DIEU.

Très-haut, et très-noble seigneur, glorieuse majesté, digne d’être

appelée céleste, élite des préfets, des lieutenants et des hommes

heureux, source de grâce, d’honneur et de civilités, exemplaire de

pureté, modèle de _noblesse_, et de bénéficence, cour intègre, véritable

et fidèle, défenseur de ses intimes amis et de ses parents : Mon

très-excellent seigneur et maître, je prie Dieu très haut de vous

conserver la santé, et de vous prolonger la vie.

Après vous avoir rendu mes respects et mes hommages, je donne avis à

vous, Monseigneur, dont l’esprit est net, et brillant, comme le soleil,

que le seigneur Chardin, la fleur des négociants Européens, ayant eu

dessein d’aller par la ville de Casbin, au magnifique palais, qui est le

refuge de l’univers, moi qui suis votre véritable ami, j’ai persuadé

dans l’intention de vous faire service, d’aller par Ardevil la Sainte.

Il a de précieuses marchandises qu’il exposera en la présence de votre

très-noble personne, je suis sûr qu’elle les acceptera, si elles se

trouvent dignes d’elle, et je me promets que votre Grandeur commandera à

ses gens d’avoir bien soin de ce noble étranger. Je me dispose à partir

pour Tifflis avec l’aide de Dieu, à la fin du mois Zilhagé prochain, si

je puis servir votre excellence en ce pays, elle me fera beaucoup

d’honneur de me le faire savoir. Je la supplie de croire qu’on me fait

un riche présent, lorsqu’on me donne des nouvelles de sa santé. Dieu

conserve par sa grâce votre illustre personne jusqu’au jour du jugement.

Je suis le vrai ami des très-hauts, et très nobles Seigneurs, _Geonbec_,

Hlalabec, et Mahamed-_bec_ : je me persuade pour mon repos la

continuation de leur santé.

Le sceau contenait un vers dont le sens est tel. F’ai abandonné mon fort

à Dieu, moi Mahamed Chefy sa Créature.

Sur le dessus de la Lettre, à un coin, il y avait en petit caractère,

_Dieu_ conserve le bon état de mon ami.

C’est une politesse incomparable que celle des lettres missives des

Orientaux, et comme ils nous passent en compliments de paroles, ils le

font de même en compliments de manières La première civilité qu’ils

observent dans les lettres est à l’égard du papier. Ils en ont de sept à

huit sortes, du commun blanc, jaune, vert, rouge et de toutes couleurs :

du doré et argenté du haut en bas de la feuille : le plus respectueux

est le blanc peint de fleurs d’or, qui sont légèrement marquées, afin

que l’encre n’en coule et n’en prenne pas moins. La seconde civilité à

laquelle ils prennent garde, est d’écrire le nom de la personne, ou ses

titres, en lettres de couleur, ou en lettres d’or. La troisième, est de

faire une marge de demi feuille et de ne commencer d’écrire qu’aux deux

tiers de la feuille. La quatrième, est à l’apposition du sceau, qui

tient lieu de signature : le profond respect requiert qu’on appose son

sceau au dos de la lettre, en bas à un coin, et de l’imprimer si fort

sur le bout _que tout_ le sceau ne soit pas marqué, mais qu’il en manque

une partie ; c’est pour dire, Je ne suis pas digne de paraître devant

vous. Je n’ose par respect me montrer qu’à demi en votre présence. Il y

a trois endroits où l’on a coutume de mettre le sceau aux lettres ; car

d’égal à égal, on le place en bas au coin au côté droit à notre manière,

qui est le côté gauche à la manière orientale ; mais si c’est de

supérieur à inférieur, _comme_ du seigneur au sujet, ou du _maître_ au

serviteur, on met son sceau en haut, et au contraire si c’est

d’inférieur au supérieur on met le sceau derrière à demi, comme je l’ai

dit. La dernière civilité à laquelle on prend garde dans les lettres,

est à l’enveloppe dont la manière la plus respectueuse est de mettre sa

lettre dans un sac de broderie, lié par un filet d’or et de soie, avec

de petites houppes de même, et d’y apposer le sceau sur de la cire

d’Espagne. Les Persans ont trois pratiques superstitieux ses sur leurs

lettres missives, dont ils ne sauraient donner de raison, ou n’en

sauraient donner de bonne. La première, est qu’ils coupent toujours le

coin droit de la feuille avec les ciseaux, de manière que ce n’est plus

un papier carré, et à quatre coins, mais à cinq. Ils disent qu’on rend

ainsi la feuille, qui est régulière, étant carrée, de figure irrégulière

en l’écornant, pour témoigner que tous nos ouvrages, et toutes nos

actions, sont marquées d’imperfections, et de défaut, et par conséquent

sont transitoires. La seconde est, que sur les lettres qu’ils mettent

dans une enveloppe de papier, ils écrivent près du cachet trois fois le

mot de _Cratin_, qui est un mot sans signification. Il n’y a rien de

plus ridicule et de plus fabuleux que la raison que quelques-uns en

donnent. Ils disent que Cratin est le nom du chien des Sept Dormants,

desquels ils ont la fabuleuse légende, comme les chrétiens orientaux et

les autres qui l’ont prise d’eux : et que ce chien préside aux lettres

missives. Ils content que ce chien était dans la caverne des _Sept_

Dormants, où il faisait le guet pendant les trois siècles qu’ils

passèrent à dormir ; et que quand Dieu les enleva en paradis, le chien

s’attacha à la robe d’un de ces dormants, et fut ainsi enlevé au ciel.

Que Dieu le voyant là, lui dit, _Kratim_, par quel moyen te trouves-tu

en paradis ? je ne t’y ai point amené, aussi ne veux-je pas t’en

chasser ; mais afin que tu ne sois pas ici sans patronage, non plus que

tes maîtres, tu présideras sur les lettres missives, et auras soin qu’on

ne vole pas la valise des messagers pendant qu’ils dorment. La troisième

pratique superstitieuse des Persans sur ce sujet, est qu’ils ne donnent

jamais des lettres à la main, en les présentant aux gens qui sont au

dessus d’eux, ou leur égaux, mais ils les mettent devant eux à leurs

genoux, et lorsqu’ils les donnent aux porteurs, aux courriers, ou à

d’autres gens au dessous d’eux, ils les leur jettent de loin. C’est là

leur pratique constante et sans exception ; — et les plus crédules et

simples n’en sauraient donner de raison. Ils disent sur cette pratique,

comme sur les autres, _caada est_, c’est-à-dire, _C’est_ la coutume.

Pendant que j’étais encore au camp il arriva un courrier du roi, qui

apportait la réponse de Sa Majesté sur l’affaire du patriarche. J’appris

chez le gouverneur, qu’on lui mandait que les ministres avaient été

d’avis, qu’on vendît le trésor _d’Ecsmiazin_, avec _tous_ les ornements,

et les richesses du couvent, et que de ce qu’on en tirerait on payât les

dettes du patriarche ; et qu’on eût suivi cet avis, sans que les

Arméniens représentèrent, que tout cela ne suffisait pas à beaucoup près

pour le paiement de ses dettes ; et que si l’on ôtait d’Ecsmiazin son

trésor et ses ornements, l’on ruinerait un lieu qui attirait beaucoup de

monde en Perse ; et qui produisait annuellement une grande somme, par la

dévotion et le concours des chrétiens orientaux ; que sur cela le roi

avait prononcé qu’on levât en Arménie, sur tous les villages chrétiens,

ce qu’il fallait pour payer les gens du douanier de Constantinople,

qu’il _était_ important de satisfaire. Le patriarche eut beaucoup de

joie de cette nouvelle : Il fit un présent à celui qui la lui apporta :

mais ce procédé déplut à toutes les honnêtes gens de la ville ; qui —

voyaient avec dépit, que ce prélat était insensible à la violence qu’on

allait faire à des milliers de pauvres chrétiens, pour payer les frais

de son ambition mal-réglée.

Le 8. une heure avant le jour, je partis d’Irivan, je fis quatre lieues

par des coteaux et des vallées. Le pays que je traversai est rempli de

villages. Je logeai dans un qui est fort grand et fort beau, nommé

Daivin.

Le 9. nous fîmes cinq lieues en un pays fort uni et fort fertile. Il est

_tout_ environné de montagnes. Celle qu’on appelle la montagne de Noé

est à droite. Nous allions sud ouest. Nous logeâmes à un village nommé

Kainer.

Le 10. nous continuâmes cette route, et fîmes huit lieues. On laisse sur

la gauche, à la moitié du chemin, un grand bourg nommé Sedarec. C’est

comme la capitale d’une contré d’Arménie, nommée _Charour_. Le sultan de

la contrée demeure en ce bourg. Nous eûmes un fort méchant gîte cette

nuit là. C’était un Caravansérail ruiné proche d’un village nommé

Nouratchin.

Le 11. nous fîmes quatre lieues sur la même route, et en un pays aussi

beau, mais moins uni, couvert de pierres et de collines. Nous passâmes

un fleuve nommé _Harpasouy_, qui arrose toutes les terres voisines. Il

sépare le gouvernement de cette partie d’Arménie, dont Irivan est la

capitale ; d’avec celui de cette autre partie, dont _Nacchivan_ est la

capitale.

Le 12. nous arrivâmes à _Nacchivan_, après avoir fait cinq lieues, en

des plaines fort unies, et fort fertiles.

_Nacchivan_ est une grande ville détruite ; ou plutôt c’est un grand et

prodigieux amas de ruines, qu’on relève et qu’on repeuple peu à peu. Le

cœur de la ville est présentement rebâti et habité, il y a de grands

_bazars_ ; ce sont, comme l’on a dit, de longues galeries, ou rue

couvertes, pleines de boutiques d’un côté et d’autre ; où se vendent

_toute_ sorte de marchandises et de denrées. Il y a cinq

_Caravansérails_, des bains, des marchés, de grands cabarets à tabac, et

à cahvé ; et deux mille maisons, ou environ. Les histoires persanes

assurent, qu’il y en a eu autrefois quarante mille. Elles disent aussi,

qu’avant que les Arabes prissent ce pays, il y avait ici cinq villes qui

avaient été bâties par Behron-Tchoulin, roi de Perse. On voit, sur les

dehors de la ville, les ruines d’une grande forteresse, et de plusieurs

forts, _qu’Abas_ le Grand fit détruire, à la fin du siècle passé, ne se

sentant pas assez fort pour les garder. Il les fit abattre après avoir

pris _Nacchivan_ sur les _Turcs_, et l’avoir aussi ruinée et dépeuplée.

Il en _usait_ ainsi partout, pour empêcher les Turcs de s’y fortifier,

et d’y trouver des vivres. C’est à la vérité un objet pitoyable que

cette ville, en l’état où elle est encore à présent.

Les histoires de Perse font foi, qu’elle a été une des plus grandes et

des plus belles villes d’Arménie, comme on vient de le dire. L’histoire

dont on a parlé, qui se garde dans le célèbre monastère des _Trois

Églises_, porte, que cette ville est l’ancienne _Ardaschad_, nommée

_Artaxate_, et _Artaxasate_, dans les historiens grecs. D’autres auteurs

arméniens font _Nacchivan_ encore plus ancienne, et disent que _Noé_

commença de la bâtir, et qu’il y établit sa demeure après le Déluge. Ils

rapportent à cette origine l’étymologie du nom de cette ville : car, à

leur dire, _Nacchivan_ en vieux arménien, signifie première habitation,

ou premier hospice. Ptolémée fait mention d’une ville, en cet endroit,

qu’il appelle Naxuane, ce pourrait être Nacchivan. Je crois que c’est la

fameuse _Artaxate_, ou qu’Artaxate était située fort proche ; car

_Tacite_ dit, que _l’Araxe_ passait proche de la ville ; et nous allons

voir qu’il n’est qu’à sept lieues de _Nacchivan_. La hauteur du pôle sur

son horizon est marquée sur les astrolabes des Persans 38 deg. 40 min.

et la longitude. Elle a un _cam_ pour gouverneur, et elle est capitale

d’une partie d’Arménie, comme on l’a dit.

À cinq lieues de _Nacchivan_, au Nord, il y a un grand village, nommé

_Abrener_. Ce nom signifie _champ_ fertile. Les habitants de ce village,

et des sept autres qui sont proche, sont catholiques romains. Leur

évêque, et leurs curés, sont dominicains. Ils font le service en langue

arménienne.

Ce fut un dominicain italien de Boulogne, nommé Dom _Barthelemy_ qui

rangea cette contrée sous l’autorité du pape, il y a quelque 350. ans.

Plus de vingt autres villages des environs s’y étaient rangés de même ;

mais ils retournèrent depuis à l’obéissance du patriarche arménien, et à

leur première religion ; et pour ceux qui persistent en celle de Rome,

ils se diminuent de jour en jour, par la persécution de ce patriarche,

et des gouverneurs de Nacchivan. Ces pauvres gens se sont attirés

l’indignation et la violence des gouverneurs, pour avoir entrepris de se

tirer de dessous leur pouvoir et dépendance. Il vint en Perse à ce sujet

l’an 1664. un dominicain italien, en qualité d’ambassadeur du pape. Il

en apporta des lettres au roi, et de plusieurs potentats de l’Europe. Il

fit des présents à Sa Majesté, et en obtint effectivement que ces

villages catholiques romains enverraient tous les ans au trésor royal

leurs tailles, et tout ce qu’ils étaient obligés de payer annuellement,

sur le pied de ce qui s’en trouverait couché dans les registres de

l’intendant et receveur général de Médie : et que moyennant cela, il

serait ordonné à cet intendant, aux gouverneurs de Nacchivan, et à tous

autres gens du roi, de les reconnaître pour pleinement indépendants de

leur juridiction ; et de ne faire nulle levée en leur territoire. Ce

règlement, qui fit peu de bien alors à ces villages, leur a produit dans

la suite beaucoup de maux ; et il sera un jour la cause de leur ruine.

Car les régents de _Nacchivan_ irrités de leur procédé, et des plaintes

qu’ils firent d’eux à _Abas_, les ont chargés de mille avanies depuis la

mort de ce bon roi, et leur ont fait enlever trois ou quatre fois

l’argent qu’ils envoyaient au trésor royal ; de quoi ces pauvres gens

n’ont pu avoir justice, soit par la mollesse du gouvernement, soit à

cause de leur bassesse, et de l’autorité de leurs parties. L’intendant

de Médie a fait pis, car il a envoyé, à la cour, de faux extraits des

registres de cette province ; par lesquels quels il paraît que ces

villages doivent payer dix huit mille livres annuellement ; qui est

justement le double de ce qu’ils prétendent avoir jamais payé. Chaque

fois qu’ils portent l’imposition de neuf mille livres au trésor, on leur

donne un reçu, dans lequel on met que c’est à bon compte de ce qu’ils

doivent payer ; avec quoi on se garde une porte ouverte à l’avanie, et à

la chicane, pour les ruiner quand on voudra.

— Le gouverneur de _Naccivan_ n’était pas en ville quand j’y arrivai.

Son fils, qui tenait sa place, eut bientôt nouvelles de mon arrivée. Il

m’envoya inviter à dîner, et me pria de lui faire voir des montres, et

quelques bijoux. Je ne fus nullement satisfait de la manière dont il en

usa avec moi ; car après m’avoir fait des caresses, et m’avoir donné à

dîner, il me laissa avec ses officiers, qui me forcèrent, en quelque

manière, de donner pour cinquante pistoles, des pièces dont j’avais

refusé 60 à _Irivan_. On m’eût, sans doute, traité plus malhonnêtement

encore, sans la patente et les passeports du roi que j’avais. Ces sortes

de lieux sont des écorcheries pour des étrangers, qui ont la réputation

d’avoir du bien. Il y faut toujours payer le passage.

Le 13. nous partîmes de _Nacchivan_, et fîmes sept lieues : à la

première lieue nous passâmes sur un fort grand pont, un fleuve, à qui

les gens du pays ne donnent point d’autre nom. que celui de fleuve de

_Nacchivan_. Le pays que nous traversâmes est sec et stérile ; l’on _

n’y voit que des coteaux pierreux. Nous couchâmes sur le bord du fleuve

Araxe, que les

Orientaux nomment _Aras_, et Ares. On le passe à _Esquijulfa_, ou Julfa

la vieille ; ville ruinée, que quelques auteurs croient être celle que

les anciens appelaient Arriammene. On l’appelle vieille, pour la

distinguer d’une ville de _Julfa_, qui est bâtie vis à vis d’Ispahan. On

a véritablement raison d’appeler celle-ci vieille, car elle est toute

ruinée et abattue. On n’y connaît plus rien, excepté la grandeur qu’elle

avait. Elle _était_ située _sur_ la pente d’une montagne, le long du

fleuve, et sur ses bords. Les avenues, qui sont naturellement difficiles

et fortes, étaient gardées par plusieurs forts. La ville avait quatre

mille maisons, à ce que disent les Arméniens ; cependant à en juger par

les ruines, il n’y en pouvait pas avoir la moitié ; encore n’était-ce la

plupart que des trous, et des cavernes, faites dans la montagne, plus

propres à retirer des troupeaux, qu’à loger des hommes. Je ne pense pas

qu’il y ait au monde un endroit plus stérile et plus hideux, que celui

de Julfa _la_ vieille ; on n’y voit ni arbre, ni herbe. À la vérité il y

a dans le voisinage des endroits plus heureux, et plus fertiles, mais

toujours est-il vrai qu’il ne se peut voir de ville située en un lieu

plus sec, et plus pierreux. La figure en était belle en récompense,

ressemblant à un long amphithéâtre. Il n’y a présentement qu’environ

trente familles qui sont toutes arméniennes.

Ce fut _Abas_ le Grand qui ruina _Julfa_, et tout ce que l’art avait

contribué à la fortifier. Il le fit par la même raison qu’il ruina

_Nacchivan_, et les autres places d’Arménie, qui étaient sur la même

ligne ; afin d’ôter les vivres à l’armée turquesque. Ce fin politique,

et grand capitaine, voyant ses forces inégales à celles de son ennemi,

et songeant aux moyens de l’empêcher de revenir tous les ans en Perse,

d’y faire des conquêtes, et de les conserver, résolut de faire un désert

des pays qui étaient entre _Erzerum_ et Tauris, sur la ligne d’Irivan et

de _Nacchivan_ ; qui était la route que les Turcs tenaient d’ordinaire,

et où ils se fortifiaient, parce qu’ils y trouvaient des vivres

suffisamment pour faire subsister leur armée. Il en transporta donc les

habitants et le bétail, il ruina toute sorte d’édifices, il mit le feu

par toutes les campagnes, et aux arbres ; il empoisonna même plusieurs

fontaines, à ce que l’histoire rapporte ; et ceux qui l’ont lue savent

que cela lui réussit tout à-fait bien.

Pour retourner à notre gîte, _l’Araxe_ est ce fameux fleuve qui sépare

l’Arménie de la Médie. Il a sa source dans le mont, où l’on tient que

s’arrêta l’arche de _Noé_ ; et c’est peut-être de ce mont célèbre

_d’Ararat_ qu’il tire son nom. Il se rend de là dans la mer Caspienne.

Ce fleuve est grand et fort rapide. Il s’enfle, durant son cours, de

plusieurs petits fleuves qui n’ont point de nom, et de beaucoup de

torrents. On a bâti diverses fois des ponts dessus à Julfa, et en

d’autres endroits ; mais quelque forts et massifs qu’ils fussent, comme

il paraît à des arches, qui sont encore entières, ils n’ont pu tenir

contre l’effort du fleuve. Il est si furieux, lorsque le dégel le

grossit des neiges fondues des monts voisins, qu’il n’y a ni digue, ni

autre bâtiment qu’il n’emporte ; et à la vérité, le bruit de ses eaux,

et la rapidité de son cours, étonnent les gens. Nous le passâmes dans un

grand bateau, fait pour passer vingt chevaux et trente personnes à la

fois. Je n’y laissai passer avec moi que mes gens et mon bagage. Quatre

hommes le menaient. Ils remontèrent environ trois cents : pas le long du

bord, et peu à peu, s’étant engagés dans le fil de l’eau, ils y

abandonnèrent la barque, se servant d’un long et fort gouvernail pour

l’en tirer, et la faire aborder à l’autre rive. Le courant l’emportait

avec une indicible impétuosité, et lui fit faire cinq cents pas en un

instant. Voilà comme les bateliers de _l’Araxe_ le traversent. Ils

mettent plus de deux heures à aller et venir ; à cause des efforts qu’il

leur fait faire pour le remonter. L’hiver, que ue les eaux sont basses,

on passe le fleuve sur des chameaux. Le gué est à demi lieue de _Julfa_,

en un endroit où son lit étant fort large, il y court beaucoup plus à

l’aise.

On a dit que _l’Araxe_ sépare l’Arménie de la Médie. Ce royaume, qui a

tenu autrefois l’empire de l’Asie, ne fait à présent qu’une partie d’une

province de Perse, que les Persans appellent _Azerbeyan_, ou Asurpaican.

Cette province est une des plus grandes de l’Empire de Perse. Elle

confine du côté d’orient à la mer Caspienne, et à l’Hircanie ; du côté

du midi à la province des _Parthes_ ; du côté d’occident au fleuve

_Araxe_, et à la haute Arménie ; du côté du septentrion au _Dagestan_,

qui est ce pays de montagnes, lequel confine avec les Cosaques

moscovites, comme on l’a dit., et fait une partie du mont Taurus. Elle

enferme la Médie orientale, nommé des des anciens auteurs _Azarca_, et

la Médie occidentale, ou mineure, qu’on nomme aussi Atropatie, ou

Atropatene. L’Assyrie est une partie de la haute Arménie. Les Persans

disent que cette province a été appelée _Azerbey an_, c’est-à-dire,

_lieu de feu_, ou pays de feu ; à cause que le plus célèbre temple du

feu y était bâti ; qu’on y gardait un feu que les Ignicoles croyaient

Dieu : et que le grand pontife de cette religion y résidait. Les

Guèbres, qui sont les restes des _ignicoles_, montrent ce lieu à deux

journées de _Chamaky_. Ils assurent, comme une vérité constante, que le

feu sacré y est encore ; qu’il ressemble au feu minéral et souterrain ;

et que ceux qui vont là par dévotion le voient en forme de flamme. Ils

ajoutent une autre particularité, qui est une bonne plaisanterie, savoir

qu’en faisant un trou en terre, et mettant une marmite dessus, ce feu la

fait bouillir, et cuit tout ce qui est dedans.

Pour revenir au nom _d’Azerbeyan_, l’étymologie en est juste, car _az_

est l’article du génitif _er_, ou _ur_, qui en vieux persan, comme en la

plupart des anciens idiomes orientaux, veut dire _feu_ ; et _paican_

signifie _lieu_, ou _pays_. Je n’ignore pas que quelques gens lisent et

prononcent, _Asur_-_paican_, c’est-à-dire, _pays d’Assur_ ; et disent,

que cette grande province a été ainsi appelée, parce qu’elle contient

l’Assyrie, qui, au sentiment de tous les auteurs, a eu son nom

_d’Assur_ ; mais c’est la même chose à mon avis : car je crois que ce

nom _d’Assur_ vient de _as ur_, c’est-à-dire, _du_ feu. _Moïse_ parlant

de _Nimrod_, ce prince idolâtre, qui introduisit le culte du feu, et qui

envahit la _Caldée_, le partage et patrimoine de Sem, dit, que les fils

de ce patriarche s’en retirèrent ; et _qu’Assur_ en était un. Or il est

assez vraisemblable que cet _Assur_ fut ainsi nommé pour s’être retiré,

ou du culte du feu ; ou de _Caldée_, qu’on appelait alors le pays du

_feu_ ; comme il paraît au chapitre. 11 de la Genèse, et en tous les

anciens auteurs ; qui rapportent unanimement que la Caldée s’appelait le

pays d’Ur, ou le pays du feu. Et Ptolémée fait mention d’une ville de ce

pays-là, qu’il nomme _Urcoa_, c’est-à-dire, _lieu_, ou _place du feu_ ;

ga, par un _a_ long, ou double, étant un mot persan, qui signifie

_lieu_, place, endroit. Les noms anciens ont été si fort changés par la

négligence, ou par l’ignorance des copistes, et par les différences du

langage, et de la prononciation des auteurs, et des traducteurs, que

quand il s’agit de confronter les noms anciens avec les modernes, il ne

faut pas rejeter tout ce qui n’a pas une entière ressemblance. Ce qu’on

vient de dire, fait voir l’erreur de ceux qui ont écrit, que l’Azerbeyan

est la partie septentrionale de la Syrie, et que ce nom d’Azer-beyan

vient d’une ville nommée _Ardoebigara_, qui était la capitale du pays.

Les Persans le divisent en trois parties, Azer-beyan, Chirvan, et

Chamaky. Strabon ne le divise qu’en deux, au livre 11. qu’il appelle

majeure et mineure. Ptolémée, et les autres géographes célèbres, n’en

font aucune division.

Le 14. nous fîmes cinq lieues par un pays plein de collines sur la même

route des jours précédents, savoir au _nord_-ouest, laissant à gauche

cette grande campagne, qui a été le champ champ des sanglantes batailles

qui se sont données ces derniers siècles, entre les Persans et les

Turcs. Les gens du pays y font observer un grand monceau de pierres,

comme marquant l’endroit où commença celle qui se fit entre _Selim_ fils

du Grand Soliman, et Ismaël le Grand. Notre traite se termina à Alacon.

Les Persans disent que ce lieu a été ainsi nommé _d’Alacon_, ce fameux

prince tartare, qui conquit une partie de l’Asie, et qui fonda là une

ville, que les guerres des Persans et des Turcs ont ruinée.

Le 15. notre traite ne fut pas plus longue que le jour précédent, mais

le chemin par où nous la fîmes était plus uni et plus facile. Nous

logeâmes à _Marant_. C’est une bonne ville, composée de deux mille cinq

cents maisons ; et qui a tant de jardins qu’ils occupent encore plus de

terrain que les maisons. Elle est située au bas d’une petite montagne au

bout d’une plaine, qui a une lieue de large, et cinq de long ; et qui

est la plus belle et la plus fertile qu’on puisse voir. Un petit fleuve,

nommé Zelou-lou, passe par le milieu. Les gens du pays le tirent en

plusieurs ruisseaux, pour arroser leurs terres et leurs jardins.

_Marant_ est plus peuplée que _Nacchivan_, et beaucoup plus belle. Il y

croît des fruits en abondance, et les meilleurs de toute la Médie. Ce

qu’il y a de particulier, c’est qu’on cueille de la _cochenille_ aux

environs, mais il y en a fort peu ; et on ne la peut recueillir que

durant huit jours en été, lorsque le soleil est au signe du lion. Avant

ce temps, comme l’assurent les gens du pays, elle n’est pas en maturité,

et plus tard le ver, dont on la tire perce la feuille, sur laquelle il

croît., et se perd. Les Persans appellent la cochenille _quermis_, de

_querm_, c’est-à-dire, _ver_, parce qu’on la tire des vers.

Marant est à 37 deg. 50 m. de latitude. et à 81 deg. 15 m. de longitude.

suivant l’observation des Persans. On croit que c’est la ville que

Ptolémée appelle Mandagarana. Je n’en ai point fait faire de plan, non

plus que de la ville de _Nacchivan_, parce qu’elles ne m’ont paru, ni

assez célèbres, ni assez belles pour cela. Les Arméniens ont par

tradition, que Noé a été enterré à _Marant_, et que ce nom vient d’un

verbe arménien qui veut dire _enterrer_. On voit de _Marant_, quand le

temps est serein, le mont où s’arrêta l’arche qui sauva ce patriarche du

Déluge. On le voit aussi de Tauris, à ce que les gens du pays assurent,

lorsque le ciel n’a aucuns nuages.

Le 16. nous fîmes quatre lieues, toujours tournant entre des montagnes

qui s’approchent fort en quelques endroits, mais qui. ne se joignent

nulle part. Nous arrivâmes à dix heures du matin à _Sofian_ ; c’est une

petite ville bâtie en une plaine, où il y a beaucoup d’eaux, et de

jardins. Le terroir en est admirablement _fertile_. Des auteurs croient

que c’est l’ancienne _Sofia_ de _Médie_. D’autres tiennent qu’elle a été

nommée _Sofian_ des Sofis, qui y établirent leur demeure, lorsque Ismaël

premier quitta _Ardevil_, et transporta la cour à Tauris.

Le soir le sieur _Azarie_, cet honnête homme arménien, dont l’on a

parlé, prit les devants avec mes passeports et les lettres de

recommandation, que j’avais prises des gouverneurs de Géorgie et

d’Arménie. Je le chargeai de les faire voir au _douanier_ de Tauris, et

de le prier, de ma part, de donner ordre qu’on me laissât passer avec

mes gens. Je trouvai le lendemain qu’il s’était fort bien acquitté de la

commission, et qu’on avait donné l’ordre aux portes, tel que je le

souhaitais.

Ce jour-là 17. nous arrivâmes à Tauris, après avoir fait six lieues sur

la même route que les jours précédents, par des plaines belles et fort

fertiles, où toutes les terres sont labourées, et où l’on voit quantité

de villages. Il y a 53 lieues persanes, qui sont d’environ cinq mille

pas chacune, d’Irivan à Tauris. On les fait facilement en six jours sur

ses chevaux. Les caravanes y mettent le double. Les chameaux ne font

d’ordinaire que quatre lieues par jour, et portent six. ou sept cents

pesant. Les chevaux, et les mulets, qui ne portent d’ordinaire que deux

cent vingt, et un homme dessus, font cinq à six lieues.

La figure, qui est ici à côté donne, sans doute, une grande idée de

_Tauris_. C’est effectivement une grande et puissante ville, et c’est la

seconde de la Perse, en rang, en grandeur, en richesses, en commerce, et

en nombre d’habitants. Elle est située au fond d’une plaine, au bas

d’une montagne, que les auteurs modernes veulent être le _mont Oronte_,

ou Baronte, selon _Polybe_, Diodore, et Ptolémée. Sa figure est fort

irrégulière et difficile à nommer, comme ce plan le fait connaître. Elle

n’a ni murs, ni fortifications qui servent. Un petit fleuve, nommé

_Spingtcha_, passe au travers. Il fait souvent de grands ravages, et

emporte les maisons qui sont le long de ses bords. Il en passe un autre

joignant la ville au septentrion, qui, depuis le printemps jusqu’à

l’automne, n’est pas moins large que la Seine l’est à Paris, durant

l’hiver. Il s’appelle _Agi_, c’est-à-dire, _salé_, à cause que six mois

durant l’eau en est salée, par des torrents qui s’y jettent en passant

sur des terres couvertes de sel. On n’y manque pas de poisson. La ville

est divisée en neuf quartiers, et partagée comme presque toutes les

autres villes de Perse en _Haydar_ et Neamet-olahy, qui sont les noms

des deux factions qui divisaient au 15 siècle toute la Perse ; comme en

Italie celles des Guelfes et des Gibelins. Elle a 15 mille maisons et

quinze mille boutiques. Les maisons, en Perse sont séparées des

boutiques, qui sont la plupart en de longues et larges rues voûtées, de

40 à 50 pieds de hauteur. Ces rues s’appellent _basar_, c’est-à-dire,

marché. Elles font le cœur de la ville : les maisons sont sur les

dehors. Presque toutes ont un jardin. Je n’ai pas vu à _Tauris_ beaucoup

de palais et de maisons magnifiques ; mais il y a d’aussi beaux _bazars_

qu’en lieu de l’Asie ; et il fait admirablement beau voir leur vaste

étendue, leur largeur, leurs beaux dômes, et les voûtes qui les

couvrent ; le grand peuple qui y est durant le jour, et la quantité de

marchandises dont ils sont remplis. Le plus beau de tous, et où se

vendent les pierreries, et les plus précieuses marchandises, est

octogone, et fort spacieux. On le nomme _kaisérié_, c’est-à-dire,

_marche royal_. Il a été bâti environ l’an 850. de l’Hégire, par le roi

Hassen, qui faisait sa résidence à _Tauris_. Quant aux autres lieux

destinés au public, ils ne sont pas moins beaux, ni moins remplis. On y

compte trois cens Caravansérail. Il y en a de si spacieux, qu’il peut

loger trois cents personnes en chacun. Les cabarets à cahvé, à tabac, et

à ces boissons fortes, qu’on fait avec le suc de pavot ; les bains et

les mosquées, répondent bien à la grandeur et à l’éclat de ces autres

édifices.

Les mosquées de _Tauris_ sont au nombre de deux cent cinquante. Les

principales sont marquées dans le dessein. On ne dira rien de chacune en

particulier ; parce qu’elles ne sont pas autrement faites que les belles

mosquées de la ville capitale du royaume, dont l’on trouvera dans ce

volume, des descriptions, et des plans. La mosquée _d’Ali_-_cha_ est

presque toute détruite : On en a réparé le bas, où le peuple va à la

prière, et la tour qui est fort haute. C’est la première qu’on découvre

en venant d’Irivan. Cette mosquée a été bâtie il y a 400 ans, par

_Coja_-_ali_-_cha_, grand vizir de sultan _Kazan_, roi de Perse, qui

faisait sa résidence à _Tauris_, et qui y a été enterré. Son sépulcre se

voit encore à présent en une grande tour ruinée, que l’on appelle de son

nom, Monar-can-Kazan. La mosquée qu’on appelle _le_ maître apprenti, qui

est aujourd’hui demi ruinée, a été construite, il y a trois cent vingt

ans, par Emircheik_Hassan_. Celle qui est marquée _O_ dans le plan, est

la plus belle de Tauris. Tout le dedans et partie du dehors est doré.

Elle a été bâtie l’an 878. de l’Hégire,, par un roi de Perse nommé

_Geoncha_, ou le roi du monde. Celle Ο 3 des deux tours est petite, mais

ses deux tours sont d’une architecture particulière, et fort

industrieuse ; car elles sont l’une sur l’autre ; et celle d’en haut a

beaucoup plus de hauteur, et plus de diamètre, que celle d’en bas, qui

lui sert de base. Il y a trois hôpitaux dans la ville : ils sont assez

propres, et bien entretenus. On n’y loge guère, mais on y donne à manger

deux fois le jour, à _tous_ ceux qui y viennent. Les hôpitaux

s’appellent à Tauris, ach-tacon, c’est-à-dire, lieux où l’on fait

profusion de vivres. Au bout de la ville, à l’occident, il y a, sur une

petite montagne, un fort joli ermitage, qu’on appelle _Ayn ali_,

c’est-à-dire, _les_ yeux d’Ali. Les Persans disent que ce calife, que

leur Prophète fit son gendre, a été le plus bel homme dont on ait jamais

ouï parler. Et lorsqu’ils veulent signifier une fort belle chose, ils

disent, C’est les yeux d’Ali. Cet ermitage est une des dévotions, et une

des promenades des Taurisiens.

Au dehors de _Tauris_, au levant, on voit un grand château, presque tout

détruit, qu’on appelle Cala-_Rachidié_. Il fut bâti il y a 400 ans, par

_Cojé-Rechid_, grand vizir_du roi Cazan. L’histoire rapporte, que ce roi

avait deux grands vizirs ; parce qu’il était prévenu qu’un seul ne

pouvait suffire à toutes les affaires d’un aussi grand royaume, qu’était

le sien. _Abas_ le Grand voyant ce château ruiné, et jugeant qu’il était

situé fort avantageusement pour défendre la ville, et pour la commander

tout ensemble, le fit rebâtir, il y a près de cent ans ; ses successeurs

en ont jugé autrement, et l’ont laissé tomber en ruine.

On voit encore en cette ville les restes des principaux édifices et des

fortifications que les Turcs y construisirent, durant les divers temps

qu’ils en ont été les maîtres. Il y a peu de rochers et de pointes de

montagnes joignant la ville, où l’on ne voie des ruines de forts, et des

monceaux de masures. J’en ai visité soigneusement une grande partie,

mais je n’y ai découvert aucune antiquité. On n’y déterre que de la

brique, et des cailloux. Ce qui reste de plus entier parmi ces édifices,

de la construction des Turcs, est une grande mosquée, dont le dedans est

incrusté de marbre transparent, et tout le dehors est fait de

parqueterie à la mosaïque. Les Persans tiennent ce lieu souillé, à cause

qu’il a été bâti par les Turcs, dont ils détestent la créance. Entre ces

masures, dont l’on a parlé, on fait remarquer, sur les dehors de

_Tauris_, au midi, celles du palais des derniers rois de Perse ; et à

l’orient celles du château, où les Arméniens disent que _Cosroes_

logeait, et où il mit en garde la vraie croix, et toutes les autres

dépouilles sacrées qu’il emporta de Jérusalem.

La place de _Tauris_ est la plus grande place de ville que j’aie vue au

monde ; elle passe de beaucoup celle d’Ispahan. Les Turcs y ont rangé

plusieurs fois, trente mille hommes en bataille. Les soirs cette place

est remplie du menu peuple, qui vient se divertir aux passe-temps qu’on

y donne. Ce sont des jeux, des tours d’adresse, et des bouffonneries,

comme en font les saltimbanques, des luttes, des combats de taureaux et

de béliers, des récits en vers et en prose, et des danses de loups.

loups. Le peuple de _Tauris_ prend son plus grand divertissement à voir

cette danse ; et l’on y amène de cent lieues loin des loups qui savent

bien danser. Les mieux dressés se vendent jusqu’à cinq cent écus la

pièce. Il arrive souvent pour ces loups de grosses émeutes qu’on a bien

de la peine à apaiser. Cette grande place n’est pas vide le jour ; c’est

un marché de toute sorte de denrées, et de choses de peu de prix. Il y a

encore une autre grande place à Tauris, et c’est celle qui paraît dans

le dessin au devant de ce château détruit, qu’on appelle le château de

Jafer-Pacha. C’était, à ce qu’on dit, la place d’armes de ce château :

c’est à présent la boucherie. On y tue, et l’on y écorche toutes les

grosses viandes qu’on vend en tous les lieux de la ville.

J’ai fait beaucoup de diligence pour apprendre à combien se monte le

nombre des habitants de _Tauris_ ; je ne crois pourtant pas le savoir au

juste : mais je pense qu’on peut dire sûrement qu’il va à 550 mille

personnes. Plusieurs gens de qualité de la ville _m’ont_ voulu faire

accroire qu’il va à plus de onze cent mille.

Le nombre d’étrangers qui se trouve-là en tout temps est aussi fort

grand. Il y en a de tous les endroits de l’Asie ; et je ne sais s’il y a

sorte de marchandise dont l’on ne puisse y trouver magasin. La ville est

remplie de métiers en coton, en soie, et en or. Les plus beaux turbans

de Perse s’y fabriquent. L’ai ouï assurer aux principaux marchands de la

ville, qu’on y fabrique tous les ans six mille balles de soie. Le

commerce de cette ville s’étend dans toute la Perse, et dans toute la

Turquie ; en Moscovie, en Tartarie, aux Indes, et sur la mer Noire.

L’air de _Tauris_ est froid et sec, fort bon et fort sain ; et l’on ne

se plaint point qu’il contribue à aucune mauvaise disposition des

humeurs. Le froid y dure longtemps, parce que la ville est exposée au

nord, et qu’au sommet des montagnes, qui sont autour, il y a de la neige

durant neuf mois de l’année. Le vent y souffle presque toujours au soir,

et au matin. Il y pleut souvent, hormis en été ; et l’on y voit des

nuages en toutes les saisons de l’année. La latitude. est 38 deg. la

longitude. 82. Il y a abondance de toutes choses nécessaires à la vie,

et l’on y vit assez délicieusement, et à fort bon marché. La mer

Caspienne, qui n’en est qu’à quarante lieues, lui fournit du poisson. On

en prend aussi dans le fleuve _d’Agi_, dont l’on a parlé ; mais ce n’est

que quand les eaux sont basses. La livre de pain n’y coûte d’ordinaire

que deux liards ; celle de viande que dix-huit deniers. La volaille, le

gibier, les fruits, le vin, et le fourrage y sont à aussi bon marché à

proportion. Les légumes s’y donnent presque pour rien, particulièrement

les asperges. L’été il y a abondance de daims, et de gibier d’eau ;

mais, comme les Persans n’aiment pas le gibier, on tue peu de daims, et

d’autres bêtes fauves. Il y a aussi des aigles dans les montagnes ; j’y

ai vu vendre un aigle cinq sous par des paysans. Les gens de qualité

volent cet oiseau avec l’épervier ; ce vol est quelque chose de tout à

fait curieux, et fort admirable. La façon dont l’épervier abat l’aigle,

c’est c’est qu’il vole au dessus fort haut, fond sur lui avec beaucoup

de vitesse, lui enfonce les serres dans les flancs, et de ses ailes lui

bat la tête en volant toujours. Il arrive pourtant quelquefois que

l’épervier et l’aigle tombent tous deux ensemble. Les éperviers arrêtent

aussi les biches de cette sorte, et en rendent la prise fort facile aux

chasseurs. Si ceci est remarquable, ce que je vais dire ne l’est pas

moins ; c’est qu’on assure, qu’il croît de soixante sortes de raisins

aux environs de cette ville. Il n’y en a point en Perse où l’on puisse

mieux vivre, ni plus délicieusement, ni à meilleur marché qu’à Tauris.

On voit aux environs de la ville de grandes carrières de marbre blanc.

Il y en a une espèce qui est transparent. Il se forme, à ce qu’on dit,

de l’eau d’une fontaine minérale, qui se congèle peu à peu. Il y a fort

proche aussi deux mines considérables, une de sel, et une d’or. On ne

travaille plus depuis longtemps à celle d’or, parce qu’on a toujours

trouvé que ce qu’on en tirait rendait à peine les frais du travail. Le

peuple est prévenu qu’il n’y a nul profit à y travailler. Il y a aussi

des eaux minérales en quantité. Les plus renommées, et les plus

fréquentées sont celles de _Baringe_, à demi lieue de Tauris ; et celles

de _Seid_-_kent_, autre village, qui en est à six lieues. Ces eaux sont

sulfurées. Il y en a de froides et de bouillan tes.

Je ne sais s’il y a une autre ville au monde, dont les Auteurs modernes

soient plus en dispute, pour en savoir l’origine, et le nom qu’elle

avait dans ses commencements.

Nous rapporterons les opinions des plus célèbres d’entre eux ; mais il

est bon d’avertir auparavant, que les Persans appellent cette ville

_Tébris_ ; et qu’en l’appelant _Tauris_, comme font les peuples de

l’Europe, c’est seulement pour suivre l’usage, et afin d’être plus

facilement entendus. Teixera, Olearius, et d’autres auteurs, soutiennent

que _Tauris_ est la ville que Ptolémée, en la cinquième table d’Asie,

appelle _Gabris_, le G ayant été mis pour le T, par un changement facile

dans la langue grecque, comme ils prétendent. Leunclavius, Jove et

Aython veulent que ce soit la ville que cet ancien géographe appelle

_Terva_, au lieu de _Tevra_, par la transposition d’une des lettres du

mot ; mais Terva étant placée en Arménie, et étant certain que Tauris

est en Médie, ces deux noms ne peuvent nullement convenir à une même

ville. La ressemblance de nom est sans doute ce qui a trompé ces

auteurs. Le mot de _Tebris_ est persien. Il a été donné à cette ville

l’an 165. de _l’Hégire_, comme nous le dirons plus amplement ; et comme

il y avait alors plusieurs centaines d’années que Ptolémée avait écrit,

il faut croire que _Terva_ et _Gabris_ sont des villes fort différentes

de _Tauris_. _Niger_ dit que c’est Tigranoama ; d’autres auteurs la

prennent pour Tigranocerta ; quelques-uns ont opinion que c’est la

_Suze_ de Médie, si célèbre dans l’Écriture ; d’autres écrivains

soutiennent que c’est la ville qui est nommée dans le livre d’Esdras,

_Acmetha_, ou _Amatha_. Il y en a qui la mettent en Assyrie, comme

_Ptolémée_, et son interprète ; d’autres la placent en Arménie, savoir

_Niger_, Cédrène, _Aython_, et Jove, comme on l’a dit. _Marc_ Paul,

Vénitien, la place au pays des Parthes. Calcondile la porte encore plus

loin ; car il la met en la province dont _Persépolis_ était autrefois la

capitale. Enfin c’est une confusion étrange que la multitude d’opinions

qu’on a eues là-dessus. La plus raisonnable, à mon avis, est celle de

_Molet_, qui a traduit et commenté Ptolémée, d’Ananie, Ananie,

d’Ortelius, de _Golnits_, de Teixera, de _La Vallée_, de _l’Athlas_, et

de presque tous les autres auteurs géographes modernes, savoir que

_Tauris_ est l’ancienne et la fameuse _Ecbatane_, dont il est fort parlé

dans l’Écriture sainte, et dans les anciennes histoires de l’Asie.

Minadoi, auteur italien, si je ne me trompe, a fait un traité exprès

pour le prouver. J’ajoute sur ce sujet qu’on ne voit pourtant à Tauris

nuls monuments de son antiquité, ni aucuns restes du superbe palais

d’Ecbatane, où les monarques de l’Asie passaient l’été ; ni de celui de

_Danier_, qui servit depuis de mausolée aux rois de Médie, dont parle

_Joseph_ au livre 10. et qu’il assure avoir été encore entier de son

temps. Si ces magnifiques et superbes palais étaient sur pied il n’y a

que treize siècles, au même lieu où est Tauris, les ruines mêmes s’en

sont perdues ; car parmi toutes celles qu’on voit dans la banlieue de

cette ville, il n’y a que de la brique, de la terre et des cailloux, qui

sont des matériaux qu’on n’employait pas anciennement en Médie, à la

structure des palais des grands.

Les historiens persans marquent unanimement le temps de la fondation de

_Tauris_, à l’an 165. de _l’Hégire_ ; mais ils ne s’accordent pas bien

des autres particularités. Quelques uns en rapportent la fondation à la

femme de Haron Rechid calife de Bagdad, nommée Zebd-el-caton, nom qui

signifie _la_ fleur des dames. Ils racontent, qu’étant malade à la mort,

un médecin mède la guérit en peu de temps ; de quoi la princesse, ne

sachant comment le récompenser, fit dire au médecin de choisir lui-même

la récompense ; et que le médecin demanda qu’on fît bâtir en son pays,

une ville en son honneur ; ce qui ayant été exécuté avec beaucoup de

soin et de diligence, il nomma cette nouvelle ville _Tebris_ ; pour

marque qu’elle devait son origine à la médecine : car _teb_ signifie

médecine, et ris est le participe de _ricten_, qui veut dire verser,

répandre, faire largesse. Voilà l’opinion de quelques-uns. Celle des

autres a quelque chose de semblable. Ils disent que Halacoukan général

de _Haron Rechid_ ayant été deux ans malade d’une fièvre tierce, dont il

désespérait de guérir, il en fut merveilleusement délivré, dans

l’endroit même où est à présent Tauris, par une herbe qu’il y trouva ;

et que pour perpétuer la mémoire d’une si heureuse guérison, il fit

bâtir cette ville, et la nomma Tebrift, c’est-à-dire, _la_ fièvre s’en

est _allée_ ; car _teb_ signifie aussi fièvre, et _rift_ vient du verbe

_reften_, qui veut dire _partir_, s’en aller ; et que c’est par

corruption, ou par adoucissement, qu’on dit _Tebris_, au lieu de

_Tebrift_. Mirza thaer, un des plus savants hommes de qualité qu’il y

ait en Perse, fils de Mirza Ibrahim, intendant de la province, m’a donné

une autre raison de cette étymologie ; savoir qu’au temps qu’on

bâtissait la ville, l’air y était extrêmement bon et favorable contre

les fièvres :: que cette qualité y attirait beaucoup de gens, et qu’en

vue de cela on la nomma _Tebris_, comme qui dirait dissipant la fièvre.

Ce seigneur m’a assuré qu’il y a au trésor du roi à Ispahan, des

médailles avec l’inscription de cette _Zebd_-el-_caton_, femme du calife

Haron _Réchid_, qu’on trouva à _Maranthe_, ville proche de _Tauris_,

avec quantité d’autres d’or et d’argent, au coin des anciens rois de

Médie ; et qu’il en avait remarqué avec des figures et des inscriptions

grecques, dont il se souvenait, que le mot était Daklanous. Il me

demanda si je savais qui était ce _Dakianous_. Je lui dis que je ne

connaissais point ce nom là, mais que ce pourrait bien être celui de

Darius.

L’an 69. de la fondation de _Tauris_, la ville fut presque toute abattue

d’un tremblement de terre. _Moutevekel_, calife de Bagdad, de la race

des _Abas_ qui régnait alors, la fit relever et agrandir. Cent

quatre-vingt dix ans après, le 14. du mois de _Sefer_, un autre

tremblement, plus violent que le premier, la ruina toute entière en une

nuit. La géographie persane conte qu’il y demeurait alors un savant

astrologue de _Chiras_, nommé Aboutaher, nom qui signifie _père juste_,

lequel avait prédit que le tremblement arriverait à l’entrée du soleil

au signe du scorpion, l’an 235. de _l’Hégire_ ; qui répond au 849. de

l’époque chrétienne, et qu’il renverserait toute la ville : de quoi

voyant que le peuple ne voulait rien croire, il alla faire instance au

gouverneur, d’employer la force pour mettre le monde hors de la ville.

Le gouverneur, qui était aussi lieutenant du calife en toute la

province, ayant eu toujours une grande créance en la judiciaire de cet

astrologue, se rendit à ses instances, et n’oublia rien pour faire aller

le monde à la campagne ; mais comme le peuple persistait à traiter de

vision la prédiction de ce tremblement, et soupçonnait de quelque

méchanceté cachée l’action du gouverneur, il n’en sortit pas la moitié.

Le tremblement arriva justement à l’heure marquée dans la prédiction, et

quarante mille personnes en furent accablées. L’année suivante Emir

Dineveron, fils de Mahamed — Roudani_aredi_, vice-roi de Perse, eut

ordre du calife de faire relever la ville plus grande et plus belle

qu’auparavant ; et de savoir du célèbre astrologue _Aboutaher_, sous

quel ascendant il y fallait travailler. Il marqua celui du scorpion, et

assura que la nouvelle ville n’aurait nuls tremblements de terre à

craindre ; mais qu’elle était menacée de grands débordements d’eaux.

L’événement, ajoute l’histoire, a vérifié, en toutes manières, la vérité

de la prédiction. Tauris devint depuis ce rétablissement

merveilleusement grande, célèbre, et florissante. On assure que du règne

de Sultan Cazan, il y a 400. ans, la largeur était, nord et sud, depuis

_Ayn Ali_, ce petit mont dont on a parlé, jusqu’à la montagne opposée,

qui s’appelle _Tchurandog_ ; et sa longueur était depuis le fleuve _Agi_

jusqu’au village Baninge, qui est à deux lieues par delà la ville.

L’histoire remarque, pour une preuve du grand peuple, dont cette ville

était alors habitée, que la peste y étant survenue, il mourut 40. mille

personnes en un quartier, sans qu’il y parût. L’an

L’an 896. de _l’Hégire_, et 1490. de Jésus Christ, les princes de la

race de _Cheik Sefi_, ayant envahi la Perse, transportèrent _d’Ardevil_,

qui était leur patrie, le siège de l’empire en cette ville. _Selim_ la

prit à composition, l’an 1514. deux ans après que le roi de Perse, qui

ne s’y tenait pas en sûreté, s’en fut retiré,, et eut établi sa

résidence à Casbin. _Selim_ demeura peu à _Tauris_, mais il en emmena de

riches dépouilles, et trois mille familles d’artisans, la plupart

Arméniens, qu’il établit à Constantinople. Peu après son départ, le

peuple de _Tauris_ se souleva, et s’étant jeté inopinément sur les

Turcs, à la faveur d’une armée persane, il en fit un furieux carnage, et

se rendit maître de la ville. _Selim_ mourut sans la pouvoir reprendre ;

mais son successeur _Soliman_ le Grand le fit par le moyen d’Ibrahim

Bacha généralissime de ses armées. Il se rendit maître de cette ville

puissante, et il y fit faire un grand château, que l’on assure qu’il

munit de trois cent cinquante pièces de canon, et d’une garnison de

quatre mille hommes ; mais cela n’empêcha pas le peuple de se soulever

encore après son départ. Ce même _Ibrahim_ Pacha fut envoyé pour tirer

vengeance au bout de trois années, à savoir l’an 955. de _l’Hégire_, et

1548. de Jésus-Christ. Il la prit d’une manière fort cruelle ; car ayant

emporté la ville d’assaut, il la donna au pillage à son armée, qui y

commit des excès d’inhumanité, et de fureur, auparavant inouïs ; En un

mot, tout ce qu’on peut commettre de cruauté, par par le fer et par le

feu. Le palais du roi Tahmas, et tous les édifices considérables, furent

détruits, jusqu’aux fondements. Avec tout cela, cette ville se souleva

encore au commence du règne d’Amurat, et à l’aide de peu de troupes

persanes, fit passer au fil de l’épée dix mille Turcs, qui y étaient en

garnison. _Amurat_, effrayé du courage des Taurisiens, envoya une

puissante armée sous la conduite d’Osman, son grand vizir, pour les

détruire, et pour les assujettir entièrement. L’armée entra dans la

ville, et la saccagea. C’était l’an 994. au compte des mahométans, et

1585. au nôtre. On fit réparer ensuite toutes les fortifications que les

Turcs y avaient construites auparavant. Dix-huit ans après cette

expédition, savoir l’an 1603. _Abas_ le Grand reprit _Tauris_ sur les

Turcs, avec peu de gens ; mais avec une adresse, une diligence, et une

bravoure, à peine croyables. Il distribua ses plus braves soldats en

plusieurs pelotons, qui en même temps surprirent les corps de garde des

Turcs, qui étaient aux avenues ; et ils les égorgèrent tous si

promptement, qu’on n’en eut aucune nouvelle à la ville. Ces pelotons

étaient suivis d’un gros de cinq cents hommes, déguisés en marchands.

Ils entrèrent dans la ville, en disant qu’ils avaient laissé la caravane

à une journée. On les crut, parce que c’est la coutume des caravanes,

qu’à l’approche des grandes villes, les marchands prennent les devants,

outre qu’on s’imagina que ces gens avaient été reconnus aux corps de

garde. _Abas_ les suivait de près, et dès qu’il les vit entrés il fondit

dans la ville à la tête de six mille hommes. Deux de ses généraux à même

temps firent la même chose chacun d’un autre côté. Les Turcs surpris, se

rendirent à con à condition seulement d’avoir la vie sauve. L’histoire

remarque, que le jour de cette expédition, ce grand roi fit prendre pour

la première fois des mousquets à un régiment qui le suivait, et qu’en

ayant vu l’effet, il ordonna à une partie de ses troupes de se servir

toujours d’armes à feu. Les Persans auparavant n’en avaient jamais porté

à la guerre.

Pour ne laisser rien à dire sur l’histoire de Tauris qui mérite tant

soit peu d’être su, il faut rapporter ce que les auteurs arméniens en

ont écrit. Ils disent que cette ville est une des plus anciennes de

l’Asie, et qu’on l’appelait autrefois Cha-hasten, c’est-à-dire, place

royale, parce que les roi de Perse y faisaient leur séjour : et qu’un

roi d’Arménie nommé _Cosroes_ changea ce nom de _Cha_hasten en celui de

_Tauris_, qui en arménien littéral signifie lieu de vengeance, parce

qu’il défit là le roi de Perse, qui avait fait assassiner son frère. Le

gouverneur de la province de Tauris est le premier du royaume, il est

attaché à la charge de généralissime. Il rend trente mille tomans par

an, qui font un million trois cent cinquante mille livres sans compter

le casuel, qui est grand dans les gouvernements de l’Asie. Le gouverneur

a titre de Becler-béc. Il entretient trois mille hommes-de cavalerie, et

il a sous lui les cams ou gouverneurs de Cars, Oroumi, Maraga,

_Ardevil_, et vingt sultans, qui tous ensemble en entretiennent onze

mille.

J’allai loger à _Tauris_ à l’hospice des Capucins qui étaient venu au

devant de moi. Ils n’étaient que deux, Je les priai de tenir mon arrivée

secrète une quinzaine de jours. C’était afin de me remettre en équipage,

et mes affaires en bon ordre, comme elles étaient avant ma déroute de

Mingrélie, et pour mettre en si bon état tout ce que je portais au roi,

que je pusse le montrer en arrivant à la cour ; mais l’on sut

incontinent mon arrivée. _Mirzathaer_ fils de l’intendant, et receveur

général de la province, et reçu en survivance, apprit que les Capucins

avaient des hôtes. Il envoya le 22. dire au supérieur qu’il s’étonnait

qu’il ne fût pas venu lui donner avis de l’arrivée, et de la qualité des

Européens qu’il avait reçus dans sa maison. Le Père en alla faire des

excuses à ce seigneur, et lui dit de ma part que je n’eusse pas manqué

d’aller le saluer si j’eusse pu sortir, mais que j’étais arrivé en assez

mauvais état, et qu’en peu de jours je m’acquitterais de ce devoir. Le

22. ce ce seigneur, de qui j’avais eu l’honneur d’être connu à mon

premier voyage, vint me voir avec le fils du can de Guenjé. Il me _fit_

force caresses. Il fut deux heures entières assis dans ma chambre à me

faire conter les nouvelles de l’Europe, particulièrement pour les

sciences et les arts. Il eut ensuite la complaisance de me conter la

fortune de sa maison, et les emplois de ses frères. Il est l’aîné de

trois jeunes seigneurs, tous dans la fortune, et qui remplissent de

belles charges. Son père est intendant et receveur général du domaine du

roi en toute la province _d’Azerbayan_, comme je viens de le dire. C’est

ce Mirza Ibrahim dont le livre du Couronnement de _Soleiman_ raconte

divers incidents. Il n’était pas alors à _Tauris_ ; les devoirs de son

emploi le tenaient occupé _à Chir_

à Chirvan, ville proche de la mer Caspienne. Ce _Mirzathaer_ faisait sa

charge en son absence. Il a beaucoup de littérature arabesque,

persienne, et turquesque. Un Capucin lui a enseigné durant plusieurs

années la philosophie de nos écoles, et toutes nos sciences. C’est un

seigneur de grande érudition, et d’un esprit fort adroit et fort civil.

Après deux heures d’entretien il me pressa de lui montrer des bijoux et

de l’horlogerie qu’il pût acheter. Je n’en avais nulle envie, et je

n’étais pas bien en état de le faire, pour les raisons que j’ai dites.

Mais il m’en pressa si fort, et de si bonne grâce, que je ne pus le

refuser. Je lui fis voir une partie des bijoux de petit prix que

j’avais. Il en emporta diverses pièces.

Le soir _Tahmas_ Bek, qui fait la charge de gouverneur _d’Azerbeyan_ à

la place de Mansour _Can_ son père, qui est toujours à la cour, m’envoya

visiter par son orfèvre, et me fit dire que je l’obligerais de l’aller

voir le lendemain, et de lui porter des bijoux et des raretés de peu de

prix. Je répondis que je n’y manquerais point, en effet j’allai le voir

ce jour-là et _Mirzathaer_ aussi.

Le 25. on eut chez ces seigneurs la confirmation et le détail de la

nouvelle, qu’on avait apprise un mois avant, d’un vol fait le mois de

décembre précédent à la grande caravane qui va _d’Ispahan_ aux Indes par

terre. Elle part une fois l’an au mois d’août, et prend sa route par

_Candahar_, qui est dans la Bactriane. Ce vol était fort considérable,

par le nombre de gens, et par la quantité de richesses qu’il y avait

dans la caravane, et par les suites qu’il eut. Il se fit à trois

journées des frontières de l’Inde par les Agvan, peuple à-peu-près comme

les Tartares, et qui sont tributaires de la Perse. Ils eurent avis des

journées de la caravane, et ils la surprirent à un passage avantageux

pour un tel coup. Ils n’étaient qu’au nombre de cinq cents hommes, mais

tous bien montés et bien résolus. La caravane en avait deux cents

d’escorte, et était forte de deux mille personnes, la plupart Indiens.

L’escorte ne fit presque point de résistance, et se mit à fuir. La

plupart des gens de la caravane prenant exemple de ceux qui la devaient

défendre, prirent la fuite après eux. Il n’y eut en tout qu’onze hommes

de tués, tant on fit peu de résistance. Il ne faut pas s’en étonner, car

les caravanes, et particulièrement celles des Indes, sont composées en

parties d’Arméniens, et d’Indiens, gens à qui pour la plupart un bâton

fait peur. Les autres qui ont du courage se trouvent seuls et

abandonnés, chacun fuit de son côté, et c’est un sauve qui peut, et un

désordre étrange. Le vol fut estimé plusieurs millions. On n’en put

savoir le compte juste, les marchands en de pareilles rencontres

déguisant la vérité, les uns afin de ne pas perdre leur crédit, les

autres de peur qu’on ne découvre qu’ils cachent une partie de ce qu’ils

envoient, pour en sauver les droits. Le mémoire qui en fut donné au roi,

signé de plus de soixante intéressés, montait à trois cent mille

tomans : ce sont treize million, cinq cent mille livres, et cependant on

assure que ce n’était là que la moitié de la perte. Le gouverneur de

_Candahar_ fut accusé d’avoir eu part au vol, et le roi l’envoya prendre

prisonnier, commandant de l’amener à _Ispahan_ sur un chameau, le carcan

au cou, avec un seul valet à son choix. On conte _que_ les voleurs qui

firent le coup étaient des montagnards, si sauvages et si ignorants des

choses du monde, qu’ils ne connaissaient ni l’or, ni les pierreries. Ils

partageaient entre eux la monnaie d’or et d’argent mêlées ensemble au

poids sans distinction de métal, et confondaient les perles fines avec

les fausses sans y faire de différence. J’ai peine moi-même à croire

cela, et je ne l’eusse pas rapporté si tout le monde ne l’assurait

constamment.

Fin du Tome second.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 54 / 55 题