GRIEFS DE POINTIS CONTRE DU CASSE ET DE DU CASSE CONTRE POINTIS.

«_M. de Pointis accuse M. du Casse d'avoir fomenté le soulèvement des

flibustiers et d'avoir déserté et demandé que son procès lui fût fait;

m'étant chargé de ses intérêts, je ne puis avec honneur me dispenser de

justifier sa conduite._

«Les flibustiers ont été dans la disposition de se soulever aussitôt

que l'on a commencé la recette de l'argent, et que l'on y a refusé

un adjoint de leur part: le pillage qu'ils voyaient faire, qui doit

être bien grand, puisque M. de Pointis dit qu'il y devait avoir trente

millions; la faim à laquelle on les a réduits et aussi leurs maladies à

l'hôpital, avaient beaucoup irrité cette humeur-là, et l'embarquement

de l'argent les avait déterminés à enlever M. de Pointis et le vaisseau

où était l'argent. M. du Casse par ses soins les a contenus, et M. de

Pointis sait bien la peine qu'il a trouvée, puisqu'il l'avait fait

prier par moi de leur engager sa foi en garantie de la sienne et qu'il

fit rentrer dans la ville plusieurs bataillons pour ce sujet, comme il

est convenu, et, d'après ce qu'il dit lui-même, les quartiers-maîtres

lui revinrent demander en corps leur partage, ce qui fait bien voir

qu'ils se défiaient de M. du Casse comme de lui.

«Lorsque M. du Casse eut reçu le décompte que M. de Pointis lui envoya,

prévoyant bien que les flibustiers se porteraient à quelque résolution

violente, il voulut la leur cacher pour tâcher de les ramener. M. de

Pointis le força de le leur remettre, comme j'ai dit. Aussitôt qu'ils

s'en retournèrent à Carthagène, je fus en avertir M. de Pointis et

lui demander seulement cent hommes pour aller défendre l'entrée de la

ville de vive force, et M. du Casse envoya le sieur le Page, major de

Saint-Domingue, aux flibustiers, avec une lettre pour les ramener par

exhortation et par autorité. Les flibustiers étaient aussi irrités

contre M. du Casse que contre M. de Pointis, et disaient hautement

qu'il était un traître, et qu'ils étaient d'accord pour les voler,

nonobstant toutes les lettres par lesquelles M. du Casse les avait

sollicités de retourner à Saint-Domingue, leur promettant de passer

en France pour leur obtenir justice et pardon, surtout à la veille

d'être attaqués. Ceux qui sont retournés n'ont pas voulu revenir dans

les quartiers habitués, qu'auparavant ils n'aient traité avec M. du

Casse et aient ici assurance qu'ils seront bien reçus. Voilà comment

M. du Casse a fomenté leur révolte, il a cru que le plus grand service

qu'il pouvait jamais rendre au roi était d'empêcher la dissipation de

ces gens-là et il n'avait garde de les porter à retourner à Carthagène,

puisque la plupart des contestations qu'il a eues avec M. de Pointis

étaient sur ce que M. du Casse voulait trop favoriser les Espagnols

et observer religieusement le traité; ce qu'il faisait pour effacer

les impressions que les peuples ont que les Français sont infidèles et

barbares, afin de les disposer au commerce que nous avons un si grand

intérêt d'établir avec eux.

«A l'égard de la désertion, il me suffirait de dire que le décompte

que M. de Pointis a donné, porté congé à M. du Casse et à toutes les

forces de Saint-Domingue au 1er de juin, et qu'étant convaincu par sa

signature d'une supposition si importante, il en doit être repris, et

que l'on ne doit plus ajouter de foi aux autres choses qu'il avance.

«Mais M. du Casse n'en avait pas besoin; il n'avait aucun ordre d'obéir

au sieur de Pointis, rien ne le déchargerait de son gouvernement, et le

péril où il le voyait l'engageait de s'y rendre incessamment. Je dois

dire ici quelque chose de sa conduite qui fasse connaître son zèle.

«Il n'avait aucun ordre du roi de s'embarquer avec M. de Pointis, ni de

lui donner du monde qu'autant qu'il estimerait de le pouvoir faire sans

exposer les quartiers de son gouvernement. Le caractère de gouverneur

lui donne droit de commander sur tous les capitaines des vaisseaux,

dans les expéditions de terre: ainsi avait été ordonné par la cour

à l'égard de M. des Augiers; néanmoins, connaissant que l'armement

de M. de Pointis serait infailliblement perdu s'il ne lui donnait un

renfort considérable, et sachant que les habitants et flibustiers ne

le suivraient point s'il ne s'embarquait lui-même pour épargner ce

déplaisir au roi, il se résolut de garnir son gouvernement au péril

de sa tête, quoiqu'il fût averti qu'il venait une grosse escadre des

ennemis, de sacrifier le rang dû à son caractère et de se livrer

à M. de Pointis avec les forces de son gouvernement. M. de Pointis

n'oserait dire qu'il eût pu faire son expédition sans son secours. Il

est étonnant qu'au lieu de la reconnaissance qu'il lui doit, il demande

sa tête par des accusations supposées. Pendant l'expédition, M. du

Casse s'est porté avec une ardeur extrême à tout ce qui s'est présenté

à faire, et a eu l'honneur des principales occasions; si M. de Pointis

l'avait cru, il aurait pris les galions, on aurait gardé Carthagène, il

n'aurait pas perdu les flibustiers, les habitants et nègres, ni exposé

la colonie; il aurait sauvé la meilleure partie des héritages qu'il a

perdus, et n'aurait pas mis l'escadre du roi dans les périls où elle a

été de périr par la force des ennemis, par les dangers du golfe et par

le défaut de rafraîchissement.»

Outre Galiffet, le gouverneur de Saint-Domingue avait à Paris un

défenseur plus jaloux du soin de sa gloire que lui-même n'aurait pu

l'être. La femme de l'illustre marin, personne de tête et de cœur, en

apprenant la conduite de Pointis, prit hautement en main la cause de

son mari et n'hésita pas à écrire au Roi et à Pontchartrain des lettres

pleines de noblesse et de dignité, pour réduire à néant les indignes

calomnies de Pointis. Sa requête se terminait par ces mots empreints

d'une juste fierté: «_M. du Casse demande, pour toute grâce, son congé

et la justice qui lui est due._»

La réponse du roi fut l'envoi d'une lettre de félicitations et d'éloges

au gouverneur de Saint-Domingue sur sa brillante et irréprochable

conduite et l'expédition du brevet de chevalier de Saint-Louis,

récompense la plus précieuse que l'on pût accorder, à une époque où le

sentiment de l'honneur dominait tout autre dans l'esprit de l'armée et

de la noblesse de France.

Le Roi fit plus encore pour du Casse. Après avoir lu le mémoire de

Galiffet, il voulut donner au gouverneur de Saint-Domingue une marque

exceptionnelle de faveur.

Le 27 novembre, il lui fit écrire par le ministre de la marine: «qu'il

lui permettait de porter la croix de Saint-Louis, quoiqu'il ne fût

pas reçu; que Sa Majesté avait fait rendre justice aux habitants

et flibustiers, que par la convention faite entre le chevalier de

Galliffet et les intéressés de l'armement, il leur reviendrait quatre

cent mille livres, suivant l'arrêt du Conseil d'État, dont copie lui

était envoyée, que partie de cette somme serait délivrée en argent,

partie en marchandises, munitions et nègres.»

Ce contrat ne reçut son entière exécution que tardivement, deux ans

plus tard, lorsque du Casse fut passé en France, et voici pourquoi:

ainsi qu'on vient de le voir, et sur l'avis du gouverneur ainsi que

de son fidèle lieutenant Galliffet, il avait été jugé à propos de

donner aux aventuriers des nègres plutôt que de l'argent, par cette

raison que l'argent serait vite et follement dissipé, tandis que la

possession d'esclaves porterait les hommes non établis à se faire

habitants sédentaires. Galliffet, chargé d'assurer l'exécution de cette

clause, signa un contrat avec un nommé Aufroi, qui s'engagea à faire

passer deux mille nègres à Saint-Domingue; mais ayant fait de mauvaises

affaires, il ne put tenir ses engagements, et ce ne fut que grâce à

l'intervention personnelle de du Casse que tout fut enfin terminé au

commencement de 1701.

Pour en revenir à l'île de Saint-Domingue, nous dirons que la bravoure

de du Casse la tira d'un grand péril, peu de temps après le départ de

Galliffet.

En effet, le 8 juillet de cette même année 1697, si fertile en

événements de toute nature pour la colonie française, les Anglais

pénétrèrent par surprise dans le Petit-Goave. Un poste ayant tiré, le

bruit des coups de feu réveille du Casse, qui voit les rues pleines

de soldats ennemis cherchant à enfoncer les portes et les fenêtres de

toutes les maisons. Il se lève, s'habille, parvient à s'échapper de son

habitation, gagne une éminence à un quart de lieue, où était un fort

désigné à l'avance comme point de rendez-vous et quartier-général en

cas de surprise.

Au bout de quelques heures, ayant réuni environ deux cents hommes, il

marche à l'ennemi, pénètre dans la ville, et éprouve de la part des

Anglais la résistance la plus vive, leur nombre étant quatre ou cinq

fois supérieur à celui des gens qu'il a avec lui. L'épouvante se met

parmi sa troupe, cause une panique telle, qu'il se trouve un moment

seul avec sept ou huit des siens sur la place principale, et entouré

d'ennemis. Comme il s'apprêtait à vendre chèrement sa vie, il voit tout

à coup les Anglais fuir vers la mer. Ayant alors rallié tout son monde,

il se met à leur poursuite, mais ceux-ci s'embarquent lestement et se

dérobent ainsi à ses coups.

Voici ce qui avait eu lieu. Les Anglais croyaient le Petit-Goave gardé

par une quarantaine d'hommes seulement. En se voyant attaqués tout à

coup avec tant de résolution, ils s'imaginèrent avoir sur les bras

toutes les forces de la colonie et se sauvèrent. Cette affaire leur

coûta cinquante morts, dix blessés et quinze prisonniers. Les Français

n'eurent à déplorer que la perte de cinq hommes tués et de trois

blessés, mais l'ennemi parvint à brûler quarante-deux maisons et à

emporter cent mille francs.

A cette époque, la colonie de Saint-Domingue perdit un excellent

officier. Le comte du Boissy-Ramé, chargé pendant l'expédition de

Carthagène de l'intérim du gouvernement, avait rempli cette mission

avec sagesse, intelligence et énergie. Une révolte générale des

esclaves s'étant produite, il l'avait réprimée très-vigoureusement.

Habitant au Cap depuis le retour de du Casse, il n'avait pu

s'entretenir avec ce dernier. Désirant avoir une entrevue avec lui, il

s'embarqua sur un navire marchand pour se rendre au Petit-Goave. Mais

six vaisseaux ennemis lui ayant donné la chasse, il se jeta dans un

canot avec trois nègres et un soldat pour essayer de leur échapper et

gagner la côte. Le frêle esquif, ballotté par les flots, fut emporté en

pleine mer, et, après être resté neuf jours au large, il fut jeté sur

les côtes de Cuba. Pendant cinq jours, le comte du Boissy, sans vivres,

ne s'était soutenu qu'à force de boire de l'eau de mer. Il mourut d'une

inflammation, résultat de cette absorption d'eau salée.

Au mois de décembre, les Anglais firent contre le Port-de-Paix une

tentative qui échoua, grâce à la vigilance du commandant français.

Peu de temps après on apprit à Saint-Domingue la signature de la paix

de Ryswik. Cette nouvelle arrivait fort à propos. Six cents Espagnols

venaient de faire irruption sur le territoire français. Du Casse

écrivit au gouverneur de San Yago, et les envahisseurs furent rappelés.

Du Casse fit immédiatement mettre en liberté les prisonniers détenus

dans la colonie et reçut du vice-roi du Mexique la lettre suivante:

«Je vois avec un extrême plaisir, par la lettre que M. Diègue de

Alarçon, général de Barlovento m'a remise de votre part, les soins

charitables que vous avez pris des prisonniers sujets du roi mon

maître, non-seulement en leur donnant tous les secours dont ils

avaient besoin, mais aussi en leur permettant de se retirer, sur

parole, dans leurs habitations de Barlovento. La reconnaissance de ce

bienfait veut que je vous en fasse mille remercîments au nom du roi

mon maître, et que je vous assure aussi que je suis prêt à exercer de

mon côté la même humanité lorsque les occasions s'en présenteront. Si

par malheur il y a eu, du temps de mon gouvernement, quelques ordres

donnés qui soient contraires à ma bonne intention, et qui ne soient

en mon pouvoir de révoquer, vous pouvez compter que je supplierai

Sa Majesté très-catholique de le faire au plus tôt, afin que les

sujets du roi très-chrétien puissent ressentir les mêmes traitements

dont ceux du roi mon maître sont redevables à votre courtoisie.

L'amiral étant revenu avec les cent quarante prisonniers que vous

lui avez remis, je vais, de mon côté, faire la même chose avec tous

les Français qui se trouveront à la Vera Cruz et dans tout autre

lieu de cet État. A cet effet, j'écris à tous les gouverneurs des

places où ils sont retenus de les mettre au plus tôt en liberté. En

sorte que cette bonne et fidèle correspondance ne soit pas violée à

l'avenir, comme vous me le marquez qu'elle l'a été par le passé; je

vous avoue que j'ignorais en quoi elle n'a pu être observée. Je crois

néanmoins que, s'il s'est fait quelque chose contre le droit des gens

et contre les lois de l'Etat, cette transgression vient uniquement de

l'animosité et de la haine que produit ordinairement la guerre entre

deux nations ennemies. Soyez, s'il vous plaît, persuadé que vous

trouverez toujours en moi tout le zèle imaginable pour entretenir

cette union réciproque et une affection très-sincère, non-seulement

pour ce qui regarde l'intérêt des deux couronnes, mais aussi pour

tout ce qui aura rapport à vous en particulier.»

Des pourparlers s'établirent alors entre le gouverneur de

Saint-Domingue et le commandant de la partie espagnole de l'île pour

arriver à la délimitation des frontières des contrées appartenant aux

deux royaumes.

Une année entière s'écoula sans que la question eût fait un pas. Louis

XIV, voulant la voir résolue, envoya l'ordre à du Casse de se rendre en

France pour traiter cette affaire directement avec la cour d'Espagne.

En conséquence du Casse remit le gouvernement intérimaire au chevalier

de Galliffet, et s'embarqua vers le milieu de 1700 pour se rendre sur

le continent.

L'amiral Du Casse, Chevalier de la Toison d'Or (1646-1715) Étude sur la France maritime et coloniale (règne de Louis XIV) · 第 11 / 35 题