10. Le grand Carême qu’ils commencent dès le lundi.

Outre ces jeûnes d’obligation, qui emportent la moitié de l’année, il y

en a trois autres de dévotion, chacun de cinquante jours. Le premier est

de Pâques à la Pentecôte : le second de la Trinité à la Transfiguration.

Le troisième du vingtième dimanche de la Trinité à Noël. Ceux qui les

observent exceptent le samedi et le dimanche, auxquels ils ne font que

s’abstenir de viande. Il y a un autre petit jeûne de dévotion, qui est

de l’Ascension à la Pentecôte. Je me souviens qu’ayant l’honneur

d’entretenir feu Monsieur le Grand _Duc_ Duc sur les religions des

peuples de l’Orient. S. A. S. se mit à dire : Je vois que ces

chrétiens-là ont été bien chargés de jeûnes ; les mahométans bien

chargés de prières ; et nous autres catholiques romains de beaucoup de

fêtes.

À douze lieues d’Irivan, à l’est, on voit le mont célèbre, où presque

tous demeurent d’accord que s’arrêta l’arche de Noé, encore que personne

n’en ait de preuve solide. Quand l’air est serein, ce mont n’en paraît

pas à deux lieues, tant il est haut et grand. Je crois pourtant en avoir

vu de plus élevés ; et si je ne me trompe, l’endroit du Caucase, que je

passai en venant de la mer Noire à Acalziké, est plus haut que le mont

dont nous parlons. Les Turcs l’appellent _Agridag_ c’est-à-dire la

montagne élevée ou massive. Les Arméniens et les Persans le nomment

communément Macis. Les Arméniens tirent ce nom de _Mas_ ou _Mesech_,

fils d’Aram, qui a donné à leur nation, disent-ils, la dénomination et

l’origine. Les Persans le font venir _d’Azis_, mot de leur langue qui

signifie chéri, bien aimé ; et ils veulent qu’on ait ainsi appelé ce

mont, à cause du choix que Dieu en fit pour le faire servir de port

heureux à l’arche qui portait le genre humain. Voilà des étymologies

tirées de force, autant qu’aucune autre, et ce sont bien celles-là qu’on

peut comparer au son des cloches. Ce mont a encore deux autres noms dans

les livres persans, savoir _Cou_-_Nouh_, c’est-à-dire _Mont_-Noé, et

Sahat-toppus, c’est-à-dire Heureuse butte. L’Écriture sainte ne lui

donne point de nom particulier. Elle dit simplement que l’arche de Noé

s’arrêta sur la montagne d’Ararat, qui qui est l’Arménie, comme l’on

dit. Ce sont ces montagnes qui sont si célèbres dans les auteurs grecs

et latins, qu’ils disent être partie du mont Taurus, et qu’ils appellent

Gordiens, Cordéens, Cordueniens, Cardiens, Curdes et _Carduches_ ;

chaque auteur changeant ainsi le nom en le voulant tourner selon

l’inflexion de sa langue.

Les Arméniens ont dans leurs traditions que l’arche est encore sur la

pointe de ce mont _Macis_. Ils ajoutent que jamais personne n’a pu

monter jusqu’au lieu où elle s’arrêta. Ils croient cela fermement sur la

foi d’un miracle, qu’on dit être arrivé à un moine _d’Echsmiazin_, nommé

Jaques, qui depuis fut évêque de _Nizibe_. On conte que ce moine prévenu

de la commune opinion que ce mont était sûrement celui où l’arche

s’arrêta après le déluge, fit dessein de monter au sommet, ou de mourir

dans l’entreprise. Qu’il parvint à la moitié ; mais qu’il ne put jamais

passer outre ; parce qu’après avoir monté tout le jour, il était la

nuit, pendant son repos, reporté miraculeusement au même lieu d’où il

était parti le matin : Que cela continua longtemps de la sorte, et

qu’enfin Dieu exauça les vœux de ce moine, et voulut bien remplir une

partie de ses désirs : Que pour cela il lui envoya par un ange une pièce

de l’arche, en lui faisant dire de ne se plus fatiguer vainement à

monter la montagne, parce que Dieu en avait interdit l’accès du sommet

aux hommes. Voilà leur conte, sur lequel je dirai deux choses. La

première, qu’il ne s’accorde pas avec le récit des anciens auteurs,

comme Joseph, Berose, et Nicolas de Damas, qui assurent, que de leur

temps on montrait des restes de l’arche, et qu’on prenait comme un

préservatif salutaire la poudre du bitume dont elle était enduite. La

seconde, qu’au lieu qu’on fait passer pour miracle que personne n’ait

jamais pu monter au sommet de ce mont, je tiendrais plutôt pour un grand

miracle si quelqu’un y montait ; car ce mont n’a nulle habitation, et du

milieu en haut il est perpétuellement couvert de neiges qui ne fondent

jamais ; de manière qu’en toute saison il paraît comme quelque

prodigieux monceau de neige. Ce que je rapporte de ce mont fera sans

doute trouver étrange à ceux qui ont lu le voyage du P. _Philippe_,

carme déchaussé, qu’il se soit avisé de dire, que le Paradis terrestre y

est en quelque plaine que Dieu conserve de froid et de chaud. Ce sont

les termes de son traducteur. La pensée me paraît tout à fait

plaisante ; et je croirais que l’auteur y a entendu raillerie, s’il ne

disait fort sérieusement en ce livre, beaucoup de choses, qui n’ont pas

plus de vraisemblance.

Au pied du mont, il y a dans un village de chrétiens, un monastère nommé

Arokilvanc, c’est-à-dire _le_ monastère des apôtres. Les Arméniens ont

grande dévotion pour ce lieu, croyant que _Noé_ y fit sa première

demeure, et les premiers sacrifices après le Déluge. Ils disent qu’on y

a trouvé les corps de st. _André_ et de saint. _Mathieu_ ; et que le

crâne de cet évangéliste est resté dans l’église du monastère. Ils

content cent autres particularités de ce lieu, et de tout ce territoire,

dont ils font leur terre sainte : mais elles sont toutes si éloignées du

vraisemblable, qu’on mériterait en les rapportant, d’être accusé de

conter des songes, ou des contes faits à plaisir.

J’allai descendre à _Irivan_ au logis d’un Arménien de mes amis, nommé

_Azarie_. C’est un homme que ceux de sa nation ont fort persécuté, pour

avoir été à Rome se faire catholique romain et disciple de la

propaganda, et pour avoir tâché d’établir les capucins à Irivan. Je le

trouvai indisposé et au lit. se leva néanmoins pour aller donner

nouvelles de mon arrivée. Il craignait qu’on ne lui fît une affaire s’il

le remettait au lendemain. Il alla au palais ; mais il ne put voir le

gouverneur, qui était retiré dans l’appartement de la princesse sa

femme. Un eunuque fit le message.

Le 8. au matin le gouverneur m’envoya visiter et me fit dire que j’étais

le bienvenu. Le sieur. _Azarie_ se chargea d’aller de ma part le

remercier très-humblement, et lui faire savoir qui j’étais. Le

gouverneur lui témoigna qu’il avait grande envie de me voir au plus tôt,

et une partie des bijoux que j’avais apportés. Il lui demanda ensuite

combien de gens j’avais avec moi, et lui ordonna de s’informer où

j’aimerais mieux loger, dans la forteresse, ou au Caravansérail qu’il a

fait bâtir, et de le lui faire savoir promptement. Je choisis le

Caravansérail, parce qu’il n’y a point de lieu plus sûr, et parce qu’on

n’y manque jamais de compagnie, à cause qu’il y a des marchands de tous

les endroits de _l’Asie_, et qu’il y aborde chaque jour des voyageurs.

Le gouverneur me fit donner un des plus grands appartements.

Le 9. de bon matin, je m’y en allai, et je fus occupé tout le jour à m’y

établir. À midi, un officier du gouverneur m’apporta une ordonnance de

l’intendant pour prendre tous les jours à l’office du pain, du vin, de

la viande, des truites, du fruit, du ris, du beurre, du bois, et

d’autres denrées nécessaires pour six personnes. La quantité de chaque

chose est réglée, on ne l’augmente, ni diminue jamais : mais la portion

qu’on donne pour une personne est si grande, que deux s’en peuvent fort

bien nourrir.

Le 10. le gouverneur m’envoya dire avec tant d’empressement de l’aller

voir, et de lui porter une partie de mes bijoux, que je ne pus différer.

Je le trouvai en un grand cabinet, fort propre, et bien éclairé.

L’intendant de toutes les monnaies de Perse, qui faisait alors la visite

à _Irivan_, était avec lui, et quatre autres seigneurs du pays. Il me

fit beaucoup de caresses, répéta trois fois que j’étais le bienvenu, et

fit servir des confitures, et de l’eau de vie de _Moscou_. Je lui

présentai d’abord la patente du roi et celle du grand maître, desquelles

on a parlé. Il en fit beaucoup d’état, et passa une heure à me demander

les nouvelles de _l’Europe_, tant des dernières guerres, et de la

présente disposition ! des États chrétiens, que des sciences, et des

nouvelles découvertes. Il en passa une autre à considérer les pierreries

et les bijoux que je lui faisais voir, dont il raisonnait en homme qui

s’y connaissait fort bien. Il m’apprit que dans les poètes persans, les

émeraudes de vieille roche sont appelées émeraudes d’Égypte, et qu’on

tient qu’il y en avait une mine en _Égypte_, qui est à présent perdue.

Il mit à part tout ce qui lui agréa, et tout ce qu’il crut pouvoir

agréer à la princesse sa femme, et me retint à dîner. Le dîné fini il

m’honora encore demi-heure de temps de sa conversation, et ensuite il me

donna congé, commandant en ma présence à un officier d’aller au

Caravansérail dire au concierge, qu’on eût soin de bien veiller à ma

sûreté, et à ma satisfaction. Il eut encore la bonté de dire à cet

officier qu’il le faisait mon mehemander. On me dit qu’un mehemander est

comme un gentilhomme servant, et qu’on en donne à tous les étrangers de

condition pour avoir soin d’eux. Le gouverneur lui commanda de ne me

laisser manquer de rien, et de me faire porter de ses offices tout ce

que je voudrais manger. Le soir il m’envoya un régal d’eau de vie de

_Moscou_.

Ce gouverneur est _becler_-_beg_, c’est-à-dire seigneur des seigneurs.

On appelle ainsi _les_ gouverneurs des grands gouvernements, pour les

distinguer des autres, qu’on appelle _can_, comme on l’a déjà dit. Il a

aussi le titre de serdar, ou général d’armée. C’est un des principaux

seigneurs de Perse, et un des plus judicieux et des plus fins politiques

qu’il y ait. Il s’appelle _Sefi_-couli-can. Ce nom signifie _le_ duc

esclave de Sefi. Il a eu les plus beaux gouvernements de l’empire du

temps du feu roi : mais, par une intrigue de femmes, il fut disgracié

trois ans avant la mort de ce prince. Celle qu’il a épousée est du sang

royal du côté de sa mère. Cette princesse, au commencement du règne du

roi d’à présent, mit son mari dans les bonnes grâces de Sa Majesté. dont

il obtint peu de temps après le gouvernement d’Irivan ; gouvernement le

plus considérable du royaume, et du plus grand revenu : car il produit

trente deux mille tomans par an, qui sont près de cinq cent mille écus.

Les avanies, les présents, et les voies indirectes de s’enrichir en

produisent encore deux cent mille. Ce seigneur est sans doute le plus

riche de toute la Perse, et le plus heureux. Le roi l’aime, la cour le

révère, et ses deux fils sont les uniques favoris de Sa Majesté. Les

peuples de son gouvernement le chérissent et le respectant beaucoup,

parce qu’il est populaire, qu’il fait justice, et qu’il est moins

concussionnaire que les autres. Il mérite toute sa fortune ; car outre

ces bonnes qualités, il a du savoir, et il aime les arts et les

sciences.

Le 11. ce seigneur m’envoya quérir pour aller à la noce du frère de son

intendant, où il était. Je le trouvai fort gai et fort content. Il avait

reçu à porte ouvrante un ordre du roi par un _coulom_-_cha_, qui était

venu d’Ispahan en treize jours. Cet ordre était pour une affaire

importante. Plusieurs sultans qui sont des seigneurs de contrées, et des

gouverneurs de places forte ayant refusé de recevoir ses ordres, et

ayant fait porter contre lui beaucoup de plaintes au roi et aux

ministres : Lui de son côté avait fait représenter ses droits, Sa

Majesté. avait prononcé en sa faveur, et lui avait envoyé un ordre de se

faire obéir. Le coulom-_cha_ devait exécuter cet ordre, et faire faire

satisfaction au gouverneur. Coulom-cha signifie esclave du roi, Ce n’est

pas que ceux qui portent ce nom ne soient libres, comme les autres

sujets naturels, mais ils le prennent pour marque du parfait dévouement

qu’ils ont au souverain, et parce qu’ils y ont été élevés dès le bas

âge. Ces esclaves du roi ont à la cour de Perse à peu près le même

emploi, que les gentilshommes ordinaires ont à celle de France. Ce sont

la plupart des enfants de qualité qu’on engage fort jeunes au service,

tant pour l’émolument qu’ils en tirent, que pour leur faire avoir de

bonne heure entrée à la cour. Il y a des seigneurs qui y mettent leurs

fils dès l’âge de cinq ans. Le roi leur donne des appointements selon la

qualité de leur famille, ou selon le service qu’elle rend au roi ; car

cela tient lieu de récompense aux parents. La paie ordinaire est de

vingt tomans par an, avec la nourriture. Vingt tomans sont 900 francs.

La nourriture prise en argent _monte_ à 500 francs. On l’augmente

d’ordinaire, à mesure que ceux qui la reçoivent grandissent et servent

bien, ou à proportion de la bienveillance que le roi leur porte. Ils

sont assidus à la cour, on les emploie à exécuter les ordres

d’importance. On les envoie porter aux gouverneurs les présents du roi.

On en prend pour remplir les charges.

Les ordres pressants se portent en poste. On appelle les courriers

_tchapars_. Ce mot vient d’un participe de la langue turque qui veut

dire galopant, d’où vient le mot de tchapgon, qui dans la même langue

signifie un coureur. Ces _tchapars_ font beaucoup de diligence,

quoiqu’ils ne trouvent pas toujours des chevaux quand ils en ont besoin.

Il n’y a point de postes établies en aucun endroit de l’Orient. En

Perse, les courriers du roi, et des gouverneurs, prennent des chevaux

partout où ils en trouvent, et ils ont permission de démonter les gens

sur les grands chemins. Les régents des lieux où ils passent sont aussi

obligés de leur en fournir. C’est un tout à fait mauvais ordre que

celui-là, car les petites gens, qui n’ont pas la force ou le courage de

résister sont obligés, ou de donner quelque argent à ces courriers, ou

de mettre pied à terre, laisser emmener leur chevaux, et courir après.

Ils n’en osent prendre aux gens de considération, aux officiers du roi,

et aux étrangers qui vont à la cour ; et ils n’ont garde de le faire,

crainte de quelque méchante suite. Ils prennent d’ordinaire des chevaux

aux villages où ils passent. Ils n’ont pouvoir de s’en servir qu’une

traite. On envoie après eux un valet pour les ramener.

Ces courriers sont fort reconnaissables à leur équipage. Ils portent un

manteau lié derrière eux, et une petite besace qui passe dans le pommeau

de la selle et s’attache aux arçons. Ils ont le poignard, l’épée, et le

carquois au côté, et un bâton à la main. Ils se passent le corps dedans

l’arc, et ont une grande écharpe qui fait deux tours au cou, passent en

croix sur le dos et sur l’estomac, et s’attache à la ceinture. Quand on

les aperçoit de loin, ceux qui se sentent gens à être démontés,

s’enfuient et se cachent, ou composent pour quelque argent, ou leur

donnent leurs chevaux. Ces courriers vont d’ordinaire deux à deux, et

quand ce sont des personnes de qualité, il est plus difficile de se

tirer de leurs mains, parce qu’il n’y a point à composer avec eux, et

parce qu’ils frappent du bâton et de l’épée, lorsqu’on leur fait

résistance ; sachant bien qu’ils seront approuvés, ce qui est une

violence que les autres courriers n’osent faire.

Une des principales dépenses extraordinaires que les grands sont obligés

de faire, est lorsque le roi leur envoie des ordres, ou des présents,

par un _coulom_-_cha_, ou par quelque autre personne de qualité ; car il

faut qu’on l’habille, à son arrivée, et qu’à son départ, on lui fasse un

présent convenable à l’emploi ou au crédit qu’il a. Il faut de plus

qu’on le régale et qu’on le divertisse bien tout le temps de son séjour.

Le coulom-cha, dont je viens de parler, coûta au gouverneur d’Irivan, à

ce que j’ai su, 400. tomans, qui _sont_ dix-huit mille livres, sans la

dépense du logement et de la nourriture. Fort souvent même, le roi taxe

le présent qu’on doit faire à la personne qu’il envoie ; et quand cela

arrive, on est obligé de le payer d’abord comme une dette, et de faire

encore des libéralités au double du présent. On en use avec ces envoyés

selon leur famille, leur mérite, et leur crédit à la cour. On a égard à

tout cela ; et lorsqu’on sait que l’envoyé, ou ses parents, approchent

la personne du roi, on lui fait un traitement bien plus honnête, à

dessein qu’il en fasse une bonne relation. Je me souviens à ce propos,

que l’an 1669. lorsque le roi donna au fils du premier ministre la

charge de colonel des mousquetaires, Sa Majesté. lui en fit porter par

ses orfèvres les expéditions et l’habit royal, pour les récompenser de

quelques bijoux qu’ils avaient faits fort à son son gré, et qu’il taxa à

300 tomans le présent que le colonel leur devait faire. Les quatre

principaux d’entre eux portèrent ces expéditions, et cet habit : et au

lieu de 300 tomans, ils en eurent 400. qui sont dix-huit mille livres,

et un autre régal en étoffes.

Je demeurai trois heures à la noce, et me retirai après le dîner, où il

n’y avait que neuf personnes, outre le marié et son parrain, qui étaient

magnifiquement vêtus, et qui avaient au turban des aigrettes de

pierreries. Le maître de la maison, ses frères, et ses fils, étaient

debout au bas de la salle, avec plusieurs officiers du gouverneur.

Chacun des conviés était servi en entrant d’un grand bassin de

confitures sèches et liquides, sur de petites assiettes de porcelaine.

Les bassins étaient de bois peint et doré, on ne peut rien voir de plus

propre. Le festin se fit dans une salle basse, assez petite pour une

telle fête, élevée de deux pieds, ouverte sur une cour qu’on avait

accommodée en lice, et qui était couverte de tentes, où je trouvai en

entrant des lutteurs et des gladiateurs qui divertissaient la compagnie.

Les lutteurs sont nus, à un petit caleçon près, fait de cuir, qui n’a

que la largeur nécessaire, pour couvrir devant et derrière, les parties

que la pudeur permet le moins d’exposer, et qui est serré tout ce qui se

peut. Ils ont le caleçon, et tout le corps oints d’huile mêlée de poudre

de hanna, ce qui les fait paraître peints en orangé. C’est afin qu’on

ait moins de prise sur eux. Les lutteurs sont partout en Orient mis de

même, et c’était la même chose dans les premiers temps du monde, entre

ceux qui combattaient à la lutte et au pugilat, pour des prix

considérables. La victoire consiste à mettre son ennemi plat à terre à

force de corps. Ce qu’ils font d’ordinaire, après que le combat a duré

tant de temps qu’il n’en peut plus, en l’élevant et puis l’abattant sur

le dos tout de son long. Un des invités contait d’un maître de lutte

fort fameux, qu’il avait réduit son art à 365. tours, qu’il enseignait à

ses disciples, en gardant un pour lui qu’il appelait le tour _dérobé_,

par allusion aux cinq jours surnuméraires du calendrier solaire dont les

mois sont chacun de 30 jours, lesquels cinq jours les Persans appellent

_les_ jours dérobés. Un lutteur, qui avait été son prévôt, s’étant rendu

fameux par son art, en devint si insolent, que de lui faire un défi

devant le gouverneur de la province, se confiant en sa vigueur et sa

force. Le maître lutteur, qui sentait bien la supériorité de son ingrat

disciple à cet égard, mais qui se confiait en son coup de réserve

accepte le défi. Le vice-roi voulut être présent au duel, et _il_ en

donna le jour et le lieu. Les assauts ordinaires s’étant passés à

l’admiration de l’assemblée, le maître lutteur prit subitement son

adversaire par le milieu du corps, et le jeta par dessus sa tête à la

culbute. Les spectateurs en grand nombre, qui avaient tous fait des vœux

pour lui contre son arrogant disciple, poussèrent de grandes

acclamations. Celui-ci s’étant rendu selon la coutume, alla se jeter à

genoux devant le vice-roi, criant que son ennemi ne lui avait jamais

montré ce tour. Cela est vrai, répondit le maître lutteur, je le gardais

pour une telle occasion, d’un suffisant disciple qui défie son maître ;

selon la maxime des sages, de ne donner jamais à son ami un avantage

dont il se puisse prévaloir en devenant ennemi.

Le divertissement de la lutte ayant duré une heure on fit retirer les

acteurs, et la cour ayant été couverte aussitôt de gros feutres et de

beaux tapis par dessus, on fit venir la grande bande de musiciens, et

celle des danseuses, qui furent plus de deux heures sur la scène sans

ennuyer. Le gouverneur passa le temps à les voir, et à s’entretenir avec

l’envoyé du roi, et avec l’assemblée, et particulièrement à me faire

conter de nouvelles de D’Europe.

Les gouverneurs des grandes provinces ont leur train composé des mêmes

sortes d’officiers que celle du roi ; ayant, entre autres, leur bande de

musiciens et leur bande de danseuses. La danse étant un exercice

déshonnête dans l’Orient, on n’y a point l’habitude de danser, soit pour

se divertir, soit pour se donner bonne grâce ; mais on y a la danse

comme un art, ou comme une profession pour divertir le monde, semblable

à la profession du théâtre dans l’Europe : avec cette différence

néanmoins, que dans l’Orient l’art de la danse est non seulement

déshonnête, mais même infâme, surtout à l’égard des femmes, parce que

les danseuses sont aussi constamment femmes publiques. La danse n’est

exercée dans la Perse que par des femmes, de même que le jeu des

instruments ne l’est guère que par les hommes. Pour ce qui est du chant,

les hommes d’ordinaire sont les meilleurs chanteurs, tirant une grande

voix du fond de l’estomac, qu’ils font rouler avec beaucoup de force et

beaucoup d’éclat. Les danseuses chantent aussi, mais elles ne le font,

ni si bien que les hommes, ni si agréablement même. Mais en revanche

elles ont une agilité de corps incomparable, faisant des tours et des

sauts si légèrement, que souvent elles échappent aux yeux, passant en

cela les meilleurs baladins et danseurs de corde. Je les ai vu se

détordre le corps en plus de postures, que l’on ne fait ces hommes de

bois que les peintres appellent manequins : car entre autres elles se

renversent le corps en terre jusqu’à toucher de la tête les talons, et

marchent en cette posture sans s’aider des mains. Elles dansent sur une

main et sur un genouil en cadence, et elles entremêlent leur danse de

cent tours d’agilité surprenants. Les femmes en Orient portent. comme

les hommes des pantalons, qui leur couvrent la cheville du pied ; ainsi

quelques tours qu’elles fassent, et de quelque manière qu’elles portent

le corps, on n’en voit rien à découvert que le visage, les mains, et les

pieds, lesquels sont toujours tenus aussi propres que les mains, et sont

souvent ornés de bagues comme les mains.

Les musiciens, et les danseuses, sont les mimes, ou les comédiens des

Orientaux ; ou pour mieux dire, ce sont leur _opera_ ; car on n’y fait

que chanter des vers, et la prose n’entre point dans leurs chants. On ne

fait point de fête en Perse et aux Indes sans les y appeler. Les

danseuses sont mandées à tous ces grands festins qu’on appelle

_megelez_, c’est-à-dire, assemblée, et à toutes les audiences des

L des Ambassadeurs, sinon la Troupe entière, au moins les deux tiers ;

car, tour-à-tour, plusieurs font exemptées de fonction, sous prétexte

d’incommodité. Les pièces qu’elles représentent sont toujours des sujets

amoureux.

Les plus nouvelles actrices ouvrent la scène, qui commence par la

description de l’amour, dont elles dépeignent les appas et

l’enchantement, et représentent ensuite les passions, et la fureur, ce

qu’elles entremêlent d’épisodes, qui contiennent des portraits de beaux

garçons et de belles filles, vifs et touchants au delà de ce qui se peut

imaginer ; et c’est là d’ordinaire le premier acte. On voit au second la

troupe séparée en deux chœurs, représenter l’une les poursuites d’un

amant passionné, l’autre les rebuts d’une fière maîtresse. Le troisième

contient l’accord des amants, et c’est là-dessus que les actrices se

passent, et qu’elles épuisent la voix et les gestes. Les chanteurs et

les joueurs d’instruments sont debout aux endroits passionnés, et

s’approchent d’elles plus ou moins, quelquefois jusqu’à crier dans leurs

oreilles pour les animer, avec quoi elles sont mises comme hors d’elles

mêmes, et transportées ; mais c’est-là aussi, où les yeux et les

oreilles, en qui il reste quelque pudeur sont obligés de se détourner,

ne pouvant soutenir ni l’effronterie, ni la lascivité de ces derniers

actes. Cependant cela ne blesse point la vertu persane, chez qui la

continence passe pour un défaut, et même pour un péché ; leur religion

enseignant que les hommes sont obligés de pratiquer l’acte de mariage,

dès qu’ils en sont capables. Néanmoins moins comme parmi ces actrices,

et ces musiciens, il y a toujours des gens qui connaissent tout le

monde, elles assaisonnent leurs pièces au goût de ceux qui les font

venir, ou qui les doivent payer. Mais c’est s’être déjà trop étendu sur

un tel sujet.

Les danseuses vont par troupes, comme je l’ai observé. Celle du roi, par

exemple, est de vingt quatre, qui sont les plus fameuses courtisanes du

pays. Elles ont une supérieure, qui est d’ordinaire une des vieilles de

la bande, mais sans demeurer pourtant ensemble ; au contraire, elles

sont d’ordinaire répandues dans les quatre coins de la ville. La

fonction de cette supérieure est de les assembler, et de les mener où

l’on demande la troupe, de prévenir les querelles que la jalousie ou

l’intérêt fait naître entre elles, ou de les apaiser, de les protéger

aux occasions d’insulte, d’avoir l’œil sur leur conduite, et de les

châtier lorsqu’elles manquent à observer l’économie de leurs bandes ; ce

qui se fait par le fouet, et en cas de récidives, la supérieure les fait

casser, et mettre hors de la troupe. Enfin, elle a le soin de leur faire

apporter leurs gages, et celui de prendre garde que leurs habits soient

riches, leurs meubles propres, et leur train en bon ordre, selon qu’il

est réglé dans leur emploi. Le train de ces danseuses est de deux

filles, un laquais, un cuisinier, et un palefrenier, avec deux ou trois

chevaux. Quand elles suivent la cour, elles en ont quatre de plus pour

leur bagage ; car en Orient il faut porter tout avec soi, comme on fait

aux armées. Un des chevaux porte deux grands coffres, un autre deux

grandes valises, le troisième est pour la cuisine, et le quatrième pour

la nourriture et la cure des autres chevaux. Il n’y a point de tente

dans leur équipage, parce qu’on leur en fournit, ou de logement, durant

leur route. Leur paye est de dix-huit cents francs par an, avec une

certaine quantité d’étoffes pour leurs habits, et une ration de tout ce

qu’il faut pour la nourriture d’eux et de leur train. Il y en a qui ont

jusques à neuf cents écus, le roi haussant leur paye, selon que les

personnes lui plaisent ; mais tout cela n’est que la moindre partie de

leurs émoluments, y en ayant entre elles qui emportent quelquefois plus

de cinquante pistoles d’un lieu où elle n’aura pas été gardée

vingt-quatre heures, tant la débauche est désordonnée en Perse, et jetée

dans la profusion. Le roi leur fait souvent des présents considérables,

selon que leur danse, et autres attraits, le touchent. Les grands

seigneurs en font de même. Je me souviens, qu’étant l’an 1665. en

Hircanie, où j’étais allé trouver _Abas_ second, je vis un soir à la

cour deux de ces danseuses, qui avaient chacune pour plus de dix mille

écus de pierreries sur elles ; et comme j’étais dans l’admiration de les

voir si superbement parées, elles m’invitèrent de voir leur quartier.

J’y fus le lendemain avec mon interprète, car je ne savais pas encore

parler persan, et avec un chirurgien français. Leur appartement était

fort riche et somptueux, et comme les parfums font la grande volupté des

pays chauds, il y en avait dans tout et partout chez ces courtisanes.

Une chose commune entre elles, c’est de les appeler d’un nom qui marque

le prix auquel elles se donnent par visite, _la_ dix tomans, la cinq

tomans, la deux tomans. Un toman vaut quinze écus de notre monnaie : il

n’y en a point qui se donne à moins d’un _toman_, et quand elles ne le

valent plus, on les met hors de la troupe, et on en met une autre à leur

place. Cependant, il n’y a presque point de ces femmes, qui se retire

riche de cet infâme métier ; parce qu’elles achètent à leur tour le

plaisir qu’elles ont vendu, à quoi elles s’appauvrissent, de manière

qu’il ne leur reste de tout ce gain déshonnête, qu’un repentir de

l’acquisition, lequel est plus grand que le regret de l’avoir dissipé.

Les troupes des danseuses des provinces ne sont d’ordinaire que de sept

ou de huit filles.

En Perse, les femmes publiques sont plus reconnaissables qu’en pays du

monde, quoiqu’elles aillent vêtues et voilées comme les autres. Mais,

outre que leur voile est plus court, et moins clos, leur contenance et

leur port les fait connaître au premier regard. Leur nombre n’est pas

fort grand dans les provinces, mais à _Ispahan_, la ville capitale, il

est excessif. On me disait, l’année 1666. que j’y étais, qu’il y en

avait quatorze mille d’enregistrées ; car comme elles paient tribut, et

font un corps, qui a son chef, et ses officiers, on les enregître ; et

le tribut que l’on en tire monte à deux cent mille écus. On m’a assuré

qu’il y en a une fois autant d’autres qui ne veulent pas être

enregîtrées, pour n’être pas connues, et que les officiers sont bien

aises de n’enregistrer pas, parce qu’on leur en fait payer beaucoup

davantage. Cependant quoique cette abominable profession soit si

étendue, il n’y a pas de pays, je crois, où les femmes se vendent si

chèrement ; car durant les premières années de leur débauche, on n’en

saurait jouir à moins de quinze ou vingt pistoles ; ce qui est

incompréhensible, quand on considère, qu’en Perse la religion d’un côté,

permet à chacun d’acheter des filles esclaves, et d’avoir autant de

concubines qu’on en veut, ce qui devrait diminuer le prix des femmes

publiques ; et que de l’autre, la jeunesse manie peu d’argent, et est

mariée d’assez bonne heure. Il en faut attribuer la cause à la luxure de

ces pays chauds, dont l’aiguillon est plus perçant que dans les autres ;

et à l’art de ces créatures, qui est une espèce d’ensorcellement. On

leur attribue avec beaucoup de justice la ruine des gens d’épée, et de

toute la jeune noblesse qui suit la cour. On dit communément dans le

pays, que quiconque est épris d’une courtisane, ne la peut quitter que

quand elle le chasse ; ce qui arrive lorsqu’elles ont mis leur amant au

dernier écu. J’ai vu des gens de bons sens et de probité même, si

enfoncés dans ces malheureux engagements, qu’ils ne croyaient pas

possible qu’ils s’en tirassent. Ils disent pour excuse qu’ils sont

charmés et ensorcelés, et ils croient fermement que quand ils

s’efforceraient de rompre leurs chaînes, ils n’en pourraient venir à

bout, et qu’il n’y a que celle qui les y a mis qui puisse les en

délivrer. On connaît ces esclaves d’amour à des brûlures qu’ils portent

sur le corps, et particulièrement aux bras. Ils les font avec un fer

rouge, qu’ils se mettent sur la chair si fort, que la brûlure enfonce

l’épaisseur d’une pièce de trente sols, ce qu’ils font au temps que leur

passion est la plus ardente, pour témoigner à leur maîtresse, que le feu

de leur amour les rend insensibles au feu même. Plus on se fait de ces

marques, plus on passe pour amoureux. Il y a des gens qui s’en font en

tous les endroits du corps, particulièrement aux reins.

C’est la coutume d’envoyer l’argent à ces sortes de femmes en les

envoyant quérir. Lorsque c’est seulement pour les faire danser, on

s’adresse à la supérieure, à qui on envoie d’ordinaire deux pistoles

pour chacune autant que l’on en veut, six, sept, ou huit : et selon

qu’elles dansent bien, on leur fait un présent de plus. Quand c’est par

débauche qu’on en fait venir quelqu’une, il faut lui envoyer son prix

réglé. Elle vient à cheval, avec une ou deux servantes, et un laquais,

et elle emporte par-dessus cela du lieu où elle entre tout ce qu’elle

peut. Il me souvient qu’étant en Hircanie, comme je l’ai dit, il y vint

un sultan de la frontière, (qui est, comme qui dirait chez nous, un

lieutenant de roi de province,) lequel ayant ouï parler d’une

courtisane, lui envoya le lendemain deux _chevaux_, et cinq écus, la

priant de venir à son logis. Il pensait que c’était un gros présent ;

mais la demoiselle lui fit réponse qu’il ne la connaissait pas, qu’elle

ne sortait point de chez elle à moins de trente écus. Il lui en renvoya

dix, on les refusa de même. Il en renvoya quinze, et puis vingt, avec le

même succès. Ces refus n’ayant fait qu’irriter son désir, il dit à ses

amis, Voilà une créature qui fait bien la renchérie : il n’y a pas

d’apparence rence de l’aller enlever, nous nous ferions une affaire ;

mais il la faut pourtant rendre plus traitable. Sur cela, il lui envoya

les dix pistoles. Elle vint, et étant entrée, le sultan lui demanda si

elle avait reçu ses dix pistoles. Je les ai données à mes servantes,

répondit elle ; car pour moi je ne me donne pas pour si peu. Je suis

venue par considération pour vous. Le sultan dit, qu’il ne voulait sinon

qu’elle chantât et dansât devant ses amis. Il la tint dans cet exercice

jusqu’à minuit, sans lui donner à boire, ni à manger, quoiqu’ils fissent

grand’chère ; et après, il la mena dans un cabinet, ou il la tint avec

ses amis, tour à tour, jusqu’au jour. Le matin venu elle se croyait hors

d’affaires. Mais le sultan, ayant fait assembler tous ses gens dans sa

salle, depuis son maître d’hôtel, jusqu’au palefrenier, il y mena la

demoiselle, et lui dit : _Ma_ belle, je suis un pauvre petit gouverneur,

qui n’ai pas moyen de donner dix pistoles pour une nuit ; mes gens

seront de part de la dépense, mais il faut aussi qu’ils soient de part

du plaisir. Ils la gardèrent tout le jour et la nuit suivante. Elle fit

grand bruit de ce traitement qui pensa causer une grosse affaire au

sultan ; mais comme il vit que la chose se poussait contre lui, il la

conta au roi avec un tour burlesque, et qui le tira de peine, avec

autres dix pistoles qu’il fallut donner pour avoir gardé la courtisant

deux nuits au lieu d’une.

Les prostituées qui payent tribut, se tiennent dans des Caravansérails

dont elles se sont emparées, personne ne voulant demeurer en telle

compagnie ; et celles qui n’en payent, demeurent dans leurs propres

maisons, car on ne sait ce que c’est que de locataires en Perse, ni de

portion de maison, et encore moins de logis garnis. Il y a de plus à

_Ispahan_ un quartier qui en est tout plein, qu’on appelle _le_ Quartier

des découvertes, ou dévoilées. C’était autrefois la coutume dans cette

ville royale, que dès que le soir était venu, ces prostituées, comme des

bandes de corbeaux, se répandaient dans toute la ville, et surtout dans

les Caravansérails, allant chercher pratique ; et ce qui était de plus

infâme, c’est qu’on prostituait des garçons de même tout publiquement,

les promenant en tous endroits dans un ajustement particulier.

Saroutaki, grand Vizir, au commencement du règne _d’Abas_ second, lequel

était un vieux eunuque de sens et de courage, interdit par de sévères

lois cette prostitution contre nature ; et après lui, _Calife Sultan_,

qui lui succéda dans le ministère, et qui fut son émule, en fit d’autres

contre les femmes publiques, qui leur défendait de se produire d’elles

mêmes, et d’aller nulle part sans y être mandées : et comme il jugea que

l’usage du vin était la source de ces abominables excès, il défendit

d’en vendre sous de sévères peines, en exécution desquelles on vit

empaler de ces prostituteurs de garçons, et précipiter du haut d’une

tour une femme qui prostituait ses filles propres, laquelle on fit

ensuite manger aux chiens. On espérait alors de voir le pays repurgé,

mais il se trouva que les plus sévères châtiments ne corrigeaient autre

chose que le scandale public, et l’effronterie avec laquelle les crimes

les plus abominables allaient la tête levée.

Après tout ce que je viens de rapporter, qui se pratique en Perse

touchant les femmes publiques, il ne sera pas mal à propos de traiter du

mariage, tel qu’il est établi dans cette Nation-là.

Je dirai auparavant que la loi mahométane recommande et enjoint l’acte

de mariage, comme une obligation à laquelle l’homme fidèle est tenu, et

elle défend le célibat et la continence, qu’elle regarde comme un vice,

et un péché contre l’intention et le but de la nature. Les Persans

enseignent sur ce sujet, qu’il est bien vrai, que depuis Jésus-Christ,

jusqu’à _Mahomet_, le célibat était libre, et même loué, et agréable à

Dieu, parce que le Prophète de l’Alliance ou la religion de ce temps-là

était né d’une vierge, et avait vécu dans le célibat ; mais que depuis

l’établissement d’un autre culte, par un législateur nouveau, Dieu ne

veut plus être servi par la continence, mais qu’il veut au contraire que

tout homme pratique l’acte de mariage, de sorte que Jésus-_Christ_ même

lorsqu’il reviendra au monde, vers la fin des siècles, avec Mahammed

Mehdi, le douzième Iman, ou successeur de _Mahammed_, pour détruire

l’Antéchrist ; Jésus-_Christ_, dis-je, se mariera et aura plusieurs

femmes. Ils allèguent sur ce sujet un passage de leur livre sacré, qui

porte, _qu’au_ jour du Jugement, la terre sur laquelle un homme vivant

en célibat avait accoutumé de coucher, se lèvera contre lui, et dira :

Quel crime avais-je commis, qu’un homme ennemi de la nature m’ait

foulée, moi qui travaillais incessamment à la génération et à la

production des êtres. C’est le texte de cette religion char

R charnelle et brutale ; et comme le commentaire va toujours plus loin

que le texte, les docteurs persans enseignent sur celui-ci des choses

abominables : comme, qu’il faut donner une femme à un garçon dès qu’il

ressent la pointe de l’aiguillon charnel : que c’est un péché de

résister à l’amour : et que c’est une œuvre méritoire au contraire de

soulager les passions amoureuses ; et il y en a de si brutaux que de

dire, qu’on peut éteindre son feu avec le premier objet qu’on rencontre,

une femme avec son fils, un homme avec sa fille ; ce qui fait horreur,

et ce qu’aussi la plupart des Persans détestent eux-mêmes. Il faut leur

/ donner la gloire d’être les moins brutaux de tous les mahométans sur

le péché de la chair, ce qui paraît en deux cas fort importants. Le

premier, c’est qu’au lieu que les mahométans des autres sectes tiennent

permis le péché contre nature, les Turcs entre autres qui usent de cette

permission dans une grande étendue, les Persans le condamnent, et leur

magistrature le punit quelquefois ; et bien qu’il y ait parmi eux

quelques casuistes trop relâchés sur ce sujet, cependant le plus grand

nombre est contre cette infâme volupté. Le second cas est en ce qu’ils

ne permettent point aux gens non mahométans d’épouser plusieurs femmes,

ni de prendre des concubines, de manière que quand un homme et une

femme, tous deux chrétiens, ou gentils, par exemple, seraient d’accord

de vivre ensemble, par le contrat d’un bail, comme les mahométans, et

iraient à la justice pour en faire passer l’acte, elle ne l’accorderait

pas, comme on fait en Turquie, mais renverraient les parties

honteusement. Ils disent pour raison de ce procédé, que les religions

ont toutes leurs austérités, et leurs voluptés, qu’il ne faut pas

séparer. Que la religion chrétienne permet de boire du vin à plaisir, et

de toutes sortes, mais ne permet qu’une femme, au lieu que la religion

mahométane permet tant de femmes qu’on veut, mais interdit le vin

jusqu’à une goutte. On enferme les filles dans les sérails jusqu’à ce

qu’on ait occasion de les marier ; mais pour les jeunes hommes, on leur

donne une fille esclave, ou une concubine dès qu’ils sollicitent pour en

avoir.

Les Persans ne sauraient comprendre, qu’il y ait des personnes qui

volontairement, et par choix, vivent en chasteté. Ils répondent

hardiment à ce que nous leur contons qui s’observe dans plusieurs pays

chrétiens sur de sujet : qu’il y a là quelque énigme dont nous leur

cachons le sens, et qu’il ne se peut faire que l’on se passe de femme, à

moins que de tomber dans les crimes contre nature. Les Européens,

disent-ils, ne sont ils pas faits comme les autres hommes, et ne

mangent-ils pas comme eux ? S’ils ne se servent point des femmes, il

faut qu’ils fassent pis que cela. Je me souviens là-dessus, que logeant

à Ispahan chez les capucins, un seigneur savant, et honnête homme, de la

province de Bactriane, qui nous faisait visite, se mit à dire au

supérieur, nommé le P. Raphael du Maus. Padri, on dit que vous autres

n’avez point de femmes, mais que vous vivez à la turque entre vous :

(cela veut dire se servir des garçons) _Est_-il possible que vous soyez

habitués à ce vilain crime ? Mon Dieu, répondit le Père,

Père, _bien_ loin de là, nous faisons vœu de ne toucher jamais de femme.

Quoi répliqua le Persan, vous vivez sans toucher des femmes ? Oui, dit

le Père. _Mais_, _Padri_, reprit ce seigneur fort sérieusement, vivez

vous aussi sans manger ? Vraiment, poursuivit-il, nous ne trouvons pas

plus difficile de vivre sans besoin de manger, que de vivre sans besoin

de femme. Cette comparaison est sans doute outrée, mais il ne faut

pourtant pas en juger précipitamment ; car nous ne sommes pas constitués

comme il faut pour en bien juger. Les pays chauds sont sujets à une

luxure, dont l’ardeur est, grâces à Dieu, inconnue chez nous, et les

aliments de ce pays-là y sont d’un si grand suc, que quelque société

qu’on y garde, et en quelque mortification qu’on y vive, on n’arrache

jamais l’aiguillon de la chair.

Nonobstant ce que je viens de dire, la fornication est tenue pour péché

chez les mahométans, et l’usage de femmes prostituées prohibé par leur

religion, et regardé comme infâme, ou du moins comme fort déshonnête,

par les gens graves et réglés. Les villes en sont pleines néanmoins, et

les gens estimés les plus réguliers, et les plus saints, s’en servent.

Vous voyez tous les soirs en vous promenant dans les collèges, ou dans

les grandes mosquées, des femmes publiques couvertes de leur voile les

unes suivies de leur servante, d’autres seules, entrer dans les petits

logements des prêtres, et des régents, tantôt chez l’un, tantôt chez

l’autre. On ferme la porte aussitôt, jusqu’au lendemain, qu’elles se

retirent au point du jour, ou plus tard, sans que personne s’en

offense : et la même chose se voit dans les Caravansérails chez les

marchands étrangers. Comment accorder tout cela ? Voici comme les

Persans le font. Ils vous disent premièrement que les femmes prostituées

sont en état de péché, dont elles ne sortent point qu’en faisant

pénitence, et quittant leur vie déréglée, et que c’est pour cela

qu’elles sont chargées de tribut ; or les femmes prostituées sont

réputées infidèles en ce qu’elles font une profession défendue par la

religion. Ils disent secondement, que tout commerce avec une femme

publique est un péché ; mais qu’il n’y a qu’à l’épouser pour rendre ce

commerce licite. Or c’est ce que font les gens scrupuleux. Ils prennent

une courtisane pour femme à louage par un bail d’une heure, d’une nuit,

d’un jour, d’une semaine, ou pour ce qu’on veut, comme je m’en vais dire

plus amplement qu’il se pratique en Perse ; et avec cette précaution,

ils prétendent jouir d’une femme publique en bonne conscience, croyant

qu’un tel mariage est bon et licite, autant qu’aucun autre. Ils

appellent cela sike Koudim, termes qui signifient mot à mot, _j’ai_ fait

le contrat de jouissance, c’est-à-dire, _je_ me suis marié.

Pour venir maintenant au point du mariage des Persans, il faut observer

qu’eux, avec tous les autres mahométans, qui suivent les dogmes _d’Aly_,

prennent des femmes en trois façons : ou en les achetant, ou en les

louant, ou en les épousant. Ils tiennent pour licites ces trois mariages

d’union, leur religion l’enseigne ainsi, et la loi civile reconnaît pour

également légitimes les enfants qui en viennent ; de façon que si un

homme a de son esclave un fils, avant que d’en avoir de son épouse, le

fils de l’esclave est reconnu pour l’aîné, et jouit des droits

d’aînesse, à l’exclusion de celui de la femme légitime, fût-elle

princesse, et du sans royal. C’est pour cela, qu’en Perse, la qualité et

la noblesse ne se tire que du père.

Les femmes esclaves s’appellent canizé. La loi permet d’en avoir autant

qu’on en peut nourrir, et la police, ni ecclésiastique, ni civile, ne

prend point connaissance du traitement qu’on leur fait, parce que dans

tout l’Orient chacun a un souverain pouvoir sur son esclave. Quiconque a

des filles esclaves, s’en sert à tous les usages qu’il lui plaît, et non

seulement est le maître de ce qu’on appelle leur honneur, mais aussi de

leur vie. Ce n’est point en Orient un déshonneur à une esclave de servir

de femme à son maître ; au contraire, c’est le plus grand honneur, et la

meilleure fortune qui lui puisse arriver ; car dès qu’on s’en sert au

lit, on lui donne un appartement séparé des autres esclaves. On

l’habille bien. On lui donne des servantes. On lui fait pension ; et si

elle engendre des enfants, on lui augmente tous ces avantages, et elle

n’est plus regardée comme esclave, mais comme mère d’un légitime

héritier de la maison,

Les femmes à louage s’appellent moutaa d’Amoüad, qui signifie

_concubine_ et aussi _servante_. On en prend tout autant qu’on veut,

pour le temps qu’on veut, et pour le prix qu’on accorde. À Ispahan, qui

est la capitale de Perse, on en loue de belles, et de jeunes, pour

quatre cent cinquante livres l’année, avec l’entretien d’habits, de

nourriture, et de logement. Cette sorte de mariage est un contrat

purement civil, mais qui se passe par devant le juge, et qui est bon,

licite, et honnête, comme tous les autres contrats de mariage. On le

renouvelle au bout du terme, si les parties en sont d’accord ; et l’on

est libre de le rompre avant qu’il soit achevé, et de renvoyer la femme

qu’on a louée ; mais il faut lui donner en la renvoyant tout le gage

contenu dans le contrat. Lorsqu’une femme à louage quitte un homme, elle

ne peut licitement se louer, ni se laisser toucher à un autre, qu’après

quarante jours. Ce terme s’appelle _les_ jours de purification. Ceux du

veuvage au contraire sont au nombre de cent trente ; et bien que la loi

mahométane soit si favorable à l’incontinence, comme je l’ai rapporté

ci-dessus, elle traite d’abominables les femmes, qui après la mort de

leurs maris, ne s’abstiennent pas de la compagnie des hommes durant ce

temps-là. Ceux qui savent la loi cérémonielle mosaïque, reconnaissent

aisément que les mahométans ont pris des juifs cette ordonnance, qu’ils

ont modifiée. La loi des uns et des autres se ressemble fort au sujet du

mariage, tant pour l’obligation, dont ils croient qu’elle est à l’égard

de tout le monde, que pour le traitement, qu’on doit faire aux femmes.

Les femmes légitimes s’appellent _nekaa_. La religion mahométane permet

d’en épouser quatre ; cependant on n’en épouse guère qu’une, par deux

raisons. La première, le mauvais ménage que la multiplicité des femmes

légitimes fait dans un logis ; car chacune veut y commander, et leur

mutuelle jalousie entretient toujours la maison en désordre. L’autre,

l’économie, ou épargne, le mariage en Perse étant de grande dépense, et

où souvent l’on se ruine, de sorte qu’il n’y a guère que les gens

accommodés qui s’y engagent : les autres se contentent de concubines ou

d’esclaves. Les gens de condition se marient d’ordinaire dans des

familles de leur qualité ; et si leur concupiscence ne peut se contenter

de l’épouse qu’ils ont prise, malheur qui ne leur manque jamais

d’arriver, ils se servent des femmes esclaves : la paix de la famille

n’en est nullement troublée, parce que l’épouse est toujours dame et

maîtresse. Au reste, qu’elle en soit contente, ou non, ses parents n’y

prennent jamais de part. Il n’y a d’ordinaire que les gens de moyen état

qui prennent des femmes à louage : et ils le font pour pouvoir plus

facilement s’en défaire. Let petites gens au contraire en prennent

rarement, parce qu’ils n’ont pas le moyen de payer le louage ; et les

gens de qualité n’en prennent pas non plus, parce qu’ils ne veulent ni

le reste d’un autre, ni qu’on jouisse d’une femme qui leur a servi. S’il

arrive par hasard qu’un homme de qualité prenne de l’amour pour une

femme, ou publique, ou qui n’est pas de condition à devenir son épouse,

il la loue pour quatre-vingt-dix ans : c’est afin de l’avoir toute sa

vie, sans se marier avec elle. Les gens de qualité usent de cet

expédient, surtout lorsqu’ils sont mariés à une femme de qualité, ou de

grande famille, parce que ses mau

L ses parents se tiendraient outragés, si on lui donnait une compagne de

basse naissance.

On se marie en Perse d’ordinaire par procureur, à cause que les femmes

ne se font point voir aux hommes. La cérémonie du mariage se fait de

cette manière. Les parents des parties s’assemblent au logis de la

fille. Son père, accompagné de ses plus proches, va recevoir le futur

époux, l’embrasse, le conduit au lieu où est la compagnie, et puis il se

retire. Il ne doit point assister au contrat. Cela n’est pas légal, à

cause qu’il faut laisser le futur époux en pleine liberté. Le contrat se

fait en un lieu particulier, où il n’y a que lui, les procureurs, et le

prêtre ; car c’est d’ordinaire un homme d’Église qu’on fait venir pour

dresser le contrat. Ces procureurs sont à peu près comme en Angleterre

les _trustées_ des mariages, qui en gardent les contrats, et en font

exécuter les clauses. Quand les parties sont de la première qualité,

c’est le _cedre_, qui est le grand pontife, ou le _cheikelislana_, qui

est le grand juge civil, qu’on invite pour cela. Si ce sont personnes de

médiocre condition, ils tâchent d’avoir le _kazy_, qui est le lieutenant

civil. Et si ce sont de petites gens, ils prennent un molla, ou prêtre

de la Loi. L’accordée, accompagnée de plusieurs femmes, se rend dans une

chambre, ou un cabinet joignant, où la porte est à demi ouverte, mais la

portière en demeure abattue, en sorte qu’on ne voit personne. Alors les

procureurs des parties, se lèvent, et celui de l’accordée se rangeant

contre la porte du cabinet, et y étendant la main dit tout haut ; _Moi_

N. Procureur, autorisé de vous, N. je vous marie à N. ici présent. Vous

serez sa femme perpétuelle à tant de douaire préfixe, duquel vous êtes

convenus.

L’autre procureur répond ainsi. _Moi_ N. Procureur autorisé de N. je

prends en son nom à femme perpétuelle N. qui lui a été baillée pour

telle, par N. Son procureur ici présent, à condition de tant de douaire

préfixe duquel on est convenu. Ensuite, le ministre, ou quiconque est là

pour dresser le contrat, se lève, et approchant la tête de la portière

du cabinet, dit à l’accordée _Ratifiez_ vous la promesse que N. Votre

procureur, vient de faire en votre nom.

Elle répond, Oni.

Après il demande la même chose à l’accordé, et dresse le contrat, y met

le sceau, et le fait mettre à l’assemblée comme témoins et ensuite donne

le contrat au procureur de l’accordée. Le contrat se garde par la femme

pour sûreté de son douaire : plus _de_ sceaux il y a et mieux c’est,

mais il faut qu’il y en ait au moins dix.

Il n’y a autre différence dans la cérémonie des mariages à temps, qu’on

contracte avec les femmes à louage, sinon que les procureurs des parties

font les promesses en autres termes. Voici ce qu’ils disent : _Moi_ N.

en vertu de la procuration authentique que j’ai de N. je la donne à N.

afin qu’il en ait l’usage, pour un tel terme, et à tant de prix. Et

l’autre, _Moi_, N. en vertu de la procuration authentique que j’ai de N.

je prends, en son nom, _N._ à femme, je la prends aux conditions qu’on

vient de marquer ; je la prends sur mon âme.

Les petites gens font moins de façons à leur contrat, et ne prennent

point de Procureur ; la femme entre voilée avec ses parentes, dans le

même lieu où font les hommes, et tous étant assis, l’homme lui dit :

Moi N. Procureur de moi même, je prends vous N. à femme perpétuelle à

tant de douaire préfixe : je vous prends pour telle sur mon âme.

Ce sont les femmes qui traitent les mariages. Dès que les articles en

sont accordés, l’époux en assigne le douaire sur le plus liquide de son

bien : et ensuite envoie l’anneau de mariage, et les présents à son

accordée. Ils consistent en habits, en bijoux, et en argent comptant.

L’accordée lui renvoie des galanteries, comme des mouchoirs brodés, des

toilettes, des calottes faites à l’aiguille, et d’autres nippes

semblables, que souvent elle a faites elle même.

La noce se fait chez l’accordé, et dure dix jours. Le dixième, on lui

envoie en plein jour ce qu’on appelle le trousseau de l’accordée. Il

consiste en ses hardes, et bijoux, et quantité de meubles, en esclaves,

et en eunuques, selon sa qualité. C’est sa dot, on ne lui donne autre

chose en la mariant. Des chameaux le portent, ou d’autres bêtes de

charge, au son de plusieurs instruments. Ses esclaves, ou eunuques, sont

montés dessus, ou vont à cheval : et il arrive souvent qu’on emprunte

des meubles, et du train : et qu’on envoie des coffres, qui sont vides,

tout cela par faste, pour donner dans la vue, et pour éblouir les gens.

La nuit on conduit la mariée. Si c’est une fille de qualité elle est

montée en _cagiavat_ ; c’est une manière de _cunes_, ou berceau ; un

chameau en porte deux, un de chaque côté. Si elle elle est de médiocre

condition, on la mène à cheval, ou à pied. Des joueurs d’instruments

commencent la marche, un nombre de domestiques suivent, chacun un cierge

à la main : les femmes viennent ensuite, portant aussi chacune un cierge

allumé. Elle est voilée du haut jusques en bas, et a de plus sur la tête

un autre voile, plissé comme une jupe, fait de brocard, ou de toile

d’or, ou de toile de soie, qui la couvre jusqu’à la ceinture, et qui

couvre tellement sa taille, et sa façon, qu’un lynx ne découvrirait pas

comment elle est faite. C’est pour empêcher, dit on, que les jalouses et

envieuses ne jettent des ensorcellements sur sa personne. Deux femmes la

mènent par le bras, quand elle est à pied, et quand elle est à cheval,

un eunuque la mène par la bride. Une heure après être arrivée au logis

du mari, et quand le festin de la noce est achevé, les matrones la

mènent à la chambre nuptiale, la déshabillent à la chemisette et au

caleçon près, et la mettent au lit. Peu après le marié est conduit au

même lieu, ou par des eunuques, ou par des vieilles femmes, et il n’y a

point de lumière lorsqu’il y entre.

De cette manière un homme ne voit sa femme, que quand il a consommé le

mariage, et souvent il ne le consomme que plusieurs jours après que son

épouse _est_ chez lui ; la belle fuyant, et se cachant parmi les femmes,

ou ne voulant pas laisser approcher le mari. Ces façons arrivent souvent

entre les personnes de qualité, parce qu’à leur avis cela sent la

débauchée de donner sitôt la dernière faveur. Les filles du sang royal

en usent particulièrement de la façon, il faut des mois pour les

réduire, et pour leur mettre en tête que leur mari est digne de les

toucher. On conte de la fille _d’Abas_ le _Grand_, qui fut mariée à un

de ses généraux d’armée, qu’elle fut longtemps sans vouloir regarder son

mari en face. Ce seigneur s’en plaignit au roi, lui disant, que Sa

Majesté. lui avait donné une tigresse, et non pas une femme, qu’il n’en

osait approcher : et qu’elle avait mis deux fois le poignard à la main

contre lui. Abas ne put s’empêcher d’en rire, et demanda au général

_combien_ il avait d’esclaves blanches dans son sérail ? Le général

répondit au roi qu’il y en avait environ quarante cinq. Faites les

coucher l’une après l’autre avec vous, lui dit le roi, _je_ suis sûr de

cette voie pour réduire votre femme. Le général n’y manqua point. La

princesse s’emporta fort contre cet étrange procédé, demandant _si_

c’était la foi conjugale. Et voyant que son mari continuait, malgré son

courroux, elle alla s’en plaindre à son père, en disant qu’elle venait

lui demander justice de l’audace de son mari, qui forçait toutes ses

demoiselles, et ses esclaves. Le roi lui répondit avec un visage irrité,

que c’était par son ordre qu’il en usait ainsi ; et en même temps la

renvoya, lui commandant bien expressément, d’inviter elle même la nuit

suivante son mari de venir coucher avec elle. La princesse le fit, et

elle vécut depuis fort bien avec son époux. L’on fait à ce propos une

assez plaisante histoire d’une des concubines de _Sefy_, dernier roi de

ce nom. C’était une très-belle personne. Le roi l’aimait infiniment, ce

qui l’avait rendue fière, et lui faisait prendre la liberté de M 3 par

parler quelquefois trop hardiment au roi. Un jour, _Sefy_, qui était

cruel de son naturel, se fâcha si furieusement contre elle, qu’il voulut

la faire mourir. Mais la mort ne paraissant pas un assez rude châtiment

à sa colère, voici comment il la punit. Il lui ôta premièrement ses

femmes, ses eunuques, et ses meubles ; ensuite, il fit brûler tous ses

habits, et piler ses pierreries, et ses bijoux, _dans_ un mortier,

dont-il faisait jeter devant elle les morceaux dans un étang ; et enfin,

pour comble de disgrâces, il lui fit épouser un vilain nègre, qui était

un de ses cuisiniers. La dame infortunée fut envoyée chez lui avec une

seule femme de chambre qu’on lui laissa. La femme de chambre qui était

belle, et majestueuse, comme sa maîtresse, se mit au devant d’elle,

lorsque ce hideux mari en pensa approcher, et tirant un poignard lui

dit, Chien de nègre, si tu la touches seulement du doigt, je te mettrai

ce poignard dans le cœur. Le pauvre cuisinier se retira fort vite, et

l’aventure ayant été rapportée au roi, l’action lui plut. Il revint à

lui, il maria la dame à un colonel, et lui renvoya des habits et des

meubles selon sa qualité.

Il arrive dans les mariages des petites gens quelque chose de fort

contraire ; car si l’homme a été obligé de promettre un douaire qui

excède son bien, pour faire consentir les parents de la femme ; il ferme

la porte du logis lorsqu’on la lui amène, et dit qu’il n’en veut point à

si haut prix. Il se fait alors un débat entre les parents des deux

côtés, et ceux de la femme sont obligés de rabattre quelque chose pour

la lui faire prendre, parce que ce serait le dernier déshonneur pour eux

et pour elle de la ramener à la maison.

Il semble que cette façon d’épouser une femme sans l’avoir vue

auparavant, ne devrait produire que des mariages malheureux, mais cela

n’est point, et même l’on peut dire en général que les mariages sont

plus heureux dans les pays, où l’on épouse les femmes avant que de les

avoir vues, que dans ceux où elles sont vues et fréquentées ; ce qui

peut provenir de ce que ne voyant point de femmes d’autrui, on en a

nécessairement plus d’attachement pour la sienne. On ne peut pas dire

pourtant que les Persans se marient sans savoir du tout à qui ; car la

mère et les parentes, ou les autres personnes à qui l’on se rapporte du

choix d’une femme, en font si souvent et si nettement le portrait, qu’on

peut suffisamment juger sur leur rapport, si l’original plaira, et si

l’on pourra s’en accommoder. De plus on ne tient les filles enfermées,

même celles des grands seigneurs, qu’après qu’elles ont passé sept ou

huit ans. Elles paraissent dans le logis jusqu’à cet âge : c’est afin

qu’elles se fassent à la vue du monde, et afin que le monde les observe.

Ainsi il arrive quelquefois qu’on a vu petite la femme qu’on épouse

après.

La religion mahométane tient le divorce licite, de quelque manière qu’il

_se_ fasse, et pour quelque sujet que ce soit. Il suffit qu’une des

parties soit dégoûtée de l’autre, et qu’elles se veuillent démarier,

fût-ce d’ailleurs les plus sages et les plus honnêtes gens du monde, ils

font divorce. On prend acte de la séparation devant un juge, ou devant

un hom homme d’église. Cet acte s’appelle _talaac_, c’est-à-dire, lettre

de divorce, et dès qu’il est fait, les parties ont la liberté de se

marier à qui bon leur semble. Le mari, à la dissolution du mariage, est

obligé de donner le douaire à sa femme, si c’est lui qui la répudie ;

mais si c’est la femme qui a recherché la séparation, elle ne le peut

prétendre. Les mahométans tiennent aussi pour licite, le renouvellement

des mariages dissous, et qu’on peut les dissoudre et les renouveler

jusqu’à trois fois, fois, ce qui est pris positivement des juifs ; mais

que s’il arrive, après un triple divorce, que l’homme et la femme

veuillent se rejoindre encore, ils ne le peuvent faire qu’à cette

étrange condition ; c’est qu’auparavant la femme épouse un autre mari,

habite quarante jours avec lui, et qu’après elle s’en sépare. Mais

néanmoins on regarde cela comme une turpitude parmi les mahométans, _de_

retourner avec une femme qu’on a répudiée trois fois, et les Persans,

généralement parlant, usent rarement de cette ample liberté, qu’ils ont

de se démarier. La bourgeoisie s’en prévaut quelquefois, mais les gens

de qualité aimeraient mieux mourir, _que_ de répudier leurs femmes, et

ils leur ôteraient plutôt la vie que de leur accorder le divorce. Le

menu peuple n’en vient presque jamais-là non plus. Ils sont trop simples

et trop grossiers pour se démarier, et il leur en coûterait trop, à

cause du douaire qu’il faut rendre en répudiant. Il se fait quelquefois

à ce sujet parmi la populace une injustice criante ; c’est que se

voulant défaire de leur femme, _sans_ leur donner le douaire, ils la

traitent si mal., qu’elle qu’elle est obligée de demander le divorce, et

de tout sacrifier à sa liberté. Au reste, la justice ne connaît que

rarement des différends qui arrivent entre le mari et la femme, des

mauvais tours qu’ils se peuvent faire, et des sujets qu’ils ont de se

séparer. Le lieu où les femmes sont renfermées est sacré, surtout chez

les gens de condition. C’est un crime pour qui que ce soit de s’enquérir

seulement de ce qui s’y passe. Le mari y exerce une pleine puissance,

sans la participation de personne. On assure qu’il s’y fait de cruelles

exécutions, et bien étranges, et que le poison y dépêche bien des

personnes, qu’on croit être mortes naturellement.

J’ajoute ici que les degrés défendus chez les Persans sont presque les

mêmes que parmi les juifs ; mère, et belle-mère, sœur, et belle sœur,

tante, et nièce. On peut épouser la femme de son frère, mais cela arrive

fort rarement. Les autres mahométans ont une indulgence exécrable sur

ces degrés prohibés, *et quand _le_ Grand Mogol défunt, père

d’Aurang-Zeb roi des Indes à présent régnant, devint si étrangement

passionné pour sa propre fille, qu’on le raconte en ce pays-là ; il

trouva force casuistes, qui lui dirent, un homme peut manger du raisin

de la vigne qu’il a plantée.

Le 12. je donnai congé à l’officier du _Can_ de Géorgie, qui m’avait

conduit à _Irivan_. Je lui fis présent de huit pistoles, et le chargeai

d’une lettre pour le Père _Raphaël_ de Parme, dans laquelle je lui

mandais le bon service que cet officier m’avait fait, le priant d’en

faire rapport au prince, et de lui en faire mes très humbles

remerciements. C’est la coutume de donner à ces conducteurs de telles

lettres de décharge. S’ils revenaient sans cela auprès de leur maître,

ce serait une faute dont on ne manquerait pas de les punir.

Le 13. je fus au palais une partie du jour, et dînai avec le

gouverneur : le 14. et le 15. j’y dînai aussi. Il me faisait beaucoup de

caresses à dessein que je lui fisse bon marché de ce qu’il voulait

avoir. Il n’est pas concevable combien de bassesses font ces grands

seigneurs persans, quand il s’agit de quelque intérêt, avec des gens sur

qui ils n’ont point d’autorité. Ils ne se font point une honte

d’employer les supplications pour en tirer ce qu’ils veulent : ils

flattent : ils louent : ils promettent. Rien n’est trop bas pour eux de

ce qui les peut conduire à leurs fins ; et quand ils y sont arrivés, ils

ne regardent plus les gens. On est sujet en Perse, quand on y a des

affaires, à y éprouver tous les jours de ces retours d’inégalité.

Le 16. je fus voir le patriarche d’Arménie. Il se nomme Jacques. C’est

un vieillard tout blanc, qui a un port fort vénérable, mais c’est un

esprit léger ; et toute sa conduite justifie les accusations que sa

nation fait contre lui, de manquer de jugement, et d’être plein

d’ambition. Il était logé à l’évêché, et avait la ville pour prison. Les

méchantes affaires qu’il s’était faites, lui avaient attiré ce malheur.

Voici le sujet de celles qu’il avait alors sur les bras, dont il

m’entretint longtemps. Le clergé arménien est fort simoniaque, comme je

l’ai observé ci-dessus, aussi bien que celui des autres sectes de

l’Orient.

Ce qu’il vend le plus cher, ce sont les saintes huiles, que les Grecs

appellent _myrone_. La plupart des chrétiens orientaux s’imaginent que

c’est un baume physiquement salutaire, contre toutes les maladies de

l’âme ; et il y a d’entières communions chrétiennes, qui croient que la

grâce de la régénération, et de la rémission des péchés, se communique

par l’usage de ces huiles, disant que dans le baptême, par exemple,

c’est l’huile, et non pas l’eau, qui est la matière prescrite. Le clergé

entretient le peuple en cette pernicieuse créance, pour l’avantage qu’il

en tire, vendant bien cher chaque onction de cette huile. Le patriarche

a seul le droit de la consacrer. Il la vend aux évêques et aux prêtres.

Il y a quelque douze ans que celui de Perse se mit en tête d’empêcher

les ecclésiastiques arméniens de tout l’Orient, de se pourvoir des

saintes huiles ailleurs que chez lui. Ceux de Turquie s’en fournissent

depuis longtemps à Jérusalem, auprès du patriarche arménien qui y

réside, et qui est le chef de tous les chrétiens arméniens de l’Empire

ottoman : Jacques prétendait, que les Arméniens de Turquie, ne devaient

aller chercher l’huile sainte à Jérusalem, que dans le temps que la

guerre entre le Turc et le Persan les empêchait de venir à son siège ;

et il crut qu’en faisant quelque dépense à la cour du Grand Seigneur, il

obtiendrait aisément un ordre de la _Porte_, en vertu duquel les

ecclésiastiques arméniens de cet empire seraient obligés de venir

prendre en Perse les saintes huiles comme autrefois. Il fallait le

consentement de cette couronne ici, pour entreprendre une affaire de

telle importance. Jacques l’obtint facilement, et alla ensuite à la

_Porte_, où ayant dépensé beaucoup, et demeuré bien du temps, il obtint

enfin tout ce qu’il souhaitait.

Le patriarche arménien de Jérusalem, prélat plus fin et plus habile aux

affaires de Turquie, ne se remua point de son siège, tandis que l’autre

négociait à la cour du G. S. Il le laissa dépenser et s’épuiser, et se

fit voir seulement quand _Jacques_ pensait retourner en Perse. Il n’eut

pas de peine à faire reconnaître au Divan l’intérêt du G. S. en cette

affaire, et le dommage que sa Hautesse se faisait, d’obliger les

Arméniens de son empire, d’aller en Perse quérir les saintes huiles, à

cause du grand revenu qu’elles produisaient. Le Divan cassa l’ordonnance

donnée en faveur du patriarche de Perse, et remit les choses comme

auparavant.

Jacques, pour son malheur, et pour celui de sa nation, alla s’obstiner

contre sa partie. Il fit revoir le procès, croyant que ses grands

présents, et ses sollicitations le lui feraient gagner : Je ne sais

point au juste ce qu’il a employé d’argent à cette méchante affaire, on

en fait monter la somme à huit cent mille livres. Je sais seulement

qu’il en doit cinq cent mille, qu’il a prises à Constantinople, et qu’il

a dépensées pour ce beau dessein. Il emprunta premièrement des Arméniens

tout ce qu’il put, et lorsqu’il vit qu’il n’en pouvait plus rien tirer,

il emprunta des Turcs. Enfin il fut généralement décrédité, et en même

temps obligé de quitter prise, et de se retirer de Turquie, où il n’y a

rien à faire pour des _gens_ épuisés. Le patriarche crut qu’il

obligerait les Arméniens de Perse qui vont et viennent à Constantinople,

de payer ce qu’il devait aux Turcs. Il les pressa de le faire, et

l’obtint en partie. Ils payèrent des sommes considérables, dans la vue

de tirer d’affaire leur patriarche, qu’ils croyaient beaucoup moins

engagé qu’il n’était effectivement ; mais voyant qu’à mesure qu’ils

payaient pour lui quelque dette, ils en découvraient de plus grosses,

ils ne voulurent plus débourser d’argent, quelque adresse, et quelque

violence qu’on pût employer. Ainsi _Jacques_ fit entendre à ses

créanciers turcs, qu’il fallait qu’ils envoyassent des gens avec lui en

Arménie, et qu’il les y paierait. On le laissa aller sur cette parole.

Quand il fut chez lui, il trouva les Persans et les Arméniens également

irrités de ses dépenses, et de sa folle entreprise. Personne ne lui

voulut donner d’argent, et l’on ne voulut point souffrir qu’il touchât

au trésor patriarcal ; de manière que deux commis du douanier de

Constantinople, venus avec lui pour recevoir le paiement de 80. mille

livres qu’il devait à leur maître, furent obligés de s’en retourner,

trouvant le patriarche entièrement insolvable.

Le douanier voyant sa dette en grand risque, obtint un ordre du G. S. au

gouverneur d’Erzerum, de donner à ses gens qui retournaient en Perse

tout le secours nécessaire pour se faire payer. Le pacha leur donna des

lettres de recommandation pour le Can d’Irivan. Ces lettres opérèrent

peu, et comme les longueurs des cours sont extrêmes en Asie, et que la

distance des lieux y retarde. Fort les affaires, ces commis turcs furent

un an à Irivan sans avancer. Enfin ils reçurent de nouvelles lettres de

recommandation du grand vizir, du caïmacan de Constantinople, et du

pacha d’Erzerum, pour le gouverneur d’Irivan. Elles étaient si fortes et

si pressantes, que le gouverneur s’en émut. Il envoya quérir le

patriarche, et lui dit, qu’il fallait absolument payer les 80. mille

livres. Le patriarche, qui est effectivement insolvable, fit voir son

impuissance au gouverneur le plus clairement du monde, et le supplia

instamment de lui obtenir de la cour une permission de lever cette somme

sur les églises de Médie et de Géorgie. Il fit plusieurs présents au

gouverneur pour l’obliger à la demander. Le gouverneur y consentit à la

fin. Il la demanda, et l’obtint. Dès qu’elle fut arrivée, Jacques envoya

des commissaires pour la faire exécuter. Le clergé et les séculiers

arméniens de ces provinces, qui sont tout à fait pauvres, et

continuellement vexés d’avanies, de levées de deniers, d’impôts, et de

taxes, ne voulurent point payer celle-ci. Les gouverneurs de Médie, et

de Géorgie, ayant pris connaissance du fait, défendirent à leurs sujets

chrétiens d’en payer un sou, et dirent que si le gouverneur d’Arménie

avait tant de bonté pour le patriarche, il fît faire la levée dans les

églises de son gouvernement. Il fallut donc encore récrire à la cour sur

cette affaire, mais le gouverneur d’Arménie craignant que le patriarche

ne s’absentât, ou ne voulût aller lui-même à la cour, il lui ordonna de

se tenir à Irivan, et de n’en point sortir sans congé. Voilà où en était

ce Pré prélat lorsque j’allai le voir. Il faisait paraître une grande

impatience dans l’attente des résolutions de la cour. Remarquez

qu’originairement les patriarches chrétiens de l’Asie recevaient des

appointements des princes mahométans, auxquels ils étaient sujets. Il

n’y a pas encore un siècle que celui de Constantinople avait 4000. écus.

Mais leur imprudente conduite ayant beaucoup diminué le respect que l’on

portait à leur dignité, cette somme fut rabaissée à 2500. La brigue pour

le patriarcat s’étant animée on offrit au Grand Seigneur de les relâcher

pour avoir l’office, et les concurrents le mettant à l’enchère on offrit

un tribut. La chose en est présentement à ce point de simonie que c’est

le plus offrant qui obtient ce patriarcat, et le patriarche fait

annuellement de si gros présents aux ministres, qu’ils ne trouvent pas

d’avantages à donner sa place à un autre.

Le 21. du mois, qui était celui de mars, quarante-sept minutes après le

lever du soleil, et le premier jour du mois _Zilhajé_, qui est le

douzième mois de l’année des mahométans, laquelle est lunaire,

l’artillerie et la garnison de la forteresse firent trois décharges,

pour annoncer et pour célébrer la fête du nouvel an. On l’annonce

toujours au moment que le soleil entre dans le signe du bélier soit de

jour, soit de nuit.

Les Persans ont un grand nombre de fêtes, tant religieuses, que

civiles ; c’est-à-dire de ces jours consacrés, soit à la commémoration

des mystères et des événements principaux de la religion, soit à la

mémoire des révolutions importantes. Cependant ils ne gardent et ne

célèbrent solennellement que trois fêtes religieuses ; savoir, le

lendemain de leur carême, qui leur est comme le jour de Pâques aux

chrétiens ; le sacrifice d’Abraham, et le martyre des fils d’Ali ; et

qu’une fête civile, qui est la solennité du nouvel an. Mais on peut dire

que n’en gardant qu’une de cette sorte, ils la célèbrent fort

solennellement. Elle dure trois jours, et en quelques lieux, comme à la

cour, jusqu’à huit, commençant, comme je l’ai dit, au point que le

soleil entre dans le signe du bélier. On appelle cette fête Naurus

sultanié, c’est-à-dire, _le_ Nouvel _An_ royal, ou Impe_rlal_, pour le

distinguer du vrai Nouvel An, selon l’époque présent de la Perse, lequel

commence le jour que le faux prophète _Mahammed_ s’enfuit de la Mecque,

dans la crainte que le peuple ne le mît en pièces en haine de sa

nouvelle doctrine, duquel jour tous les mahométans du monde comptent

leur nouvelle année. Ce Nouvel An de l’époque mahométane, qui, comme je

l’ai déjà remarqué, est une époque lunaire, tombe au premier jour du

mois de _Maharram_, le premier mois de cette époque, laquelle ils

appellent l’Hégire. Mais pour ne parler à présent que de l’ancienne

époque qui est solaire, les Persans font _Gemehid_, quatrième roi de

Perse, le premier instituteur de la fête du Nouvel An ; sur quoi il faut

observer que les anciens Perses faisaient fort solennellement les fêtes

des solstices et des équinoxes ; mais particulièrement celle de

l’équinoxe vernal, parce que c’est le retour du beau temps. La fête

durait huit jours. Le premier jour, le roi recevait les vœux de la foule

du peuple ; il donnait le second aux savants, et particulièrement aux

astronomes ; le troisième aux Prêtres ; le quatrième aux magistrats ; le

cinquième aux grands du royaume ; le sixième à ses parents ; et les deux

autres à ses femmes et à ses enfants. On continua en Perse de solenniser

ainsi cette fête jusqu’à l’invasion du royaume par les mahométans, qui

ayant apporté avec une nouvelle religion, une nouvelle époque, dans

laquelle le premier jour de l’an ne tombait plus à l’équinoxe du

printemps, mais au premier jour du mois lunaire appelé _Maharram_ ;

l’ancienne coutume de solenniser le premier jour de l’an diminua d’année

en année, et vint enfin à se passer. On ne voulait pas garder le nouvel

an solaire, par opposition au peuple du pays, qui persistant dans son

ancienne religion ignicole, faisait une fête religieuse du premier jour

de l’an, en le consacrant au soleil, ce qui paraissait une idolâtrie aux

mahométans, qui abhorraient toute sorte de réjouissance publique ce

jour-là. Et quant au premier jour de l’an lunaire, on n’en pouvait pas

faire un jour de réjouissance, parce qu’en Perse les dix premiers jours

du mois de _Maharram_, le premier mois de l’année mahométane, ainsi, que

je l’ai observé, sont des jours de deuil public, consacrés à célébrer le

martyre des fils _d’Ali_. Cela dura de la sorte jusqu’à l’an 475. auquel

le roi _Jelaleldin_ étant venu à la couronne, le jour de l’équinoxe

vernal, les astronomes du pays en prirent l’occasion de lui représenter,

que c’était un coup de la providence, que son avènement à l’empire fût

arrivé au premier jour de l’an, selon l’époque ancienne, afin de lui

faire rétablir la coutume du pays de temps immémorial, de célébrer le

commencement de l’année par une fête ; que cette fête ne pouvant être

fixée au premier jour de l’an mahométan, parce que ce jour était un jour

de deuil, et qu’il serait d’un méchant augure de commencer l’année par

la solennité d’un martyre, il s’ensuivait qu’il la fallait fixer au

premier jour de l’an solaire, qui tombait toujours au printemps, le plus

beau temps de l’année, et le renouvellement de toutes choses ; au lieu

que le premier jour de l’année mahométane tombait successivement en

toutes les saisons, parce qu’elle est lunaire. Les astronomes ajoutèrent

que s’il rétablissait cette fête du nouvel an solaire, il s’y trouverait

quelque chose de particulier, c’est que selon une ancienne coutume des

Perses, qui comptaient _leur_ années par le règne de leurs rois, le

premier jour de l’année solaire se trouverait être le commencement de

son règne. Ce prince trouve la proposition à son gré, et _rétablit_

l’ancienne fête du nouvel an royal, qu’on a solennisée depuis avec

beaucoup de pompe et d’acclamations.

On l’annonce au peuple, comme je l’ai dit, par des décharges

d’artillerie et de mousqueterie, dans les lieux où il y en a, comme dans

la ville capitale, et aux autres grandes villes. Les astrologues

magnifiquement vêtus se rendent au palais royal, ou chez le gouverneur

du lieu, une heure ou deux heures devant l’équinoxe, pour en observer le

mouvement, ce qu’ils font avec l’astrolabe sur quelque terrasse rafse ou

plate-forme, et à l’instant qu’ils en donnent le signal on fait les

décharges : et les instruments de musique, les timbales, les cors, et

les trompettes font retentir l’air de leurs sons. Ce ne sont que chants

et qu’allégresses chez tous les grands et riches du royaume. À Ispahan,

on sonne des instruments tous les jours de la fête devant la porte du

roi, avec des danses, des feux, et des comédies, comme à une foire, et

chacun passe la huitaine dans une joie qui ne se peut représenter. Les

Persans entre autres noms qu’ils donnent à cette fête, l’appellent la

Fête des habits neufs, parce qu’il n’y a homme si pauvre et si misérable

qui n’en mette un, et ceux qui en ont le moyen en mettent tous les jours

de la fête. C’est le vrai temps de voir la cour, car elle est plus

pompeuse et magnifique, qu’en aucun autre temps ; chacun se parant à

l’envi, de tout ce qu’il y a de plus beau et de plus riche. La promenade

se fait chaque jour de la huitaine en lieux différents hors de la ville,

où le concours est tout à fait grand. Chacun s’envoie des présents ; et

dès la veille on s’entr’envoie des œufs peints et dorés. Il y a de ces

œufs qui coûtent jusques à trois ducats d’or la pièce. Le roi en donne

comme cela quelques cinq cents dans son sérail dans de beaux bassins aux

principales dames. J’en ai rapporté quelques-uns de cette sorte. L’œuf

est couvert d’or, avec quatre petites figures, ou miniatures, fort fines

aux côtés. On dit que de tout temps les Persans se sont donné des œufs

comme cela au Nouvel An, parce que l’œuf marque l’origine et le

commencement des choses. On ne peut croire la quantité qui s’en débite à

cette fête. Après le moment de l’équinoxe passé, les grands vont

souhaiter la bonne fête au roi, leur _tage_, ou bonnet royal, en tête,

chargé de pierreries, dans l’équipage la plus leste qu’ils se peuvent

mettre ; et chacun lui fait son présent, consistant en bijoux, et en

pierreries, ou en étoffes, ou en parfums, ou en des raretés, ou en

chevaux, ou en argent, chacun selon son emploi, et selon ses biens. La

plupart donnent de l’or, s’excusant sur ce qu’on ne trouve plus rien

dans le monde qui soit assez beau pour entrer dans la garde robe de Sa

Majesté. On lui donne ordinairement depuis cinq cents ducats jusqu’à

quatre mille. Les grands, qui sont en emploi dans les provinces, font

aussi faire leurs compliments et leurs présents. Nul ne s’en exempte, et

c’est à qui passera les autres, et soi-même, à l’égard de ce qu’il a

fait les années précédentes ; de manière que le roi reçoit de grandes

richesses en cette fête, dont ensuite il dépense une partie dans le

sérail, à donner les étrennes à tout ce grand monde qui le compose. Le

roi traite magnifiquement les grands seigneurs tous les jours de la

fête, depuis dix heures, jusqu’à une heure, qu’il rentre dans le

sérail ; et les grands font la même chose chacun chez soi, où ils

passent le reste du jour à recevoir les visites et aussi les présents de

ceux qui sont sous leur dépendance ; car c’est là l’invariable coutume

de l’Orient, l’inférieur donnant au supérieur, et le pauvre donnant au

riche, depuis le laboureur jusqu’au roi.

Les gens dévots passent, s’ils peuvent, _tout_ le premier jour de la

fête en dévotion dans leurs logis. Ils se purifient au point du jour, en

se lavant tout le corps dans l’eau : puis ils se vêtent d’habits bien

nets, s’abstiennent de femmes, font leurs prières ordinaires, et les

extraordinaires du jour, lisent l’Alcoran, et leurs bons livres ; tout

cela à dessein de se procurer par cette dévotion une heureuse année.

D’autres gens, qui sont adorateurs du siècle, font toute autre chose ;

car ils étalent leurs richesses et leurs biens, et se mettent au milieu,

passant le jour à les compter, et à les admirer, à se réjouir, et à

prendre toute sorte de plaisirs, dans la pensée que c’est un bon augure

pour une douce et abondante année. Une chose aide fort à rendre la fête

du nouvel an célèbre, autant que solennelle ; c’est qu’on y fait aussi

commémoration de l’inauguration _d’Ali_ à la succession de _Mahammed_.

Les mahométans tiennent que ce fut au jour de l’équinoxe du printemps

que _Mahamed_ le proclama son successeur, en présence de son armée ; ce

qui fait, qu’au lieu que toutes les fêtes de la religion sont dans le

calendrier lunaire, celle-ci seule et unique, est toujours le premier

jour de l’an solaire ; ce qui a donné lieu à ce quatrain.

Le Printemps se montre avec une tulipe à la main, qui ressemble à une

coupe,

Pour faire une efusion des goutes de l’aurore \ Sur le tombeau du Roi

qui est à Negef, [c’est _Ali_.] En ce même nouveau jour, Ali s’étant

assis Sur le siège de la Prophétie,

Il a rendu la fête du jour de l’an une fête glorieuse.

Le feu roi _Abas_ second avait ordonné peu avant sa mort qu’on

solennisât toutes les entrées du soleil dans les douze maisons, par le

bruit des instruments de musique, comme on dit que les Perses le

pratiquaient autrefois. Sa mort prématurée et subite a empêché le

rétablissement de cette ancienne pratique.

Le 22. après midi je fus au palais donner le bon an au gouverneur. Je

lui fis présent d’un poignard, à manche et à gaine d’ivoire, fait au

tour garni d’or émaillé. L’ouvrage en était antique et fort beau. Le

gouverneur l’admira, et en fut bien content. C’est en Perse une coutume

tournée en loi de n’approcher aucun grand durant cette fête, sans lui

faire un présent. Le gouverneur me fit asseoir proche de lui, et fit

servir la collation en fruits verts et secs, et en _excellents_ vins de

Géorgie et de Chiras. Le général des monnaies et l’envoyé du roi, de qui

on a parlé, étaient avec lui. J’y demeurai deux heures en conversation.

Le 25. il m’envoya quérir, et après plusieurs discours indifférents il

me prit en _particulier_, et me dit, qu’il était fâché, pour l’amour de

moi, que je fusse venu _en_ Perse, en un temps si misérable : Qu’il n’y

avait rien _à_ faire pour la pierreries : que le roi ne l’aimait point,

et n’achetait rien : Que je ne comptasse nullement sur le temps _d’Abas_

second, parce que ce temps-là était tout passé, et que j’aurais peine à

vendre à la cour pour trois mille pistoles. Il me dit ensuite, que ce

n’était pas pour m’abattre le courage qu’il me tenait ce discours, mais

afin que je pensasse de bonne heure à ce que j’avais à faire, et ne

perdisse point l’occasion de vendre ce que j’avais apporté. Qu’il avait

dessein d’en acheter pour dix mille écus, si je voulais lui en faire un

prix raisonnable. Je connus aisément où le gouverneur battait avec tout

ce discours, et que cet avis, quoique bon et véritable, venait plus de

son intérêt, que d’aucune part qu’il prit en mes affaires. Je l’en

remerciai fort, et lui dis que j’avais ouï parler du changement dont il

me parlait ; mais que je ne laissais pas d’espérer de vendre, attendant

de l’équité de Sa Majesté qu’elle considérerait que je n’avais fait ce

grand voyage, et apporté tant de pierreries, que par l’ordre du feu roi

son père : que j’étais néanmoins bien résolu de vendre autant que je

pourrais le faire sans perte, et que j’étais si reconnaissant des bontés

et des soins qu’il avait pour moi, que je lui ferais meilleur marché

qu’à personne.

Le gouverneur me fit-là dessus beaucoup de promesses de la faveur de ses

fils, et de tout le crédit des amis qu’il avait à la cour, m’assurant

qu’il me recommanderait fortement à eux, et il fit apporter ensuite tout

ce qu’il avait mis à part. Il me dit qu’il voulait commencer par la

bijouterie, et par les pièces de peu de prix, à m’acheter quelque chose,

pour connaître si je lui tiendrais parole. Cette voie ne me plaisait

point. Je lui proposai de traiter de tout en un coup, et de n’en point

faire à deux fois, l’assurant qu’il y trouverait mieux son compte.

Après, je le suppliai de commencer par les grosses pièces, mais il n’y

eu pas moyen de lui faire accepter ni l’un ni l’autre parti. Il me sut

si adroitement manier, qu’il me persuada que son son procédé était

sincère, et qu’il voulait voir dans les choses où il se connaissait le

mieux, si je vendais cher ou non. Nous fîmes prix de quarante montres de

diverses façons. Je lui en fis bon marché pour gagner créance, et pour

lui vendre plus de choses. Il m’envoya aussitôt à son trésorier recevoir

de l’argent ; et pendant qu’on me le comptait, il y vint, tenant à la

main un grand miroir de cristal de roche monté en or, qu’il avait _mis_

à part parmi ceux que je lui avais fait voir. Il me dit que l’heure

était bonne, et qu’il fallait encore faire marché de cette pièce. Je la

laissai pour cinq cents écus, qu’il me _fit_ compter avec le reste. On a

dit que les Persans sont fort infatués de l’astrologie judiciaire, et

qu’ils rapportent à l’influence des astres tous les bons et les mauvais

succès. Quand deux astres, appelés bénins, sont en conjonction, c’est ce

qu’ils appellent la bonne heure.

Il n’y a pas de peuple au monde plus superstitieux, ni qui le soit plus

sottement, que les Persans, pour un peuple savant et éclairé, comme ils

le sont. Ils croient qu’il y a fatalité partout. Tous les jours de

l’année sont à leur dire heureux, ou malheureux ; ou, pour parler comme

ils font, noirs ou blancs, et les heures du jour aussi. C’est par là

qu’ils ont tant de crainte de l’enchantement et du charme, tant de

croyance aux talismans, et tant de confiance aux amulettes. Ils les

composent des passages de _l’Alcoran_ et des _Hadis_, qui sont les dits

des premiers successeurs de Mahammed, de prières de leurs saints, mêlées

de termes cabalistiques ; le tout écrit avec de grandes circonspections

à l’égard du papier, surtout à l’égard du temps et du lieu.

Ils les portent au cou, à la ceinture, mais plus communément au bras,

entre le coude et l’épaule, en de petits sacs de soie, ou de brocard de

toutes figures, grandes comme un demi-écu, plus ou moins. On les

prendrait d’abord pour de petits pelotons. Il y a des gens qui portent

jusqu’à sept ou huit de ces sachets cousus sur un ruban en bracelet, et

il y en a d’autres qui portent ces sortes de papiers superstitieux en de

petites boîtes, ou en de petits étuis, comme ceux des cure-dents, faits

d’or ou d’argent, pour les mieux conserver, et aussi afin de n’être

jamais obligés de les ôter ni jour ni nuit, pas même en se ainsi tout

l’Alcoran. Comme ils ont de ces amulettes en papier, ils en ont aussi

gravées sur des pierres, mais ils n’en ont point en vélin, ou parchemin,

parce qu’ils réputent les bêtes mortes impures, et tout ce qu’on en

tire, comme est la peau dont on fait le parchemin. Enfin il y a des gens

qui les enchâssent dans des bagues entre la pierre et le fond du chaton.

Ils appellent les amulettes, douaa, c’est-à-dire _vœux_, ou _prières_,

et il faut observer qu’il y en a pour être gardé contre toute sorte de

maux, et pour obtenir toute sorte de biens. Par la même superstition ils

en attachent au cou des bêtes, et aux cages des oiseaux, quelquefois par

douzaines ; et enfin, ils en pendent aux choses inanimées, comme aux

boutiques, dans la pensée que cela leur fera venir des chalands.

Je traiterai dans la suite de ce journal des autres superstitions des

Persans à mesure que l’occasion s’en présentera. Je ne parlerai ici que

de ces caractères talimanisques, entre lesquelles j’en ai vu composer de

cette sorte. On prenait une feuille de papier, longue de plus d’une

aune, mais large seulement de cinq à six pouces, laquelle on portait à

quarante personnes, l’une après l’autre, celles du pays que l’on croyait

les plus intègres et les plus dévotes, les priant d’écrire dessus une

oraison à leur gré, ce qu’ils croiraient de plus agréable à Dieu et de

plus efficace. Chaque oraison n’était qu’un ou deux versets de

_l’Alcoran_, et des _Hadis_. Quand le papier était achevé, on le pliait,

et on l’enfermait, comme je l’ai dit, et on l’attachait sur soi. Ils

donnent pour raison de cette dévotion superstitieuse, que de ces

quarante personnes, il y en aura au moins une d’agréable à Dieu, de

laquelle l’oraison sera efficace par conséquent, et fera son effet sur

celui qui en est muni. Les moines mendiants, et la plupart des gueux qui

demandent l’aumône, portent toujours à la main, étendue devant eux, un

grand papier carré de deux à trois pieds, sur lequel il y a des prières

pour obtenir de Dieu des grâces spéciales, au dessous desquelles on voit

un grand nombre de sceaux appliqués au lieu et en manière de signature.

Ce sont les sceaux des plus honnêtes et des plus dévots personnages du

lieu, qu’on y a fait mettre ; en disant que ces gens-là s’unissent de

cette manière à celui qui est chargé du papier où sont ces prières,

concourant avec lui à demander à Dieu les grâces qu’elles contiennent,

et qu’il est impossible que parmi tant de gens de bien, il n’y en ait

quelqu’un d’agréable à Dieu, dont le suffrage soit efficace en faveur de

celui pour qui il est donné. Quand ces mendiants se veulent arrêter

quelque part, ils pendent ce papier sur le devant du lieu où ils

s’arrêtent ou gîtent.

Le 27. le gouverneur me _fit_ l’honneur de me venir voir. Je me fusse

bien passé de sa visite, car il m’en coûta une boîte d’or de huit

pistoles. Je la lui présentai pour satisfaire à la coutume du pays, qui

est de payer d’un présent les visites des grands seigneurs, comme on l’a

dit. Le gouverneur demeura + un quart d’heure dans ma chambre, et après

il alla s’arrêter devant celle des gens du douanier de Constantinople,

qui avaient leur logement proche du mien. Il alla ensuite chez un

marchand turc, et chez un marchand arménien, qui étaient logés dans le

même Caravansérail. On lui faisait un présent partout où il allait. À la

vérité c’était des choses de peu de valeur. Les gens du douanier de

Constantinople lui donnèrent deux ducats, le marchand turc un sac de

_cahvé_ de la valeur de deux écus, l’Arménien deux aunes de damas. Ce

gouverneur sort de la forteresse, et vient à la ville réglément deux

fois la semaine, le vendredi et le samedi ; il visite quelque quartier

de la ville, et y donne les ordres nécessaires ; aussi n’y a-t il rien

de mieux policé que tout son gouvernement. Lorsqu’il s’arrête devant un

logis, on ne lui fait point de présent si l’on ne veut ; mais s’il entre

dedans, la coutume oblige de lui en faire. Un officier qu’on appelle

receveur des prébendes tient compte de tout ce qu’on lui donne de

quelque peu de valeur que cela puisse être.

Le 29. et le 30. je dînai avec le gouverneur, et lui vendis pour cinq

cents pistoles de petits bijoux. Nous traitions tête-à-tête, et dès que

le marché était fait il me faisait payer comptant. Il gagnait sûrement à

cette bonne façon de négocier, que jusque-là je n’avais point vue en

Perse ; car je lui en faisais beaucoup meilleur marché. Ce jour-là, peu

de temps après que je fus de retour au logis, la princesse sa femme

m’envoya quérir pour faire le prix de plusieurs bijoux qu’elle avait

choisis. Comme j’étais prêt à monter à cheval le général des monnaies,

et l’esclave du roi me vinrent voir, ainsi je ne pus aller au château ce

jour-là. Je n’y voulus point aller les trois suivants, parce que c’était

les derniers de la semaine sainte. J’y fus le 4. Avril. L’intendant de

la princesse qui était un vieil eunuque, me dit qu’elle s’était mise

fort en colère de ce que j’avais tant tardé à venir, et que si un homme

du pays en avait fait autant, elle lui eût fait donner deux cents coups

de bâton sous les pieds. Cela me fit rire et me fit demander par

curiosité à l’eunuque, si la princesse faisait quelquefois de telles

justices ? Elle est, me répondit-il, la plus fière dame du monde, et

pour la moindre faute, elle fait châtier sévèrement. Quand c’est un

homme qui l’a commise, elle l’envoie prendre par des eunuques. Ils lui

lient les mains et les pieds, le mettent dans un sac, le portent dans le

sérail en sa présence, et l’y châtient comme elle l’ordonne, sans le

tirer du sac, ni qu’il voie où il est. Je ne savais pas que les grandes

dames de Perse fissent de ces punitions. Je suppliai l’eunuque, de faire

entendre à la princesse le sujet qui m’avait retenu au logis, et de

l’assurer que je serais toujours prêt à exécuter ses commandements. Je

demeurai plus de quatre heures à l’entrée du sérail, tandis que

l’intendant allait et venait. On convint de quatre mille livres de

bijoux, et j’en reçus l’argent le lendemain matin.

Le 3. j’allai voir le gouverneur et le supplier de me donner congé de

partir, étant pressé de me rendre à la cour. Il me promit de le faire

l’après-midi. J’y retournai au point de l’assignation. Il me demanda

d’abord, en riant, combien valait la boîte d’or que je lui avais donnée,

lorsqu’il m’était venu voir. Je ne savais à quel dessein il me faisait

cette demande. Je lui répondis qu’elle valait dix pistoles. Vous

m’obligerez, me dit-il, de la reprendre et de m’en donner la valeur en

clefs, en ressorts, et en cordes de montre. Je fus surpris de la

proposition, qui ne me sembla guère honnête pour un seigneur de sa

qualité. Je lui répondis, que je ferais ce qu’il lui plairait ; et

j’ajoutai, que j’avais des outils d’horlogeur, que j’avais apportés pour

les ouvriers du roi, et que s’il en voulait je lui en donnerais. Il. me

prit au mot, m’assurant que je lui ferais un grand plaisir. Ce seigneur

connaît et aime la mécanique, et sait bien remédier à un horloge qui ne

va pas juste. Il fit apporter ensuite tout ce qui lui restait à moi. Je

croyais sûrement qu’il en traiterait, mais à mon grand étonnement il me

rendit tout. J’aperçus alors que j’avais été sa dupe, et qu’il ne

m’avait leurré d’un grand achat, que pour pour me faire donner à bon

marché ce qu’il voulait avoir. Je cachai le déplaisir, et le dépit que

j’en sentais, et lui rendis mille remerciements avec un visage aussi

gai, que si j’eusse eu le cœur content. Je le suppliai ensuite de me

donner des lettres de recommandation pour ses fils. Il promit de le

faire, et m’invita par deux fois d’aller avec lui à la campagne, où il

allait le lendemain matin. Je m’en excusai, et l’en remerciai le mieux

que je pus. Je lui demandai en même temps l’agrément pour le _sieur

Azarie_, de me venir m’accompagner à Tauris. Je le veux bien, répondit

ce seigneur, je lui recommanderai d’être votre mehemandar ou conducteur.

Cet honnête homme est l’Arménien dont l’on a parlé. Je me retirai après

avoir derechef bien remercié le gouverneur de toutes ses bontés, et lui

avoir dit que je ne manquerais point de m’en louer à la cour. Je ne

voulus point _le_ sommer de plusieurs promesses qu’il m’avait faites ;

étant sûr que cela ne produirait rien, parce que selon la la coutume du

pays, il me les avait faites, non pas pour les tenir, mais pour me faire

faire plus facilement ce qu’il désirait.

Les, le gouverneur alla au camp, qu’il avait fait dresser à une lieue de

la ville, en une grande et belle prairie toujours couverte de fleurs,

durant la belle saison. Les deux fleuves qui passent autour d’Irivan y

serpentent doucement, et y forment plusieurs petites îles. Le quartier

du gouverneur, celui de la princesse sa femme, et ceux des plus.

considérables personnes qui les accompagnaient, étaient séparés, et

chacun dans une île. Ils communiquaient les uns aux autres par de petits

ponts volants. Les tentes du gouverneur étaient magnifiques. Il y avait,

en petit, toutes les commodités d’un palais, jusqu’aux bains et étuves.

Sa maison était de plus de cinq cents hommes, sans compter les femmes,

et les eunuques. Les grands ont coutume en ce royaume, d’aller ainsi

passer le printemps à la campagne. Ils y prennent les divertissements de

la chasse, de la pêche, de la promenade, des exercices à pied et _à_

cheval. Ils y goûtent l’air, et la fraîcheur qu’ils aiment tant.

C’est-là le délassement de leur vie ; et s’ils n’ont point d’affaires à

la ville, qui les obligent de s’y rendre, ils continuent à le prendre,

durant l’été, dans les plus délicieux endroits des montagnes voisines.

Ils appellent cela _yelac_ ; c’est-à-dire, course de campagne.

Le 6. l’intendant du prince me donna à dîner, le lieutenant de roi de la

forteresse était au festin. Il est natif de _Dag_-estaan. C’est un grand

pays tout de montagnes qui est au nord-est de la mer Caspie, et confine

à la Moscovie. J’eus beaucoup de plaisir à lui ouïr raconter plusieurs

singularités des mœurs et des manières de son pays. Le roi de Perse y

est reconnu pour souverain seigneur, mais il n’en est pas absolument le

maître ; et les peuples qui l’habitent n’obéissent pas toujours à ses

ordres. On dissimule leurs désobéissances, parce qu’il est difficile de

les réduire, _à_ cause de l’âpreté, et de la hauteur de leurs montagnes.

Ce sont des gens farouches, et des plus barbares de l’Orient. Je crois

que ce sont les restes des Parthes. Le soir, ce

Seigneur m’envoya un régal de fruits, devin, et d’un mouton.

Le 7. le trésorier me fit un pareil régal qu’avait fait le lieutenant le

jour précédent. Je payai de petits présents que je fis à ces messieurs

les faveurs que je recevais d’eux. Ils m’avaient rendu service à Irivan,

sans avoir osé prendre de moi les droits qu’on est obligé de payer en

Perse, aux officiers des gouverneurs, de tout l’argent qu’on reçoit à

leur trésor, parce que leur maître avait défendu de m’en demander rien.

C’était donc pour m’obliger à leur en donner de gré une partie qu’ils me

faisaient tant de caresses, sachant bien que j’étais assez instruit des

coutumes du pays, pour savoir, qu’on n’y fait point ces sortes de

courtoisies à un étranger, par un pur mouvement de générosité. L’après

midi _je fus_ au camp prendre congé du gouverneur ; il me fit mille

honnêtetés, et me donna, en me quittant, deux lettres de recommandation

pour ses deux fils aînés, qui sont les uniques favoris du roi, comme on

l’a dit. Elles étaient à peu près de même teneur. Voici la traduction de

celle qui était pour l’aîné.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 52 / 55 题