--Non, Monsieur, Mme Lahonce n'est pas souffrante... Ce qu'il y a de
grave et ce qui peut en effet vous effrayer, c'est que mon gendre
sait, c'est que nous savons, Monsieur, que vous êtes l'amant de ma
fille...
Favierres tressaillit et se levant:
--Je vous jure...
--Oh! épargnez-vous les faux serments, Monsieur! fit M. Brodin avec un
arrêt de la main un peu scénique... Voici une lettre que mon gendre a
interceptée et qui vous était destinée... Si vous me jurez, non votre
parole d'amant, oh! non, cela ne serait pas assez! mais votre parole
d'honnête homme, cette fois, que vous me rendrez cette lettre aussitôt
après l'avoir lue, je consentirai peut-être à vous la confier pendant
quelques moments... Vous verrez alors que toutes vos dénégations sont
aussi superflues qu'elles sont honorables... Je vous attends,
Monsieur!
Ils échangèrent la lettre, le serment réclamé, et tandis que Favierres
parcourait le papier mauve, la paupière basse et négligente, le visage
immobile, glacé d'une volontaire expression d'indifférence, M. Brodin
l'examinait du coin de l'œil comme une sorte de monstre captif, comme
l'incarnation repoussante du vice qui ment, qui vole et se dérobe.
Oui, cet homme aux caressants yeux bleus, cet homme à la moustache
brun roux et finement emmêlée, cet homme aux cheveux en brosse et tout
gris vers les tempes, ce jeune homme à la beauté énergique et
nerveuse, à la tête pleine de secrets et de mélodies, c'en était un,
c'était un amant, un de ceux qui chassent la femme d'autrui, qui la
poursuivent, la traquent et la prennent; oui, c'était l'un d'eux, un
de ces insaisissables et félons ennemis que M. Brodin tenait là sous
son regard, entre ses mains, à sa merci,--à la merci de tous ces
droits sanguinaires de revanche et d'insulte que confèrent en certains
cas, la société, la famille, l'âge et les convenances! A cette pensée
de sa supériorité, M. Brodin sentit son indignation s'accroître de
courage, et il arracha plutôt qu'il ne reçut la lettre que lui
restituait Favierres d'un geste très poli.
--Eh bien! Monsieur? grommela-t-il dédaigneusement, en glissant le
papier dans la poche intérieure de sa redingote... Eh bien! Monsieur?
Vous avez lu?... Le contenu de cette lettre vous est malheureusement
trop favorable pour que vous persistiez à nier, je présume?
Favierres, qui se mordait les lèvres d'impatience, éleva la main en
signe d'aveu.
--Bon! Vous ne niez plus? reprit M. Brodin... Très bien! J'en suis
fort aise! Je vous dirai même que le contraire ne m'eût pas étonné
outre mesure. Avec des gaillards comme vous...
Le compositeur eut un mouvement de buste en avant qui provoqua de la
part de M. Brodin un petit recul de retraite vers l'appui de la
cheminée.
--Du reste, continua-t-il, sans s'obstiner à énoncer son opinion
complète sur les gaillards comme Favierres, du reste, du moment que
vous ne niez plus, cela va beaucoup simplifier les choses... Je ne
vous retiendrai pas longtemps à vous dire ce que je pense de votre
conduite, Monsieur... Vous savez, j'imagine, mieux que moi, qu'elle
n'a pas été celle d'un galant homme...
Favierres lui coupa la parole:
--Permettez, Monsieur!... Je ne puis tolérer que vous...
--Plaît-il? interrogea d'un air goguenard M. Brodin.
Favierres reprit de même:
--Je vous dis, Monsieur, que je ne puis tolérer que vous me parliez
sur ce ton... Je vous prie de garder pour vous vos appréciations sur
une affaire qui ne saurait se régler qu'entre M. Lahonce et moi!
--Eh bien, c'est ce qui vous trompe, Monsieur! riposta victorieusement
M. Brodin... Vous vous trompez du tout au tout!... J'ai obtenu de mon
gendre qu'il ne parût pas dans cette lamentable aventure... Et il n'y
paraîtra pas!... J'ai obtenu de lui à grand'peine qu'il me chargeât de
ses intérêts... J'ai donc le droit strict d'apprécier votre
conduite... Et j'en use... Je vous répète que votre conduite n'a pas
été celle d'un galant homme!...
Il prit par prudence un temps pour le cas où Favierres n'eût pas été
de son avis, lui eût contesté brutalement ce droit dont il usait. Mais
le compositeur demeurait le regard fixe, la tête baissée, vers la
rougeoyante palpitation du bois qui luisait, dans la cheminée,
derrière les jambes écartées de M. Brodin. Il n'écoutait plus le
vieillard, retenu par une idée folle, absorbé dans le désir absurde
d'essayer de revoir Hélène, de ne pas partir sans l'avoir revue, sa
malheureuse amie, qu'il devinait maintenant à gémir, à se désoler sous
les outrages et les reproches, tout près, à côté, dans quelque pièce
voisine.
M. Brodin, qu'enhardissait ce silence, poursuivit, en piétinant à
petits pas devant la cheminée:
--Ah! ah! pardieu, vous ne pensez pas comme moi!... Je vous connais,
allez! Je connais cela! Vous trouviez tout naturel, n'est-ce pas? de
vous introduire chez un homme, de lui capter son amitié, de vivre chez
lui, de manger ses dîners, et enfin de lui détourner sa femme... Oui,
vous trouviez ça propre, élégant, honnête! Ha! ha!... C'est ce que
vous appelez, vous autres, de l'amour, de la passion... C'est ce qui
est admis, hé? C'est ce qui se fait?... Eh bien! Monsieur, ces
choses-là ont un autre nom, dans le langage des braves gens... Ces
choses-là, voulez-vous que je vous dise comment cela s'appelle?
Il ne put réaliser sa proposition. Favierres l'avait saisi par le
bras, l'arrêtant court dans son piétinement, et d'une voix exaspérée
lui murmurait:
--Monsieur Brodin... taisez-vous... taisez-vous, je vous en prie!...
--Que je me taise? protesta mollement M. Brodin.
--Oui, taisez-vous!... Vous savez bien que si je n'aimais pas votre
fille comme je l'aime, si je ne préférais tout à un scandale qui pût
lui nuire, vous savez bien que je n'aurais rien entendu de tout ce que
vous m'avez dit, que j'aurais couru chercher votre gendre derrière ces
portes, je ne sais pas où, là où il se cache, enfin, et qu'alors je me
serais bien chargé qu'il ne puisse plus vous charger de ses
intérêts... Vous comprenez?...
Il agitait, tenaillait d'une pression griffante le maigre bras de M.
Brodin. Le vieillard se débattit en secousses apeurées et rageuses.
--Ah! laissez-moi, Monsieur!... Voulez-vous me laisser, nom d'un
chien!
D'une secousse plus vive, il s'était dégagé. Il maugréa en se
frictionnant son bras meurtri:
--C'est un peu fort!... C'est un peu fort!... Ah! vous pouvez vous
vanter d'avoir du toupet, dans votre bande!... Non, c'est trop
fort!... Et d'abord, apprenez que mon gendre ne se cache pas... Je
vous ai déjà dit que c'était moi qui...
Puis il se tut brusquement, comme bâillonné par une recrudescence de
colère.
--D'ailleurs, au fait, je n'ai pas d'explication à vous donner... Je
ne discute pas avec les butors... Vous êtes libre, Monsieur... J'ai
bien l'honneur de vous saluer.
Favierres avait ramassé son chapeau et restait debout en face de M.
Brodin, ne s'en allant pas, ne pouvant se décider à s'en aller, à
quitter ce sol d'amour, à partir sur-le-champ en exil à jamais.
--Eh bien! Monsieur? interrogea avec hauteur M. Brodin... Je croyais
pourtant m'être exprimé clairement, vous avoir fait comprendre que
notre conversation était terminée...
Favierres balbutia:
--Je vous prie de m'excuser, Monsieur Brodin, d'excuser un moment de
vivacité que je regrette beaucoup... Je suis très nerveux, très
susceptible... Et ce que vous me disiez au sujet de Mme Lahonce, de
nos sentiments, était si blessant, si cruel...
--Il suffit, Monsieur! interrompit M. Brodin qui, devant la confusion
de Favierres, recouvrait graduellement son audace méprisante. Il
suffit! Je vous tiens quitte de vos excuses... J'ai mon opinion sur
votre compte... Cela suffit... Demeurons-en là, voulez-vous? et
abrégeons... Bonsoir, Monsieur... Je vous salue...
Favierres céda:
--C'est bien, Monsieur, je me retire... Mais je vous prie--je vous
prie de toutes mes forces--de bien dire à Mme Lahonce que je lui
demande profondément pardon de tout ce qu'elle souffre à cause de moi
et de tout ce qu'elle endurera peut-être par la suite... C'est là un
petit service que vous ne me refuserez pas, j'espère, et dont je vous
aurai une grande gratitude... Puis-je compter sur vous?
--Eh bien! soit, fit M. Brodin après avoir réfléchi un instant. Soit,
je le lui dirai... Je n'y vois pas d'inconvénient... Non, vraiment, je
n'en vois pas! Seulement, jurez-moi que si vous rencontrez mon gendre,
vous ne ferez rien contre lui...
--Je vous en donne ma parole...