--Je ne sais pas!... Non, je ne sais rien!... Mais je suppose!... Je
fais erreur peut-être!... Je vous disais cela...
Lahonce déclara:
--Eh bien, non!... Vous ne faites pas erreur... Vous êtes, hélas! dans
le vrai... Hélène a un amant... Et cet amant, c'est Favierres...
--Vous avez la lettre?
--Oui.
--Voulez-vous me la donner?
M. Brodin ajusta son binocle et commença à lire. Tandis qu'il avançait
dans sa lecture, une révolte nouvelle s'opérait en lui. Il
généralisait, il oubliait d'où provenaient ces lignes passionnées, qui
les avait écrites et le nom du destinataire; il les lisait avec une
colère grandissante et illusionnée, comme une lettre de Mme Brodin au
baron Carlier, comme l'éternelle lettre de l'éternelle adultère à
l'éternel amant; et avant même d'avoir terminé, il se sentait déjà
gagné d'une ardeur combative, d'un besoin de prendre la direction de
l'affaire, de mettre en œuvre ses facultés de spécialiste jusque-là
inemployées, de destituer Pierre de ses pouvoirs supérieurs, ainsi
qu'on fait d'un capitaine ignare sur un navire en péril.
Il domina néanmoins, par convenance, cette excitante envie de
commander, et repliant la lettre soigneusement, en lissant les plis
d'un ongle grinçant, il concéda:
--Evidemment... C'est fâcheux... C'est très fâcheux!... Je suis navré,
mon cher ami... La conduite d'Hélène est inqualifiable... Mais
dites-moi, je vous en prie, dites-moi... En quoi ma présence
pouvait-elle vous déplaire?... Je trouve au contraire...
--En quoi?... En quoi? répétait Lahonce d'un ton de défi... Vous
voulez savoir en quoi?... Eh bien, vous me gênez parce que le monsieur
en question doit venir tout à l'heure... Oui, il doit venir prendre le
thé... Le thé! Ha! Ha!... Et vous pensez bien que, pour la réception
que je lui prépare, votre présence ne me sera pas précisément
commode...