'il ne convient nullement que les galions

et la flotte ne sortent qu'à la fin de septembre, auquel temps Sa

Majesté donnerait une escorte convenable, étant plus naturel de

réserver toutes les forces pour la défense de cette ville et du

Pontal et d'éviter les risques évidents que ces vaisseaux ne tombent

entre les mains des ennemis, soit en sortant ou à l'atterrage des

Indes, sur quoi Sa Majesté catholique aura la bonté de régler ses

ordres.

«Cadix, 14 mai 1705.»

«Monseigneur, je n'ai pas reçu de vos lettres depuis le 15 du mois

passé, ni de M. le duc de Gramont depuis longtemps.

«Il arrive incessamment des courriers de la part du Conseil des Indes

pour le départ des galions et de la flotte que l'on a fait sortir du

Pontal, pour les mettre en rade; et l'on m'a assuré que les ordres

étaient si précis et si positifs que, chargés ou non chargés, ils

sortissent toujours et s'en allassent aux Indes.

«Comme Sa Majesté catholique ni personne de sa part ne m'a donné

signe de vie, j'écoute ce que l'on veut me dire sans chercher d'en

rien savoir. Ces commandants n'ont nullement manqué de politesse et

de bienséance sur cela.

«M. de Navarette m'étant venu trouver, il y a trois jours, pour me

dire qu'il y avait un ordre du roi catholique, pour me demander les

quatre vaisseaux du Roi, pour escorter les galions et la flotte hors

des caps, ou plutôt savoir si j'étais dans cette disposition, je

prends la liberté, Monseigneur, de vous envoyer la réponse que je

lui ai faite, et je dois vous dire, de plus, que je dis verbalement

au dit sieur de Navarette qu'il ne m'était jamais possible d'obéir

aux ordres d'aucun conseil d'Espagne, que je distinguerais toujours

d'avec ceux de Sa Majesté catholique, en ce que, lorsqu'il ferait

l'honneur à quelque officier de lui en donner, il signerait de son

nom de Philippe, et les conseils, de l'estampille: _yo el Rey_. J'ai

cru devoir le dire dans cette occasion-ci, afin d'apprendre à MM. du

Conseil des Indes que les officiers du Roi se conduiront toujours en

connaissance de cause.

«Tout leur grand empressement pour la sortie de ces vaisseaux a

été fondé sur une vaine espérance que le roi n'aurait pas le temps

de faire ses réflexions sur les inconvénients et les accidents

qui pourraient arriver à cette flotte. Depuis qu'ils ont su que

M. le duc de Gramont avait fait de nouvelles représentations, ils

témoignent plus d ardeur pour rendre ses réflexions inutiles; mais

les marchands, plus sages, ne se sont pas mis en devoir de charger.

Ils viennent à moi souvent me consulter, ou plutôt apprendre si je

n'ai point de nouvelles sur ce départ. Je ne me suis jamais ingéré de

les y induire ni de les en détourner.

«Si le hasard ne se mêle pas de s'opposer à cette sortie, le Conseil

voulant soutenir la gageure, il ne dépendra pas d'eux de les envoyer

dans quinze ou vingt jours; mais peut-être mettront-ils de l'eau

dans leur vin, et voyant que n'y ayant pas assez de marchandises

pour rapporter assez d'argent, les frais, bien loin de procurer au

roi quelque avantage, absorberaient plus que le produit qu'il en

retirerait. Le consulat a fait différentes représentations, et toutes

inutiles.»

Cette tentative infructueuse eut pour résultat de rendre le Conseil des

Indes plus circonspect et de laisser à du Casse le loisir de donner

ses soins à la défense de Cadix, ainsi qu'on le voit par sa lettre à

Pontchartrain du 31 mai:

«Il ne s'agit plus des Indes pour le présent; c'est d'une plus grande

œuvre. Cadix se munit insensiblement de vivres et de munitions. Il y

a, je crois, quatorze ou quinze régiments qui peuvent composer mille

hommes bons, médiocres et défectueux, couverts de haillons ou tout

nus. Il y a des officiers pour composer un camp volant, dont cent un

n'ont pas servi, à ce que tout le monde me dit.

«Il arriva hier un régiment de cavalerie. M. le marquis de Valdecania

me dit qu'il attend le régiment de Grenade.

«M. le comte de Fernand-Nunez, à qui sa charge donne le droit de

commander dans le port, est allé à Chères pour peu de jours. A

son retour, nous devons tenir un conseil d'officiers espagnols et

français, afin de déterminer tout ce qui se peut faire, et que chacun

se mette en devoir de remplir tout ce dont il sera chargé. Mais que

peut-on faire? Ces gens-là n'ont pas un écu, et rien ne se remue ici

qu'à force d'argent. Vous jugez bien, Monseigneur, que j'en donnerai

plutôt du mien, si les équipages des vaisseaux ne suffisent point.

«Un Espagnol, arrivé hier de Gibraltar d'où il s'est sauvé, rapporte

qu'il y a quatre mille hommes dans la place, et que les barques

catalanes et de la côte de Valence y apportent continuellement des

vivres, et apparemment les nouvelles de tout ce qui se passe en

Espagne. C'est M. le marquis de Valdecania qui a eu la bonté de me

le dire. Je le priai très-instamment d'écrire à M. Chacon, capitaine

général de la côte de Grenade, d'armer des tartanes et des barques

pour donner la chasse aux Catalans et aux Valenciens. Ils ne se

défieront pas de ces sortes de bâtiments dans la nouveauté, et l'on

n'en aurait pas pendu une douzaine qu'ils ne trouveraient plus de

serviteurs à si bon marché.

«Il faut que M. le comte de Foncalade ait quelque raison, que je ne

comprends pas, pour ne pas venir ici, le temps ayant toujours été

favorable depuis huit jours. J'ai su qu'il avait dépêché un courrier

au roi catholique, et je veux croire que c'est cette raison qui l'a

retenu. Quand il aura l'ordre, le vent ne sera plus bon, et les

ennemis formeront dans la suite un obstacle invincible.»

Cette lettre venait de partir lorsque du Casse en reçut une de

Pontchartrain, datée du 13 mai, le félicitant du tact et de la mesure

avec lesquels il agissait:

«Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous m'aviez écrite le 17 du mois

passé, et j'ai rendu compte au Roi de la conduite que vous tenez avec

M. le marquis de Valdecania et avec les autres officiers espagnols

qui servent dans Cadix. Sa Majesté l'a approuvée entièrement et vous

exhorte de la continuer, de manière que dans les mouvements que vous

vous donnez pour contribuer à la défense de cette place, il puisse

toujours leur paraître qu'elle les regarde particulièrement et que

vous ne vous en mêlez que pour les aider.»

Presque chaque jour du Casse écrivait à Pontchartrain, ne variant pas

sur ce thème, que si l'armée navale ennemie voulait se donner la peine

de forcer l'entrée du port de Cadix, rien ne saurait l'en empêcher.

Sur ces entrefaites le ministre envoya à l'amiral un système de

fourneaux destinés à faire rougir les boulets pour incendier les

vaisseaux.

C'est donc à ce moment qu'on doit rapporter l'infernale et nouvelle

invention du tir à boulet rouge, si souvent employé depuis,

principalement sur mer et pour la défense des côtes.

Voici la curieuse lettre de Pontchartrain à ce sujet; elle est datée du

20 mai 1705.

«Monsieur, je vous envoie le dessin que le sieur de Logivières

m'adresse d'un fourneau pour faire rougir des boulets, avec

l'explication sur la manière de s'en servir et de charger les canons.

Vous verrez qu'elle est très-aisée et la dépense très-médiocre. On

en peut tirer beaucoup d'utilité pour la défense de Cadix, n'y ayant

point de vaisseaux qui osent tenir une demi-heure sous des batteries

dans lesquelles on pourra se servir de ces boulets. Il ne s'agit

que de s'y préparer et d'établir des fourneaux dans le Pontal, à

Matagorde, et dans les autres endroits qu'on jugera à propos, avec

les ustensiles nécessaires, de sorte qu'il ne reste qu'à y mettre le

feu lorsqu'on en aura besoin.»

Malgré les préparatifs de toute sorte pour la défense de Cadix, le

Conseil des Indes crut que cette place, si elle était attaquée,

tomberait infailliblement aux mains des ennemis, et ayant dû renoncer

à faire partir les galions et la flotte, le Conseil fit décharger

les effets du roi d'Espagne et les fit envoyer à Séville. Au mois

de juillet, l'archiduc Charles étant venu mettre le siége devant

Barcelone, l'armée navale ennemie étant entièrement occupée à maintenir

le blocus de cette place, du Casse pensa qu'en faisant diligence les

bâtiments de commerce pourraient sortir de la rade de Cadix sans

danger, avec quatre vaisseaux français, et aller attendre le reste de

l'escorte que Louis XIV mettait à leur disposition à la rade de Gorée,

où ils seraient à l'abri d'un coup de main.

Mais du Casse ne voulait pas faire lui-même cette proposition

directement au Conseil des Indes, pensant qu'elle serait rejetée.

Il jugeait, pour la faire réussir, l'intervention du Roi de France

nécessaire; il savait que le Conseil des Indes ne se départirait

pas de ses anciennes idées, «car, dit-il avec autant de profondeur

dans l'esprit que de sagacité dans le jugement, c'est le propre des

ignorants de ne jamais vouloir changer ce qu'ils ont pratiqué.» Du

Casse exprime son opinion sur toutes les mesures à prendre dans une

lettre à Pontchartrain datée du 4 août, et prévient le ministre qu'il

a déjà mis l'ambassadeur au courant de la situation:

«J'écris à M. Amelot et lui envoie un mémoire instructif de la

conduite à tenir, de la convenance et de l'utilité qui en résultera.

Je ne pourrais faire autre chose sans qu'on présumât que je voulais

faire l'homme utile et mendier quelque grâce. J'aurais passé moi-même

à Madrid pour donner une forme à tous les ordres qui conviennent et

l'intelligence de mes pensées, répondre aux objections que formera le

Conseil, et faire voir à M. Amelot l'inutilité des ordres qui ont été

donnés, lorsque j'étais destiné à faire ce voyage.

«J'ai déjà pris la liberté, Monseigneur, de faire en sorte de me

dispenser d'aller aux Indes. Je vous demande la même grâce, mais je

ne veux point que cela vous coûte la moindre discussion avec le Roi;

_j'aime mieux mourir, et qu'il soit persuadé de mon zèle, que vivre,

et que Sa Majesté eût le moindre doute sur ma bonne volonté_. Ainsi

ma confiance ne met pas en doute que vous aurez la bonté de faire

pour moi ce qui conviendra, et moi je remplirai tous les devoirs. Si

je suis dispensé du voyage, je m'offre de rester jusques au départ.

«J'ai pensé vous envoyer M. le baron de Lort pour m'amener les

vaisseaux que vous me destinerez, si je ne suis pas dispensé du

voyage; et en même temps je voulais vous supplier de lui accorder

le commandement d'un vaisseau. Je puis vous assurer que vous ne

le mettrez en mains de personne plus digne, et, outre ses bonnes

qualités par rapport au service, il a l'esprit fait pour les

Espagnols. J'espère de vos bontés que vous voudrez bien le lui

accorder. Vous pouvez, en sa place, me donner M. le chevalier d'Amon,

et j'aurai M. de Val. Vous aurez la bonté de vous souvenir que vous

aviez nommé M. du Quesne, soit que j'y aille ou que je n'y aille

point. Vous ne pouvez rien trouver de meilleur, et comme il faut

quelque frégate, si vous la destinez de Toulon, elle me portera mes

meubles et des provisions. Je vous avais prié, lorsque j'ai cru

de partir, de m'accorder M. de la Salle Saint-Cricq; je prends la

liberté de vous renouveler cette prière.»

Le comte de Toulouse appareillait à Toulon pour venir croiser dans la

Méditerranée. Du Casse, qui le savait, écrivit, le 10 août, tout ce

qui était venu à sa connaissance sur les agissements de l'armée navale

ennemie, priant Pontchartrain de faire parvenir au jeune prince sa

lettre, fort importante pour lui.

Du Casse était contraint d'employer les plus grands ménagements pour

obtenir des Espagnols la permission de leur être utile. Leur orgueil,

leur susceptibilité pointilleuse rendait la tâche délicate. On pourrait

dire des hommes de cette nation ce qu'en langage hippique on dit

souvent des chevaux de race: _Ils sont sur l'œil._

Cette manière d'être fut toujours un sujet d'étonnement pour les

officiers français qui se trouvaient avec du Casse. Ils étaient à cette

époque ce qu'ils sont encore de nos jours, confiants, trop confiants

même, et rien ne pouvait les surprendre autant que la défiance de leurs

alliés. Le commandant d'Aire se fait l'écho de cet étonnement dans la

lettre suivante, adressée à Pontchartrain le 11 août 1705:

«Monseigneur, je viens de recevoir la lettre que vous me faites

l'honneur de m'écrire du 14 juillet. Il n'est plus question de vous

redire, Monseigneur, toutes les peines qu'on a eues de porter les

Espagnols à consentir qu'on les gardât. Cette nation est si opposée

à la nôtre, et si différente de toutes manières, qu'il n'a pas fallu

moins que M. du Casse pour en venir à bout, ce qu'il m'a été facile

sous les ordres d'un aussi bon général. A bord du _Constant_, rade de

Cadix.»

Quelques jours après, comme il n'y avait plus à craindre l'armée

navale des alliés, retenue sur les côtes de Catalogne par le siége de

Barcelone, du Casse envoya d'Aire faire la course; il voulait qu'on

profitât de l'éloignement des vaisseaux ennemis pour ramener à Cadix

les marchandises, ainsi que les objets déchargés et transportés à

Séville; son espoir étant que l'on pourrait charger et faire partir

flotte et galions.

Le Conseil des Indes ne prenant aucune décision, du Casse, le 30 août,

écrivit à Pontchartrain pour insister sur la nécessité d'adopter

promptement un parti.

Le départ des galions et de la flotte fut enfin décidé, et le 4

septembre du Casse reçut de Pontchartrain l'invitation de se rendre

à Madrid, pour conférer avec l'ambassadeur de France, le marquis

Amelot[6], au sujet de cette entreprise que Louis XIV jugeait assez

importante pour adjoindre aux navires espagnols plusieurs vaisseaux de

guerre, et ordonner à du Casse de prendre le commandement de l'escadre.

L'amiral quitta Cadix le 6 septembre 1705 et arriva à Madrid le 14; il

se rendit immédiatement près du marquis Amelot, et le soir fut admis à

l'audience du Roi; le lendemain 16 il écrit à Pontchartrain:

[6] Michel Amelot était issu (comme Jean-Jacques Amelot, ministre

des affaires étrangères sous Louis XV, et Antoine-Jean Amelot, son

fils, ministre de la maison de Louis XVI) de la branche cadette de

l'ancienne et célèbre famille Amelot, qui occupait dès le XIIIe

siècle une place importante dans la noblesse orléanaise.

La branche aînée, qui a pour chef actuel M. le comte Charles Amelot

de la Roussille, secrétaire d'ambassade, a marqué aux XVIIe et XVIIIe

siècles dans la diplomatie, les lettres et les armes. Elle compte,

entre autres illustrations, le célèbre Amelot de la Houssaye, le

gouverneur de la Louisiane; Jean Amelot, petit neveu du maréchal de

Villars, etc., etc.

«J'ai reçu à Cadix les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur

de m'écrire des 10 et 19 d'août, la dernière par le courrier que

je vous avais dépêché. Il arriva le 4, à onze heures du soir. J'en

suis parti le 6 pour me rendre ici, ayant passé par Séville pour

y conférer avec messieurs du consulat, au sujet de l'expédition

des deux navires pour Porto-Bello et la Vera-Cruz; sur quoi nous

avons été facilement d'accord, d'où il fut dépêché dès l'instant

un courrier pour Cadix, avec ordre qu'on les préparât et qu'ils

fussent en état de partir dès qu'on enverrait les dépêches de

Madrid. J'ai aussi laissé l'ordre au sieur de Terville de se

mettre en état de partir aussi pour Lima. M. Amelot m'ayant mandé

que le roi catholique approuvait fort ma pensée sur cet envoi et

que j'en donnasse les ordres, je suis arrivé en cette ville le 14,

au soir.

«Je me rendis dès l'instant au palais, n'ayant pas trouvé M. Amelot

chez lui. J'y saluai S. M. C., et ensuite je me retirai, après avoir

conversé un moment avec M. Amelot. L'accablement continuel où il

est ne lui a pas permis que nous ayons encore travaillé ensemble,

et, pour le soulager, j'ai passé, cette matinée, deux heures en

conférence avec M. le duc d'Atrisco, président du Conseil des Indes,

qui est tombé d'accord avec moi de toutes mes propositions, et je

viens d'être informé que le Conseil avait donné ses consultes pour

l'expédition des galions et de la flotte.

«Ainsi, Monseigneur, voilà le grand point déterminé. Je ferai

dépêcher un courrier, dès que tout sera en règle pour ordonner

à Séville qu'on renvoie les effets qui avaient été retirés des

vaisseaux, et à Cadix qu'on se prépare, qu'on charge et qu'on fasse

partir les aviso, si je puis en obtenir les dépêches. Il ne tiendra

point à moi ni à mes sollicitations que tout se fasse en diligence.»

Après avoir ainsi longuement entretenu ce ministre de l'expédition

projetée, du Casse consacre la seconde partie de sa lettre à venger

l'honneur d'un de ses officiers, le baron de Lort de Sérignan[7], à

qui était échu, après la blessure du chef d'escadre, le commandement

de l'_Intrépide_, à la bataille de Vélez-Malaga. Dans la fin de la

lettre qu'on va lire, le nom du marquis de Vilette n'est pas prononcé

comme celui du calomniateur du baron Lort, mais c'est évidemment lui

qui est en cause. En effet, le lieutenant général Vilette, blessé dans

son orgueil de commandant en chef que les ennemis aient paru craindre

davantage son chef d'escadre du Casse que lui-même, évite dans son

rapport de faire l'éloge de l'équipage de l'_Intrépide_, affectant même

d'en faire peu mention, tandis que, au dire de tous les contemporains,

la conduite de du Casse et celle de ses officiers fut admirable. Voici

du reste les termes chaleureux dans lesquels du Casse prend la défense

du baron de Lort de Sérignan:

[7] Jacques-Joseph de Sérignan, baron de _Lort_, seigneur de Farlet,

second fils d'Henry de Lort, marquis de _Sérignan_, deuxième du nom,

et de Marie de Grasset, entré dans la marine en 1677, capitaine de

vaisseau le 1er février 1702, commandait, en qualité de capitaine

de pavillon de du Casse, le vaisseau l'_Intrépide_ à Velez-Malaga.

Un moment en disgrâce par suite de rapports calomnieux, il vit son

honneur victorieusement vengé par les soins de du Casse. Après une

brillante carrière couronnée par le grade de chef d'escadre, il

mourut au château de Sérignan le 7 décembre 1731.

La famille de Lort Sérignan, famille d'ancienne chevalerie qui a

donné à la France depuis le XIe siècle un grand nombre d'officiers

distingués à toutes les époques de la monarchie, est de nos jours

représentée dans l'armée de terre par Arthur de Lort, comte de

Sérignan, capitaine au 104e de ligne. Ce jeune officier, par la

publication de quelques ouvrages remarqués, tels que _le Siége de

Montmédy_, _les campagnes de Guillaume III_, etc., a pris rang parmi

les écrivains militaires de talent et d'avenir de notre époque.

«Il m'est revenu, Monseigneur, qu'on vous a dit que, pendant le

combat, après que M. Benet et moi furent blessés, le navire de M.

de Vilette ayant pris feu à son derrière; il avait été contraint

d'arriver, et que M. le baron de Lort avait aussi arrivé. J'avais

bien ouï dire que le vaisseau de M. de Vilette était sorti de la

ligne de la longueur du vaisseau seulement un instant, sans qu'il

eût discontinué de tirer de ses trois batteries, mais jamais je n'ai

entendu parler que l'_Intrépide_ eût arrivé un pouce, et conserva

toujours toutes ses voiles au plus près du vent. Je sais même que

pour lors le vent cessa et que les vaisseaux n'étaient plus sensibles

'à leur gouvernail, ce qui le faisait abattre. M. de Vilette envoya

son canot à l'_Intrépide_ et aux autres navires de l'arrière pour

dire qu'on tînt le vent. L'on dit à l'officier: Voyez, la barre est à

venir au vent, mais le navire ne gouverne pas.

«Je ne voudrais pour rien au monde vous imposer la vérité, mais

je serais indigne, si je ne vous faisais pas ce détail pour la

justification de M. le baron de Lort, à qui je n'ai eu garde de

parler de cette infamie. Je l'ai laissé à Cadix, au désespoir de

l'indifférence que vous témoignez pour lui, et de ce que vous lui

avez refusé la croix de Saint-Louis que vous avez donnée à tant

d'autres qui ont moins de service que lui. Je n'ai pas resté que

d'avoir ma part de sa mortification. Comment voudriez-vous qu'il eût

servi avec moi en second, après avoir été en chef? J'ose vous dire

qu'il ne mérite point ce traitement et que vous avez peu d'officiers

de plus de zèle, de plus d'honneur et de plus de désintéressement,

ce que je vous certifie en honneur. La marine ne finira jamais ce

mauvais procédé. Je m'étonne que M. l'amiral n'ait pas été informé

de cela. Il n'a pas pu voir la manœuvre du vaisseau: l'éloignement

et la fumée étaient deux obstacles. Mais je sais que le lendemain il

lui fit un fort bon accueil. Ce mauvais discours n'était pas encore

forgé sans doute. Je vous prie, Monseigneur, de revenir de cette

injuste prévention et de le mieux traiter; qu'en servant avec moi,

nous n'ayons pas le déplaisir d'être mécontents l'un et l'autre, qui

ne l'avons assurément pas mérité.

«Le sieur du Houx est à Toulon. Je vous prie de le nommer sur le

vaisseau qui m'est destiné.»

«Je n'ai point le temps de vous écrire plus amplement, ayant été

toute la journée occupé, et, quand je me suis retiré pour écrire,

quatre grands d'Espagne me sont venus voir et m'ont tenu plus d'une

demi-heure chacun.

«Les nouvelles de Barcelone du 9 portent que les ennemis n'avaient

rien entrepris, qu'ils se retranchaient auprès de la mer et qu'il

faisaient amas de fascines. Je serais fort trompé si, dans la saison

qu'il est, ils pensaient à ouvrir la tranchée à une ville comme

celle-là. L'on craint que les révoltés s'emparent de Lérida; mais

qu'en feront-ils après? Les ennemis pensent trop juste sur les

événements pour penser de vouloir l'occuper. Nous avons encore quinze

jours pour être hors de doute sur leurs progrès. Jusqu'à présent, les

augures ne leur sont point favorables.»

La cour de France était fort inquiète du sort de Barcelone, assiégée

par les Autrichiens. Du Casse ne croyait pas que l'on pût enlever une

place de cette force; aussi le 9 octobre 1705, lorsque déjà depuis

quelques jours la ville était au pouvoir de l'ennemi, écrivait-il

encore à Pontchartrain, qui, dans chacune de ses lettres, lui en

demandait des nouvelles:

«Monseigneur, je n'ai rien de nouveau à vous apprendre de Catalogne,

le roi catholique n'ayant reçu aucun avis depuis celui du 18, non

pas même d'Aragon. Pour moi, je vous avoue que je ne suis nullement

alarmé et que je ne puis croire qu'ils prennent Barcelone le 18,

n'ayant fait aucun ouvrage pour cela, et je compte tout le reste pour

rien, Barcelone se conservant.

«Il y a trois jours qu'il pleut, ce qui n'était pas arrivé depuis six

mois complets, et les vents sont à l'est-sud-est. S'il se trouve de

même à la côte de Barcelone, je n'y serais pas en repos.

«M. Amelot vous a mandé comme les Portugais avaient passé la Guadiana

en Estramadure. Le bon sens veut qu'ils fassent cette manœuvre pour

retenir les troupes que l'on pourrait détacher.»

L'amiral du Casse se trouvait à Madrid, dans une position assez

singulière et qui lui plaisait fort peu. Chargé spécialement de traiter

toutes les affaires communes aux deux couronnes de France et d'Espagne,

se conduisant avec son bon sens naturel et sa loyauté toute française,

il voyait les habitants de la Péninsule agir avec nous, non pas comme

avec des alliés, mais comme avec des gens dont on se méfie sans cesse.

Ils semblaient ne pouvoir se décider à considérer comme des amis ceux

avec lesquels ils avaient été pendant des siècles en hostilité. Tout

plan, tout projet proposé par nous paraissait aux Espagnols conçu

dans un esprit d'intérêt exclusif. Ainsi, du Casse ayant demandé à

Philippe V, au nom de Louis XIV, la cession à la France du petit port

de Pentacola, dans le voisinage du Mississipi, éveilla de la part du

gouvernement espagnol les susceptibilités les moins bienveillantes.

Toutes les lettres de du Casse, à partir de cette époque, ont trait

à la malveillance des sujets du roi catholique. Aussi l'amiral, tout

en mettant dans sa conduite une excessive finesse et une admirable

prudence, ne restait-il à Madrid qu'à son corps défendant et pour le

plus grand bien du service de Louis XIV. Heureusement il marchait

parfaitement d'accord avec Amelot, l'ambassadeur de la cour de France.

Du Casse terminait ainsi une longue lettre, écrite le 23 octobre 1705

au comte de Pontchartrain:

«Il n'est pas non plus à propos de proposer aucuns moyens pour la

réformation du commandement des Indes et de leur navigation. Toutes

les bonnes raisons et les bons moyens sont regardés pour mauvais.

Avec ces sentiments, jugez s'il est possible d'y réussir. Ils seront

forcés par nécessité d'avoir recours aux Français, et alors on pourra

leur insinuer la convenance respective.»

C'est ce qui ne tarda pas à arriver. Le roi d'Espagne apprit, à la fin

du mois d'octobre 1705, la prise de Barcelone par l'archiduc Charles.

Il fut fort affecté de voir Gibraltar au sud, Barcelone au nord,

aux mains de ses deux plus redoutables ennemis, les Anglais et les

Impériaux. Il résolut de reprendre une de ces deux places.

Le récent insuccès de ses armées à Gibraltar, point isolé d'ailleurs en

quelque sorte dans ses Etats, lui fit craindre de ne pouvoir réussir de

ce côté; il se décida à faire une tentative sur Barcelone, ville qui

pouvait devenir un centre d'action pour l'archiduc, vu sa situation

dans une province toujours prête à la révolte.

Philippe V toutefois voyait bien qu'il ne pouvait, avec ses seules

forces, enlever Barcelone à ses ennemis. Il résolut donc d'implorer,

pour réussir, la protection de son aïeul; il lui envoya en mission

spéciale un grand d'Espagne, le comte d'Aguilar; mais il réservait

le principal rôle dans cette négociation à l'amiral du Casse, dont

il avait depuis longtemps apprécié les qualités et qu'il savait

très-influent à la cour de Versailles.

Voici comment l'amiral raconte, dans une lettre à Pontchartrain, en

date du 6 novembre 1705, la mission dont il fut chargé à ce moment par

le roi d'Espagne:

«Monseigneur, j'eus l'honneur de vous écrire, le 2 de ce mois,

par un courrier qui allait à Bordeaux et, comme il fut retenu un

demi-jour, j'étais le soir au palais, attendant le coucher du roi.

Mme la princesse des Ursins m'étant venue appeler, me dit que le roi

et la reine désiraient que j'entrasse dans leur appartement. Leurs

Majestés me dirent que les preuves que je leur avais données de mon

zèle les avaient déterminés à me choisir pour m'envoyer au Roi. Je

répondis à cela comme je le devais, et je priai M. Daubenton de vous

l'écrire, ayant été occupé à des choses qui convenaient au service de

Sa Majesté.

«En apparence, partie de ces choses dont Leurs Majestés me veulent

charger ne sont pas éclaircies, en ce que M. le comte d'Ayrones,

qui était dans Barcelone, n'est point arrivé et que l'on ne sait

que confusément ce qui s'est passé à la prise de cette ville, ni

ce qui a dérangé la capitulation qui avait été faite entre M. de

Velasco et le milord Péterbourg. L'on ne sait pas non plus si toute

l'armée navale ou partie d'icelle est en route pour retourner en

Angleterre. Il n'y a nulle nouvelle de Malgue et de Gibralter, d'où

absolument on la verra en sortant. Les vents sont contraires depuis

le vingt-huitième jour qu'elle est en vue de Carthagène. Il est cruel

qu'il faille souhaiter qu'elle ait un vent favorable, en ce que

restant elle touchera à Alicante ou à Malgue, où vraisemblablement on

lui ouvrirait les portes.

«Je vis hier au soir M. Amelot, qui me dit que le roi d'Espagne

enverrait M. le comte d'Aguilar pour informer le roi des dispositions

présentes. J'ai su qu'il a pris congé ce matin, mais que ce départ-là

n'empêcherait pas le mien. Ainsi, Monseigneur, je ne sais quand on

m'expédiera.

«J'ai envoyé ordre à M. du Tertre de s'en retourner à Toulon, dès

qu'il sera informé de la sortie de l'armée navale du détroit, et

qu'il profitât d'un gros vent d'aval pour ne se point commettre, en

cas qu'il fût resté des vaisseaux dans Gibraltar.

«Le Conseil des Indes a fait un recueil de ces vaisseaux français qui

ont été à la mer du Sud et de ceux qui se préparent pour y aller, et

il a fait des représentations à Sa Majesté catholique dans le même

esprit que nombre d'autres, que les Français les ruinent. Rien n'est

plus fâcheux dans la situation présente.

«J'ai pris la liberté de dire hier au soir à M. Amelot qu'il fallait

que Sa Majesté donnât une déclaration qui traitât favorablement le

Conseil, le remerciant de son zèle et de son application, qu'il

l'exhortât de continuer son bon zèle, et que Sa Majesté aurait

toute la déférence à se conformer à leurs représentations. Mon dit

sieur Amelot a paru bien aise de me trouver dans ces dispositions,

me disant qu'il pensait la même chose que moi, et, à l'égard de la

flotte et des galions, de leur en laisser une entière et pleine

disposition.

«Imaginez-vous, Monseigneur, dans l'embarras où l'on est ici, quelle

sûreté il y a que ces vaisseaux sortent. Il s'en est brûlé un au

Pontal, appartenant à des particuliers de Séville, qu'on dit qui

avait chargé pour quatre cent mille écus de marchandises, le tout à

des Espagnols, ce qui augmentera la misère de cette nation. Comme je

compte avoir bientôt l'honneur de vous voir, il serait inutile de

m'étendre sur aucun sujet.»

Peu de temps après, du Casse partit pour Versailles, où il arriva au

commencement de 1706. Il vit les ministres et le Roi, expliqua à chacun

combien il était important de reprendre Barcelone, et essentiel d'agir

rapidement, avant que les armées navales ennemies, retenues loin du

théâtre de la guerre par la mauvaise saison, aient pu rentrer dans la

Méditerranée.

Les raisons mises en avant par du Casse furent si fort goûtées, qu'un

mois après son arrivée à Versailles il vit partir pour Toulon le grand

amiral comte de Toulouse et le maréchal de Cœuvres, qui allaient

prendre le commandement d'une armée navale française destinée à appuyer

devant Barcelone les opérations de l'armée de terre, conduite par

Philippe V en personne, ayant sous ses ordres le maréchal de Tessé.

Le 3 mars, les deux princes et les deux maréchaux de France arrivèrent

devant Barcelone. Au lieu d'attaquer sur-le-champ le corps de place,

ils commirent la faute de perdre leur temps au siége d'un fort détaché,

le _Mont-Jouy_, qui les occupa près de deux mois et ne se rendit qu'à

la fin du mois d'avril. Ce retard avait permis à une formidable

armée navale ennemie d'approcher. Le 8 mai, le comte de Toulouse dut

abandonner le siége sans combat, n'étant pas de force à soutenir la

lutte.

Le 12 mai, le roi d'Espagne, avec l'armée qu'il commandait, leva

également le siége et opéra sa retraite par le Roussillon. On lui

conseillait de se rendre à Versailles. Il refusa énergiquement de

prendre un parti indigne d'un fils de France. Il entra en Espagne par

le pays de Foix, gagna Pampelune et de là Madrid. Obligé d'en sortir

ainsi que la reine, à l'approche des Portugais, il joignit l'armée du

duc de Berwick.

Ce fut le 18 juin que la cour d'Espagne dut abandonner la capitale de

ce pays. Les ennemis étaient en ce moment maîtres de la plus grande

partie du royaume. Les troupes de France n'arrivaient pas. On craignit

de voir les villes du littoral, encore en la possession du petit-fils

de Louis XIV, tomber entre les mains de l'archiduc Charles. Les

quelques vaisseaux de guerre qui restaient à l'Espagne étaient dans la

rade de Cadix, ainsi que tous les galions et la majeure partie des

navires de commerce espagnols et beaucoup de français. Les faire sortir

était les donner à l'ennemi; les laisser à Cadix était risquer de les

voir tomber en sa possession, s'il s'emparait de la ville. Dans cette

occurrence, du Casse fut jugé seul capable de sauver ce qui restait de

la marine militaire ou marchande espagnole.

Il se trouvait à Versailles, souffrant d'une manière cruelle de la

blessure grave qu'il avait reçue à la bataille de Malaga. Il eut

l'ordre de se rendre immédiatement en Espagne pour s'assurer par

lui-même de l'état des choses. Il vit le Roi, qui lui prescrivit

d'aller de suite à Cadix, le laissant libre du reste d'agir comme il

l'entendrait. On s'en rapportait entièrement à son habileté.

Du Casse fit diligence. Le 6 juillet il était à Bayonne, et le 10 il

écrivit à Pontchartrain de cette ville:

«Monseigneur, j'arrivai ici le 6 au soir. J'en serais parti, si

j'avais trouvé des voitures. La poste d'Espagne ne traîne point de

chaises, et il ne m'est pas possible de changer cette voiture,

ma jambe pouvant avec peine même la supporter; elle est, à peu

de chose près, au même état que lorsque je partis de Versailles.

Je prends demain la route de Saint-Jean-Pied-de-Port, à la suite

de l'artillerie, où il a passé d'autres chaises. Je me rendrai à

Pampelune pour y joindre quelque régiment de cavalerie pour me rendre

auprès du roi d'Espagne. J'étais déterminé de m'en aller par Burgos,

pour y faire la révérence à la reine; mais M. Ory, avec lequel j'ai

eu des conférences, m'en a détourné pour m'engager de me rendre

auprès de Sa Majesté et pour continuer la route pour Cadix, que je

trouve impossible, aucun voiturier ne voulant l'entreprendre.»

«Je ne prévois pas que je puisse rendre aucun service en Espagne, et

j'ose croire que dans la situation présente je pourrais vous être

de quelque utilité, et quoique vous ayez eu la bonté de m'écrire à

Toulon que je pouvais rester, si je ne croyais pas pouvoir être utile

en Espagne, je vous avouerai avec liberté que je ne le prévois que

trop clairement, mais que la vergogne me surmonte. L'on pourrait

croire que j'ai saigné du nez... J'attends vos ordres.»

Des secours étant arrivés au roi d'Espagne, il prit l'offensive;

secondé par l'habile et intrépide Berwick, en très-peu de temps

il reprit aux alliés tout ce dont ils s'étaient emparés, excepté

Barcelone. Du Casse l'avait joint, et l'aidait de ses conseils. Il

était auprès de ce prince à sa rentrée triomphale au mois de septembre

dans Madrid, aux acclamations enthousiastes du peuple.

Du Casse trouva à Madrid des lettres de la cour de Versailles

l'informant qu'il allait recevoir le commandement d'une escadre de

vaisseaux français appareillant de Brest, pour conduire en Amérique la

flotte de Cadix et en ramener les galions chargés des impôts perçus, au

nom du roi catholique, dans le nouveau monde.

Du Casse redoutait cette mission et aurait volontiers décliné l'honneur

qui lui était fait. Sa santé était si mauvaise qu'il écrivit le 28

septembre 1706 à Pontchartrain:

«Je vous prie de me permettre de passer l'hiver en mon pays, pour me

trouver en état de profiter de la première saison de Bagnères. J'en

ai besoin, sans dissimulation, autant pour mon pied et ma jambe que

pour la sciatique qui me veut dépêcher.»

En réponse à cette demande, du Casse obtint un congé d'un mois

pour aller respirer, au pays natal, l'air pur des Pyrénées. A la

fin d'octobre 1706, il quitta Madrid pour venir chez son neveu, à

Bayonne, où il arriva le 4 novembre. Il y était à peine qu'il reçut de

Pontchartrain l'avis qu'on lui expédiait ses lettres de service pour le

commandement qui lui était destiné. Il écrivit au ministre:

«J'arrivai avant-hier en cette ville (Bayonne), à dix heures du soir

par un temps affreux. J'ai trouvé la lettre que vous me faisiez

l'honneur de m'écrire à Madrid du 10 d'octobre, qui m'a été renvoyée

par M. Daubanton. Je n'avais garde, Monseigneur, de dormir. Lorsque

j'ai eu l'honneur de vous écrire que je fusse destiné pour commander

l'escadre de Brest, j'ai pris la liberté de vous dire que j'aurais

bien souhaité d'en être dispensé; mais, Monseigneur, il me paraît

que vous n'entrez pas dans mes raisons et que vous désirez que ce

soit moi qui en sois chargé. Je prendrai la liberté de vous dire que

je ferai ce qu'il vous plaira. Il n'y a rien de pressé. Je puis

savoir de vous vos intentions. Je me rendrai à la cour incessamment.

Il serait inutile que j'allasse à Brest, les ordres pour l'escadre

n'étant pas encore envoyés de Madrid, le courrier n'ayant apporté

que ceux pour les navires de la mer du Sud, et pour le sieur de la

Rigaudière, et pour un aviso pour la Nouvelle-Espagne, qui ont été

laissés à Saint-Sébastien, d'où il partira au premier beau temps et

auquel j'envoyerai les ordres pour la route qu'il doit tenir, lui

étant ordonné de les recevoir de moi. M. de la Rigaudière partira au

premier vent favorable. Les dépêches sont arrivées. Je joindrai aux

instructions du Roi ce qui me paraîtra convenir par la navigation

allant et venant.»

«Je vous envoie, Monseigneur, les paquets qui contiennent les ordres

pour la mer du Sud; il n'y a que ce départ qui presse pour profiter

de la saison pour entrer dans la mer du Sud. A l'égard des autres

vaisseaux pour Carthagène, Porto-Bello et la Havane, pour attendre

la flotte de la Nouvelle-Espagne, pourveu qu'ils partent à la fin

de janvier, ce sera encore assez tôt, et j'oserais assurer qu'ils

auront encore du temps inutile, les uns à attendre les galions

et les autres la flotte, et à juger par les apparences, les uns

ni les autres ne seront pas prêts. Le temps est très-différent du

passé où les flottes allaient à coup sûr. Le pays étant dégarni de

marchandises, il était naturel que les flottes fussent expédiées à

un temps réglé, mais à présent tout est dérangé en ce pays-là par la

quantité de vaisseaux qui ont fourni les royaumes de marchandises.

«Il n'y a personne qui puisse déterminer l'expédition de ces

vaisseaux, et je vous avouerai que je serai plus surpris que

personne, si les vaisseaux que vous destinez pour convoyer les deux

flottes en ramènent aucune, ne pouvant me persuader qu'elles puissent

être prêtes, et les vaisseaux du roi n'ayant des vivres que pour

rester trois ou quatre mois pour les attendre. Que feront-ils, s'ils

ne sont pas prêts? La prudence ni la capacité des chefs qui les

doivent ramener n'y sauront contribuer, et à leur retour ils seront

l'opprobre du public.

«L'obstacle des ennemis est moindre; mais il ne laissera pas d'être

considérable. C'est la raison qui me fait craindre ma destination.

Si j'avais été auprès de vous, Monseigneur, lorsqu'on a projeté cet

envoi, j'aurais pris la liberté de vous faire mes observations, et

peut-être aurais-je pu vous persuader à ne pas envoyer les escadres

jusqu'à ce que j'aie eu la certitude de l'état où étaient les

galions et la flotte, et à régler le départ avec quelque fondement,

au lieu qu'à présent vous envoyez les escadres sans savoir si les

vaisseaux espagnols pourront profiter de leur escorte. Je ne prise

pas mes opinions et je peux personnellement me tromper. Je le serai

très-fort, si elles ramènent aucun vaisseau. A l'égard de ceux de la

mer du Sud, il faut profiter de la saison. C'est elle qui détermine

l'envoi, et je trouve, Monseigneur, que vous faites très-bien. Cet

envoi n'est pas du goût des Espagnols, mais vos raisons ne sont que

les leurs. Il n'y a que deux vaisseaux dans les ordres. Cette réserve

de deux à trois est faite par prudence.

«Le courrier m'a remis une lettre du roi catholique pour le Roi.

J'aurais peur qu'elle ne tardât trop, si je la retenais. Je prends

la liberté de vous l'envoyer. Sa Majesté catholique me paraît assez

contente de moi. En prenant congé d'elle à Ségovie, elle me dit

qu'elle en écrirait au roi, et peut-être que c'est une lettre en ma

faveur.»

L'escadre dont il est question dans toutes les lettres précédentes

devait être armée à la requête du roi d'Espagne. Au mois d'août, alors

que du Casse était auprès de lui, ce prince avait fait demander à la

cour de France deux escadres, une de sept vaisseaux de guerre destinée

à aller chercher et à ramener la flotte de la Nouvelle-Espagne, qui

était au Mexique chargée de richesses, et une autre de huit, qui devait

mener à Carthagène des galions renfermant des marchandises d'Europe et

en ramener d'autres, sur lesquels se trouvaient les trésors d'Amérique.

Sur ces huit vaisseaux deux iraient au Pérou porter les ordres de

Philippe V.

Le roi catholique offrait de couvrir toutes les dépenses qui seraient

faites par le gouvernement français; les richesses rapportées

d'Amérique garantissaient le remboursement.

D'après une lettre qu'il reçut à Bayonne de Pontchartrain, du Casse

s'empressa d'écrire à Philippe V que le roi de France avait accédé

à ses désirs, et que l'ordre avait été donné pour que les quinze

vaisseaux, demandés par Sa Majesté espagnole, appareillassent à Brest

dans le plus bref délai.

Aussitôt après avoir reçu la missive de du Casse et l'avoir communiquée

à ses ministres, ainsi qu'au Conseil des Indes, le roi d'Espagne rendit

un décret, daté du 26 novembre 1706, par lequel Sa Majesté catholique

ordonnait: «qu'il serait pris sur les effets de la flotte la somme de

413,528 piastres pour le remboursement de la dépense des sept navires

qui devraient composer l'escadre pour le Mexique, et 469,642 piastres

pour celle des huit vaisseaux destinés pour l'escorte des galions et

pour le Pérou.»

Immédiatement les deux escadres furent formées, mais, les préparatifs

terminés, du Casse représentait au ministre qu'il ne pouvait se charger

au cœur de l'hiver, par des vents contraires, de se rendre en Amérique.

La nouvelle vint en même temps que les richesses du Pérou n'étaient pas

encore à Panama, et que par conséquent il faudrait rester là longtemps

pour les attendre.

Sur les observations faites par du Casse, la destination de ces

quinze vaisseaux fut changée et le commandement en fut donné à

du Quesne-Monnier. Cet officier, sorti de Brest au mois de mars,

rencontra quinze bâtiments de commerce anglais dont il s'empara. Ils

étaient justement chargés de poudre, de fusils, de selles, brides,

harnachements de toutes sortes, en un mot des choses qui étaient

nécessaires aux troupes britanniques faisant alors campagne dans la

péninsule espagnole et dénuées de tout.

L'amiral Du Casse, Chevalier de la Toison d'Or (1646-1715) Étude sur la France maritime et coloniale (règne de Louis XIV) · 第 14 / 35 题