MÉMOIRE.

«_La première question_ qu'il y a à examiner sur les différends entre

M. de Pointis et M. du Casse et les gens de Saint-Domingue, c'est à

savoir _si le butin de Carthagène doit être partagé entre ceux-ci

et les armateurs de l'escadre homme pour homme_ sans distinction,

c'est-à-dire par proportion au nombre des uns et des autres, comme les

premiers le prétendent, ou seulement le dixième du premier million et

le trentième des autres, suivant l'explication de M. de Pointis.

«_La seconde, si les armateurs de Saint-Domingue ont dérogé à leurs

droits par leur conduite._

«_En troisième lieu, l'intérêt du roi que M. de Pointis met en avant,

et enfin les plaintes personnelles de MM. de Pointis et du Casse._

«1º _Si tout le butin doit être partagé ou seulement le dixième accordé

aux équipages._

«M. du Casse affirme sur son honneur et sur sa conscience d'être

convenu avec M. de Pointis, circonstance par circonstance, du partage

du butin entier homme pour homme, suivant l'usage de la flibuste, lui

ayant expliqué que cela veut dire que tout le butin serait partagé

seulement par proportion au nombre des hommes, sans distinction de

dignité, et sans égard à la différence des bâtiments, sauf à chacune

des parties de faire avoir à cet égard à leurs officiers et à leurs

bâtiments par un second partage particulier: c'est la pratique de la

flibuste, à laquelle le roi s'est conformé au partage du butin de la

Jamaïque, à celui de plusieurs prises où ses bâtiments ont assisté,

et à laquelle MM. des Augiers et de Renaud s'étaient assujettis. M.

de Pointis fit quelques objections à M. du Casse sur la différence

de ses navires, et M. du Casse lui ayant fait observer que le nombre

des bâtiments flibustiers qu'il faut pour porter un nombre d'hommes

pareil à celui de l'équipage d'un gros vaisseau du roi et la cherté des

bâtiments, agrès, radoubs et victuailles dans ce pays-là rendait la

chose bien égale, M. de Pointis se rendit et convint positivement des

conditions exprimées.

«Lorsque M. de Pointis passa au Cap, il me dit que la cour lui avait

promis deux mille cinq cents hommes de la colonie; que si M. du

Casse ne les lui donnait pas, il s'en retournerait sans rien faire

et chargerait M. du Casse de son retour, et me pressa de grossir le

détachement que j'avais ordre de faire; je lui dis que je pouvais

surpasser les ordres que j'avais à cet égard, et même que les habitants

étaient rebutés des entreprises qu'ils avaient faites avec les

vaisseaux du roi, prétendant avoir été trompés dans la distribution du

butin, et je lui expliquai comment ces gens-là allaient à la guerre à

la part. Il me dit qu'il savait cela et leurs plaintes, qu'il n'avait

en vue que la gloire dans les expéditions qu'il espérait de faire,

et que je pouvais assurer les habitants qu'il surpasserait leurs

espérances à cet égard. Il est aisé de savoir par M. du Boissy-Ramé si

je n'animai pas les habitants de cette espérance et s'ils ne sont pas

partis dans la confiance d'aller à la part.

«M. de Pointis étant arrivé au Petit-Goave et ayant appris que les

flibustiers avaient répugnance de le suivre et menaçaient de se sauver

dans les bois, craignit que M. du Casse ne fût pas le maître de les

faire embarquer, et même le soupçonna de n'en avoir pas l'intention,

ainsi qu'il m'a dit; ce qui le porta à faire mettre des affiches par

lesquelles il promettait d'être fidèle à la distribution du butin, dont

il leur promettait le partage homme pour homme, suivant leur usage,

et allait lui-même dans les carrefours leur confirmer cette promesse,

leur donnait de riches idées de son entreprise et leur promettait,

par-dessus leurs lots, tous les bâtiments qu'il prendrait, ce qui est

attesté par le témoignage des juges que j'ai produit, lesquels il

faudrait punir si leur attestation n'était pas véritable.

«M. du Casse, les habitants flibustiers et nègres se sont embarqués

dans cette confiance. M. du Casse n'a pas caché son traité, les

habitants et les flibustiers n'en ont pas fait un mystère, c'était

l'entretien de tout le monde, et il n'y a personne dans l'escadre de M.

de Pointis, jusques aux soldats, qui puisse de bonne foi ne pas avouer

d'en avoir ouï parler sur ce pied-là; personne au contraire n'a entendu

parler du parti que M. de Pointis n'a mis au jour qu'au moment qu'il a

donné son décompte. Il avait entendu les prétentions des armateurs de

Saint-Domingue sans les contredire; n'est-ce pas une preuve qu'il les

en avait voulu flatter, peut-être de bonne foi dans le commencement,

et ensuite avec intention de les tromper? M. du Casse n'avait point

demandé de billet à M. de Pointis; il s'en fiait à sa bonne foi, au

droit et aux usages du pays. M. du Rollon et autres officiers du roi

n'en avaient jamais donné dans les entreprises précédentes; M. Renaud

avait traité avec eux à mille écus par homme, et M. des Augiers à cinq

cents écus pour les (_deux mots illisibles_), qui était une expédition

de six semaines. Si M. de Pointis avait prétendu se tirer de la règle

et de cet usage, c'était à lui de s'en expliquer clairement, et non

par une équivoque; lorsque tous les flibustiers eurent joint au cap

Tiburne, il envoya de son mouvement un billet à M. du Casse, dont il

se contenta, ne se défiant de rien et y trouvant les termes usités

dans toutes les chartes parties des flibustiers. Mais les vaisseaux

le _Pontchartrain_ et la _Marie_ de Saint-Malo, qui devaient entrer

dans le traité des flibustiers suivant leur accord, n'y étant pas

mentionnés, M. du Casse demanda à M. de Pointis de les y comprendre; ce

qu'il fit. Il paraît bien, par la suite du procédé de M. de Pointis,

qu'il s'avisa d'envoyer ce billet pour exclure toute convention

verbale, toute enquête du rapport public et particulier, et toute la

force du droit et de l'usage. Il construisit son billet en des termes

qui exprimaient dans le sens naturel, et suivant l'usage du pays, le

traité dont ils étaient convenus dans le sens de M. du Casse, afin

qu'il s'en contentât, et qui puissent néanmoins y recevoir l'équivoque

qu'il y voulait trouver. Voici ce billet:

«Nous sommes convenus que les habitants flibustiers et nègres de la

côte Saint-Domingue, qui se sont joints à l'armement dont Sa Majesté

m'a confié le commandement, partageront au provenu des prises qui

seront faites homme par homme avec les équipages embarqués sur les

vaisseaux de Sa Majesté à bord du _Sceptre_ ce 26 mars 1697. Signé:

Pointis, du Tilleul. En ce compris, le _Pontchartrain_ et la _Marie_ de

Saint-Malo. Collationné à Lovigniat; signé du Tilleul.»

«Les termes de ce billet sont les mêmes dont on se sert dans les

traités de tous les armateurs de Saint-Domingue, comme il est attesté

par le témoignage du juge et greffier que j'ai produit. Ils se sont

expliqués pour le partage de tout le butin dans le sens de M. du Casse,

ce qui est confirmé par la même attestation, et la même attestation

porte que M. de Pointis a expliqué publiquement, dans les rues, aux

flibustiers ce billet dans le sens de leurs prétentions, qui veut dire

partage au provenu des prises. Ce ne peut être au sens de M. de Pointis

parce que le dixième du premier million et le trentième des autres

accordés par le roi aux équipages n'est pas le provenu des prises,

mais seulement une très-petite partie. On n'a jamais fait mention

de cette gratification du roi, et M. du Casse ni aucune personne de

Saint-Domingue n'en ont eu connaissance que par le décompte donné après

l'expédition du 28 mars. Il était besoin d'un billet de M. de Pointis

pour confirmer une grâce accordée par le roi; et peut-il entrer dans la

pensée de quelqu'un que l'attrait d'un si petit avantage ait déterminé

les habitants à sortir de leur famille, à exposer leurs esclaves, et

les flibustiers à abandonner leur course, pour suivre M. de Pointis?

Leur condition aurait été bien inférieure à celle des équipages du roi,

qui étaient assurés d'une solde. M. de Pointis offre bien présentement

de la leur donner, mais il n'ose dire qu'il la leur ait promise. En

effet, il n'en a jamais été parlé, et si le traité avait été fait dans

le sens qu'il suppose, la solde aurait dû être le principal article

de son billet, et il aurait fallu donner des assurances en cas de

défaut de succès. Mais les habitants et flibustiers n'ont déjà que trop

perdu de course avec M. du Rollon, M. des Augiers, M. Renaud et autres

officiers du roi, pour apprendre par les exemples qu'ils ne recevaient

ni solde ni dédommagement de leurs armements, lorsque les entreprises

où ils assistent manquent. N'est-il pas clair que le sens de M. de

Pointis est supposé, puisque les flibustiers sont véritablement

armateurs, qu'ils ont leurs vaisseaux, leurs victuailles, leurs armes

et leurs munitions? Ont-ils fait toutes ces avances pour n'avoir rien

par-dessus les équipages du roi, et si on ne leur avait rien promis au

delà, n'auraient-ils pas du moins stipulé un dédommagement de trois

mois, qu'ils avaient attendu de M. de Pointis, de leurs vaisseaux,

armes et munitions? Qui croira que le vaisseau le _Pontchartrain_ et la

_Marie_ de Saint-Malo aient demandé en grâce, comme il est écrit par

le décompte de M. de Pointis, d'être compris entre les flibustiers,

dans la seule espérance du trentième des prises à partager, sans

avoir aucune promesse ni assurance de leur solde à 15 livres par

mois, le Maloin ayant tout son équipage à 21 et 24 livres? La grâce

qu'ils ont demandée d'être compris entre les flibustiers, n'est-ce

pas une preuve de la promesse que l'on avait publiée de leur faire

part de tout le butin? et s'il est évident et de droit incontestable

qu'ils doivent avoir part à tout le butin suivant leur force, il

doit pareillement appartenir aux habitants et flibustiers, qui sont

au même traité que les armateurs. Il faut s'informer des gens qui

connaissent les habitants et les flibustiers, pour savoir s'il serait

possible de les mettre de leur gré à la solde. L'ont-ils jamais fait,

et M. de Pointis avait-il un ordre du roi pour les y contraindre? La

crainte qu'il avait que M. du Casse ne fût pas le maître de les faire

embarquer, et les affiches et promesses qu'il leur faisait, dont il

est convenu, font bien connaître qu'il leur a promis véritablement un

partage égal de tout le butin, puisqu'ils se sont embarqués à la fin de

l'expédition. Ces gens-là servent libéralement le roi, lorsqu'il les

emploie en quelque entreprise pour Sa Majesté, sans demander aucune

solde lorsqu'il n'y a point de butin; quand il y a du butin, ils en ont

toujours eu leur part par proportion, au nombre des hommes, et ils sont

d'une légalité à toute épreuve dans le rapport à la masse de tout ce

qui tombe entre leurs mains.

«Les flibustiers dépensent, en ordinaire, un écu par jour; les

habitants louent de leurs esclaves jusqu'à sept écus par mois; comment

pourrait-on penser qu'ils se fussent embarqués et eussent fourni leurs

bâtiments, en armes, munitions et victuailles pour 15 livres par mois

desquelles même on n'a jamais parlé sans distinguer les officiers?

«Les flibustiers, en s'embarquant poursuivre M. de Pointis, ont fait

leur charte partie suivant leur coutume; ils n'en auraient eu que

faire, si on ne leur avait promis leur part à tout le butin. Aurait-il

fallu qu'ils eussent pris des commissions de M. Ladmiral, comme ils ont

fait, s'ils n'étaient pas véritablement armateurs particuliers? Les

habitants qui ont donné leurs meilleurs nègres pour cette expédition,

n'ont-ils pas risqué au moins deux cents écus pour chaque nègre, et ne

sont-ils pas véritablement armateurs pour cette somme? quelle espérance

auraient-ils de leur remboursement en cas de non-succès?

«Après la prise de Carthagène, pendant que l'on faisait la recette de

l'argent, il y a eu des lots de flibustiers vendus quatre cents écus,

risque nonobstant les soupçons que l'on avait et le pillage excessif

que l'on voyait faire; n'est-ce pas une preuve que l'on avait promis

leur part du tout? aurait-on donné quatre cents écus s'il avait été

parlé de solde?

«Les troupes entretenues à Saint-Domingue ont incontestablement

droit au dixième et au trentième accordés par le roi aux équipages,

puisqu'ils ont été à l'expédition. Si M. de Pointis avait donné à

entendre qu'il prétendait parler de cette gratification, au partage

qu'il promet dans son billet, pourquoi n'avait-il pas compris ces

troupes? Il les en a exclues parce qu'il était question du partage du

tout, et qu'ayant un ordre du roi pour embarquer les troupes, il dit

à M. du Casse que le roi donnait ses troupes par grâce aux armateurs,

et qu'ils ne devaient prétendre que leur solde et même traitement que

celles qui étaient embarquées dans l'escadre; et M. du Casse prétend

que le roi ayant donné ses troupes pour gratifier les armateurs et les

forces de Saint-Domingue étant véritablement armateurs, ils doivent se

prévaloir de la même grâce, et que, dans la distribution du partage du

butin, la soldatesque ne doit pas être mise en nombre du côté de M. de

Pointis, puisque celle de Saint-Domingue n'est pas comprise entre les

armateurs de cette île.

«Lorsque M. Lepage et moi avons été, de la part de M. du Casse,

demander à M. de Pointis qu'il y eût un adjoint pour les gens de

Saint-Domingue à la recette de l'argent, attendu qu'étant armateurs et

ayant un si gros intérêt qu'il surpassait le tiers, il était juste que

l'on eût connaissance de ce qui se faisait à cet égard, M. de Pointis

ne nous a pas répondu que nous n'aurions que la solde et un trentième

à prendre, mais bien qu'il lui serait indifférent d'accorder cette

demande, parce qu'il prétendait accomplir exactement sa parole; mais

qu'il le refusait par fierté. Ce sont ses propres termes.

«Lorsque M. Lepage et moi lui avons été demander, de la part de M.

du Casse, de vouloir donner à terre la part qui revenait aux gens de

Saint-Domingue, que nous lui avons représenté leur inquiétude, la peine

que nous avions à les contenir et l'embarras d'embarquer tout l'argent

dans ses vaisseaux pour avoir encore la peine d'en ressortir un tiers,

il ne nous découvrit pas son intention, mais seulement nous dit qu'il

se hâtait de tout faire embarquer, pour se mettre en état de partir;

qu'aussitôt que tout serait pesé, il ferait faire notre décompte, et

que l'argent serait bientôt reversé de ses vaisseaux dans les nôtres.

«Lorsque j'ai averti M. de Pointis que les flibustiers avaient pris

une résolution qui ferait plaisir au roi, et que la reconnaissance en

retour serait sur lui, qui était que trois cents d'entre eux, comptant

au moins sur deux millions pour leur lot, auraient résolu de se faire

habitants au quartier de l'Ile à Vaches, lequel on avait beaucoup à

cœur et beaucoup d'intérêt d'habiter, il ne me dit pas qu'ils n'eussent

que la solde à prétendre, mais bien que, puisqu'ils tiendraient leurs

richesses de Carthagène, où j'étais destiné pour demeurer pour la

garde, je ferais bien de les induire à s'habituer dans cette ville.

«Lorsque je dis à M. de Pointis que les flibustiers avaient perdu leur

course avec les vaisseaux du roi depuis deux ans et qu'ils étaient

endettés de plus de deux cents écus chacun, il ne me dit pas qu'ils

ne dussent prétendre qu'au trentième et à la solde, mais bien qu'ils

seraient bien aises de ce qu'ils auraient mieux réussi avec lui. M. de

Coëtlegon, parlant un jour des richesses que les flibustiers auraient,

dit qu'il était dommage de leur donner un si gros argent, qu'il

faudrait les mettre à la solde. M. de Pointis lui dit: «Taisez-vous,

Breton, vous aurur oaqueoztsllangue trop longue.» Les circonstances

sont trop fortes pour convaincre du soin qu'il prenait de cacher

l'intention qu'il avait de les frustrer de leur droit.

«Quand le billet de M. Pointis et sa promesse authentique ne

l'engageraient pas comme ils font, il est de fait que les habitants

flibustiers et nègres sont des armateurs particuliers, qui sont joints,

suivant l'intention du roi, mais de leur gré; l'usage, l'équité et

les ordonnances du roi ne les admettent-ils pas au partage qu'ils

prétendent?

«Il faut remarquer que M. de Pointis dit dans son billet que les

habitants, flibustiers et nègres, se sont joints à l'armement qu'il

commande, et non pas qu'ils se soient engagés à la solde; ce qui est

bien différent.

«Par le décompte que M. de Pointis a donné, dont copie est

ci-dessous[4], il paraît qu'il prend droit de mettre les habitants et

flibustiers à la solde, à cause d'un ordre du roi qu'ils supposent en

avoir un espoir de lui donner les troupes entretenues, mais il n'en

avait aucune pour y contraindre les habitants ni flibustiers autrement

que de gré à gré, et suivant les conditions dont ils conviendraient.

[4] «La solde leur est due, ayant servi dans cet armement par ordre

de Sa Majesté, excepté le _Pontchartrain_ et la _Française_ qui ont

demandé en grâce d'être compris dans l'écrit affiché dont copie est

ci-dessus.»

«La raison qu'il donne en cet endroit du droit qu'il prétend avoir

de les mettre à la solde fait bien connaître qu'il ne leur en aurait

jamais parlé, bien loin d'en être convenus.

«Comment peut-on prétendre que les termes de partager au provenu des

prises homme par homme avec les équipages embarqués sur les vaisseaux

du roi, signifient la même chose que s'il y avait: comme les équipages

embarqués? N'est-il pas vrai que le mot avec est une suite d'homme par

homme et se rapporte à la proportion du nombre des équipages embarqués

sur les vaisseaux du roi? Les raisons et les conjectures susdites n'en

laissent pas douter.

«M. de Pointis ayant formé le dessein de frustrer les armateurs de

Saint-Domingue de ce qu'il leur avait promis, n'a pas eu peine à se

ménager quelque conjecture qui semble autoriser ses prétentions, et

rendre vraisemblable ce qu'il suppose. Il est étonnant au contraire

qu'étant aussi subtil qu'il l'est, il n'ait pas su s'en ménager de

plus favorable, parce que M. du Casse ne s'en défiait pas.

«M. de Pointis allègue qu'il a payé 7,000 livres pour la dépense

que les flibustiers ont faite en l'attendant. Il y aurait quelque

justice en cela, parce que les flibustiers ont perdu ce temps-là à son

occasion; mais je suis persuadé qu'ils devaient le rembourser de cela

sur leur part, comme de tout ce qu'il leur avancerait. M. du Casse seul

peut répondre là-dessus.

«M. de Pointis allègue qu'il a fourni des vivres aux flibustiers, des

apparaux et agrès pour leurs bâtiments. Mgr de Pontchartrain avait

écrit à M. du Casse que M. de Pointis porterait des vivres pour en

fournir aux gens qu'il prendrait à Saint-Domingue. Sur cet avis, M.

du Casse avait empêché que les flibustiers ne fissent toutes les

victuailles, et il convint avec M. de Pointis qu'on lui paierait au

prix des îles tout ce qu'il avancerait, et s'en rendit garant. Il faut

voir l'état de ces fournitures, et l'on verra que ce n'est pas là la

moitié des victuailles que les flibustiers ont embarquées, et que le

tout a été prêté par M. du Casse.

«Il allègue encore qu'il a donné sept mille cinq cents écus pour un

vaisseau que les flibustiers ont abandonné au cap Tiburon. Il est vrai

que M. du Casse ayant vendu, avec son consentement un vaisseau à lui

appartenant pour le prix de sept mille cinq cents écus, M. de Pointis

ne voulut plus permettre qu'il le livrât, ni lui en donnât le prix,

disant qu'il n'était pas juste qu'il perdît l'occasion de vendre son

navire par son opposition, sans le tirer d'intérêt.

«M. du Casse reçut ce remboursement dans ce sens-là, sans qu'il fût

fait mention du vaisseau perdu au cap Tiburon; il aurait même reçu

cette somme de pure gratification sans scrupule ni défiance, parce

que M. de Pointis avait donné un vaisseau à M. du Buisson vendu dix

mille écus, deux barques vendues sept ou huit mille écus, et plus de

cinquante pirogues qui se vendaient mille écus.

«M. de Pointis allègue les vivres qu'il y a fournies après le

siége. Outre qu'il en a fourni très-peu, qu'il a réduit les gens de

Saint-Domingue à manger les chiens, les chats, et les chevaux, et

refusé même les malades à l'hôpital, quoique pendant le siége les gens

de Saint-Domingue eussent fait subsister la table de M. de Pointis et

presque tout le camp, ils ne refusent pas néanmoins de rembourser tout

ce qui leur a été fourni, comme M. du Casse en était convenu. Quant

à ce qu'il dit, n'avoir aucune assurance en cas de non-succès, c'est

que l'usage lui en servait une incontestable, et l'on n'en avait pas

davantage de lui pour vingt mille livres que M. du Casse leur avait

prêtées, et pour environ deux mille que je leur avais prêtées au Cap

ou en argent ou sur mon crédit; il est vrai qu'il en avait donné des

billets, mais sur qui aurait-on eu recours? son armement n'était pas

rempli le jour qu'on a appris le succès de son entreprise. Les secours

ont été mutuels des uns et des autres; il faut faire raison de ce que

l'on a reçu; de plus, on leur a fourni du biscuit, des viandes, des

pirogues et de l'argent.

«M. de Pointis allègue les gratifications qu'il a faites à M. du

Casse, aux officiers et blessés de Saint-Domingue. On n'avait garde de

penser qu'il prétendait en tirer conséquence au préjudice du partage,

puisqu'il en faisait également aux officiers et troupes de son

armement, le tout étant pris sur la masse qui appartenait également à

tous. Comme les gratifications n'ont point dérogé aux droits de ceux de

l'armement qui y sont par leur argent ou avance de leurs appointements,

elles ne doivent pas plus déroger au droit des gens de Saint-Domingue;

de plus, M. de Pointis sait bien que je l'ai averti que les officiers

des flibustiers les refusaient, de peur de donner de l'ombrage aux

flibustiers qui murmuraient de ces gratifications, et que je les leur

fis recevoir avec peine et en cachette; et M. du Casse refusa d'abord

la sienne. M. de Pointis me dit que, si M. du Casse la lui refusait, il

voyait bien qu'il voulait lui déclarer la guerre, ce qui fit que je lui

persuadai dans la bonne foi de la prendre.

«Toutes ces inductions ne sont d'aucune force, parce qu'on en a

toujours caché la conséquence qu'on en voulait tirer avec soin, et en

assurant que c'était sans préjudice du droit de partage. L'artillerie

et les munitions que le roi a fournies sont des grâces dont les

armateurs des îles doivent se prévaloir aussi bien que ceux d'Europe.

Que si les armateurs ont fourni des outils et autres instruments qui

ont servi à l'expédition, il est juste que les gens de Saint-Domingue y

contribuent, à proportion.

«M. de Pointis dit que des gens aussi turbulents que les flibustiers

n'auraient pas souffert qu'on ait embarqué l'argent s'ils y avaient

eu droit, et que leur tranquillités là-dessus marque qu'il n'y en

avait aucun. Il sait bien le contraire de ce qu'il dit; nous avons été

très-fréquemment lui dire les murmures des gens de la côte, et, quoique

nous ne lui ayons jamais dit leur violente proposition de l'enlever

et le navire où était l'argent, nous lui avons souvent témoigné que

nous avions de la peine à les contenir, et il le savait bien, puisque

l'on est convenu qu'il avait fait entrer trois bataillons sur les avis

qu'il en avait eus. Ce discours nous fait émettre à présent, qu'à

l'égard des flibustiers la disposition absolue qu'il affectait du

butin et l'extrême faim où il les réduisait, étaient des aiguillons de

révolte qu'il leur donnait exprès pour les porter à quelque mouvement

qui lui donnât un prétexte plausible de les frustrer de leurs droits,

s'assurant que nous en retiendrions toujours l'excès. Le retour à

Carthagène est aussi un effet de son artifice. Leur rage contre M.

du Casse et leur résolution de ne jamais retourner à Saint-Domingue

témoignent combien ils sentaient le dépit d'être trompés.

«On trouve que leurs prétentions sont bien grosses; ils en ont eu

plusieurs fois de plus considérables. M. Renaud, pour se dégager de

l'embarras du partage, leur avait promis mille écus par homme, et M.

des Augiers cinq cents écus pour les hommes, où il ne fallait que six

semaines de course. Il faut faire réflexion aux divers voyages où ils

n'ont rien gagné, et aux risques où ils étaient de ne rien gagner à

celui-ci; il y a trois ans qu'ils n'ont rien gagné, et ce sont les

différents usages qu'on en a faits pour le roi qui en ont été cause,

retranchés aux armateurs d'Europe parce qu'il leur revient cinq pour

un, et que c'est un trop gros profit. Ceux-ci sont dans le même cas. Si

M. de Pointis avait voulu augmenter la force de son escadre d'un tiers,

n'aurait-il pas fallu augmenter la dépense de même, et les particuliers

qui l'auraient fournie, n'auraient-ils pas reçu le tiers du butin?

Les forces prises aux îles ont-elles moins d'effet que celles qu'on

embarque ici? La différence est bien à l'avantage des premières, et

cette augmentation lui avait été impossible, puisque l'argent lui

manquait pour celles qu'il avait déjà.

«2º _Si les armateurs ont dérogé à leurs droits par leur conduite._

«On prétend qu'ils ont dérogé à leurs droits pour avoir reculé à

Boccachique, refusé d'aller sous mon commandement, refusé de donner à

Saint-Lazare, n'avoir pas travaillé, et enfin pour être retournés à

Carthagène.

«Il est vrai qu'un petit nombre d'entre eux, faisant feu sur deux

pirogues qui allaient renforcer Boccachique, et s'étant avancés sous

la mousqueterie et mitraille du fort à demi-portée, sans pouvoir faire

rebrousser les pirogues, crurent qu'ils ne pourraient y réussir, parce

qu'il fallait pour cela aller presque sur la contrescarpe toujours à

découvert; ce que ne jugeant pas praticable, ils s'en retournèrent;

mais M. de Pointis en ayant témoigné du chagrin et fait contenance d'y

vouloir aller, on se détacha aussitôt avec un plus grand nombre de

flibustiers, habitants et nègres confusément; on fut sur le bord du

fossé et on prit le fort, à quoi l'on n'avait pas pensé; il me semble

que le reproche n'est pas trop bien fondé.

«Il est vrai qu'étant destiné pour conduire ses flibustiers à la

descente de la terre ferme, un d'entre eux se mutina contre moi sans me

connaître, et que sa détention porta le capitaine du vaisseau dont il

était, à dire qu'ils ne voulaient point aller sous mon commandement,

leur usage leur faisant croire qu'ils étaient en droit de cela; mais

aussitôt que M. de Pointis leur eut ordonné de me suivre, je n'y

trouvai plus de difficulté: ils perçurent quatre lieues de bois; ils

forcèrent deux embuscades sans hésiter; ils passèrent tout le jour

et la nuit sans manger; le lendemain, ils montèrent à Notre-Dame de

la Pompe, où il y avait apparence de trouver des forces dans une

situation avantageuse, et on occupa tous les chemins, ce qui était

notre commission. Il est vrai que j'eus le dessein d'attaquer le

fort Saint-Lazare, que je l'ai mené sous la portée du mousquet et

qu'ils refusèrent de donner: ces gens-là n'avaient jamais servi sous

un officier du roi. Ils n'avaient aucune pratique ni connaissance

de l'obéissance à une discipline exacte, et ils croyaient, suivant

leur usage, être en droit de délibérer sur ce qu'on leur commandait;

peut-être même qu'ils avaient plus de raison que moi, puisque M. de

Pointis, avec toutes ses forces et les nôtres, ne prit ce fort que

par un chemin coupé dans le bois, que les flibustiers n'avaient pu

faire, n'ayant point d'outils. A l'égard du travail on avait prévenu

M. de Pointis qu'ils n'y étaient point accoutumés, on les avait dits

recommandables pour les partis, pour les grandes marches, pour pénétrer

les bois et particulièrement pour faire un feu double. Il est vrai que

pendant le siége ils n'étaient pas si fréquemment commandés pour les

travaux, parce qu'on était bien aise qu'ils allassent en parti d'où

ils fournirent la table de M. de Pointis et la subsistance de presque

tout le camp; mais il n'est pas vrai qu'ils aient jamais refusé le

travail, excepté une fois, peu de jours avant leur embarquement; leur

refus était fondé sur ce qu'il y avait plus de quatre jours qu'on ne

leur avait donné à manger, et qu'on embarquait l'argent avant que

d'en faire le partage; cependant étant survenu chez M. de Pointis, il

m'offrit de les aller faire marcher sur-le-champ au travail qu'on avait

décidé d'eux. Serions-nous approuvés de nous plaindre que les soldats

de l'armement ne travaillaient pas tant que nos nègres? les différentes

troupes ont leurs différents usages, et quoique, dans la nécessité, on

les emploie toutes à tout, on n'aurait pas raison de trouver étrange

qu'ils s'en acquittassent différemment, suivant la différence de leur

application ordinaire.

«La plus forte accusation que M. de Pointis fasse aux flibustiers,

c'est d'être retournés à Carthagène contre la foi du traité. Aussitôt

qu'on leur eut fait savoir que M. de Pointis leur refusait le partage

qui leur était dû et qu'il leur avait promis, le premier mouvement de

leur désespoir leur fit proposer d'enlever le _Sceptre_, tout autour

duquel ils étaient mouillés. L'exécution en était facile, attendu

la maladie et la surprise de l'équipage; ils étaient assurés d'y

trouver de l'argent et leur vengeance en la personne de M. de Pointis;

cependant leurs capitaines arrêtèrent leur fureur par ces seules

paroles répétées: «Compagnons, c'est le vaisseau du roi,» on ne peut

jamais donner un témoignage d'un plus grand respect pour Sa Majesté que

le sacrifice que ces gens-là peuvent faire de leurs intérêts et de leur

passion, au plus fort de leur tumulte, au seul nom prononcé du roi; ce

trait, bien examiné dans toutes les circonstances, n'est pas indigne de

l'histoire.

«Après un tel effort pour le respect du roi, on ne peut pas s'imaginer

qu'ils aient cru l'offenser par leur retour à Carthagène, qu'ils ont

toujours regardée comme ennemie de Sa Majesté; je puis dire avec vérité

qu'ils y étaient forcés, faute de vivres. M. de Pointis ne leur en

ayant point donné, il ne leur restait aucune ressource pour subsister;

ils étaient endettés de plus de deux cents écus chacun à Saint-Domingue

et n'y pouvaient plus espérer de crédit, et ils n'étaient point en

état de pouvoir aller en croisière; tout leur manquait, et pour leurs

subsistance, et pour leurs vaisseaux; dans le plus grand sang-froid

qu'auraient-ils pu faire? Je pourrais encore dire qu'ils ont cru ne

devoir pas avoir égard à un traité auquel ils n'avaient point de part,

n'en ayant point au butin, et que M. de Pointis l'ayant violé lui-même

sur les Espagnols et sur eux, ils avaient cru en faire de même;

qu'étant libres faute de payement et par congé, ils croient l'être

aussi d'aller où bon leur semblerait. Mais j'entre plus sincèrement

dans leur mouvement: la seule nécessité et le désespoir les y ont

conduits.

«Il n'y a pas à douter que M. de Pointis ne les ait réduits à cette

nécessité pour donner au roi un motif de les exclure de leurs justes

prétentions. M. du Casse leur avait caché pendant deux jours le

décompte que M. de Pointis leur avait envoyé, et tout de même que nous

les avions fait sortir paisiblement de Carthagène en leur cachant

ce décompte, nous les aurions ramenés à Saint-Domingue par la même

précaution, si M. de Pointis n'avait forcé M. du Casse à les leur

montrer, en les envoyant tous avertir qu'il l'avait.

«M. de Pointis avance qu'ils sont sans discipline et qu'ils se

soulèvent au moindre sujet. Leur en aurait-il donné un si grand, les

connaissant si bien, s'il n'avait pas voulu positivement les révolter?

«M. de Pointis avance que, quand il serait juste de leur donner le

partage, on ne pourrait les trouver, parce qu'il y a apparence qu'ils

sont dans les ennemis. Pouvait-il prévoir un si grand malheur et y

donner lieu sans manquer envers le roi?

«Il avance aussi que les habitants et les nègres les plus capables de

défendre la colonie sont parmi eux, et que les ennemis ne manqueront

pas de se prévaloir de cette conjoncture pour la ruiner; quand il

ne serait pas aussi capable qu'il est de prévoir les disgrâces, il

n'aurait pu les ignorer, puisque nous les lui avons représentées;

mais comment ose-t-il en convenir dans l'espérance de les imputer à

M. du Casse? n'est-ce pas lui qui devait les prévenir, puisqu'il les

prévoyait?

«Cette révolte, si punissable au dire de M. de Pointis, est une preuve

invincible de la promesse qu'il leur avait faite du partage, puisque,

après avoir souffert tant de mauvais traitements, il n'y a eu que

le manquement à cette promesse qui ait pu les retirer de l'exacte

obéissance où ils s'étaient tenus pendant le siége, et, après tout,

elle n'est pas si criminelle qu'il le dit. Ont-ils chargé les troupes

du roi? ont-ils insulté le major que M. du Casse leur a envoyé? ils

n'ont fait que se mettre dans la liberté où ils sont ordinairement de

faire la guerre, et ensuite du congé de M. de Pointis.

«M. de Pointis les accuse de l'avoir abandonné étant poursuivi de

vingt-deux vaisseaux. Il n'a rencontré les ennemis que sept jours après

les avoir quittés; on n'en avait aucune connaissance et il les avait

congédiés. Je ne puis m'empêcher ici de faire remarquer que, puisqu'il

y est invinciblement convaincu de leurs supposés, on ne doit point

ajouter foi à ces autres accusations.

«Y aurait-il quelque sûreté dans aucun traité si quelqu'une des parties

était en droit de se prévaloir sur les autres, sous prétexte qu'elle

ne serait pas contente de leur travail, car enfin, dans cette société,

M. de Pointis est un simple armateur particulier et ne peut prétendre

aucune des prérogatives réservées au roi. Néanmoins je veux bien

exposer les services des forces de Saint-Domingue dans cette expédition

à la comparaison de celles de M. de Pointis, et si les troupes ont

l'avantage, je consens à la détention qu'il a faite du butin.

«C'est M. du Casse, avec les flibustiers seuls, qui devait aller

bloquer la ville par le dessus de Carthagène; il fut sur le bord du

sable; le brisant ne permit pas de mettre à terre. C'est M. du Casse

qui fit la descente à Boccachique avec les nègres; c'est lui qui

perça les bois, y coupa un chemin et le fraya à M. de Pointis et à

ses troupes; ce sont les flibustiers qui, d'une hauteur, empêchaient

les ennemis de se montrer et de tirer le feu sur eux. Si pendant le

siége de la ville les flibustiers n'ont pas tant fait de travail que

les troupes, en revanche les nègres en ont fait davantage, et durant

tout ce temps-là le bataillon de Saint-Domingue occupait Boccachique;

un détachement de flibustiers occupait la poupe; un autre détachement

occupait les dunes du nord; un autre détachement occupait le fort

Saint-Lazare, où le feu a continué pendant tout le siége; et le restant

des flibustiers et habitants étaient continuellement en parti d'où ils

tiraient leur subsistance et celle de presque tout le camp. Si M. de

Pointis les estimait si peu, pourquoi les mettait-il toujours devant

lui?

«A la prise de Hihimani, MM. les officiers de la marine, qui sont

pleins d'émulation et de valeur, avaient voulu occuper leur poste; les

habitants flibustiers et nègres étaient à la queue de tout, excepté

ceux des tranchées; mais comme les soldats ne répondaient pas à

l'ardeur de leurs officiers, on fut obligé, étant sur la brèche, de

crier à pleine tête: Avance les flibustiers! Ceux-ci, les habitants et

les nègres passèrent sur le corps des bataillons qui les devançaient,

et chassèrent les ennemis de leurs bastions, où ils prirent les

pavillons et drapeaux qu'on a présentés au roi, excepté celui qui était

sur la porte, qui fut abattu par M. de Vaujour.»

«M. de Pointis accuse les flibustiers d'avoir fait quelque fausse

démarche; j'en conviens, mais il faut qu'il convienne que ses troupes

en ont fait de pires; nul corps au monde ne peut se vanter de n'avoir

jamais manqué, mais quoiqu'il se loue des habitants et des nègres, leur

a-t-il mieux gardé sa parole?

«M. de Pointis fait grand fond du pillage que les flibustiers ont fait

après leur retour à Carthagène, quoiqu'il n'ait pas plus de droit sur

le butin que les flibustiers en ont sur les prises qu'il peut avoir

faites depuis les avoir quittés; néanmoins il consent pour eux à en

tenir compte sur leur part, à condition qu'il sera renvoyé une pareille

somme à Carthagène pour réparer l'infraction du traité, et donner

l'éclat qu'il convient en cette occasion à la justice du roi.

«Les troupes de Saint-Domingue, les habitants et les nègres n'ont

aucune part ni à ce reproche ni à ce butin.

«M. de Pointis veut intéresser le roi dans le délit du butin aux

flibustiers, en mettant en avant qu'il lui est avantageux de dissiper

ces gens-là, qu'il est de sa gloire de punir l'infraction d'un traité

fait en son nom et par l'intérêt de la confiscation.

«La première de ces propositions ne mérite pas de réponse; la seconde

est téméraire, puisque le roi ne ferait punir l'infraction du traité et

tous les autres désordres qui sont provenus de la détention du butin

que dans celui qu'il a fait, et la troisième offense l'intégrité de Sa

Majesté; son exposé m'oblige de faire remarquer les véritables intérêts

du roi dans cette affaire, non pas que je pense qu'il en soit de besoin

pour déterminer sa justice, mais seulement pour effacer les fausses

idées qu'il tâche de donner à cet égard et qui pourraient d'ailleurs

être préjudiciables à la colonie.

«La colonie de Saint-Domingue a donné lieu à l'expédition de

Carthagène, elle en peut faciliter plusieurs autres d'autant et plus de

conséquence, et il est incontestable que, sans son secours, on n'aurait

pu exécuter celle-là, ni espérer d'en faire aucune autre dans le golfe

Mexique; l'entrepôt et les rafraîchissements en sont nécessaires, et il

a bien paru que l'on ne saurait se passer de ces hommes, non-seulement

pour les connaissances du pays des mers et les usages auxquels les

troupes ne sont pas propres, mais encore à cause de l'intempérie qui

avait mis les ennemis en état de faire périr les troupes et l'escadre

du roi même après leur victoire, si les forces de Saint-Domingue n'y

avaient été pour soutenir leur retraite dans le fort de leur maladie,

et puisque la conservation et l'augmentation de cette colonie et des

flibustiers est engagée dans la satisfaction qu'on leur fera du butin

de Carthagène, le déni de cette justice dissiperait certainement les

flibustiers de la même manière qu'on en perdit quatre mille il y a

environ dix ans; ils ruineraient les habitants qui y ont assisté et

qui sont pris infailliblement par les ennemis et peut-être punis comme

infracteurs de traité et ceux qui ont perdu leurs esclaves, et enfin il

ne faudrait jamais prétendre de s'en servir en aucune entreprise; mais

si on leur fait restituer leur part, on les conservera tous. Un grand

nombre de flibustiers se feront habitants au moyen de leurs lots; ceux

qui le sont augmenteront leur habitation, et, par ce moyen, le commerce

et les droits du roi, et comme ils n'auront jamais à craindre de

difficultés sur leur droit au sujet des expéditions que le roi pourra

désirer de faire, ils s'y porteront avec plus d'ardeur que jamais;

l'argent n'en demeurera pas moins dans le royaume au moyen d'une

proposition que j'ai à faire à cet égard.»

L'amiral Du Casse, Chevalier de la Toison d'Or (1646-1715) Étude sur la France maritime et coloniale (règne de Louis XIV) · 第 10 / 35 题