SAINTE-MARTHE ET VÉLEZ-MALAGA

Du Casse à Versailles.—Présentation au roi.—Mission

diplomatique confiée à du Casse.—Négociations.—Plans de

défense maritime.—_Asiento_, traité relatif à la traite des

nègres.—Déclaration de guerre.—Commandement donné à du

Casse.—Nicolas de Grouchy.—Du Casse élevé à la dignité de

capitaine général d'Espagne.—Son départ, avec une escadre, pour

l'Amérique.—Porto-Rico.—Louis de la Rochefoucauld, chevalier

de Roucy, marquis de Roye.—Armée navale de l'amiral anglais

Benbow.—Bataille de Sainte-Marthe (août 1702).—Victoire complète

remportée par du Casse.—Du Casse à Carthagène.—Fuite de l'amiral

anglais Graydon.—Mariage de Marthe du Casse, fille de l'amiral,

avec Louis de la Rochefoucauld, marquis de Roye, chevalier de Roucy,

beau-frère de Pontchartrain.—Bataille navale de Vélez-Malaga,

gagnée par Louis-Antoine comte de Toulouse, fils légitimé de Louis

XIV.—Fautes commises.—Du Casse et son escadre.—Toulon.—Mariage

de Jean du Casse, neveu et filleul de l'amiral, avec Estiennette de

Jordain (Bayonne 1704).

Lorsque du Casse arriva en France, mandé par le roi, le duc d'Anjou

venait d'accepter le trône d'Espagne (5 novembre 1700). Cet événement

modifiait du tout au tout la situation des colonies françaises en

Amérique. On avait besoin des lumières et de l'expérience du gouverneur

de Saint-Domingue, pour régler les conditions nouvelles qui allaient

régir les rapports entre les deux couronnes dans les Indes (c'est

sous ce nom qu'à cette époque on désignait l'Amérique). Du Casse,

à son débarquement, trouva l'invitation de se rendre à Versailles.

Il y fut sans délai et vit le ministre Jérôme Phélippeaux, comte de

Pontchartrain, qui venait d'être nommé secrétaire d'État à la marine,

en remplacement de son père, élevé à la dignité de chancelier de

France. Le nouveau ministre entretint longuement du Casse, lui parla

des difficultés qui s'étaient élevées au sujet de la délimitation

des frontières dans l'île de Saint-Domingue, et le félicita sur sa

brillante administration. Du Casse, heureux de voir le comte de

Pontchartrain si bien disposé envers lui, profita de la circonstance

pour renouveler ses doléances au sujet de l'affaire de Carthagène,

disant qu'il était dur pour un officier du roi d'être traité dans son

propre gouvernement comme il l'avait été par le baron de Pointis.

Le ministre répéta de vive voix, comme son père l'avait déjà mandé

dans ses lettres à du Casse, que le roi avait reconnu la justesse de

ces observations. Jérôme Pontchartrain ajouta que Sa Majesté avait

manifesté le désir de recevoir le gouverneur de Saint-Domingue, pour

lui témoigner elle-même sa satisfaction de la belle conduite qu'il

avait tenue en toute circonstance, et que, pour lui prouver sa haute

estime, elle voulait que ce fût lui qui terminât les différends qui

existaient encore au sujet de l'affaire de Carthagène.

Le ministre engagea du Casse à lui adresser un mémoire détaillé et

précis à ce sujet, avec chiffres à l'appui, et le prévint que le

lendemain ou le surlendemain il aurait l'honneur d'être présenté à Sa

Majesté.

En effet, du Casse fut reçu par le roi. Ce prince le complimenta en

quelques mots heureux, tels qu'ont toujours su en inspirer à la plupart

des Bourbons de la branche aînée leur esprit français et leur cœur

paternel.

Au sortir de cette entrevue, du Casse, pour se conformer aux

instructions de Pontchartrain, rédigea et remit à ce ministre une

note sur l'affaire de Carthagène et sur l'emploi des fonds accordés

par le roi. Le gouverneur de Saint-Domingue, dans cette note, donnait

le conseil de payer en nègres ce qui restait dû aux habitants de la

colonie.

Du Casse était dans le vrai. L'intérêt bien entendu du roi demandait

que les habitants de Saint-Domingue, auxquels il était encore dû de

l'argent, fussent payés en nègres, puisque cela en augmentait le

nombre dans la colonie. La différence du prix d'achat en Afrique et

de vente en Amérique devant couvrir les frais de transport, l'Etat, en

agissant comme le voulait du Casse, n'avait rien à débourser en sus de

l'argent provenant de Carthagène. Le ministre comprit la justesse de ce

raisonnement et consentit à ce qui était proposé.

Au commencement de l'année 1701, du Casse partit pour l'Espagne, muni

d'instructions de la cour de France.

Plusieurs points en litige étaient à régler. Depuis que les intérêts

communs des Français et des Espagnols devaient les faire agir de

concert, il n'était plus possible aux premiers de soutenir contre

les seconds, comme ils l'avaient fait jusque-là, les Indiens de la

Nouvelle-Grenade, ou Indiens des Sambres. Il fallait éviter d'un autre

côté, en les abandonnant, qu'ils ne se tournassent vers les Anglais.

Pour conjurer ce danger, il était nécessaire d'obtenir des Espagnols

qu'ils oubliassent leurs griefs contre ces indigènes, et consentissent

à ne pas les traiter trop durement, en leur accordant amnistie pleine

et entière.

Il fallait l'esprit adroit et délié de du Casse, sa grande connaissance

du caractère espagnol, pour mener à bonne fin une pareille négociation

et obtenir des conditions favorables aux révoltés.

Il parvint à atteindre le but qu'il s'était proposé. Des instructions

furent envoyées du cabinet de l'Escurial aux commandants espagnols dans

le nouveau monde, leur enjoignant d'user de ménagements à l'égard des

Indiens.

Du Casse, dès les premiers mois de 1701, prévit une guerre entre la

France et l'Espagne d'une part, l'Angleterre et la Hollande d'une autre.

Avec la sagacité qui le caractérisait, il comprit que les Anglais

et les Hollandais, ambitionnant le commerce du monde entier,

n'accepteraient pas sans lutte le formidable empire maritime de Louis

XIV, maître par lui-même ou par son petit-fils des côtes orientales et

occidentales de l'océan Atlantique.

Aux yeux de du Casse, la guerre était inévitable, parce que leur

intérêt faisait un devoir aux gouvernements d'Angleterre et de Hollande

de la déclarer. C'était pour eux une question de suprématie maritime et

commerciale.

Quant à prétendre, comme plusieurs écrivains français, à des époques

rapprochées de nous, l'ont fait, que la cause de la guerre fut la

reconnaissance par Louis XIV du _titre de roi d'Angleterre_ au fils de

Jacques II, c'est puérilité.

Des raisons d'amour-propre national et de dignité froissée ne guidaient

pas plus à cette époque qu'elles ne guident aujourd'hui les nations

mercantiles. Seul un peuple chevaleresque, comme le peuple français,

verse son sang pour la défense d'un principe, pour le triomphe d'une

idée.

Ce sera l'éternel honneur de Louis XIV de n'avoir pas voulu céder à

un sentiment de crainte, en refusant à un prince malheureux un titre

légitime, et certes ce n'est pas aujourd'hui, dans la patrie en deuil,

qu'il s'élèverait une voix pour le blâmer d'avoir montré que, dans le

cœur d'un roi de France, _le droit prime la force_.

Plusieurs mois avant la mort de Jacques II, du Casse prévoyait donc

la guerre qui allait éclater. D'Espagne il adressait au ministre des

plans de défense maritime contre les Anglais et les Bataves. L'un deux

est parvenu jusqu'à nous; il est intitulé: _Mémoire de M. du Casse

sur l'Espagne et les Indes_. Il est très-précis, fort juste, mais il

n'offre plus de nos jours qu'un intérêt tout à fait rétrospectif. Nous

croyons donc inutile de lui donner place ici.

L'affaire importante qui avait fait envoyer du Casse dans la péninsule,

était la question de l'importation des nègres dans les colonies

espagnoles. Le manque de bras s'y faisait sentir; elles se trouvaient

à peu près dans l'état où était Saint-Domingue avant le premier voyage

de du Casse en qualité de directeur de la compagnie du Sénégal. Il

avait si bien su ranimer le commerce languissant, il avait donné un

tel essor à la culture, que l'on avait pris en lui la plus grande

confiance. On était convaincu qu'il saurait ramener la prospérité dans

les possessions espagnoles. Tandis qu'il s'occupait de régler avec la

cour d'Aranjuez cette question, il reçut de France sa nomination de

chef d'escadre. Voici les termes dans lesquels sont conçues ses lettres

de service:

«Provisions de premier chef d'escadre de l'Amérique pour le sieur du

Casse, gouverneur de la Tortue et côte de Saint-Domingue, 20 juillet

1701.

«_Louis_, etc., à tous ceux qui ces présentes, etc., salut. Les

services importants que notre cher et bien-aimé le sieur du

Casse, capitaine de vaisseau et gouverneur de la Tortue et côte

de Saint-Domingue, nous a rendus et nous rend actuellement depuis

plusieurs années, nous conviant à lui donner des marques de notre

entière satisfaction, nous avons cru que nous ne le pouvions faire

d'une manière qui fût plus digne de ses services, qu'en créant en sa

faveur, une charge de chef d'escadre de nos armées navales en mers

de l'Amérique, étant persuadé qu'il s'en acquittera avec distinction

par les preuves qu'il nous a données en diverses rencontres de son

expérience dans la navigation, de sa valeur et bonne conduite, et

de sa fidélité et affection à notre service. Entre les actions

remarquables qu'il a faites, il s'est particulièrement distingué en

1677, à la prise du fort d'Arguin, à la côte de Barbarie. En l'année

1689 il attaqua Surinam, où il combattit contre les Hollandais et

les forts à la portée du pistolet. Il attaqua ensuite le fort de la

Barbiche, qu'il obligea de contribuer après un rude combat. En 1690,

il servit à la prise du fort anglais de Saint-Christophe. En 1691, il

secourut si à propos et avec tant de bravoure l'île de la Guadeloupe

assiégée et pressée, que les ennemis furent obligés de lever le siége

et de se retirer. En 1695, ayant fait une descente à la Jamaïque avec

les gens de Saint-Domingue, il brûla pour quinze millions d'effets

aux Anglais et gagna quatorze drapeaux. En 1697, il assista à la

prise de Carthagène, où il descendit des premiers et s'y distingua

d'une manière qui contribua beaucoup à la prise de cette place. Les

Anglais ayant ensuite fait une descente au Petit-Goave avec quarante

chaloupes, il assembla deux cents hommes et les repoussa si vivement

qu'ils furent obligés de se rembarquer. Toutes ces actions, conduites

avec autant de prudence que de valeur, nous ont paru dignes d'être

récompensées par la charge de chef d'escadre de nos armées _navales

en mers de l'Amérique_.

«A ces causes, etc., etc.»

Le grade de chef d'escadre était le même que de nos jours celui de

contre-amiral. Aussi nous conformant à l'usage, qui s'est établi

actuellement, de désigner tous les officiers généraux du corps de la

marine sous le terme générique d'_amiral_, qualifierons-nous, désormais

du Casse de ce titre, et avec d'autant plus de raison que, quelques

jours plus tard, il était élevé à la dignité de capitaine général

d'Espagne, qui équivaut à celle de maréchal de France et confère le

titre d'Excellence.

Les négociations, conduites par du Casse, au nom du roi de France et de

la compagnie de Guinée, aboutirent au traité ou _asiento_ signé, le 27

août 1701, à Madrid par du Casse et les plénipotentiaires de la cour

d'Espagne.

Par cette convention, la compagnie française de Guinée s'engageait

vis-à-vis le roi très-catholique et vis-à-vis le Roi très-chrétien à

importer, en l'espace de dix ans, quarante-huit mille nègres dans les

colonies françaises et espagnoles d'Amérique, et les cours d'Aranjuez

et de Versailles concédaient à cette compagnie divers priviléges.

Six mois plus tard, le 28 mars 1702, un supplément au traité fut passé

à Paris, par lequel divers personnages importants prirent un intérêt

dans la compagnie de Guinée et se portèrent garants de l'exécution de

ses engagements.

Parmi eux se trouvaient: le célèbre financier Samuel Bernard, comte de

Coubert, le conseiller au parlement Doublet de Persan, le trésorier

général de la marine Jacques de Vanolles. Du Casse, qui jusque-là

n'avait agi que comme plénipotentiaire du roi de France et fondé de

pouvoir de la compagnie de Guinée, prit alors un intérêt dans l'affaire.

Il faisait en même temps ses préparatifs de départ pour un voyage qui

avait pour but de transporter des troupes espagnoles à Carthagène et de

mener au Mexique le vice-roi de ce pays, le duc d'Albuquerque.

La guerre, prévue par du Casse, ayant éclaté au mois de septembre

1701, précipita le départ du nouveau chef d'escadre, en rendant

plus nécessaire que jamais l'arrivée du vice-roi au siége de son

gouvernement, et en faisant à la France une impérieuse obligation

d'envoyer une escadre croiser dans les mers d'Amérique, pour concourir

à la défense de ses colonies, contre lesquelles une attaque

anglo-hollandaise devenait imminente.

Le 12 avril 1702, l'amiral du Casse mit à la voile ayant sous ses

ordres une escadre composée de: _l'Heureux_, qui portait son pavillon;

l'Agréable, commandant de Roucy; le _Phénix_, de Pondens; l'_Apollon_,

de Muin; le _Thétis_, chevalier de Roucy, et enfin le _Bon_, de

Renneville. Sur ce dernier vaisseau se trouvait un jeune enseigne

pour lequel du Casse avait beaucoup d'affection et qu'il considérait

comme un officier d'avenir; c'était un gentilhomme d'une des premières

familles de Normandie, le chevalier Nicolas de Grouchy, grand-père

du célèbre maréchal de ce nom. Grouchy se distingua pendant le cours

de la campagne, pendant laquelle il rendit de bons services. Il fut

assez heureux pour justifier la confiance de l'amiral du Casse, qui,

l'ayant encore eu sous ses ordres à la bataille de Vélez-Malaga, obtint

pour lui la croix de Saint-Louis, en 1707. Grouchy, satisfait d'une

distinction ambitionnée à cette époque par toute la noblesse française,

se retira fort jeune du service, au grand regret de son protecteur

qui lui prédisait un rapide avancement dans la marine. Peut-être cette

détermination, inspirée par une excessive modestie, priva-t-elle la

France d'un marin remarquable. Peut-être aussi valut-il mieux pour

Nicolas de Grouchy une existence obscure qu'une brillante carrière;

qui sait le sort que réserve le destin? Peut-être un jour, parvenu

aux plus hautes dignités, le marin Grouchy y eût-il rencontré, comme

son petit-fils, quelque _Waterloo_ naval, et eût-il été comme lui la

victime innocente des fautes d'autrui.

L'escadre se dirigea vers l'Espagne, où elle devait trouver le duc

d'Albuquerque et les troupes espagnoles. Elle fut poursuivie par une

armée navale anglaise d'une quinzaine de vaisseaux. Ayant pu lui

échapper, elle atteignit la Corogne le 8 juin 1702. Le lendemain, du

Casse rendit compte à Pontchartrain de ce succès, par une lettre dans

laquelle se trouve un passage curieux à reproduire:

«M. le duc d'Albuquerque est ici, écrivait du Casse; il a cent

soixante personnes et, par discrétion, il n'en veut emmener avec lui

que soixante-dix sur l'_Heureux_, et il m'a fait demander hier sept

tables. J'en userai avec lui, comme le roi le désire; mais j'aimerais

autant trouver deux vaisseaux anglais de plus que de voir un embarras

comme celui-là. Madame la duchesse doit aussi s'embarquer. Elle a

cent dix-sept duègnes et demoiselles d'honneur, avec une escorte de

moines auxquels il faudrait à chacun une chambre. Cette peinture

me coûte peu de peine à vous faire, mais je prévois que j'en aurai

beaucoup à conduire le cortége au Mexique.»

On voit que ce n'est pas seulement de nos jours que les princes non

combattants ont été une source d'inquiétudes et une cause d'embarras

pour les commandants en chef. Comme l'indique très-justement du

Casse, les princes par eux-mêmes ne gênent nullement, mais rien

n'égale l'_encombrement_ (qu'on nous passe ce mot) produit par les

gens de leur suite. Du Casse se plaint des duègnes de la vice-reine

du Mexique, élevant des prétentions sans bornes, comme, dans une

récente et désastreuse campagne, le commandement en chef de l'armée de

Châlons aurait pu s'étonner des exigences sans cesse croissantes des

gens de service de l'empereur, réclamant le superflu pour eux, quand

le nécessaire manquait pour les troupes; demandant pour la cuisine

du prince une installation confortable que ne pouvaient obtenir les

ambulances militaires.

Du Casse termine par ces quelques lignes sa longue lettre à

Pontchartrain: «J'ai trouvé ici la patente de capitaine-général dont je

prends la liberté de vous envoyer une copie, de laquelle j'ai donné une

communication à M. le chevalier de Roucy, comme je le ferai de toutes

les choses qui en vaudront la peine.»

Le roi d'Espagne n'avait pas cru devoir faire moins pour du Casse que

de l'élever au rang de capitaine général. On sait que cette dignité

équivaut dans notre armée à celle de maréchal de France et donne à

celui qui en est investi le titre d'Excellence.

Le 14 juin 1702, du Casse, parvenant à tromper la surveillance de

l'armée navale anglaise, quitta la Corogne, après avoir augmenté,

ainsi qu'il l'écrivait à Pontchartrain, son escadre de huit bâtiments

de transport, chargés d'environ deux mille hommes de troupes mal

équipées, et _racolées_ un peu partout. Ses hommes étaient presque tous

_pouilleux_ et _galeux_. Il y avait à craindre de voir l'indiscipline

se mettre parmi ces troupes, pendant la traversée; mais l'ascendant que

du Casse prenait sur tous ses subordonnés était tel, qu'il n'en fut

rien. La traversée s'accomplit sans aucun incident fâcheux. L'estime

des officiers espagnols pour leur _capitaine général_ s'accrut, en le

voyant mettre ordre à tout avec adresse, et parer aux éventualités les

plus fâcheuses. Il fit donner avec tant d'intelligence des soins aux

soldats espagnols que l'épidémie galeuse, au lieu d'augmenter, diminua,

et qu'à peine mourut-il une dizaine d'hommes en deux mois.

Le 8 août 1702, du Casse arrive à Porto-Rico, et le 17 il écrit à

Pontchartrain pour lui faire part de sa traversée et pour lui annoncer

qu'il donne au capitaine de Renneville le commandement de deux

vaisseaux, avec la mission de conduire au Mexique le vice-roi et la

vice-reine. «M. le duc et Mme la duchesse, et plus de la moitié de leur

maison, écrit notre marin, s'embarquent avec M. de Renneville.

«On ne peut rien ajouter aux honnêtetés qui se sont passées pendant

la route, et au changement de vaisseau. Tous les Espagnols sont

très-contents, et j'oserai dire qu'ils le doivent être. On les a

traités avec splendeur, sans qu'il y ait eu la moindre modération

du premier au dernier jour; chaque capitaine ne vous parlera point

de lui. Il me serait reprochable, Monseigneur, si je ne vous disais

pas qu'on ne peut rien au delà de ce qu'ils ont fait, et M. le

chevalier de Roucy, en particulier, a vécu comme un seigneur. M. le

duc d'Albuquerque m'a donné toutes les démonstrations imaginables

d'une entière satisfaction, et je dois vous dire que, comme il m'a

paru être extrêmement content de moi, je le suis très-fort de lui et

de Mme la duchesse. Ils auraient désiré que je les eusse menés au

Mexique, mais ils sont entrés en raison. Nous allons faire route par

la pointe de Saint-Domingue, où nous nous séparerons en cas qu'il n'y

ait pas d'ennemis. Ils iront au Cap prendre un pilote pour Baracon,

et moi à la ville de Saint-Domingue, pour y embarquer le président

destiné pour le gouvernement de Carthagène; après quoi je continuerai

ma route pour Sainte-Marthe, et de là pour Carthagène et Porto-Bello.

Le grand mât de l'_Agréable_ est très-incommodé, et il est même à

croire qu'il ne soit rompu dans sa mèche. M. de Roucy se propose de

démâter à Carthagène pour y apporter du remède. Je le laisserai au

port, pour ne pas consommer du temps inutilement, ou je viendrai le

joindre après le débarquement de Porto-Bello.»

Le lecteur aura peut-être remarqué dans cette lettre, comme dans la

précédente, que du Casse ne laisse jamais échapper l'occasion de dire

un mot aimable ou flatteur sur le chevalier de Roucy. Ce gentilhomme,

la Rochefoucauld en son nom, avait su inspirer à son commandant en chef

de l'estime et de l'affection, et celui-ci se plaisait à rendre justice

au mérite du jeune officier, dont il étudiait le caractère, non sans

motif sérieux, ainsi qu'on le verra bientôt.

Le 20 août, l'escadre quitta Porto-Rico, se dirigeant vers l'île de

Saint-Domingue, où le capitaine de Renneville, avec le _Bon_ et la

_Thétis_ devait se séparer du commandant en chef, pour se rendre au

Cap-Français, et de là conduire le duc d'Albuquerque à la Vera-Cruz.

Du Casse avait hésité entre confier au commandant de Renneville la

mission de conduire à destination les troupes espagnoles, ou se

réserver ce soin à lui-même. Il adopta ce second parti, en apprenant

qu'une flotte anglaise avait attaqué Léogane et croisait dans le golfe

du Mexique. Le 22, du Casse se sépara de Renneville, en lui laissant

des instructions sur la conduite qu'il aurait à suivre.

Le 29 août, vers deux heures de l'après-midi, les vigies signalèrent la

présence d'une escadre. C'était celle de l'amiral anglais Benbow qui,

depuis plusieurs jours, était à la recherche de l'escadre française,

dont il espérait avoir facilement raison, grâce aux forces dont il

disposait. Il avait avec lui:

Le _Bréda_, vaisseau de ligne de 70 canons, portant le pavillon amiral;

la _Défiance_, 64 canons, commandant Richard Kirby; le _Greenwich_,

54 canons, commandant Cooper Vade; le _Ruby_, 48 canons, commandant

Georges Walton; le _Pendennis_, 48 canons, commandant Thomas Hudson;

le _Windsor_, 48 canons, commandant John Constable; le _Fathmouth_, 48

canons, commandant Samuel Vincent.

Les Anglais, ayant découvert l'escadre française, commencèrent à lui

donner la chasse. C'était contre une division navale de sept vaisseaux

portant près de quatre cents canons que du Casse allait avoir à lutter.

Il ne s'en effraya pas, donna l'ordre au convoi, composé des huit

bâtiments de transport, de s'éloigner du champ de bataille en faisant

force de voiles, tandis que lui-même avec l'escorte, se plaçait face à

l'ennemi, afin de protéger la retraite du convoi.

A quatre heures du soir, les Anglais se rapprochèrent assez pour

lancer leurs premiers boulets. Benbow pressé d'en venir aux mains, se

croyant sûr de la victoire, ne réglant pas sa marche sur celle de ses

vaisseaux les plus mauvais voiliers, fit forcer de vitesse. Seuls, le

_Bréda_, le _Fathmouth_, la _Défiance_ et le _Windsor_ se trouvèrent

en mesure d'attaquer. A la troisième bordée, le _Fathmouth_ et la

_Défiance_ se tinrent hors de la portée du canon. Les autres navires

ayant rejoint, toute l'escadre, excepté les deux vaisseaux à l'écart,

combattit jusqu'à la nuit. Le lendemain matin, 30 août, au point du

jour, le _Bréda_ et la _Défiance_ se trouvaient très-rapprochés des

Français. Mais les autres vaisseaux étaient trop éloignés pour que

le commandant en chef de la division anglaise pût songer à attaquer.

Du Casse continua sa route ce jour-là sans avoir à lutter pour

s'ouvrir le passage, cherchant à dérober son convoi à l'ennemi. Le 1er

septembre, quatre vaisseaux anglais étaient en ligne. Le _Ruby_ ouvrit

le feu, mais l'accueil qu'il reçut l'obligea à se laisser culer. Le

_Bréda_ se vit dans la même nécessité. Le _Windsor_ et la _Défiance_

restaient spectateurs du combat, ne tirant pas un coup de canon.

La brise, en passant au sud dans l'après-midi, mit les Français au

vent. Les deux escadres prirent la bordée de l'est. Le 3 septembre,

le combat recommença; le 4, vers deux heures du matin, la division

anglaise parfaitement ralliée attaqua le vaisseau de queue de la ligne

française. Bien que tous les combats successifs livrés par Benbow à

du Casse eussent toujours été au désavantage des Anglais, comme ils

revenaient sans cesse à la charge, cela retardait considérablement la

marche du convoi. Le commandant français se décida alors à les attaquer

à son tour. Il s'attacha au vaisseau amiral le _Bréda_, le maltraita,

le démâta, le mit en fuite et le poursuivit. Benbow, blessé à la tête

et au bras, ayant eu une jambe cassée par un boulet ramé, s'était fait

porter sur le tillac et continuait à commander. Il voulait soutenir

encore la lutte, mais il dut céder à la force et se retirer avec son

vaisseau criblé dans toutes ses parties. La division anglaise s'éloigna

et fit route vers la Jamaïque.

Lorsqu'elle y fut arrivée, le commandant en chef réunit un conseil

de guerre et fit passer en jugement la plupart des capitaines de

vaisseaux. Ceux du _Greenwich_ et du _Défiance_ furent condamnés à mort

pour lâcheté, celui du _Windsor_ à la prison pour inexécution d'ordres.

Les deux premiers envoyés en Angleterre y furent fusillés.

Ce combat faisait le plus grand honneur à du Casse. Il lui donna dans

le corps de la marine une juste considération. Quatre-vingts ans plus

tard, le ministre Sartines faisait publier (dans un mémoire relatif à

la marine royale) sur la bataille de _Sainte-Marthe_, quelques mots que

nous reproduisons ici:

«M. du Casse commandait une escadre de six vaisseaux et de huit

bâtiments de charge qui portaient des troupes à Carthagène. Le 20

août, deux de ses vaisseaux s'étaient séparés de lui, le 29 il fut

rencontré par le vice-amiral Benbow, qui avait quatre gros vaisseaux,

trois frégates de cinquante-cinq pièces de canon chacune et une

belandre. L'amiral Benbow arriva à la portée du canon et se mit en

bataille. M. du Casse se mit en ligne, et le combat commença et dura

jusqu'à la nuit. Cependant M. du Casse faisait route, les Anglais le

suivirent et l'attaquèrent encore le 30, et le 1er septembre, il fit

plier le vice-amiral, qui n'osa revenir à la charge; le lendemain, le

combat recommença deux fois, et toujours au désavantage des Anglais:

mais comme ils retardaient la marche de l'escadre, M. du Casse se

détermina à les attaquer à son tour; il s'attacha au vice-amiral

qu'il mit en fuite, le poursuivit très-vivement, et après avoir forcé

l'ennemi à l'abandonner, il arriva heureusement à Carthagène, sans

avoir essuyé la moindre perte, ni revu l'ennemi.

«_Il est étonnant que les historiens du temps n'aient rendu compte

de la manœuvre de M. du Casse, que comme d'une opération ordinaire.

Ce brave marin méritait les plus grands éloges; et le succès de son

expédition fut, dans les circonstances, du plus grand secours pour

Carthagène._»

Du Casse, après avoir vaincu Benbow, continua sa route vers Carthagène

où il arriva peu de jours après.

«Sa présence y causa autant de joie[5], dit Charlevoix, qu'elle y avait

inspiré de terreur quelques années auparavant.»

[5] La conduite de du Casse, tantôt comme ennemi, tantôt comme allié,

fut toujours si noble à l'égard des habitants de Carthagène que son

nom est, encore de nos jours, en vénération dans cette ville.

En 1850, le baron Hermann du Casse, allant occuper à Lima un

poste diplomatique, traversa Carthagène; il reçut l'accueil le

plus flatteur des autorités de la ville et fut, de la part de la

population, l'objet d'une véritable ovation.

Le 28 septembre, il faisait part à Pontchartrain de sa victoire et de

son entrée à Carthagène, et lui envoyait le marquis de Tierceville,

l'un de ses officiers, pour rendre compte des journées de Sainte-Marthe.

Du Casse se contentait, dans une courte lettre, de marquer au ministre

les noms de ceux qui s'étaient signalés par leur intrépidité. Il cite

MM. de Courcy, de Bicouart, de Croï, de Sigy, du Houx, de Fricambault,

du Touchet, du Trolon, de Lépinay, Moreau, du Mesnil, d'Aulnay, Drolin,

de Poudens.

«M. de Muin, écrit-il, a soutenu le feu de toute l'escadre anglaise.

«M. de Saint-André tint son coin le 1er jour, comme s'il avait eu un

vaisseau de soixante canons, et a gardé son poste jusqu'à ce que les

ennemis le quittèrent, et ensuite il a manœuvré en habile homme et du

métier. Il est ancien officier et j'ose vous assurer que personne ne

mérite mieux que lui l'honneur de votre protection.»

Il n'a garde d'oublier le chevalier de Roucy.

«Monsieur le chevalier de Roucy s'y conduisit comme un brave homme et

un bon officier.»

Ces témoignages d'estime de la part d'un chef tel que du Casse devaient

être agréables au ministre, dont Roucy était le beau-frère et qui, de

son côté, nourrissait les mêmes projets que du Casse avait déjà formés

dans son esprit.

L'envoi du marquis de Tierceville nous prive d'avoir un récit, de la

main même de du Casse, sur la victoire qu'il venait de remporter. Il

faut se contenter des rapports de tiers personnages comme celui, fort

incomplet, du chevalier de Galliffet, qui écrit le 18 octobre:

«Monseigneur, je ne mets ici que la nouvelle du combat de M. du Casse

contre Benbow, ainsi que je l'ai appris d'un matelot pris dans la

chaloupe de la _Gironde_ qui était le vaisseau de Benbow, et qui

vient d'être pris par un de nos corsaires, dans un vaisseau marchand

anglais, allant en Europe.

«Benbow ayant été informé, par les prises qu'il fit aux rades de

Léogane, le 7 août dernier, que M. du Casse devait incessamment

arriver à la ville de Saint-Domingue, et que de là il passerait à

Carthagène; il fit de l'eau et du bois durant six jours, au cap

Dalmarie, en cette île, et de là, fit route pour la côte de terre

ferme, par le travers de la rivière Grande. Environ de douze lieues

de terre, il aperçut, au point du jour, l'escadre de M. du Casse au

vent à lui, mais peu loin. Le matelot ne sait point dire quel jour

c'était, mais je compte que ce devait être environ le 23 d'août. M.

du Casse retint le vent jusques à dix heures, mais comme les ennemis

gagnaient beaucoup sur lui, il fit vent arrière à sa route, entre

la terre et l'escadre de Benbow; en passant, MM. du Casse et Benbow

se donnèrent leur bordée, et les autres vaisseaux de même. M. du

Casse poursuivit sa route et Benbow le suivait, hors la portée de

combat. Le lendemain au soir, l'escadre anglaise s'approcha, et ils

se donnèrent encore leur volée, et tous les jours de même jusques

à la rive de Carthagène, où Benbow ayant fait la même manœuvre, il

eut la jambe cassée d'un éclat, et prit en ce dernier combat un des

vaisseaux marchands de charge de M. du Casse; et le lendemain matin,

se trouvant par le travers de la ville, il retint le vent et fit

route droit à la Jamaïque. Le matelot dit que ces combats réitérés

durant six ou sept jours, une fois chaque jour, n'ont été qu'une

volée à chaque fois, excepté un jour où le combat dura une heure.

«Cependant, le vaisseau de Benbow et le _Rubis_ ont été

très-incommodés, le premier a été démâté de son artimon et de son

beaupré et son grand mât et mât de misaine fort endommagés d'un coup

de canon chacun. La vergue de son grand hunier et celle de misaine

coupées, vingt-cinq tués et trente-cinq blessés. Le _Rubis_ n'a pas

moins reçu de mal; leurs autres vaisseaux n'ont pas combattu, ou

très-mal, et Benbow en a fait arrêter quatre capitaines, aussitôt

qu'il a été arrivé à la Jamaïque et leur fait faire leur procès.

_L'Apollon_ a été très-maltraité ayant été démâté presque de tous

ses mâts. Le matelot assure que M. du Casse lui a donné la remorque

pendant deux jours.

«Il semble que durant le temps que Benbow a fait l'eau au cap

Dalmarie, il aurait pu avertir Witschston qui croisait au travers de

Saint-Louis, de le joindre. Sans doute qu'il se tenait assez fort

pour battre M. du Casse, et n'en voulait partager la gloire avec

personne.»

Diverses affaires retinrent du Casse à Carthagène. Ainsi en arrivant

dans cette ville, il trouva le capitaine de Cossé qui s'adressa à lui

pour obtenir justice d'illégalités dont il avait été la victime de la

part des autorités espagnoles de Panama. Du Casse fit faire droit à

cette réclamation.

A la fin de l'année 1702, du Casse quitta les colonies espagnoles. Il

fit une courte apparition à Saint-Domingue, dont il était depuis deux

ans _gouverneur général_ avec le chevalier de Galliffet pour gouverneur

intérimaire. Après s'être fait rendre compte de la situation de l'île,

avoir vu beaucoup par lui-même, il appareilla pour la France.

Le 18 mars 1703, n'ayant avec lui que les quatre vaisseaux qui avaient

combattu à Sainte-Marthe, les deux autres le suivant à quelques jours

d'intervalle, il fut rencontré par l'amiral anglais Graydon, se rendant

aux îles avec une escadre de plusieurs vaisseaux de ligne. Il crut

qu'il allait être obligé de livrer bataille pour s'ouvrir un passage.

Il n'en fut rien. L'amiral Graydon n'osa l'attaquer. Cet officier

général, à son retour en Angleterre, fut, pour ce fait, cassé de son

grade et dépouillé de toutes ses dignités par un jugement de la chambre

des Lords.

La première fois que du Casse, après son retour, vit Pontchartrain, la

conversation étant venue sur la campagne de Sainte-Marthe et sur les

officiers qui s'y étaient distingués, le chef d'escadre fit l'éloge du

chevalier de Roucy. Le ministre de la marine parut enchanté, et, après

un long entretien où le nom de cet officier fut souvent prononcé, il

finit par lui demander s'il ne pensait pas, lui qui avait pu étudier

le caractère de M. de Roucy, que ce gentilhomme serait un excellent

mari. Du Casse comprit sur-le-champ où en voulait venir le ministre, et

comme il était ravi de cette demi-ouverture, il répondit que lui, qui

avait une fille en âge d'être mariée, il s'estimerait un heureux père,

s'il pouvait trouver un gendre en tous points semblable au chevalier de

Roucy.

Bref, il fut convenu que du Casse consulterait sa femme et ferait part

au ministre du résultat de leurs réflexions sur la possibilité d'un

mariage.

Louis de la Rochefoucauld, chevalier de Roucy, marquis de Roye, plus

connu sous ce dernier nom à partir de 1704, avait pour père le comte

de Roye, lieutenant général au service de France, devenu généralissime

de l'armée danoise en 1683, et pour mère la sœur des maréchaux duc

de Lorge et duc de Duras. Il était petit-fils de Charles de la

Rochefoucauld et de Charlotte de Roye de Roucy, sœur de la princesse de

Condé dont le mari avait été tué à la bataille de Jarnac.

Le chevalier de Roucy était le beau-frère de Pontchartrain qui avait

épousé une la Rochefoucauld de Roye.

Du Casse s'empressa de faire part à sa femme de l'entretien qu'il

venait d'avoir avec le ministre. Mme du Casse se montra d'abord peu

favorable à ce projet d'union, opposant des objections fort sérieuses.

Elle fit observer à son mari, que Louis de la Rochefoucauld était issu

d'une famille de huguenots, qu'à la vérité il avait cessé de l'être,

mais que néanmoins elle désirait s'assurer que sa conversion était bien

sincère, car s'il venait à retourner à son ancienne religion, après

son mariage, cette apostasie rendrait la femme qu'on lui destinait

malheureuse pour le reste de ses jours; que de plus, il n'avait pas de

fortune, et qu'enfin il y avait à craindre que l'amour-propre de ce

gentilhomme, peu satisfait d'une union où il y avait plus de gloire que

de naissance, ne le poussât à éloigner sa femme de ses parents, ou que

cette dernière ne devînt la victime de son orgueil froissé.

Du Casse révéla alors à sa femme que depuis plusieurs années, il

observait avec grand soin la conduite de l'homme qu'il destinait à

sa fille; qu'il avait étudié son caractère, et que de cette étude

attentive était résultée pour lui la conviction intime que ce jeune

gentilhomme était bien le mari qui convenait à leur fille; du Casse

ajouta que M. de Roye était l'honneur et la loyauté mêmes, incapable

d'éloigner une fille de sa mère par vanité, ni de céder à un mobile

d'intérêt pour faire un mariage qui ne lui conviendrait pas. Quant à

la question de religion, il suffisait de demander un serment qui, s'il

était prêté, serait scrupuleusement tenu.

Mme du Casse se rendit alors, et autorisa son mari à conclure avec

Pontchartrain.

Nous ne pousserons pas plus loin le récit des préliminaires du mariage,

arrangements pris entre les deux familles, signature du contrat, etc.

Pontchartrain obtint, à l'occasion de ce mariage, l'agrément du Roi

pour l'achat, par son beau-frère, de la charge de lieutenant général

des galères; le brevet en fut expédié le 1er janvier 1704 au chevalier

de Roucy, qui prit le nom de marquis de Roye et épousa quinze jours

après Marthe du Casse.

Ce mariage fut fort heureux de part et d'autre; Saint-Simon qui ne perd

jamais l'occasion de placer un mot désobligeant, parle de cette union

au chapitre iv de son 3e volume. On y lit ce qui suit:

«Pontchartrain fit en même temps (1703) le mariage d'un de ses

beaux-frères, capitaine de vaisseau, et lors à la mer, avec la fille

unique de du Casse, qu'on croyait riche d'un million deux cent mille

livres; du Casse _était de Bayonne où son frère et son père vendaient

des jambons_. Il gagna du bien et beaucoup _de connaissances au

métier de flibustier_, et mérita d'être fait officier sur les

vaisseaux du roi, où bientôt après il devint capitaine. C'était un

homme de grande valeur, de beaucoup de tête et de sang-froid, et de

grandes entreprises, fort aimé dans la marine par la libéralité avec

laquelle il faisait part de tout, et la modestie qui le tenait en sa

place. Il eut de furieux démêlés avec Pointis, lorsque ce dernier

prit et pilla Carthagène. Nous verrons ce du Casse aller beaucoup

plus loin. Outre l'appât du bien, qui fit d'une part ce mariage, et

de l'autre la protection assurée du ministre de la mer, celui-ci

trouva tout à propos d'acheter pour son beau-frère, de l'argent de

du Casse, la charge de lieutenant-général des galères de France,

qui était unique, donnait le rang de lieutenant-général et faisait

faire tout à coup ce grand pas à un capitaine de vaisseau; elle était

vacante par la mort du bailli de Noailles.»

Nous avons souligné dans cette citation deux lignes qui renferment

autant d'erreurs que de mots. Saint-Simon prétend que du Casse était

fils et frère de vendeurs de jambons de Bayonne. Mensonge. Ni son père,

ni son frère n'habitèrent cette ville et ne purent, par conséquent, y

exercer ce commerce.

Nous avons cité au commencement de cette notice l'acte de naissance de

l'amiral du Casse, acte qui détruit radicalement l'assertion du duc de

Saint-Simon. Transcrivons-le ici de nouveau et littéralement:

«Le second d'aoust, mil six cent quarante-six, a esté baptisé, en

l'église paroissiale de _Saubusse_, Jean du Casse, fils légitime de

Bertrand du Casse et de Marguerite de Lavigne, estant parain Jean

de Sauques, et marraine Bertrande de Letronques, habitants les tous

dudit Saubusse; présents Bertrand Destanguet et Etienne de Laborde.»

Il n'est pas question, dans cet acte, de marchands de jambons. Le

Bayonne de Saint-Simon s'est changé en Saubusse, localité du Béarn,

située près de Dax. Ce n'est qu'un demi-siècle plus tard environ, alors

que Bertrand du Casse était mort depuis longues années, qu'un riche

mariage contracté par sa petite-fille, _Suzette du Casse_ avec Jean de

Vidon, amena celle-ci à Bayonne, ainsi que son frère, neveu et filleul

de l'amiral, héritier de son nom.

Quant à la seconde assertion: _Il acquit beaucoup de connaissances au

métier de flibustier_, elle est tout aussi fausse que la première: du

Casse n'a jamais exercé la flibusterie que dans l'imagination féconde

et inventive de cet historien-romancier.

En 1689, officier du roi, lors de l'expédition de Surinam, de 1691 à

1700, gouverneur de Saint-Domingue, du Casse eut sous ses ordres les

flibustiers, mais il ne le fut jamais.

Quoi qu'il en soit des appréciations plus ou moins justes, auxquelles

donna lieu ce mariage, l'amiral du Casse et le marquis de Roye s'en

enquirent assez peu, tout entiers, l'un au plaisir de demeurer quelque

temps avec les siens, l'autre au bonheur de la lune de miel auprès

d'une jeune femme charmante.

Ni l'un ni l'autre ne devaient goûter longtemps le doux repos de la vie

de famille.

Au mois d'avril 1704, du Casse reçut l'ordre de se rendre à Brest.

Le roi (instruit des formidables préparatifs que l'Angleterre et

la Hollande faisaient pour mettre en mer une armée navale, chargée

d'appuyer sur les côtes d'Espagne l'armée de terre de l'archiduc

Charles, compétiteur de Philippe V,) avait dès le commencement de

l'année, fait travailler dans tous les ports de l'océan Atlantique et

de la Méditerranée, pour organiser une armée navale considérable.

Il en destinait le commandement à son fils légitimé le comte de

Toulouse. Celui-ci partit de Brest le 16 mai avec vingt-trois voiles,

prit la route de Lisbonne, et doubla le cap Gibraltar, afin de

rallier les vaisseaux armés dans la Méditerranée. Les ayant joints,

il se trouva à la tête de quarante-cinq vaisseaux de ligne, et de

vingt-quatre galères, lesquelles étaient commandées par le gendre

de du Casse. Le marquis de Roye avait dû, lui aussi, à l'exemple de

son beau-père, s'arracher des bras de sa jeune femme pour courir

les hasards de la guerre. A cette époque, dont on a osé accuser les

contemporains de manquer de patriotisme, nulle considération, de

quelque nature que ce fût, de famille ou de cœur, ne pouvait distraire

de son devoir un gentilhomme que l'honneur appelait à servir sa patrie

et son roi. L'intérêt particulier cédait toujours devant l'intérêt

public.

Le marquis de Roye était lieutenant-général des galères, ainsi que le

duc de Tursis (de la maison des Doria) et le chevalier de Forville. Du

Casse servait à l'avant-garde.

Cette avant-garde, escadre blanche et bleue, était placée sous le

commandement supérieur du marquis de Villette-Mursay, lieutenant

général des armées navales, qui avait arboré son pavillon sur le

_Fier_, vaisseau de quatre-vingt-cinq canons. Il avait pour commandants

en seconds le marquis d'Infréville, monté sur le _Saint-Philippe_

de quatre-vingt-deux canons, et du Casse monté sur l'_Intrépide_ de

quatre-vingt-quatre canons, tous deux chefs d'escadre des armées

navales. Parmi les bâtiments placés sous les ordres de ces trois

officiers généraux, se trouvait le _Rubis_ sur lequel était le protégé

de du Casse, le chevalier de Grouchy. L'arrière-garde était sous les

ordres du marquis de Langeron.

Le 22 août, à la hauteur de Velez-Malaga, la présence de l'ennemi fut

signalée.

Le 24, à la pointe du jour, profitant du vent favorable, l'armée navale

ennemie se mit en bataille et attaqua. Elle était sous le commandement

en chef de l'amiral Rook, qui avait pour seconds les amiraux Showel et

Kalembourg.

N'ayant pas l'intention de faire, après tous les historiens de la

France, un tableau de la bataille de Velez-Malaga, nous nous bornerons

à donner ici le rapport du marquis de la Villette, avec lequel se

trouvait du Casse. Le marquis écrit au ministre:

«Monseigneur, ce n'est pas à moi de vous faire le détail de l'action

qui se passa hier, à l'honneur de M. l'amiral et de toute la marine.

«Les ennemis avaient le vent sur nous et s'en servaient pour nous

attaquer avec des forces supérieures aux nôtres. Je ne dois vous

parler que de l'avant-garde que je commandais. Le général Showel

commandait celle des ennemis. Il arriva de si bonne grâce, que le

voyant à une petite demy-portée de canon, je ne doutay point qu'il ne

voulust avoir à faire à moy, et je l'attendis. Je fus fort surpris

de ce qu'il aima mieux me donner en partage un de ses matelots qui

est plus fort que luy. Nous nous attachâmes l'un à l'autre pendant

une heure, et il jugea à propos de se rallier à Showel qui, après

avoir combattu M. du Casse et s'en estre ennuyé, avait tombé sur

l'_Excellent_ et le _Sage_ dont l'artillerie était inférieure à celle

de ses matelots. Cependant, monseigneur, comme on m'avait crié de

main en main qu'il fallait que toute l'avant-garde forçât de voiles

pour gagner le reste des ennemis, et que le second de Showel, qui

m'avait laissé, me mettait en liberté de combattre les vaisseaux qui

estaient de son avant, j'eus à faire à un vaisseau de soixante-dix

canons et à un autre de la même force qui, dès le commencement du

combat m'avaient agacé.»

Une bombe ayant mis le feu au vaisseau-amiral du marquis de Villette,

cet officier-général explique qu'il dut abandonner le combat.

«Nous eûmes beaucoup à esteindre le feu, et il fallut sortir de la

ligne malgré moy. Je fus fasché que toute mon escadre, qui jusque-là,

avait fait des merveilles, se retirast du combat. MM. du Casse et de

Sainte-Maure pouvaient y estre obligés par la grande quantité des

mâts et des manœuvres, que le grand feu, qu'ils avaient souffert,

avait mis hors de service. Mais enfin, les autres crurent devoir

faire le même mouvement, parce que les ennemis avaient reviré pour se

rapprocher de l'amiral Showel.

«J'ai eu six lieutenants blessés, MM. de la Mirande, de Lusignan,

chevalier de la Sale, des Gouttes, de Leons et Lesguille; sept

enseignes, MM. de Lignières, de Marillac, de Gibanel, de Torcy,

d'Escoulan qui est blessé dans des endroits, où il sera quitte pour

n'être plus propre au mariage, et le chevalier Perrot. 25 aoust 1704.

A bord du _Fier_. Signé: Villette-Mursay.»

Le marquis de Villette-Mursay paraît fort étonné, ainsi qu'on vient

d'en pouvoir juger par son rapport, que l'amiral ennemi Showel ait

dédaigné de l'attaquer, lui commandant en chef de l'avant-garde, et ait

préféré s'acharner contre du Casse.

Le marquis de Villette, homme fort ordinaire, qui avait dû le grade de

lieutenant général à sa parenté avec Mme de Maintenon, ne se rendait

nullement compte du mobile qui avait fait agir Showel.

Ce dernier, qui connaissait les exploits de du Casse, devenu la

terreur des divisions navales anglaises, avait jugé que le vainqueur

de Sainte-Marthe devait être l'âme d'une escadre où il se trouvait, et

que c'était lui surtout qu'il importait de mettre hors de combat, avant

tout autre; aussi l'avait-il quitté, non pas après s'en être _ennugé_,

mais après l'avoir criblé.

Cette bataille fut une des plus meurtrières du siècle. Les alliés

y perdirent près de dix mille hommes; plusieurs de leurs bâtiments

sautèrent, ou furent coulés à fond. Du côté des Français, il y eut peu

de morts, mais parmi eux, des marins distingués: le Bailly de Lorraine,

le chevalier de Belle-Ile, le marquis de Château-Renaud. Relingue et

Gabaret moururent peu de jours après des suites de leurs blessures.

Bien qu'ils eussent eu le vent favorable, les alliés avaient eu le

désavantage, sur toute la ligne, aussi profitèrent-ils de la nuit pour

prendre la fuite. Le comte de Toulouse les poursuivit toute la matinée

et la journée du 25. Vers le soir, le vent ayant changé, à force de

manœuvres, l'armée navale de France parvint à joindre d'assez près

celle de l'ennemi pour pouvoir l'attaquer de nouveau. Le grand-amiral

voulut en donner l'ordre, mais le vieux maréchal de Cœuvres l'engagea à

n'en rien faire et à consulter son conseil assemblé.

Le conseil fut d'avis de ne pas livrer combat.

On ne tarda pas à regretter de n'avoir pas fait ce que voulait le comte

de Toulouse, car on apprit bientôt que l'ennemi était entièrement

dépourvu de munitions, qu'il était hors d'état de se défendre.

Gibraltar eût été peut-être le prix de la victoire.

Il sera éternellement regrettable pour notre patrie, que l'opinion du

comte de Toulouse n'ait pas prévalu. La suite des événements a démontré

à quel point ce prince avait vu juste. En effet, à cette époque, le

marquis de Villadarias assiégeait Gibraltar. Après la victoire de

Velez-Malaga, il s'était rendu auprès du vainqueur pour lui demander un

secours d'une dizaine de vaisseaux chargés de bloquer la ville par mer.

Le prince lui donna trois mille hommes, cinquante pièces de siége, et

détacha le baron de Pointis avec dix vaisseaux et quelques frégates.

Il venait à peine d'accorder ce secours que le ministre de la marine

lui écrivit pour lui dire d'envoyer, sous le commandement de du Casse,

plusieurs bâtiments pour aller croiser dans les mers d'Amérique.

Le grand-amiral répondit, étant à bord du _Foudroyant_, à la date du 15

septembre 1704, de la rade de Malaga:

«Je vous ai écrit, monsieur, le 8 de ce mois ce qui s'était fait

jusqu'à ce jour-là et que j'attendais les réponses de M. de

Villadarias pour prendre mon parti. Il est venu lui-même ici, et

nous avons vu qu'il lui manquait bien des choses pour le siége de

Gibraltar. Nous nous sommes trouvés en état de lui en donner la plus

grande partie. Je vous envoie, pour en rendre compte au roi, la copie

de son mémoire, par où vous verrez que moyennant les choses que nous

lui fournissons, il espère avoir un bon succès dans son entreprise.

Je vous envoie le résultat du conseil que j'ai tenu sur ce sujet,

et la liste des vaisseaux, et ce que je lui laisse. J'ai donné le

commandement de tout à M. de Pointis. Je reçus hier le courrier par

où vous m'envoyez les instructions de M. du Casse. Je vous ai déjà

mandé les raisons pour lesquelles je ne pourrai, en cette occasion,

suivre les ordres du roi. Elles ont encore augmenté depuis, car

ce que je laisse pour Gibraltar nous dégarnit au point de n'avoir

presque plus de soldats, et fort peu d'officiers.»

L'_Intrépide_ était complétement désemparé. Il lui était impossible

d'appareiller. En outre, du Casse était à peine remis de la blessure

qu'il avait reçue.

Il était donc indispensable qu'avant de faire de nouveau campagne, le

vaisseau fût réparé.

Peu de jours après le départ de la lettre du comte de Toulouse, une de

Pontchartrain parvint à ce dernier toujours à Malaga. Le ministre lui

demandait de mettre en campagne une escadre, formée de divers bâtiments

tous à peu de chose près dans le même état que l'_Intrépide_, et de

donner le commandement de cette escadre à du Casse. Fatigué de cette

insistance, le prince pria du Casse de lui adresser à ce sujet une note

qu'il enverrait au ministre. La voici:

«Procès-verbal de l'impossibilité où était le vaisseau l'_Intrépide_

de se rendre en Amérique.»

«Monseigneur l'amiral m'ayant fait savoir qu'il avait ordre du Roy

de me détacher avec mon vaisseau et les autres qui se trouveraient

en état de faire la campagne de l'Amérique: Mon vaisseau est dans

l'impossibilité d'aller en mer, par le devis que je viens d'envoyer

à son altesse, non plus que les autres de l'armée, par l'état de

leurs incommodités qui m'a esté apporté par M. de Chapiseau, major

de l'armée. Ainsi je supplie très-humblement monseigneur l'amiral de

représenter à Sa Majesté l'impossibilité d'exécuter ses ordres. 27

septembre 1707. Signé: _du Casse_.»

L'armée navale de France ne tarda pas à revenir à Toulon. L'amiral du

Casse arriva dans cette ville, encore mal guéri de sa blessure. Sa

jambe, qui avait été traversée par une balle, le faisait souffrir. Il

ne voulut donc pas s'exposer à faire le voyage de Paris. On était en

plein hiver, la température douce et tiède du Midi convenait mieux à sa

santé que celle de la capitale. Il resta à Toulon.

Pendant son séjour dans cette ville, il reçut la nouvelle du mariage

de son filleul et neveu _Jean du Casse_ avec une jeune personne,

originaire de Saubusse, Mlle _Etiennette de Jordain_. Nous parlerons

plus loin de cette union.

L'amiral du Casse se contenta d'envoyer ses félicitations par lettre au

jeune couple. Il ne pouvait quitter Toulon. Il venait d'être avisé de

se tenir prêt à partir au premier jour, pour reprendre la mer.

En effet, au commencement de 1705, Pontchartrain lui écrivit que le

roi l'avait désigné pour aller prendre le commandement de plusieurs

vaisseaux français et espagnols destinés à escorter une flotte

marchande et des galions qui devaient se rendre en Amérique. Il

l'engageait, en même temps, à aller à Madrid pour s'entendre avec

Philippe V sur toutes les mesures à prendre, en cette circonstance,

le priant de lui adresser un rapport sur la situation générale de la

marine et du commerce de l'Espagne.

L'amiral Du Casse, Chevalier de la Toison d'Or (1646-1715) Étude sur la France maritime et coloniale (règne de Louis XIV) · 第 13 / 35 题