Je donnai une pistole au secrétaire du chancelier pour le droit qu’il a
sur les expéditions de cette nature. Ce droit n’est pas réglé, on le
paie à proportion de l’avantage qu’on reçoit de l’expédition, et à
proportion aussi de la figure qu’on fait et de la qualité qu’on a. Mon
conducteur me fit d’abord entendre qu’il n’avait point de cheval, et il
fallut que je lui donnasse cinq pistoles pour en acheter un. Je Je
connus bien que c’était une pure adresse pour me tirer cet argent
d’avance, craignant que quand je serais à _Irivan_, je ne fusse assez
malhonnête pour le récompenser d’une bagatelle, ou ne lui donner rien du
tout. Les Persans n’ont pas beaucoup de reconnaissance ; et les
Géorgiens surtout sont ingrats. Les plus grands bienfaits ne font guère
d’impression dans leur cœur. Ils les oublient ; et ils font de mauvais
tours à ceux à qui ils doivent leur avancement, _aussi_ librement qu’à
des inconnus. C’est pour cela qu’ils ont accoutumé de se faire payer par
avance, et ils le font avec assez peu de honte, n’en connaissant point à
demander récompense pour le plus petit service qu’ils fassent.
Le 28. je partis de _Tifflis_ sur les 11. heures du matin. Le chirurgien
polonais, dont j’ai parlé, et quelques Géorgiens avec qui j’avais fait
connaissance, me conduisirent à la traite. Le conducteur allait devant
pour empêcher que les receveurs de certains petits droits, qu’on prend
pour tous les chevaux de charge qui sortent de la ville, ne demandassent
rien à mes gens. On appelle ces sortes de conducteurs mehemandaar, mot
qui signifie, _celui_ qui a soin d’un hôte. On en donne aux envoyés, aux
ambassadeurs, et à tous les étrangers de considération. Leur devoir est
de faire donner eux-mêmes des logements, des vivres, et des voitures,
aux personnes qu’ils mènent ; en un mot, de les décharger du soin : du
voyage. Ce sont comme des maîtres d’hôtel, ou pourvoyeurs de gens qu’ils
conduisent ; car on se sert en tout et partout de leur ministère. On les
envoie à l’emplette, comme on leur fait porter aux ministres les paroles
qu’on ne veut pas prendre la peine de leur porter en personne. Ces
conducteurs sont bien payés de leur voyage, aussi est-ce une récompense
qu’une telle commission. Les villages où ils passent leur font des
présents, afin qu’ils lèvent moins rigoureusement ce qu’ils font donner
pour le défrai des gens qu’ils conduisent, et qu’ils ne fassent point de
dégât. Ils prennent en leur protection les marchands qui les veulent
suivre, et outre qu’ils les assurent des vols, ils les exemptent de
péages et de douanes. Cela leur vaut encore quelque chose. Leur plus
grand gain est le présent qu’il leur faut faire en les renvoyant.
J’eus beaucoup de joie a de me voir heureusement hors de _Tifflis_.
J’appréhendais d’y avoir du déplaisir par deux raisons. La première
était, que le prince m’ayant fait dire deux ou trois fois, qu’il avait
grande envie de voir ce que je portais au roi, je refusai constamment de
le montrer, alléguant pour excuse que j’avais ordre de Sa Majesté de ne
l’ouvrir que devant elle. On a remarqué ci dessus, que ce prince n’est,
ni si entièrement sujet du roi de Perse, ni si soumis à ses ordres que
les autres vice rois ou gouverneurs de son empire, et que les Géorgiens
sont fort perfides, et fort avides du bien d’autrui. J’appréhendai, que
si je faisais voir au prince les bijoux de prix que j’avais : leur
beauté et leur valeur ne le tentassent de me les faire enlever, ou que
d’autres gens ne m’assassinassent pour les avoir. Cette considération
m’empêcha de les montrer.
Le second sujet de défiance que j’avais c’est que les capucins pour me
faire de l’honneur, dans la vue de s’en faire à eux-mêmes, m’avaient
fait passer pour fort riche et puissant, de sorte qu’il courait un bruit
par toute la ville que j’avais des sommes immenses. Le douanier s’en
était ému, et il prétendait des droits de moi. Ces droits n’étaient pas
ce qui m’inquiétait ; car, outre que c’était peu de chose, la patente du
roi m’en exemptait pleinement. Je craignais que ce ne fût une voie dont
le prince se pût servir pour voir malgré moi, ce que je portais. Voilà
ce qui me faisait craindre, et ce qui me fit insister d’avoir un
officier pour me conduire, parce que dans mon raisonnement cela rendrait
le vice-roi plus responsable de tout ce qui me pourrait arriver, et que
ce conducteur assurait ma personne et mon bien. La plus grande partie de
ma peur fut dissipée, dès que je me vis tout à fait hors de _Tifflis_ ;
et je conçus aussitôt une bonne espérance du reste de mon voyage. Je fis
ce jour-là deux lieues au passage de la petite montagne, qui est au midi
de la ville, et je couchai à un gros village, nommé Sogan-lou,
c’est-à-dire, _lieu_ d’oignons, bâti sur le fleuve Kur.
On va voir à quelque distance une maison royale qu’on appelle
_Sefy-abad_, c’est-à-dire, l’habitation de _Sefy_, qui était ce roi de
Perse qui commença à régner l’an 1627. Elle est située sur le haut d’une
colline, accommodée en larges terrasses, avec des canaux et des cascades
partout. C’est un lieu charmant au printemps, par l’émail et par le
parfum des fleurs ; et les saisons suivantes, par l’abondance des fruits
délicieux. En voici le dessein. Le 1. Mars je fis huit lieues en une
belle plaine. Le chemin y est assez droit, et tire au nord-est.
J’arrivai à trois heures à un village de cent cinquante maisons, nommé
_Kuprikent_, c’est-à-dire, le village _du pont_, parce qu’il y en a un
fort beau tout proche de là, construit sur un fleuve qu’on nomme
_Tabadi_. Ce pont est situé entre deux montagnes, qui ne sont séparées
que par le fleuve. Il est soutenu par quatre arches inégales en hauteur
et en largeur. On les a faites d’une forme irrégulière, à cause de deux
grandes masses de roche qui se sont trouvées dans le fleuve, sur
lesquelles on a fondé autant d’arches. Celles des deux bouts sont
creuses, ouvertes d’un et d’autre côté, et servent à loger des passants.
On y a accommodé de petites chambres et des portiques, qui ont chacun
une cheminée. L’arche qui est au milieu du fleuve est percée de part en
part, et a deux chambres aux bouts, et deux grands balcons couverts, où
l’on prend le frais avec plaisir durant l’été. On y descend par deux
degrés qu’on a ménagés dans l’épaisseur de l’arche. Joignant ce beau
pont on trouve un Caravansérail, qui commence à tomber et à se ruiner.
La structure en est magnifique. Il y a plusieurs chambres sur l’eau,
dont chacune a un balcon. Je n’ai point vu de plus beau pont, ni de plus
beau Caravansérail, en toute la Géorgie.
Les Caravansérails sont de grands bâtiments, faits pour donner le
couvert aux voyageurs. Il faut concevoir que dans l’Asie il ne se voit
pas à beaucoup près tant de monde étranger dans les villes, ou sur les
chemins, qu’il se fait en Europe. On en peut donner plusieurs raisons.
Premièrement, l’Asie n’est pas si peuplée sans comparaison que
l’Europe ; j’entends cette partie que les catholiques romains, et les
protestants, en possèdent, qui est l’endroit le plus peuplé de
l’univers, si ce n’est peut-être la Chine. Secondement, les nations de
l’Orient habitent un meilleur air que nous. Elles ne sont pas pressées
de tant de besoins ; ce qui fait aussi que ces peuples sont moins
actifs, moins inquiets, et moins curieux que nous ne sommes ; et par
conséquent, il ne se soucient pas tant de commerce. C’est à tout cela
que j’attribue qu’il n’y a point d’hôtelleries en Orient, ni sur les
chemins, ni dans les villes, ni de maisons garnies ; comme aussi à la
coutume que les femmes ne se laissent point voir aux hommes ; ce qui
oblige ceux qui en mènent en voyage, de les tenir toujours en
particulier, hors de la vue du monde. Ainsi il faut porter en voyageant
de quoi se coucher, et de quoi se faire à manger. Mais comme on ne se
sert point de chalits, de tables, ni de sièges en ces pays orientaux, à
cause que l’on mange, et que l’on couche à terre sur des tapis, le
bagage est facile à porter. Deux chevaux portent celui de deux ou trois
hommes fort facilement. De cette manière, il ne faut que du couvert en
voyage, et c’est pour le donner commodément que ces Caravansérails sont
faits. On n’en trouve guère sur les grands chemins dans l’empire du
Turc, parce qu’on n’y voyage qu’en grandes troupes d’environ mille
personnes ensemble, qui portent chacun leur tente, comme à l’armée ;
mais il y en a partout dans l’empire de Perse. Il n’y en a point non
plus dans les villes en celui du Mogol, par une raison différente ;
c’est que l’air y étant chaud en tout temps on aime mieux se loger à
l’air, soit à l’ombre des arbres, soit sous des portiques, que dans des
chambres. En Perse les Caravansérails des villes, et ceux de la
campagne, sont faits presque de même sorte, si ce n’est que ceux des
villes sont communément à double étage. Ce sont de grands édifices
carrés, pour la plupart, de quelque vingt pieds de haut, avec des
chambres tout du long sur une ligne, comme les dortoirs des moines,
voûtées et élevées de quatre ou cinq pieds du rez de chaussée, n’ayant
guère plus de huit pieds en carré, et étant toutes sans fenêtres ; de
sorte que le jour n’y entre que par la porte. Chaque chambre a un petit
vestibule de même largeur, ouvert sur le devant de quatre ou cinq pieds
de profondeur, avec une petite cheminée à côté, dont la couverture est
en dôme ; et, outre ce double logement un relais, ou corridor, règne
tout du long des chambres, étant de même hauteur et de même profondeur.
Les Persans appellent ces corridors _maatabe._ Derrière les chambres
sont les écuries, bâties tout alentour de l’édifice, comme des allées.
On y trouve des deux côtés, des portiques élevés et profonds encore plus
que les relais des chambres, avec de petites cheminées au fond de dix en
dix pieds, pratiquées dans la muraille. C’est où logent les valets,
quand il fait mauvais temps, et où ils font la cuisine ; car quand il
fait beau, ils la font sur le devant des chambres, et on attache les
chevaux dans la cour le long du relais ou corridor, chacun le sien
devant soi. Le milieu de la cour est d’ordinaire marqué, ou par un grand
bassin d’eau vive, ou par un perron carré, ou hexagone de vingt à trente
pieds de diamètre, et haut de six à huit pieds. Les Persans appellent
aussi ces perrons _maatab_, c’est-à-dire exposés à la lune. Ils en ont
de même dans leurs jardins, dans les cours de leurs logis, et souvent il
y a de grands arbres plantés à côté, qui y entretiennent le frais et
l’ombre. Ces Caravansérails sont couverts en terrasse. Les entrées sont
des portiques, avec des boutiques d’un et d’autre côté, où l’on vend les
plus communs aliments. Ils sont de la hauteur de l’édifice, fermés par
de hautes portes, dont les linteaux sont de charpente faits d’une pièce.
Quelques uns n’ont seulement de chaque côté qu’une chambre voûtée, avec
un balcon. Je ne m’étendrai pas davantage sur la figure de ces édifices,
parce que j’en donnerai un dessein à la fin de ce volume.
On ne trouve rien dans ces sortes d’hôtelleries que les quatre
murailles. Chacun en entrant se met dans la première chambre qu’il
trouve vide, du côté qu’il lui plaît. Il-y demeure tant de jours qu’il
lui plaît, et puis il s’en va sans qu’on lui demande rien. Les gens
riches donnent au valet du concierge quelques sols en sortant, autant
qu’il leur plaît ; car on ne saurait rien demander pour le louage, à
cause que ces édifices sont des œuvres pies, comme on parle ;
c’est-à-dire, des fondations charitables pour le service des voyageurs ;
dont le concierge et les valets sont rentés pour en avoir soin. Le
concierge vend d’ordinaire ce qu’il faut pour les chevaux, et les plus
communes choses pour la vie, comme du pain, du vin, dans les endroits où
il est en abondance, du beurre, des laitages, des fruits, et des
volailles, et de quoi faire le feu. On va quérir la grosse viande ou au
premier village, ou à des camps des pâtres dans la campagne voisine.
Voilà quels sont les gîtes communs des voyageurs en Orient,
principalement dans toute la Perse.
Quant aux _Caravansérails_ des villes, ils sont de deux sortes. Les uns
pour les voyageurs, et pour les pèlerins, dans lesquels on loge aussi
sans payer. Les autres pour les marchands, et ceux-ci sont d’ordinaire
plus beaux, et plus commodes ; ayant des portes aux chambres qui ferment
bien ; mais comme la plupart sont occupés par des marchands négociants
actuellement, on y paie le gîte tant par _chambre_ ; et ce gîte n’est
d’ordinaire que d’un sol ou deux par jour. Mais il y a par dessus cela
le droit d’entrée qui est plus considérable, et le droit de ce qu’on
vend dans le _Caravansérail_, qui se paient à tant par balle, et qui
sont plus ou moins importants selon la nature du négoce. Le droit
d’entrée s’appelle _sercolphe_, c’est-à-dire _le_ cadenas. Ces
Caravansérails-ci appartiennent les uns au domaine, les autres à des
particuliers ; et il faut observer que dans toutes les villes, chaque
_Caravansérail_ est particulièrement destiné, ou au gens de certains
pays, ou aux marchands de certaines marchandises. Ainsi, lorsqu’on veut
savoir des nouvelles de quelqu’un qui est de _Médie_, ou de Bactriane,
ou de _Caldée_, on n’a qu’à aller aux Caravansérails, où les caravanes
de ces lieux viennent loger ; ou bien lorsqu’on veut acheter quelque
chose aux magasins comme des étoffes des Indes, du drap, du lapis, et
d’autre choses : on s’en va dans les Caravansérails où l’on en vend.
On appelle ces édifices de divers noms. En Turquie on les nomme
communément _han_, ou _can_ ; en Tartarie, et aux Indes _serai_ ; en
Perse Caravansérail. Carvan, que nous disions caravane, veut dire une
troupe de voyageurs qui font leur chemin ensemble ; et c’est ce qu’on
appelle en Perse _cafilé_, c’est-à-dire compagnie de revenants, ou
_retournants_, les voyageurs étant appelés des _retournants_ par bon
augure. _Seray_, qui est un terme de l’ancien idiome persan, signifie
_palais_, grand logis, d’où est venu le mot de sérail, 1, pour dire _le_
palais des femmes du roi ou des grands. Ainsi-Caravansérail veut dire
_hôtel_, ou _palais des_ caravanes. Les Persans disent que les palais et
les hôtelleries s’appellent du même nom, pour faire souvenir les hommes
qu’ils sont voyageurs sur la terre ; sur quoi je me souviens d’un conte
que j’ai lu dans un auteur persan, d’un derviche, ou religieux
mahométan, qui voyageait en Tartarie. Étant arrivé dans la ville de
_Balk_, il s’en alla loger dans _le palais royal_, le prenant pour un
Caravansérail. Il y entre ayant regardé de tous côtés, il se va placer
sous une belle galerie, met bas son petit sac, et son petit tapis, qu’il
étend, et s’assit dessus. Des gardes l’ayant aperçu en cette posture,
lui crièrent de se lever, lui demandant en colère qu’est ce qu’il
prétendait faire ? Il répondit qu’il prétendait passer la nuit dans ce
Caravansérail : les gardes se mirent à crier plus fort, qu’il s’en allât
et que ce n’était pas ici un Caravansérail mais le palais du roi. Le
roi, qui se nommait _Ibrahim_, étant venu à passer là-dessus, il se mit
fort à rire de la bévue du derviche, et l’ayant fait appeler, lui
demanda comment il avait si peu de discernement, de ne reconnaître pas
un palais d’avec un Caravansérail. Sire, se mit à dire le derviche, que
Votre Majesté. daigne souffrir que je lui demande une chose. Qui a logé
premièrement dans cet édifice ci, après qu’il a été fini ? Ce sont mes
ancêtres, répondit le roi. Après eux, Sire, qui est-ce qui y a logé,
reprend le bonhomme ; C’est mon père, répondit le roi : Et après lui qui
en a été le maître ? Moi, répliqua le roi. _Et_ de grâce, Sire, qui en
sera le maître après vous ? Ce sera mon fils, répondit le prince. _Ah_ !
Sire, reprit le bon derviche, un édifice qui change si souvent
d’habitants, est une hôtellerie, et n’est pas un palais.
_Le_ 2. _nous_ fîmes neuf lieues dans des montagnes fort âpres, et fort
difficiles à traverser. Nous employâmes douze heures à les faire,
quoique nous allassions assez bon train. Nous arrivâmes sur le soir à un
gros village nommé Melik-kent, c’est-à-dire _village royal_, qui est
bâti sur une pointe de ces hautes montagnes. Cette pointe est le mont
que _Chalcondyle_ appelle Perlardé.
Le 3. nous fîmes huit lieues dans ces montagnes, où nous étions engagés,
et où l’on ne fait que monter et descendre. Nous couchames à _Chincar_,
village aussi gros que _Me_lik-kent.
Le 4. notre traite fut de trois lieues seulement. Nous arrivâmes avant
midi à un bourg de trois cents maisons, nommé _Dilyjan_. Il est situé
sur un fleuve qu’on appelle _Acalstapha_, au bas d’une haute et affreuse
montagne, laquelle, aussi bien que les autres que nous avions passées
les jours précédents, fait partie du mont Taurus. Nous fûmes fort
incommodés des neiges et du froid en ces hautes montagnes. Il y a
partout abondance d’eaux, et çà et là de petites plaines fort fertiles.
On ne saurait croire la bonté des terres et le nombre des villages qu’on
y voit. Il y en a sur des pointes si élevées que les passants les
entrevoient à peine. La plupart sont habités par des chrétiens géorgiens
et arméniens ; mais non pas confusément : ces peuples étant si ennemis
l’un de l’autre, et ayant tant d’antipathie, qu’ils ne peuvent habiter
ensemble, ni dans les mêmes villages. On ne trouve en toutes ces
montagnes, ni Caravansérails, ni lieux publics. On loge chez les paysans
assez commodément, et l’on y trouve à boire et à manger avec abondance.
Je n’y manquais de rien, car mon conducteur prenait les devants à la
moitié de la traite, et quand j’arrivais au village, j’y trouvais un
grand logis, et des écuries vides, grand feu allumé, et le souper prêt.
Le premier jour du voyage je voulus payer l’hôte. Mais mon conducteur
m’en empêcha, disant que ce n’était point la coutume, et que je lui
donnasse plutôt ce que je voulais donner à l’hôte. Cela fit que les
jours suivants je faisais seulement donner quelque chose en cachette aux
gens chez qui j’avais logé. On voyage bien commodément avec de tels
conducteurs. Ils font servir fort diligemment. La nuit ma chambre était
gardée par des gens du village, qui faisaient sentinelle, tant pour
exécuter ce que l’on leur commandait, que pour veiller à ma sûreté,
quoiqu’il n’y eût aucune chose à craindre.
La plupart des maisons de ces villages sont proprement des cavernes ;
car elles sont creusées en terre, et le toit n’arrive pas même au niveau
de la campagne. Les autres sont bâties de grosses poutres jusqu’au
comble qui est fait en terrasse et couvert de gazons. Ils laissent une
ouverture au milieu, c’est par où la lumière entre, et par où sort la
fumée : on bouche ce trou quand on veut. Ces sortes de cavernes ont cela
de commode qu’elles sont chaudes en hiver et fraîches en été, et
qu’elles ne sont point sujettes à être percées par les voleurs. L’hiver
la neige couvre tellement ces villages qu’on ne les reconnaît que quand
l’on est dedans, ou à leur fumée, qui ne paraît pourtant pas de fort
loin ; soit parce que le bois qu’ils brûlent n’en fait pas beaucoup, ni
ne la fait pas épaisse, soit à cause que la subtilité de l’air la
dissipe incontinent.
Le bourg de _Dilyjan_, et tout le pays qui est autour, à six lieues
loin, au nord, et au sud ; et fort avant, à l’orient, et à l’occident,
appartient à _Camchi_-_can_, et s’appelle _le pays_ de _Casac_. Il
relève de la Perse, et dépend de ce royaume, de la même manière que la
Géorgie, c’est-à-dire qu’il est toujours gouverné par ses princes
naturels de père en fils. Abas le grand a conquis tous ces pays, en même
temps que la Géorgie. Les peuples de _Casac_ sont des montagnards fiers,
et farouches. Ils descendent originairement de ces Cosaques, qui
habitent dans les montagnes, au nord est de la mer Caspienne.
Le 5. nous fîmes cinq lieues au passage de cette affreuse montagne, dont
l’on a parlé. Il y a deux lieues du bourg de _Dilyjan_, qui est tout au
pied, jusqu’au haut, une autre de plaine au sommet, et deux de descente.
Je pensai mourir de la fatigue de cette journée. J’étais travaillé d’une
cruelle dysenterie, qui m’obligeait de mettre pied à terre à chaque
quart d’heure. Deux hommes me soutenaient, un troisième menait mon
cheval. Toute la montagne était épouvantablement chargée de neige. On ne
voyait autre chose au haut. On n’y apercevait pas un arbre, ni une
plante. Le chemin était un sentier étroit de neige durcie par les pieds
des chevaux et des voyageurs. Dès qu’on mettait le pied hors d’un
sentier, on enfonçait jusqu’à demi corps dans la neige. On ne peut
passer cette montagne lorsqu’il en tombe, ou quand il vente, parce
qu’alors la piste est perdue et qu’il est impossible de trouver le
chemin. Il s’y perd toutes les années beaucoup de gens, et d’animaux.
Ces neiges ne se fondent jamais, la montagne en est perpétuellement
couverte.
Elle sépare la Géorgie de l’Arménie. Je m’en fusse douté, après l’avoir
traversée, quand je ne l’eusse pas su, trouvant un tout autre pays ;
car, au lieu qu’au delà, on voyait de fort hautes montagnes, avec peu de
plaines entre deux, et le pays tout couvert de bois, et fort peuplé, ici
l’on apercevait de grandes plaines, avec de petites collines également
couvertes de neige, sans autre bois que les arbres plantés autour des
villages. Nous logeâmes Kara-kéchichs ; c’est un gros bourg, situé au
bas de la montagne, que nous venions de passer, et sur le bord du fleuve
Zengui. Ce fleuve arrose une partie de l’Arménie majeure.
En faisant la description géographique des pays où j’ai passé je ne
m’arrête à aucun auteur, soit ancien, soit moderne ; les trouvant, et
opposés l’un à l’autre, et tous fort obscurs et confus. Strabon a dit la
même chose des géographes qui l’avaient précédé ; et quiconque voudra
comparer ceux qui l’ont suivi, soit avec les anciens, soit entre eux, en
fera le même jugement. J’en donnerai pour exemple, la _Chaldée_, ou
_Assyrie_. On l’étend à présent presque jusqu’à la mer _Méditerranée_ ;
au lieu qu’Hérodote, Pline, Strabon, Ptolémée, et les autres plus
célèbres géographes des Anciens, la renferment entre _l’Arabie_ déserte,
et la Mésopotamie.
J’ai remarqué une conduite dans le gouvernement de Perse, qui m’a fait
croire depuis, qu’encore que les auteurs aient marqué différemment les
bornes et les situations des pays, ils peuvent néanmoins tous avoir
écrit juste, et comme les choses étaient de leur temps ; c’est qu’on
agrandit les gouvernements, ou qu’on les resserre, selon qu’un
gouvernement plaît, ou qu’il est nécessaire : et alors, la province qui
donne le nom au gouvernement, n’a plus les même limites et la même
situation qu’auparavant. Je veux donc tracer l’étendue, et la situation
des pays où j’ai passé, comme je les trouvais ; et s’il faut que je
suive des auteurs, ce sera seulement ceux de la géographie Persienne.
Il y en a parmi eux, qui divisent _l’Arménie_ en trois parties. La
première, qu’ils appellent proprement de ce nom ; la seconde qu’ils
nomment Turcomanie ; la troisième qu’ils nomment Géorgie : Mais la
plupart la séparent seulement en deux, savoir en _haute_, et basse. La
_basse_, qu’on appelle tantôt _petite_, quelquefois _occidentale_, et
communément _mineure_, est sous la domination du Turc. La haute, qu’on
nomme quelquefois _orientale_, quelquefois grande, et d’ordinaire
_majeure_, est une province de Perse. On assigne pour limites à la
petite _Arménie_, la grande Arménie du côté de l’orient, la _Syrie_ au
midi, la _mer_ Noire à l’occident, la Cappadoce au septentrion ; et on
place la grande _Arménie_, entre la Mésopotamie, la _Géorgie_, la
_Médie_, et _l’Arménie_ mineure. Cette situation s’accorde en partie
avec celle de ces anciens géographes, qui renferment l’Arménie mineure,
entre la _Cap_padoce et l’Euphrate ; et l’Arménie majeure, entre
_l’Euphrate_ et le _Tygre_ ; mais elle ne convient pas, comme on voit,
avec celle de quelques auteurs, qui mettent la _Syrie_, les rivages de
la mer _Méditerrannée_, et les bords de la mer _Caspienne_ en Arménie,
et qui en font _Edesse_ la ville capitale. Les auteurs ne sont. pas
d’accord non plus sur la dénomination de ce pays ; les uns tirant le nom
d’Arménie, d’Armene rhodien ou thessalien ; les autres avec plus de
raison _d’Aram_, nom hébreu, qui signifie _haut_ et _élevé_ ; soit parce
que ce pays est fort haut, et que les plus hautes montagnes de l’Orient
en font partie, soit qu’Aram, ram, petit-fils de _Noé_, l’ait eu en
partage, et lui ait donné son nom. _Hayton_, qui en était roi, dérive ce
nom d’Arménie, d’Aram Noé. Quelque peu de certitude qu’il y ait de cette
étymologie, j’aimerais mieux y ajouter foi, qu’à un point d’histoire
qu’il rapporte de _l’Arménie_ ; savoir, que ce fut en cette province,
que _Salmanazar_ logea la plupart des juifs, qu’il fit prisonniers à la
conquête de la Palestine. L’Écriture sainte appelle _l’Arménie_, Ararat,
partout où elle en parle. C’est un des plus beaux et des plus fertiles
pays de _l’Asie_. Sept grands fleuves l’arrosent ; et c’est la raison, à
mon avis, qui oblige la plupart des interprètes du Vieux Testament à y
placer le Paradis terrestre. Quoi qu’il en soit, l’Arménie est illustre
d’ailleurs par beaucoup de grands événements. Il n’y a point d’autre
royaume où il se soit donné de plus sanglantes batailles, ni en plus
grand nombre qu’en celui-ci. Il a eu ses rois particuliers à diverses
reprises, mais ils ne savaient pas se maintenir ; et les historiens font
_foi_, que _tous_ les célèbres conquérants qu’on a vus en _Asie_ l’ont
soumis à leur empire, chacun à leur tour. Il a été le théâtre des
dernières guerres entre les Turcs et les Persans. Les Turcs combattaient
pour l’avoir tout entier ; mais enfin ils se contentèrent de le partager
avec les Persans, de sorte toutefois qu’ils en ont eu la plus grande
part.
Le 6. je continuai le voyage, demi mort que j’étais, du froid, et de la
dysenterie. L’espérance que j’avais de trouver à _Irivan_ les secours
nécessaires pour ma guérison, me faisait avancer chemin, malgré les
douleurs qui m’accablaient. Nous fîmes quatre lieues, et arrivâmes à
_Bichni_, qui est un bourg assez considérable, situé au bas d’une
montagne sur le fleuve Zengui. Nous logeâmes en un beau monastère
d’Arméniens, bâti entre le bourg, et la montagne. Ce monastère est une
ancienne fondation de 7 à 800. ans. L’église, qui est encore entière, et
bien entretenue est toute de pierre et extrêmement massive. Le cloître
est bâti à la façon du pays. Il est ceint de murs hauts et épais de
pierre de taille. On voit proche de ce monastère des ruines de tours, de
châteaux, et de remparts, en si grande quantité, que cela donne beaucoup
d’apparence à ce que les gens du lieu content, que _Bichni_ a été une
des fortes places d’Arménie. Je logeai au couvent. Les moines me
reçurent avec beaucoup d’humanité. Ils me mirent au plus bel
appartement, mais il n’y eut jamais moyen de tirer d’eux une volaille
pour me faire du bouillon, parce qu’on était dans le carême. 1 Mon
conducteur eut besoin de toute son autorité et fut même obligé de lever
le bâton pour me faire donner des œufs. Sur le soir, il me prit envie de
boire du _cahvé_, ou _café_, comme nous le prononçons, et mon conducteur
m’en apporta de cuit avec du sucre. J’en bus quatre petites tasses, le
plus chaud que je pus ; et après je me couchai devant un bon feu, et me
fis bien couvrir. Dieu en ses grandes miséricordes donna de la force à
ce faible remède ; et, pour tout dire, je dormis sans interruption toute
la nuit, et me trouvai le matin presque entièrement guéri de ma
maladie..
Le 7. je partis à la pointe du jour, après avoir fait un petit présent
au monastère. Je fis neuf lieues dans des plaines couvertes de neige
comme le jour précédent. On a beaucoup de peine, et on court grand
risque à voyager dans ces neiges. Le mal est, que tout le jour, les
rayons du soleil, qui donnent dessus, causent aux yeux, et au visage,
une ardeur cuisante, qui affaiblit fort la vue, quelque précaution qu’on
prenne, en mettant, comme font les gens du pays, un mouchoir clair de
soie verte, ou noire, devant les yeux ; ce qui ne fait tout au plus que
diminuer le mal. Le danger est, que quand on rencontre des passants, il
faut disputer à qui entrera dans la neige ; car le sentier est si
étroit, que deux chevaux n’y peuvent passer de front. Quand la rencontre
est égale l’on en vient d’ordinaire aux mains, autrement le plus faible
cède. On décharge les chevaux, et on les fait entrer dans la neige, où
ils enfoncent jusqu’au ventre pour donner passage aux autres. Mon
conducteur obligeait tous ceux que nous rencontrions de décharger, ce
qui me fut un fort grand soulagement. Nous passâmes par beaucoup de
villages et de bourgs, et à l’entrée de la nuit nous arrivâmes à Irivan.
Il est difficile de dire au vrai la route qu’on tient de _Tifflis_ à
cette ville, parce que l’on ne fait que tourner, que monter, et que
descendre, la plus grande partie du chemin. Je remarquai pourtant qu’on
tire au sud-ouest. De _Tifflis_ à Irivan il y a 48 lieues. _Irivan_ est
une grande ville, mais laide, et sale, dont les jardins et les vignes
_font la_ plus
La forteresse pourrait passer pour une petite ville. Elle est ovale,
ayant quatre mille pas de tour, et quelque huit cents maisons. Il n’y
demeure que des Persans naturels. Les Arméniens y ont des boutiques, où
ils travaillent, et trafiquent le long du jour ; le soir ils les
ferment, et s’en retournent à leurs maisons. Cette forteresse a trois
murailles de terre, ou de briques d’argile à créneaux, flanquées de
tours, et munies de remparts fort étroits, selon l’ancienne manière de
fortifier, et ainsi sans régularité, à la façon de l’orient. Il eût même
été difficile de faire l’ouvrage régulier, parce que la forteresse
s’étend au nord-ouest, sur le bord d’un épouvantable précipice, large et
escarpé, de plus de cent toises de profondeur, au fond duquel passe le
fleuve. Cet endroit imprenable et inaccessible n’a point d’autres
fortifications que de terrasses garnies d’artillerie. Deux mille hommes
sont entretenus pour la garde de la forteresse. Elle a autant de portes
que de murs ; et elles sont toutes revêtues de fer, et munies de
barrières, de herses, et de corps de garde fortifiés. Le palais du
gouverneur de la province est dans la forteresse sur le bord du
précipice, dont on vient de parler. Il est beau, et fort grand, et tout
à fait délicieux en été.
Proche de la Forteresse, à mille pas seulement, du côté du Nord, il y a
une butte qui la commande. On en a fortifié le haut d’un double mur et
d’Artillerie. On y peut loger deux cens hommes. Ce fortin s’appelle
Queutchy-cala.
La ville est éloignée de la forteresse d’une portée de canon. L’espace
d’entre deux est rempli de maisons et de marchés, mais la construction
en est si mince, qu’en un jour tout cela se peut enlever. Il y a
plusieurs églises dans la ville. Les principales sont l’évêché, nommé
_Ircou_-_yerize_, c’est-à-dire _deux_ visages, et Catovike. Ces deux
églises sont du temps des derniers rois d’Arménie, Les autres ont été
bâties depuis. Elles sont petites, enfoncées en terre, et ne ressemblent
pas mal aux catacombes.
Proche de l’évêché, il y a une vieille tour, bâtie de pierres de taille,
dont j’ai mis le dessein ici à côté. Je n’ai pu savoir, ni le temps
auquel elle a été construite, ni par qui, ni à quel usage. Il y a au
dehors des inscriptions dont le caractère est semblable à l’arménien,
mais que les Arméniens ne sauraient pourtant lire, Cette tour est un
ouvrage antique, et tout à fait singulier pour l’architecture, comme on
le peut voir ici. Elle est vide et nue par dedans. On voit au dehors et
tout autour plusieurs ruines, disposées de façon qu’on dirait qu’il y a
eu là un cloître, et que cette tour était au milieu.. Au
Au devant, il y a un grand marché ; et tout auprès une vieille mosquée
bâtie de brique, et à présent fort ruinée. On l’appelle la mosquée de
_Deuf-Sultan_, du nom du fondateur. À trois cents pas de là est le grand
maydan. On appelle en Asie _maydan_ toutes les grandes places. Celle
d’Irivan est carrée. Elle a 400 pas de diamètre, et elle est entourée
d’arbres. C’est le lieu des carrousels, des courses, de la lutte, du
manège, et de tous les exercices un peu forts, qui se font à pied et à
cheval.
Il y a beaucoup de bains dans la ville, et dans la forteresse, et
beaucoup de Caravansérails. Le plus beau de tous est proche du château à
500 pas seulement. Le gouverneur 'd’Arménie l’a fait bâtir depuis peu
d’années. Le portail a 80 pas de profondeur et forme une belle gallerie,
qui est remplie de boutiques où l’on vend toutes sortes d’étoffes. Le
corps de l’édifice est carré. Il contient trois grands logements et 60
petits, avec de grandes écuries et avec beaucoup d’amples magasins : Au
devant il y a un marché entouré de boutiques où l’on vend toutes sortes
de provisions de bouche, et à côté une belle mosquée et deux cabarets à
cahvé.
L’élévation _d’Irivan_ est de 41. degr. 15. minutes. La longueur est de
78. degrés 20. minutes. L’air qu’on y respire est bon, mais un peu épais
et fort froid. L’hiver y dure longtemps. Il y neige encore quelquefois
au mois d’avril. Cela oblige les paysans d’enterrer les vignes au
commencement de l’hiver, et ils ne les déterrent qu’au printemps. Le
pays est assez agréable et très fertile. Les fruits de la terre y
viennent en abondance, surtout le vin, qui est fort bon et à bon marché.
Les Arméniens tiennent par tradition que _Noé_ planta la vigne tout
proche d’Irivan ; et il y en a même qui marquent l’endroit, et qui le
montrent à une petite lieue de la ville. Son terroir produit toute sorte
de denrées, et on les y donne à vil prix. Les deux fleuves qui passent à
côté, et le lac dont on parlera, lui fournissent de très-beau poisson,
entre autres des truites, et des carpes, merveilleusement bonnes. Elles
sont renommées en tout l’Orient. J’en ai vu de trois pieds. On mange
aussi à _Irivan_ quantité de perdrix.
Le lac d’Irivan est à trois petites journées au nord-ouest ; les Persans
l’appellent _Deriachirin_, c’est-à-dire, C _lac_ doux, et les Arméniens
Kiagar-couni_-_sou, qui signifie la même chose. On a ainsi nommé ce lac,
parce que son eau est tout à fait douce. Il a 25. lieues de tour et
beaucoup de profondeur. On y prend de neuf sortes de poisson ; les
belles truites et les belles carpes qu’on mange à Irivan viennent de ce
lac. Il y a une petite île au milieu, où l’on voit un monastère fondé
depuis environ 600. ans, dont le prieur est archevêque, et prend la
qualité de patriarche, refusant ainsi de reconnaître le grand patriarche
des Arméniens. Nos cartes ne marquent point ce lac, et c’est une chose
surprenante que tous les voyageurs de Perse n’en fassent nulle mention.
On peut juger à ce manquement, que les auteurs s’étaient peu étudiés à
rechercher les singularités des pays par où ils passaient. Le fleuve
_Zangui_, dont on a parlé, a sa source en ce lac. Il traverse une partie
de _l’Arménie_, et s’unit avec l’Araxe proche de la mer _Caspienne_, où
ils se jettent tous deux. Il y a plusieurs autres lacs dans cette partie
de l’Arménie, et dans celle de la Médie, qui en est la plus proche, dont
les cartes ne font nulle mention. Mais ils ne sont ni si grands que
celui-là, ni se poissonneux, y en ayant même quelques — uns dans
lesquels on ne trouve point du tout de poisson.
_Irivan_, au compte des Arméniens, est la plus ancienne peuplade du
monde ; car ils rapportent que _Noé_ et toute sa famille y habitèrent,
et avant le Déluge, et après qu’il fut descendu de la montagne, où
l’Arche s’était arrêtée ; et même que c’était le Paradis terrestre. Tout
cela est fort mal fondé, et avancé par des gens également ignorants et
superbes. Il y a des auteurs qui disent _qu’Irivan_ est la ville que
_Ptolémée_ appelle _Terva_, et qu’il fait la capitale d’Arménie.
D’autres tiennent que c’est la royale _Artaxate_. L’histoire des Turcs
la nomme _Eritze_. Celle d’Arménie, qu’on voit dans le célèbre monastère
des _Trois Églises_, dit que cette ville s’appelait autrefois
Vagar-Chapat que les rois y tenaient leur cour ; qu’elle fut bâtie par
un des premiers princes du pays, qui s’appelait _Vagar_ ; et que c’est
de là qu’elle fut nommée _Vagar_-_chapat_, c’est-à-dire, mot pour mot,
ville-Vagar. Ce qui doit rendre ces antiquités assez suspectes, est que
la même histoire apportant l’étymologie _d’Irivan_, la fait venir d’un
verbe arménien, qui signifie _voir_, et dit qu’on donna ce nom à cette
ville, parce que son territoire fut le premier lieu que _Noé_ découvrit
en descendant de la montagne d’Ararat. Cependant chacun sait que la
langue arménienne est une langue moderne, et qui n’était pas connue il y
a 700. ans. On ne trouve rien dans l’histoire de Perse sur l’origine
_d’Irivan_. Je ne la crois pas édifiée avant les conquêtes des Arabes en
Arménie, et ce qui me le fait croire, est que ni dans la ville, ni aux
environs, on ne voit aucune trace de grande antiquité. Les Turcs s’en
rendirent maîtres l’an 1582. et bâtirent la forteresse que l’on y voit.
Les Persans la prirent l’an 1604. et la fortifièrent pour soutenir le
canon. L’an 1615. 16 elle essuya un siège de quatre mois. Le rempart
résista à la -batterie des Turcs quoiqu’il ne fût que de terre, et ils
furent obligés de se retirer. Ils y retournèrent après la mort _d’Abas_
le Grand, et emportèrent la place ; mais ils ne la gardèrent pas
longtemps. _Sefy_ la reprit l’an 1635. et depuis elle n’a plus été
assiégée.
À deux lieues _d’Irivan_ est le célèbre monastère des Trois _Églises_ ;
le sanctuaire des chrétiens arméniens, si j’ose parler ainsi, et le lieu
pour lequel ils ont le plus de dévotion. J’en ai fait faire un dessein
en grand, comme on le peut voir à côté, et j’y ai fait joindre le plan
géométrique, et un petit profil de la principale église, afin qu’on se
puisse plus aisément former une idée distincte de ce monastère. Les
Arméniens l’appellent Ecs-mla_zin_, c’est-à-dire, _la_ descente du fils
unique engendré, ou _le_ fils unique engendré est descendu ; et ce nom,
disent-ils, a été donné à ce lieu, parce que Jésus-Christ s’y fit voir
clairement à _saint._ Grégoire, qui en fut le premier patriarche. Les
mahométans le nomment _Utch cliffie_ m _cliffie_, c’est-à-dire, _trois
églises_, à cause qu’outre l’église du convent il y en a deux autres
assez proche, et qu’en tout elles sont au nombre de trois. La première
et la principale, qui s’appelle _Ecs_-_miazin_, comme l’on a dit, est un
bâtiment fort massif et fort obscur. Il est tout de grosses pierres de
taille. Les pilastres, qui ont septante deux pieds de hauteur, sont de
lourdes masses de pierre. Le dôme et les voûtes en sont aussi. Le dedans
de l’édifice n’a aucuns ornements de sculpture ni de peinture. Les
chapelles sont du côté de l’orient. Il y en a trois tout au fond de
l’église. Celle du milieu est grande et a un autel de pierre, à la façon
des chrétiens orientaux assez bien orné. Celles des côtés n’ont point
d’autel, mais une sert de sacristie, et l’autre de trésor. La raison
pour laquelle on n’y trouve point d’autel, c’est que dans la créance des
Arméniens, de même qu’en celle de tous les autres chrétiens de l’Orient,
l’on ne célèbre les saints mystères de la communion eucharistique qu’une
fois le jour en une église, et lors seulement qu’il s’y trouve quelque
fidèle pour y participer ; ainsi il n’est pas nécessaire d’y avoir plus
d’un autel en chaque église.
_No_ IX.
Les moines du lieu font voir dans la sacristie plusieurs parements, fort
beaux et fort riches, des croix et des calices d’or, et des lampes et
des chandeliers d’argent d’une extraordinaire grandeur. La plupart de
ces richesses sont des libéralités papales, et des témoignages de la
crédulité de _Rome_, autant que de la dissimulation des Arméniens. On
voit dans le trésor plusieurs chasses d’argent et et de vermeil doré.
Les principales reliques du lieu sont, au rapport des moines, qui en ont
la garde, le haut du corps de Ste. _Repfi-_me, un bras et une cuisse de
Ste. _Calane_, un bras de saint. Grégoire, surnomme l’illuminateur, à
cause qu’il convertit l’Arménie, une côte de saint. Jacques évêque de
Jérusalem, un doigt de saint. _Pierre_, et deux doigts de saint. Jean
Baptiste. Les moines de ce monastère affirment, que le corps de ce saint
est dans l’église d’un couvent de leur ordre proche d’Erzerum : que
_Léonce_ évêque de _Césarée_ le donna à leur premier patriarche, et
qu’après avoir été trois cent cinquante ans à _Echs miazin_, il en fut
transporté au lieu où l’on a dit qu’il est à présent. Les moines
_d’Echs_-mla_zin_, qui sont les grands docteurs des Arméniens, sont si
ignorants qu’ils ne savent pas même, à ce que je leur ai entendu dire,
qu’il y ait des histoires qui rapportent, que le corps de saint. Jean
_Baptiste_ fut réduit en cendres par le commandement de Julien
_l’Apostat_. Je ne dirai rien des autres reliques qu’on dit qu’il y a en
ce trésor, parce qu’elles sont de saints peu connus ; j’ajouterai
seulement que les gens du convent assurent qu’ils ont eu durant
longtemps les deux clous dont on attacha les mains sacrées de
_Jésus_-_Christ_ à la croix, que l’on garde à présent, l’un à
Diar-bekre, et l’autre en Géorgie ; et _qu’Abas_ le Grand a tiré de leur
trésor la vraie lance et la tunique sans couture, et en a enrichi celui
des rois de Perse à Ispahan.
Au centre de l’église, il y a une grande : pierre de taille, carrée, de
trois pieds de diamètre, et de cinq pieds d’épaisseur. Les Arméniens
tiennent comme article de foi, que c’est l’endroit où saint. _Grégoire_
leur apôtre vit Jésus-Christ, un dimanche au soir, étant en oraison, et
où il parla à lui. Ils assurent que Jésus-Christ fit autour de ce saint
avec un rayon de lumière, le dessein de cette église d’Echs-miazin, et
qu’il lui commanda de faire bâtir l’église sur la figure même qu’il
avait tracée. Ils ajoutent, qu’au même temps, la terre s’ouvrit à
l’endroit où est cette pierre : que notre seigneur jeta par là dans
l’abîme les diables qui étaient dans les temples d’Arménie, et y
rendaient des oracles, et que saint. Grégoire fit aussitôt couvrir cette
ouverture d’un marbre. Ils ajoutent _qu’Abas_ le Grand enleva ce marbre,
qu’il le mit au trésor royal de Perse, et qu’il fit mettre en la place
la pierre dont on a parlé. Je me suis soigneusement enquis de ce fait à
Ispahan, j’en ai demandé des nouvelles à des intendants même du trésor
royal ; mais je n’ai pu découvrir qu’on en eût aucune connaissance. La
tradition arménienne fait mention d’une autre particularité sur le
centre de cette église, que je veux encore rapporter ici bien qu’elle me
paraisse aussi fabuleuse que le reste, savoir que c’est le propre
endroit où _Noé_ bâtit cet autel, et offrit ce sacrifice dont il est
parlé au 8. Chapitre de la Genèse mes
Le grand clocher a été nouvellement rebâti. Il y a six cloches, la plus
grosse est de 1200. pesant. Un des petite clochers fut abattu il y a 40.
ans, et depuis on ne l’a point fait relever. Les moines disent que c’est
faute d’argent. Il est certain qu’ils sont fort pauvres. Le premier
monastère de cette église fut bâti par _Nierses_ 29. Patriarche
d’Arménie : Les Tartares le ruinèrent, et si l’on en veut croire la
chronologie du lieu, il a été cinq fois abattu à rez-de-chaussée. Il est
à présent bâti de brique. L’appartement du patriarche est exposé au
levant. Il y a dans le couvent des logements pour tous les étrangers qui
le viennent visiter, et pour 80. Moines. Ils ne sont d’ordinaire que
douze ou quinze. Les patriarches d’Arménie sont obligés de résider à ce
couvent : mais, à dire le vrai, l’avarice, l’envie, et l’ambition, dont
ils sont possédés en ce siècle, leur font tant d’affaires qu’ils
emploient leur temps à courir la Perse et le Turquie. Le patriarche
d’Arménie a quelque vingt évêchés sous lui.
Les deux autres églises, qui sont proche d’Ech miazin, s’appellent,
l’une _Ste_. Calane, l’autre Sainte. Repsime, du nom de deux vierges
romaines qu’on dit qui s’enfuirent en Arménie, durant la neuvième
persécution, et _qui_ furent martyrisées au même lieu, _où ces_ églises
sont bâties. Sainte Caiane est à la droite du monastère à 700. pas
seulement. _Sainte_. Repsime est à la gauche à 2000. pas. Ces deux
églises sont demi-ruinées, et il y a longtemps qu’on n’y fait plus le
service.
Dans le territoire _d’Irivan_, qui s’étend à plus de 20. lieues de tous
côtés, il y a vingt et trois couvents d’hommes, et cinq de femmes. Ils
sont tous pauvres et mal entretenus, et la plupart n’ont que cinq ou six
personnes, que la misère occupe incessamment du soin de subsister, et
qui ne disent l’office que les jours consacrés. Un des plus
considérables est Couer-virab, nom arménien qui signifie, _église sur_
le puits ; et il lui a été donné, dit on, à cause que l’église est bâtie
sur un puits, où l’histoire d’Arménie rapporte, que St. Gre_goire_ fut
jeté et fut conservé, étant nourri de la même manière que _Daniel_ le
fut en la fosse des lions. Ce monastère est sur les confins du
territoire _d’Irivan_, au midi d’Echs-miazin. Les gens du pays disent
qu’on voit là les ruines d’Artaxarte. Ils appellent cette ville
_Ardachat_, du nom d’Artaxerxes, que les Orientaux nomment _Ardecher_.
Ils disent encore, qu’on voit parmi ces ruines, celles du Palais palais
de _Tiridate_, qui fut bâti il y a 1300. ans. Ils disent de plus, qu’il
y a une face du palais qui n’est qu’à demi ruinée, qu’il y reste quatre
rangs de colonnes de marbre noir de neuf chacun : que ces colonnes
entourent un grand monceau de marbres ouvragés, et que les colonnes sont
si grosses que trois hommes ne les sauraient embrasser. On appelle tout
le lieu où est cet amas de ruines Tact-terdat, c’est-à-dire, _le_ trône
de Tiridate. Je ne parlerai point des autres couvents, ni des
particularités que les Arméniens en racontent, ni des reliques qu’ils
disent que l’on y montre, parmi lesquels ils mettent la _Véronique_, le
corps de saint. _Thomas_, et de St. _Si_mon, parce que tout cela est
fade, pour ne pas dire ridicule.
Ce serait ici le lieu de traiter amplement de la créance des Arméniens
et de leur culte ; mais c’est une matière que j’aime mieux laisser de
côté. Je dirai seulement que ceux qui leur ont enseigné premièrement la
théologie étaient des Grecs, et des _Eutychéens_, qui leur expliquèrent
la procession du Saint. Esprit, comme les Grecs la tiennent, savoir,
qu’elle est non du Père et du Fils, mais du Père par le Fils ; et
l’Incarnation, comme le font les _Eutychéens_, qui soutiennent qu’il n’y
a qu’une nature en _Jésus_-_Christ_ ; ainsi ils sont toujours demeurés
engagés dans les sentiments des _monophysites_, qu’on appelle en Orient
_Jacobites_, sans les entendre du tout aujourd’hui, parce qu’ils sont
très-ignorants. Du reste, ils sont chrétiens orthodoxes, faisant le
service divin comme on le faisait dans le quatrième siècle, sans qu’ils
y aient rien changé du tout, en lisant la parole de Dieu, et en chantant
les psaumes en leur propre langue, sans rendre de culte scandaleux aux
images. Quand le mystère eucharistique se célèbre parmi eux, c’est pour
toute l’église conjointement, prêtres et peuple qui communient tous d’un
même pain simple et ordinaire, et d’un même calice de vin pur, jusques
aux enfants mêmes.
Le clergé arménien consiste en un patriarche, des évêques, des prêtres,
et des moines qui sont de l’ordre de saint. _Basile_ seulement, n’y en
ayant d’aucun autre ordre. Le patriarche, qu’ils appellent _califfé_,
c’est-à-dire, successeur, et aussi _pontife_ ; et les évêques, qu’ils
appellent _vertabiet_, sont pris d’ordinaire d’entre les moines qu’ils
appellent _oppiga_. Je dis qu’ils sont pris d’ordinaire, car il arrive
quelquefois qu’un prêtre séculier est fait évêque, selon qu’il a de
l’ambition et des moyens. Car il faut observer que cette dignité ne
s’obtient que par argent. Désordre lamentable, dans lequel se trouve
aujourd’hui cette ancienne Église d’Orient.
Le patriarche achète son office du bras mahométan, et puis il vend le
sacerdoce à qui plus lui en offre. On reconnaît les évêques de l’ordre
monacal au bâton pastoral, et à ce qu’ils sont assis en prêchant. Ils
passent pour plus doctes que les autres ecclésiastiques, et l’on se
rapporte principalement à leurs décisions en matière de religion. Ces
moines n’ont jamais pouvoir de faire d’autres fonctions ecclésiastiques
que de dire la messe. Ils n’ont point de temps réglé pour faire le
noviciat, y en ayant qui sont jusqu’à huit ans dans le couvent avant que
de recevoir l’habit. Le jour qu’on le leur donne, on leur fait une croix
à la tête, en coupant un floquet de cheveux aux quatre coins, et on les
séquestre quarante jours, durant lesquels ils doivent passer en jeûnes
et en prières, que pour mieux garder on les oblige de ne parler à
personne, de ne pas voir la clarté du soleil, et de ne manger qu’une
fois le jour ; et après ces quarante jours, ils sont deux ans à
s’abstenir de viande, et puis ils vivent comme les autres religieux.
Quand les cheveux qu’on leur a coupés en croix à la tête sont revenus,
on ne les coupe plus, mais on leur fait une couronne ; et comme tous les
Arméniens sont d’opinion que cette couronne, qu’on leur dit être faite
en mémoire de la couronne d’épines, est autant la marque du chrétien,
qu’aucune autre marque extérieure qu’il puissent porter, ils portent
tous la couronne à la tête, tant les laïques, que les gens d’Église. Les
clercs séculiers sont tous de l’ordre de prêtrise, il n’y en a point
d’autres. On les appelle _derder_. Le mariage leur est permis comme aux
laïques mais les sept premiers jours qu’un prêtre est marié, il ne lui
est pas licite de dire la messe non plus que de voir sa femme les sept
jours suivant celui qu’il l’a dite. Mais ensuite il vit toujours avec
elle. Ils appellent tous les ecclésiastiques d’un mot générique
Baronther, qui signifie _ministre_, et _docteur_, revenant à celui de
_rabi_ chez les juifs.
J’ai déjà remarqué que les Arméniens se sont toujours tenus à leur culte
ancien. C’est une chose merveilleuse, ou si vous voulez miraculeuse, que
quoiqu’ils soient depuis quelque onze siècles sous la domination
mahométane, qu’ils soient pauvres, et qu’ils soient ignorants, comme on
peut s’imaginer que le doivent être des gens réduits dans une telle
servitude ; néanmoins leur foi est à toute épreuve. Ils la maintiennent
sans en vouloir embrasser d’autre, se conservant également et contre les
vexations des mahométans leurs souverains maîtres, et contre les
missions de l’Église romaine, qui depuis plus de deux siècles, travaille
par ses missionnaires, prêtres, et moines, à les attirer dans sa
communion. On ne peut dire les artifices et les dépenses, que la cour de
Rome a faites pour cela, mais inutilement ; car dès que ceux qui se font
de sa religion en Europe, sont de retour chez eux, ils sont plus
Arméniens que jamais ; et ils se mettent de nouveau à maudire le pape
_Léon_, comme celui qu’ils prétendent avoir rompu l’union qui était
entre les Églises d’Orient et d’Occident, et tous ses successeurs ; et à
détester toutes les opinions de l’Église romaine, qui sont contraires
aux leurs.
leurs. La principale pratique qu’on fait jurer à Rome aux prêtres
arméniens de bien garder, c’est de mettre de l’eau dans le vin du
calice, mais c’est par où ils commencent toujours à rentrer dans leur
communion ; et quoi qu’on pût faire,, on ne réduirait jamais un prêtre
arménien à mêler volontairement de l’eau dans le calice.
Cependant, à parler humainement, c’est l’éducation simplement qui
attache les Arméniens, et tous les autres chrétiens de l’Orient, à la
religion chrétienne. Car ils ne sont jamais capables de dire pourquoi
ils sont chrétiens. Ils apprennent dans leur enfance à dire
_Christous_ ; à faire le signe de la croix ; et à jeûner ; ce qu’ils
font toute leur vie, s’imaginant que c’est être fort bon chrétien, que
de pratiquer cela régulièrement, parce qu’on ne leur a pas appris autre
chose, si ce' n’est à aller à l’église, quand ils sont dans leurs propre
pays, ou en des lieux où ils ont l’exercice de leur religion. Leurs
jeûnes sont longs, fréquents, et rudes, s’abstenant de chair et de
poisson, d’œufs et de beurre, de lait et de fromage ; et ne faisant
qu’un repas par jour, au coucher du soleil. Le vin leur est aussi
interdit aux jours de jeûne par leurs anciens canons, mais la plupart du
monde ne laisse pas d’en boire, et des ecclésiastiques même : Aussi ne
pourraient-ils pas autrement supporter de si rudes mortifications. Voici
quels sont les temps de leurs jeûnes. Premièrement, tous les mercredis
et les vendredis de l’année, excepté depuis Pâques jusqu’à l’Ascension,
qui est le temps de toute l’année, où ils font le plus de réjouissance,
à cause de la résurrection de Notre Seigneur. Secondement ils font les
dix jeûnes suivants, chacun d’une semaine, excepté le dernier.
1. Celui d’après le premier dimanche de la Trinité, qu’ils appellent
jeûne de pénitence. 2. Le jeûne de la Transfiguration. 3. Le jeûne de la
Notre Dame d’Août, dont le dernier jour ils ne s’abstiennent que de
vlande.
4. Le jeûne de la croix, qui vient en Septembre, lequel ils observent
comme le précédent.