II

Dans la salle à manger, un peu sombre et parfumée d'un parfum

d'encens, Pierre Lahonce avait commencé à déjeuner seul.

Corpulent déjà pour ses trente-cinq ans, massif et sanguin, les

cheveux séparés sur le côté à l'anglaise, les mâchoires fortes, la

bouche sinueuse, toute mince, en coup de rasoir, la moustache

roussâtre et courte, s'arrêtant net au coin des lèvres, laissant à

découvert les joues gonflées, étalées, vernissées de rouge aux

pommettes, il avait, avec sa figure de bouledogue de bonne maison,

cette élégance sans grâce, mais non sans charme, des jeunes gens

riches, adonnés au sport, aux soins du corps et des vêtements, une

élégance toute contemporaine faite de propreté, de santé et d'heureux

choix chez les fournisseurs en vogue.

Il mangeait à bouchées rapides, l'air rageur; mécontent, s'arrêtant

par moments pour consulter sa montre ou pour étudier un journal de

sport, dressé en face de lui, contre une carafe; et dès qu'il vit

entrer Mme Lahonce et son fils, il s'excusa sans relever la tête, il

s'excusa précipitamment, d'un ton de courtoisie simulée.

--Tu me pardonnes, Hélène?... J'ai dû me mettre à table... Je regrette

beaucoup... Il faut que je sois à une heure et demie à Longchamps pour

surveiller la jument... Tu me pardonnes, n'est-ce pas? Impossible de

t'attendre... Je n'avais que le temps!...

Mme Lahonce répliqua:

--Tu as eu parfaitement raison!... Nous étions dans notre tort... Nous

nous sommes attardés par mégarde... Il faisait si bon à marcher ce

matin!...

--Je comprends!... Je comprends!...

Lahonce, la mine bougonne, les lèvres presque disparues en un

pincement de colère, s'était remis à lire, comparant les poids,

supputant les chances de son quart de Prisca, de la jument dont avec

Veyragues, le titulaire de l'écurie, Jehandy et Montclar, les deux

autres associés, il était l'anonyme propriétaire.

Mais il lisait mal, sans suite, tout agacé encore du retard d'Hélène

et surtout de l'incorrection qu'elle l'avait forcé de commettre.

Car la correction, le respect des convenances, la ponctualité dans les

rapports, c'étaient à ses yeux de réelles vertus de famille, depuis

l'exactitude proverbiale de Germain Lahonce, le ministre défunt.

C'était comme le patrimoine moral, la marque aristocratique de tous

les Lahonce; et Pierre n'admettait pas qu'on y faillît ou qu'on l'y

fît manquer.

Il accueillit donc froidement, en homme mal disposé, la nouvelle de la

visite de Favierres.

--Oui, je l'ai rencontré tout à l'heure, racontait Hélène d'une voix

qui se dépêchait, bousculait ces phrases dangereuses, tranchantes pour

elle, comme des coutelas... Il m'a dit qu'il dînait chez les Jehandy,

à cause de ces chœurs que Mme de Jehandy veut faire chanter chez

elle. Alors, je lui ai demandé s'il voulait, en sortant, venir prendre

une tasse de thé à la maison... Et il a accepté...

Charlie eut un semblant de toux involontaire, Pierre demeurait sans

répondre; puis, tournant sa cuillère dans son café, le regard baissé,

il riposta ironiquement:

--Et sa femme?... Est-ce qu'elle viendra aussi sa femme?... En voilà

une qui en a une touche! Je l'ai aperçue hier devant le _Printemps_...

Ah! on n'a pas idée de se fagoter comme cela!...

Mme Lahonce répliqua avec calme:

--Non, il dîne seul... Sa femme ne viendra pas...

--Bien, bien, fit Lahonce négligemment.

Et il se mit à boire son café brûlant, par petites gorgées.

Il n'était pas, au fond, hostile à Favierres. Quoique d'un caractère

emporté, orgueilleux, il n'avait pour le musicien qu'un peu de

dédain,--ce dédain spontané que ressentent les gens du monde pour

ceux qui n'en sont pas,--ce dédain mêlé de prudence que leur inspirent

les artistes, c'est-à-dire des individus dont l'origine est fumeuse,

incertaine, et de la part desquels une faute d'éducation, une

tentative d'emprunt, une indélicatesse quelconque n'étonnerait pas

outre mesure.

Lahonce, d'ailleurs, était plutôt flatté de la préférence que

témoignait pour sa maison ce Favierres recherché, invité, demandé dans

tant d'autres salons.

Et quant à s'alarmer de l'intimité presque amicale qui s'était établie

entre sa femme et le jeune compositeur, quant à prendre ombrage des

fréquentes visites de Favierres, de son assiduité à venir déjeuner,

dîner, chaque semaine, quant à se montrer jaloux, Lahonce n'avait

jamais été troublé de la plus fugitive velléité de ce genre.

L'idée même qu'Hélène pût être, pût devenir la cocotte, comme il

disait grossièrement, la maîtresse de ce qui que ce fût, ne l'avait

pas une fois inquiété depuis le jour où il l'avait demandée en

mariage, jugée digne de porter le nom illustre de Lahonce.

Pourtant cette confiance qu'il lui accordait n'était pas, en somme, la

puissante sécurité lentement acquise dans l'accumulation des preuves

de tendresse, dans l'irréprochable continuité de l'affection

prodiguée. Il ne la devait ni au temps ni à Mme Lahonce. Il l'avait de

tempérament, de nature, comme on naît avec de la beauté, de la

vigueur, de l'imagination. C'était bien moins de la confiance qu'une

absence totale de méfiance, une native incapacité de soupçonner,

d'aimer avec violence et anxiété. Sur sa femme, il ne pensait rien de

précis, sinon qu'elle lui faisait honneur par sa beauté et qu'il

disposait d'elle en libre et complet usage. Dans la vie comme dans la

littérature, parmi ses relations comme dans les romans ou au théâtre,

la passion l'avait toujours ennuyé. Il n'attribuait aux liaisons

mondaines d'autre cause que le désir réciproque de libertinage,

d'autre but que de contenter ce désir. Toutes les affaires de ce

sentiment l'agaçaient, l'humiliaient par ce qu'elles représentaient

pour lui d'étrange, d'inconnu, d'inhumain; et il se refusait

sommairement à croire ce qu'il n'avait jamais éprouvé.

* * * * *

--Dis donc! s'écria tout à coup Mme Lahonce qui devinait la mauvaise

humeur de son mari et voulait le radoucir par des mots de sympathie...

Dis donc, Pierre... As-tu eu ce matin les nouvelles que tu attendais

de la jument?... Whatson est-il venu?...

Lahonce répondit en se levant:

--Oui, il a fini par venir à onze heures et demie. Mais il ne m'a rien

dit d'intéressant, l'animal!... Avec un bonhomme comme celui-là, pas

moyen d'être fixé... C'est fermé, boutonné comme une tunique!

Il avait tiré sa montre:

--Bigre!... Une heure un quart... Je vais être en retard... Je suis

stupide... Au revoir... Au revoir... Je file!...

Il embrassa vivement Charlie, effleura d'un baiser les frisons blond

pâle d'Hélène, et sur le seuil de la porte:

--Et toi, à propos, Hélène, qu'est-ce que tu fais aujourd'hui?

demanda-t-il en se retournant.

Mme Lahonce répliqua:

--Je ne sais pas... Je suppose que j'irai voir père avec Charlie... et

puis faire quelques visites peut-être... En tout cas, je serai rentrée

à la nuit.

--Bon! bon!... A ce soir alors!...

Au bout d'un instant, on entendit sous la voûte de la porte cochère,

un grondement de roues, un piaffement de chevaux. C'était le phaéton

de Lahonce qui s'avançait, sortait de la maison dans un vacarme de

tonnerre.

* * * * *

Comme elle l'avait annoncé, Hélène rentra de bonne heure; puis, sitôt

son chapeau, son manteau déposés, elle alla s'enfermer dans son

cabinet de toilette, une vaste pièce tendue de cretonne claire, égayée

encore par les glaces, les cristaux à bouchons d'argent, les meubles

en laqué blanc qui se renvoyaient les uns aux autres l'éclat jaune des

bougies et des lampes dorées.

Elle avait hâte d'être seule, d'être à sa table, devant son papier,

de pouvoir informer enfin Favierres du changement d'heure inévitable

qui s'imposait à eux pour le lendemain. Et d'une plume énervée,

criante, qu'une fièvre de passion ou de crainte semblait activer, elle

écrivit:

«Mon grand ami chéri,

«Vite, avant qu'_on_ ne rentre, quelques mots pour te dire que

demain ce ne sera pas deux heures et demie, mais trois heures.

J'avais oublié que mon père déjeunait à la maison... Et tu sais

s'il colle à table et s'il nous a sous l'œil. J'aurais peur de

te faire attendre en gardant l'heure convenue, et j'ai peur aussi

de ne pouvoir t'avertir, ce soir, du changement. Tout s'est bien

passé, ce matin, à part qu'_on_ était vexé, pour les convenances,

de mon retard... Mais après, mon ami chéri, quelle journée!

Visite chez mes parents, avec Charlie... Visites chez les

Jehandy, chez les Monclar, chez Mme Marteigne, chez Mme Grimont!

Visites de débarras pour que notre semaine soit plus à nous,

moins encombrée d'heures prises, d'heures ennemies... Toutes ces

braves dames, heureusement, étaient sorties, et je n'ai pas eu

besoin de les subir, de leur parler, de me travailler à penser à

autre chose qu'à toi, mon aimé... Ah! si tu m'avais vue en

voiture, dans l'intervalle des visites, si tu avais vu mes

regards qui ne voyaient rien, et où ils allaient, ces regards,

comme ils te regardaient, essayaient de te retrouver par-dessus

tous ces promeneurs, toutes ces maisons et toutes ces rues!

Pardonne-moi mon erreur, n'est-ce pas?... Ce n'est pas de

l'étourderie, c'est de l'étourdissement, cet étourdissement que

j'ai toujours près de toi, quand tu es là à me dire, comme ce

matin, ton admirable tendresse, cet anéantissement où je sens tes

mots fondre et se répandre à travers moi comme un élixir brûlant

plutôt que je ne les entends... Oui, dans ces instants-là,

j'oublie tout, jusqu'à notre cher petit Charlie, jusqu'à

nous-mêmes, jusqu'à nos intérêts de cœur, jusqu'à l'heure bénie

des rendez-vous... Alors, tu ne m'en veux plus, mon grand Fav?...

Je t'aime éperdument... A demain trois heures, et pour un bon

bout de temps, j'espère, car je ferai toutes mes courses le

matin. Et à ce soir dix heures!

«Votre à vous seul,

«H.»

Elle avait sonné et elle enfermait la lettre dans une enveloppe à

l'adresse de Favierres.

--Tenez, Juliette, dit-elle à la femme de chambre qui entrait... Vous

irez jeter cela à la boîte, tout à l'heure, pendant que nous

dînerons... Maintenant, vous allez m'aider à m'habiller!...

Juliette, une grande personne jaunâtre et sèche, à l'œil noir,

romanesque, prit la lettre en murmurant d'un ton cachotier:

--Bien, Madame!

Puis à haute voix, l'air délibéré, l'air d'avoir oublié déjà le secret

de sa mission, elle demanda:

--Quelle robe Madame mettra-t-elle? Quel jupon?

Mme Lahonce donna ses indications, et tandis que Juliette était sortie

pour chercher la toilette choisie, elle commença à dégrafer son

corsage, sa jupe d'une main lasse, maladroite, que le regard occupé

ailleurs, n'aidait pas.

On frappa à la porte. Juliette revenait, chargée de soieries pâles et

sombres. Elle rangea les délicats objets sur le divan qui étendait son

large rectangle de cretonne au fond de la pièce, contre le mur; et

s'agenouillant derrière sa maîtresse, elle acheva de dénouer la robe,

de la faire glisser le long des hanches jusqu'à terre, où elle

s'écrasa à demi, en une flaque d'étoffe moelleuse et inégale.

Mais comme Mme Lahonce se dépêtrait de ces entraves de vêtements,

soulevait ses pieds pour les dégager, soudain le parquet vibra d'un

long tremblement, et au-dessous, il y eut de nouveau un grondement

sourd de roues et de piaffements marteleurs.

--Voilà sans doute Monsieur qui rentre! observa Juliette toujours

agenouillée.

Et en même temps, comme piquée d'une intolérable piqûre, elle se

redressa, bondit debout en balbutiant, toute blanche malgré sa peau

jaune, toute suffoquée:

--Ah! mon Dieu!

--Qu'est-ce qu'il y a? interrogea Mme Lahonce.

--Je crois que j'ai laissé la lettre de Madame sur la table de

l'antichambre... Je voulais la reprendre ensuite...

Mme Lahonce, d'un automatique geste d'effroi, d'un geste des deux bras

tendus, lui désigna la porte:

--Allez... courez vite... Mais dépêchez-vous donc!

Et elle resta le buste en arrêt, écoutant à travers la porte

entre-bâillée, la course folle, la course trop lente de Juliette le

long de l'interminable couloir qui menait vers l'antichambre, vers le

salut ou la catastrophe.

* * * * *

Lahonce, sur le point de quitter l'antichambre, s'était retourné au

bruit de cette galopade frénétique, demeurait muet en embuscade, aux

aguets de la personne qui se permettait, chez lui, un si indécent

tapage; et lorsque de la portière du corridor, soulevée comme par une

bourrasque, Juliette jaillit devant lui, il l'arrêta net d'une

décharge de récriminations:

--Eh bien! quoi?... Vous êtes malade? s'écria-t-il... Qu'est-ce que

cela veut dire, ces manières, ce charivari?... Où vous pensez-vous

donc?... Où allez-vous?

Juliette, encore cambrée dans la posture de recul où l'avait figée la

vue de Lahonce, bégaya d'un ton essoufflé:

--Oh! pardon, Monsieur... Je demande bien pardon à Monsieur!...

--Il ne s'agit pas de pardon Monsieur! poursuivit durement Lahonce. Je

vous demande où vous alliez, pourquoi vous couriez comme au feu!

--J'allais Monsieur... j'allais...

Elle cherchait une réponse, et sous le regard courroucé de Lahonce,

son regard oscillait, se détournant de la lettre mauve placée sur la

table, y revenant furtivement, puis s'en détournant, puis y revenant,

affectant enfin de se conduire comme un noble et loyal regard qui ne

veut pas dénoncer, causer un malheur, un drame. Pierre insista:

--Allons, finirez-vous par me répondre?

Elle avait trouvé:

--Que Monsieur ne se fâche pas... J'ai eu si peur lorsque j'ai aperçu

là Monsieur!... J'allais à la cuisine porter un ordre de Madame.

--Et où est Madame?

--Dans son cabinet de toilette, Monsieur... Madame s'habille pour le

dîner.

Lahonce retirait son paletot, l'air apaisé maintenant:

--C'est bon!... Je ne vous retiens pas. Seulement, tâchez que cela ne

vous arrive plus, n'est-ce pas?... Eh bien, voyons, qu'est-ce que

vous attendez?...

Elle répliqua d'une voix docile, théâtrale, où perçait une note de

satisfaction:

--Rien, Monsieur... Rien... Je m'en vais!

Et elle sortit. Une porte au loin, la porte de la cuisine,

retentissait en se fermant. Lahonce s'approcha de la table, puis,

ayant déchiffré l'adresse de l'enveloppe, il esquissa un haussement

d'épaules.

«Ah çà! qu'est-ce qu'elle avait donc cette imbécile, à regarder cette

lettre de côté? On aurait dit vraiment que c'était une lettre

dangereuse, compromettante, une lettre que je ne devais pas voir!...

Et c'est tout bonnement une lettre pour Favierres!... Non, on n'est

pas plus stupide!...»

Mais aussitôt une autre idée, une autre réflexion le traversa d'émoi.

Il se demandait pourquoi Hélène avait écrit à Favierres qu'elle allait

voir le soir même, auquel elle parlerait certainement avant que la

lettre ne parvînt; et il éprouvait une étrange sensation de malaise,

un malaise oppressant qu'il n'avait jamais, non, jamais ressenti.

Instinctivement il saisit l'enveloppe mauve. Il en inspectait les

caractères fins et pointus, la palpait d'un serrement de doigts

nerveux, comme pour en deviner, au toucher, le contenu, les phrases

inutiles, une invitation sans doute, une demande de places pour un

concert; oui, mais pourquoi cependant? Et il évoquait en lui toutes

les pensées de sécurité, toutes les explications rassurantes, tous les

axiomes de délicatesse, comme autant de serrures sacrées contre la

tentation nouvelle, qui l'excitait, d'ouvrir cette lettre, de déchirer

la frêle enveloppe, de savoir ce qu'avait pu redouter là-dessous le

regard vacillant et mélodramatique de cette grande peste de Juliette.

Oh! rien probablement, rien d'intéressant, rien qui valût ces

hésitations...

«Bah! Tant pis!»

Un sauvage accès de curiosité le décidait. D'un coup d'ongle, il

arracha la patte, à peine séchée, de l'enveloppe; et les yeux, dès les

premiers mots, éblouis de stupeur, il se mit à lire.

Lorsqu'il eut terminé, il recommença. Il ne comprenait pas tout à

fait. Il était sûr, à son angoisse, que quelque chose d'inattendu et

de meurtrier venait de le blesser terriblement, venait aussi d'éclater

dans sa vie paisible, de bouleverser tout à l'entour. Mais les phrases

de cette lettre, ce langage passionné, ce langage ridicule et

incompréhensible, lui laissaient encore comme un doute d'espoir. Il

avait l'impression incrédule d'être devenu un personnage de roman, un

personnage de théâtre marié à une femme qui écrivait comme un

écrivain; et il lui fallut une seconde lecture, une lecture de mot à

mot et attentive, pour effacer ce restant d'invraisemblance, pour se

convaincre qu'il ne se heurtait pas là à un mirage, à une mauvaise

farce, et que cette H, cette fervente H, à Favierres tout seul, était

bien sa femme à lui, son Hélène Lahonce, si flegmatique, si froide, et

qui s'exprimait d'habitude comme tout le monde.

Il se sentait pris à court de paroles, à court d'attitudes, dans une

ignorance poignante de ce qu'un Lahonce se devait de faire en tel cas;

et il se promenait d'un pas fébrile à travers l'antichambre, le

chapeau rejeté en arrière, les joues violettes du sang qui y battait

en flots pressés et rythmiques, tout soufflant de colère, se rendant

compte progressivement de l'outrage que depuis des mois, des années,

peut-être, on lui infligeait chaque jour, à deux, dans la volupté et

le mystère.

Enfin un désir brutal le saisit de voir Hélène, de voir immédiatement

cette extravagante créature, quitte à ne rien lui dire, à ne pas

savoir quoi lui dire; et il se précipita vers le cabinet de toilette,

le chapeau rebroussé, les yeux rougis et clignotants, une trépidation

de faiblesse palpitant dans ses bras, dans ses jambes.

Devant la longue glace qui surmontait la toilette, Mme Lahonce debout,

tournant le dos à la porte, se coiffait avec une lenteur tranquille.

Il jeta la lettre mauve sur le marbre de la toilette, et d'une voix de

gorge, d'une voix presque calme, tant elle avait de difficulté à

sortir, il prononça:

--Tiens... voilà ce que je viens de lire!... C'est de toi, n'est-ce

pas? Bien!... Tu n'as rien à répondre?... Bien!... Bien! Nous verrons

ce qui me reste à faire?... Nous verrons, nous verrons!

Après quoi, il reprit sa promenade silencieuse, la tête basse, les

mains crispées, enfoncées, d'un trivial mouvement de rage, dans les

poches de son pantalon.

Hélène se taisait. En un suprême effort de sang-froid, de mutisme,

elle continuait à se coiffer, à plonger dans ses cheveux blonds un

petit lissoir d'écaille, à faire bouffer, mousser l'écume de ses

frisons presque argentés; et, sauf une terne pâleur qui l'avait

envahie à l'entrée de Lahonce, sauf un pli profond, une sorte de

petite cicatrice qui lui fronçait le front entre les sourcils, avec

ses mates épaules nues, son corset de soie claire, son jupon de soie

pareille, elle gardait cet air joyeux et galant de jouer une opérette

qu'ont toujours les femmes élégantes dans le court-vêtu de leurs

déshabillés intimes.

--Nous verrons! Nous verrons! grognait en marchant Lahonce, quoique

pour l'instant il ne vît rien, ne découvrît rien au delà de cette

heure rouge de dix heures où il serait à guetter l'arrivée de

Favierres, dans la forteresse de son salon, de son foyer, à préparer

pour lui les imprécations, les insultes et les coups, à attendre de

pouvoir se soulager momentanément, avec sa bouche, ses poings, ses

pieds, avec tous les moyens d'assommade les plus vils qui se

présenteraient pour salir, froisser, ensanglanter la face souriante,

puis ébahie du traître visiteur.

Mais subitement, comme à la dérobée, il examinait sa femme, il se

figura des scènes révoltantes, ignobles; il se dit que Favierres,

plusieurs fois, l'avait contemplée ainsi, la chair nue, se rhabillant

ou se déshabillant impudiquement devant lui. Il lui semblait percevoir

le bruissement de ses baisers sur les bras ronds et durs d'Hélène. Il

avait la vision d'étreintes abominables entre eux, la vision forcée de

spectacles odieux que jamais il n'aurait cru pouvoir imaginer. Et il

ne se contint plus, criant d'abord l'indignation que lui causait moins

la chute que la déchéance de Mme Lahonce, la vulgarité de son choix.

--Et avec un musicien! s'exclamait-il d'une voix dégoûtée, comme si ce

mot eût résumé quelque colossale ignominie... Avec un musicien! Non,

quand j'y pense!... Et quel musicien!... Un raté!... Un individu dont

personne ne savait le nom lorsque je l'ai présenté au Cercle... Car

c'est moi qui l'ai présenté... Il a fallu que ce fût moi... Ah! elle

est drôle elle est drôle!...

Il s'interrompit un moment, pour savourer l'amertume de ce souvenir

cocasse, et poursuivit:

--Mais voilà ce que c'est... On accepte l'usage, on obéit à la mode...

On introduit chez soi des musiciens, des littérateurs, des peintres,

des tas de bohèmes... Et ces messieurs, naturellement, n'ont qu'une

idée: c'est de nous souffler nos femmes avec leur musique, leurs

bouquins, leurs ateliers... Ah! ils ont raison, ils aiment mieux nos

femmes que les leurs!... Ils ont diablement raison!... C'est nous les

serins, les imbéciles!...

Puis, se tournant vers Mme Lahonce qui gisait, muette, sur le divan,

la tête renversée parmi les coussins, il ajouta:

--Seulement, nous ne le sommes pas tout le temps, les imbéciles...

Nous ne le sommes pas toujours... Et je te garantis qu'il s'en

apercevra ce soir, ton Favierres... Ah! il vient prendre le thé?... Eh

bien! il verra le petit thé que je lui réserve. Et puis, s'il n'a pas

assez d'une tasse, on lui en donnera une seconde... Et puis après...

Il s'était remis à marcher, accélérant l'allure, comme à la poursuite

d'un adversaire qui fuyait, rompait devant lui:

--Et puis après, ce ne sera pas tout... On se retrouvera ailleurs...

Car, tu sais, je suis décidé à lui faire très mal à ton grand ami, le

plus de mal que je pourrai... Et il y a des chances que je réussisse,

n'est-ce pas?... Voyons, parle donc!... A moins que ce ne soit la peur

pour lui qui t'étouffe... Parle donc! Dis donc quelque chose,

misérable, misérable menteuse!...

Mais Mme Lahonce persistait dans son mutisme, dans son inertie, et,

lorsque au passage Pierre la regardait, il ne distinguait plus, à la

place de ses traits, qu'une espèce de masque aveugle, de masque

blafard serti de rose, le masque de ses longues mains blanches qu'en

un élan d'inconsciente défense, elle tenait obstinément collées contre

ses yeux clos, contre sa bouche frémissante, contre son visage

haletant, farouche et insurgé.

Alors, ne sachant plus où exacerber encore son chagrin, sa rancune,

Lahonce revint vers la toilette, ramassa la lettre mauve qui gisait

dessus, dépliée, une feuille en l'air, et de nouveau, il se mit à la

lire, sans passer un mot, jusqu'à la fin.

A mesure qu'il lisait, sa lèvre mince se plissait d'un rictus de

dégoût. Seulement, il ne se hasardait pas à des commentaires précis, à

des railleries déclarées envers ces phrases trop fortes, ces phrases

qui le dominaient, invinciblement, de leur toute-puissance de passion.

Il se bornait à murmurer de temps à autre, d'un ton de pitié et de

modeste dérision:

--Ah! là! là! là! là! là! là!... Ah! là! là!... Ah! là! là! là! là!

Mais quand il eut achevé pour la troisième fois cette déchirante

lecture, il possédait presque l'intuition de la vérité,--l'intuition

de tout ce qui le séparait, l'avait toujours séparé peut-être

d'Hélène. Ses regards vagues paraissaient apercevoir enfin, dans un

vertige, l'insondable abîme de dissemblance aux bords duquel leurs

vies avaient coulé distinctes, étrangères et sans fusion, malgré

l'apparence.

Et brusquement, il eut une lucide sensation de défaite présente,

d'irrémédiable impuissance désormais.

Toute son assurance cynique et autoritaire d'homme riche, d'homme de

club et bien apparenté, l'abandonnait. Ou du moins, il présageait que

d'être Pierre Lahonce, d'être ce qu'il était la veille, un moment

avant, et ce qui, de tous côtés, lui valait tant de saluts, de

considération, de cordialités en respect, que tout cela, dans

l'avenir, ne lui serait que d'une utilité mondaine, ne pourrait plus

jamais le soutenir, le servir contre sa femme, contre la personne

indevinable qui avait écrit ces phrases insensées.

Il se sentait devant elle tout timide, tout gauche, dépourvu d'audace,

comme devant un ennemi déconcertant, un adversaire inférieur, mais

dont les procédés de lutte vous dépassent.

Il lui semblait qu'il venait, à l'instant, de perdre Hélène,

définitivement. Une émotion de douleur vraie amollit tout à coup sa

rage. Il s'élança vers Mme Lahonce, voulut la voir, comme on veut voir

une moribonde, un être défunt et chéri qu'on ne reverra plus. Il lui

saisit le bras, lui tira la main violemment pour la démasquer; mais la

main échappa, revint se plaquer au visage de la jeune femme, comme

ramenée par un ressort vivace.

Cette résistance dérouta Lahonce. Il demeurait à considérer Hélène,

hésitant, immobile, partagé entre l'envie de la battre, de lui

meurtrir ses bras rebelles, et l'idée lâche que toute brutalité serait

sans effet contre cette âme aussi cachée que ce visage, contre cette

âme étrange et fuyante qu'il ne connaissait plus; et finalement, à

bout de patience, il s'éloignait, reculait lentement vers la porte. Un

gémissement de Mme Lahonce l'arrêta. Il se rejeta sur elle et la

secouant par les poignets, d'une voix sourde et vindicative, d'une

voix qui se retenait de triompher, il siffla, en dernière menace, une

promesse dernière de représailles nouvelles.

--Ah! tu pleures!... Eh bien! ce n'est que le commencement! Parce que,

tu sais, après Favierres, ce sera ton fils... Oui, tu sais, ton petit

Charlie, ton cher petit Charlie, que tu oublies si facilement, eh

bien! c'est fini! Tu n'auras plus à te le rappeler... Je le garde...

On me le donnera... Et toi, tu ne l'auras plus jamais, tu comprends,

jamais!...

Puis il la lâcha, la repoussa parmi les coussins, d'une poussée

méprisante, et sur le seuil du cabinet il ajouta:

--Jamais plus... tu entends... Jamais! Ni l'un... ni l'autre!

* * * * *

Il dîna seul avec Charlie, car Mme Lahonce avait prétexté une migraine

pour ne pas venir à table.

Aux demandes du maître d'hôtel ou de l'enfant, il ripostait de ce ton

de douceur spéciale qu'on affecte, après une grande colère, envers

ceux qui ne l'ont pas motivée.

Il s'appliquait surtout à montrer de l'enjouement, de l'affabilité en

répliquant à Charlie que de coutume, pourtant, il laissait souvent

jaser pendant tout un repas, sans répondre autrement à ses remarques,

à ses questions, que par ces onomatopées approbatives dont on croit

généreusement satisfaire la curiosité des enfants.

Peu à peu il prenait au sérieux ses devoirs prochains, son rôle

éventuel de mari abandonné, de père à demi veuf et voué aux

sympathies. Il s'habituait à la pensée que ce romanesque malheur l'eût

frappé, lui, Pierre Lahonce, que cet invraisemblable drame de passion

se fût abattu chez lui, sur lui, dans sa famille; et il s'improvisait

une figure toute neuve et changeante, une figure tantôt attristée de

victime sans reproche, tantôt de justicier implacable à qui toutes les

vengeances sont permises.

Mais, après dîner, il songea que la présence de M. et Mme Brodin, ses

beaux-parents, pourrait le gêner dans l'accomplissement de ses

projets immédiats, dans cette scène d'expulsion où il se proposait de

si bien exécuter Favierres.

Il alla donc dans sa chambre et écrivit en atténuant l'importance des

faits:

«Mon cher père,

«Je vous prie de ne pas venir ce soir. Il se passe à la maison

des choses très ennuyeuses que je viendrai vous raconter demain.

Nous préférons ne pas recevoir aujourd'hui. Excusez-nous et

croyez-moi

«Votre fils dévoué,

«PIERRE.»

Ensuite il sonna, demanda Julien, le valet de pied.

Julien, un jeune joufflu, dérangé de son dîner, arriva la bouche

encore mâchonnante. Lahonce ordonna:

--Vous allez prendre un fiacre, tout de suite, et vous porterez cela

rue de Bourgogne, chez M. Brodin. C'est pressé... Il n'y a pas de

réponse!...

Puis il alluma un cigare et se mit à tourner autour de sa chambre, en

essayant de méditer sur l'événement.

Charlie · 第 14 / 45 题