Dès que notre vaisseau eut pris port à la rade _d’Isgaour_, comme j’ai
dit, j’allai à terre avec le marchand grec qui me conduisait. J’espérais
d’y trouver des maisons, un peu de vivres, et quelques secours : cet
espérance n’était pas mal fondée, puisque je voyais sept vaisseaux dans
le port ; mais je fus fort trompé, je ne trouvai rien de tout cela. La
plage _d’Isgaour_ est toute couverte de bois. On y a une esplanade à
cent pas du rivage, un endroit qui en a deux cent cinquante de long, et
cinquante de large, c’est là le grand marché de la Mingrélie. Il y a une
rue qui a de chaque côté une centaine de petites cabanes faites de
branches d’arbres attachées les unes aux autres. Chaque marchand en
prend une. Il y couche et y tient boutique des choses seulement qui se
peuvent vendre en deux ou trois jours. Celles qu’on a achetées, et
celles qu’on ne voit pas apparence de vendre incessamment se gardent
dans le vaisseau, à cause du peu de sûreté qu’il y a à terre. Il n’y
avait autre chose en ce marché, ni pas une maison de paysan aux
environs. Mon conducteur dit à quelques gens qui étaient venus au marché
d’apporter le jour suivant du _gom_, c’est ce grain dont l’on se sert au
lieu de pain, du vin, et d’autres provisions. Ces paysans le promirent,
mais ils n’en firent rien. Je fus bien surpris et bien affligé de n’en
point trouver, car les nôtres allaient finir, et de ne voir en ce marché
que des esclaves enchaînés, et qu’une douzaine de gueux, nus, l’arc et
la flèche à la main, et qui faisaient peur. C’étaient les douaniers.
Mais ma surprise et mon affliction augmentèrent fort, apprenant que les
Turcs, et le prince de Guriel venaient en Mingrélie, que chacun prenait
les armes, et commençait la guerre en pillant les maisons de ses
voisins, et en enlevant les personnes et le bétail partout où ils le
rencontraient. J’avais fait un grand fond sur les missionnaires
théatins, qui sont en Mingrélie, lorsque je pris la résolution d’y
venir. Je m’assurais qu’ils auraient une maison où l’on pourrait être en
sûreté, et qu’ils me feraient promptement passer en Perse. Leur maison
est à quarante milles d’Isgaour par terre. Par mer il y en a cinquante
cinq. J’envoyai au préfet de la mission un exprès, avec une lettre où je
lui mandais que j’étais venu en Mingrélie, et que j’allais en Perse pour
des affaires d’importance. Que j’étais chargé pour lui de lettres de
recommandation de l’ambassadeur de France, du résident de Gênes, du
custode des capucins de Grèce, et du facteur des théatins à
Constantinople, et que je le suppliais instamment d’envoyer quelqu’un
qui me donnât les ouvertures nécessaires pour faire mon voyage. Je
pensais faire marché en argent avec l’exprès ; mais il le fallut faire
en toile. Mon conducteur accorda avec lui à deux pièces de toile bleue,
à condition qu’il serait de retour en deux jours et demi. Ces deux
pièces coûtaient quatre francs à Caffa. Je retournai au vaisseau fort
triste et fort affligé de me trouver dans un pays où il n’y avait aucuns
vivres à acheter, où l’argent n’avait point de cours, et où l’on ne
trouvait point de logis pour demeurer. Tant d’esclaves, de tous âges,
d’un et d’autre sexe, les uns enchaînés, les autres attachés deux à
deux, ces douaniers, et leur air brigand et assassin, m’avaient rempli
l’imagination de frayeur. Je fis ferme pourtant, et m’efforçai autant
que je pus de dissiper toutes ces craintes.
Je n’en parlai ni à mon Camarade, ni à mes gens. Je leur dis qu’on
m’avait promis des vivres, mais qu’il était bon néanmoins de ménager
autant qu’il se pourrait le peu qui nous en restait.
Le bruit de guerre, dont j’ai parlé, n’empêcha point les marchands de
notre vaisseau de se débarquer le lendemain avant jour. Ils allèrent à
terre, prirent chacun une cabane, et y portèrent des marchandises.
Le 18. à midi mon conducteur vint au vaisseau, m’apporter la réponse du
préfet des théatins. Elle était courte. Il me mandait que dans deux ou
trois jours il serait au vaisseau avec une barque, et qu’il me servirait
de tout son pouvoir.
Le 19. sur le soir un nombre de paysans, qui se sauvaient, passèrent par
Isagaour, et y donnèrent une furieuse alarme, racontant que les Abcas,
que le prince de Mingrélie avait appelés à son secours contre les Turcs,
pillaient et brûlaient tout, et emmenaient les gens et le bétail, et
qu’ils n’étaient pas loin du port. Chacun en un instant se mit à charger
ce qu’il put dans les barques des vaisseaux. Il était tard, les
vaisseaux sont à près d’un mille de terre. On n’y put faire que deux
voyages. Chaque capitaine fit porter deux pièces de canon en terre. On
les dressa aux avenues du marché, et toute la nuit on y fut sous les
armes. Je ne puis exprimer la grande affliction où un si malheureux, et
un si subit accident me jeta. Je ne me sentais point de fermeté à tenir
contre. Ce qui me désespérait, c’est que le capitaine parla d’abord
d’aller négocier chez les Abcas, et chez les Cherkes, et puis de
retourner à Caffa. C’était pour être trois mois sur mer et ne se retirer
qu’à la fin de l’année. Le reculement de ma fortune que cette
proposition me mettait devant les yeux, le danger de périr, le
manquement de vivres, l’impossibilité apparente d’en recouvrer ; tout
cela, dis-je, que je voyais distinctement, n’était pas néanmoins ce qui
faisait ma plus grande peine. C’était de voir le bien de mes amis, que
je croyais échappé de la mer Noire, et de la Turquie, exposé de nouveau
à courir tous ces dangers, et moi réduit à essuyer les reproches et le
mépris des gens, à m’entendre imputer pour fautes, les accidents
inopinés, et pour imprudence, les mauvaises rencontres du temps. Mon
accablement augmenta par l’abattement de mes valets et par leurs
imprécations, l’un contre la destinée, l’autre contre le pays où nous
étions, l’autre contre les gens qui m’avaient mis en tête la mer Noire ;
en un mot, j’étais en une si profonde angoisse, que j’y devais abîmer.
Dieu néanmoins m’en tira par sa grâce. Il me fortifia le courage. Je
raffermis mes gens, mais leur patience ne durait pas, c’était toujours à
recommencer ; car la faim que nous souffrions les rejetait de temps en
temps dans leurs emportements brutaux.
Le 20. tous les gens de notre vaisseau et des autres qui étaient à la
rade se rembarquèrent. Ils aimèrent mieux abandonner des laines, du sel,
de la faïence, et d’autres pareilles marchandises, que de s’exposer à
être pris des Abcas, qu’on les assurait être proches. Ils l’étaient en
effet ; car à dix heures du soir nous vîmes tout le marché en feu, et le
lendemain matin des gens y étant allés, ils ne trouvèrent plus que des
cendres, et des restes d’embrasement.
Dès que notre monde fut à bord, je tâchai d’acheter d’eux du biscuit, du
riz, du beurre, des oignons, et des légumes sèches. Personne n’en
voulait vendre, appréhendant qu’il ne fallût retourner à Caffa ;
toutefois, à force d’argent, je tirai de divers marchands soixante
livres de biscuit, un peu de légumes, huit livres de beurre, et douze
livres de riz. C’était bien peu pour six personnes, le bon A 4 ménage le
fit durer plus longtemps que je ne croyais. Il y avait dans notre
vaisseau du poisson sec en abondance, nous ne mangions presque d’autre
chose. J’étais merveilleusement content quand j’avais fait faire à mes
gens un repas sans pain, je comptais cette abstinence pour une aventure
de jour heureux.
Le 27. voyant que le préfet des théatins n’était point venu, et ne
sachant ce que je devais attendre de sa part, j’exposai à mes gens le
besoin qu’il y avait qu’un d’eux l’allât trouver, parce qu’il n’y avait
que lui qui nous pût garantir des maux qui nous menaçaient, et nous
tirer de ceux que nous endurions, et qui redoublaient chaque jour. Notre
manquement de vivres, et leur désespoir, les persuadèrent plus que
toutes mes raisons. Un d’eux s’offrit à aller trouver les théatins. Il y
avait alors à notre vaisseau une barque d’Anarguie, c’est un village sur
le bord de la mer qui n’est qu’à vingt milles de _Sipias_, lieu où
demeurent ces religieux. Cette barque était venue charger du sel. Le
valet que j’envoyais se mit dedans. Je lui donnai quatre ducats d’or, de
l’argent, de la mercerie, et le chargeai de toutes les lettres que
j’avais pour le préfet des théatins. J’en usais ainsi, afin que la
recommandation de tant de personnes, les unes de qualité, les autres de
ses amis, le poussât à nous secourir dans la peine extrême où nous
étions. Je la lui mandai fort amplement, le conjurant de m’aider s’il le
pouvait. Je lui mandais aussi que l’homme que je lui envoyais avait de
l’argent, dont je le suppliais de se servir, que je ne désirais de lui
que sa peine, de laquelle encore je ne manquerais pas de lui tenir
compte.
Le 4. d’octobre au matin le valet que j’avais envoyé revint, amenant
avec lui le préfet des théatins. J’ai déjà dit qu’il se nommait Don
Marie Joseph Zampi, et qu’il est de Mantoue. Je courus le saluer et
l’embrasser. Voici la première chose qu’il me dit. Dieu pardonne,
monsieur, aux gens qui vous ont conseillé de venir ici, le mal qu’ils
ont attiré sur vous. Vous êtes arrivé dans le plus méchant et dans le
plus barbare pays du monde ; et le meilleur parti que vous puissiez
prendre, est de vous en retourner à Constantinople par la première
commodité. La joie que le Père nous avait causée par sa vue nous fut
ôtée par ce discours. Je le menai dans ma cabane, et là avec mon
camarade nous délibérâmes de ce qu’il fallait faire. Nous le remerciâmes
d’abord de la peine qu’il avait prise de venir de si loin. Il me dit
qu’il serait venu au temps qu’il avait promis, mais que la guerre et
l’irruption des Abcas avaient rendu les chemins si dangereux, qu’il
n’avait osé s’exposer. Je lui dis ensuite, que le discours qu’il m’avait
tenu, en me faisant l’honneur de m’embrasser, me désespérait, et que je
le suppliais de me dire s’il ne venait pas nous prendre, et nous emmener
en sa maison. Il me répondit, qu’il était venu pour nous servir en tout
ce qu’il pourrait, qu’il nous mènerait chez lui si nous le désirions ;
mais qu’il était bien-aise de nous faire connaître la nature du pays où
nous voulions passer. Qu’il n’y avait point de pain, et que dans le
temps présent on n’y trouvait aucuns vivres, que l’air
As l’air y était malsain, et le peuple si méchant, que cela n’était pas
concevable. Je lui dis que nous avions une lettre de recommandation pour
le prince de Mingrélie. Il me répliqua, que ce prince de Mingrélie était
tout aussi méchant, un aussi grand brigand, et aussi franc voleur que
ses sujets. Il nous conta là dessus qu’il y avait trois ans, que
revenant d’Italie, il apportait beaucoup de présents pour ce prince,
pour la princesse sa femme, pour le vizir, et pour les principaux de la
cour, qu’il leur distribua, donnant presque tout ce qu’il avait ; que
bien loin d’être contents, le prince envoya enlever le peu qu’il avait
gardé ; et qu’encore qu’il soit son médecin, et de tous les grands, le
vizir le fit mettre peu après dans un cachot, la chaîne au col, et les
fers aux pieds, pour avoir de l’argent, et qu’il ne se retira des mains
de ce tigre qu’en lui donnant 40. écus. Ce que je vous dis, messieurs,
ajouta-t il, n’est point du tout pour vous renvoyer, c’est seulement
pour vous informer du danger où vous vous jetez, en mettant le pied en
Mingrélie. Si vous y voulez venir après ces avertissements, je ferai
tout de mon mieux pour bien conserver vos personnes et votre bagage, et
pour vous faire passer sûrement en Perse.
Je ne délibérai point sur ce que ce Père nous représenta. Les maux dont
on me menaçait en Mingrélie étaient maux à venir, et j’espérais je ne
sais sur quoi de les éviter. Ceux que je souffrais étaient présents,
j’en avais l’imagination remplie et le cœur abattu. Je représentai au
Père Zampi que quelques malheurs qui nous pussent arriver en Mingrélie,
ils seraient toujours moindres que ceux qui nous arriveraient en
retournant à Caffa, et qu’ils nous feraient infailliblement périr. Je
lui fis remarquer que nous n’avions ni provisions, ni vivres, que le
vaisseau où nous étions était vieux, qu’il s’emplissait journellement
d’esclaves d’un et d’autre sexe, et de tous âges, de sorte qu’on ne
pouvait déjà plus se remuer dessus. Qu’il y venait depuis le matin
jusqu’au soir grand nombre d’Abcas et de Mingréliens qui l’emplissaient
de vermine, et y apportaient une infection qui ne manquerait pas
d’engendrer la peste : que le vaisseau ne ferait de deux mois voile pour
Caffa ; que ce serait alors la saison des tempêtes, et le temps que la
mer Noire, cette mer si orageuse et si dangereuse, est le plus
travaillée de bourrasques : Que supposé que nous arrivassions à Caffa,
et s’il voulait à Constantinople, ce ne pouvait être de quatre mois,
après quoi nous serions à recommencer, c’est-à-dire, à rechercher un
chemin pour passer la Turquie, et à courir derechef de risque de ses
avanies et de ses douanes. Qu’enfin, durant toutes ces courses, nous
serions tant de fois exposés à périr, qu’il valait autant en courir le
risque en Mingrélie, où il ne pouvait être plus grand ; mais où il
pouvait ne durer guère, n’y ayant que quatre journées de chemin à faire
pour être en pays de sûreté.
Le père Zampi ne rejeta aucune de mes raisons. Notre passage ne pouvait
que lui faire du bien en son particulier et à sa mission. Il ne parla
plus que de nous emmener, et nous tirer entièrement du vaisseau. La
barque dans laquelle mon valet l’avait amené, était était longue comme
une felouque, mais plus large et plus profonde, on l’avait frétée pour
aller et venir. Nous nous y embarquâmes avec tout notre bagage, et pour
cent écus de denrées que nous achetâmes au vaisseau. Le Père Zampi en
fit l’achat. Je l’en avais supplié, parce qu’il savait ce qui était de
débit en Mingrélie, où comme j’ai dit, l’argent n’a point de cours que
comme une marchandise. Notre bagage ayant été embarqué avant midi, nous
fîmes voile à l’heure même. J’étais ravi de joie de me voir hors du
vaisseau ; dont je ne pouvais plus sentir la puanteur, ni voir la vie et
le commerce infâme qui se faisait dessus. C’était un cloaque et un
cachot d’esclaves, tous les soirs on enchaînait les hommes deux à deux,
et les garçons aussi. Le matin on leur ôtait les chaînes, c’était un
bruit qui ne me laissait point reposer, et un objet qui m’enfonçait
toujours dans la tristesse. On ne manquait pas tous les matins de voir
du feu en terre. C’était un signal qu’il y avait des gens qui amenaient
vendre des esclaves, ou d’autres marchandises. On y envoyait la barque.
Ceux qui voulaient venir au vaisseau se mettaient dedans avec leurs
marchandise, venaient à bord et faisaient leur trafic. La guerre de
Mingrélie fut favorable à nos marchands ; car les Abcas leur apportaient
à vendre le butin qu’ils avaient fait. Il vint un jour à notre vaisseau
un Abcas de qualité, ayant une suite de sept ou huit hommes qui
semblaient tout à fait être les plus grands fripons du monde. Il amena
trois esclaves. Ses gens étaient chargés de butin, entre autres choses
ils avaient un cadre d’image tout d’argent. Je leur fis demander où
était l’image, ils répondirent qu’ils l’avaient laissée dans l’église,
et n’avaient osé l’emporter de peur qu’elle ne les tuât.
Notre vaisseau avait quarante esclaves lorsque j’en sortis. Le
capitaine, et les marchands, turcs, et chrétiens, les avaient troqués
contre des armes, des hardes, et d’autres denrées. Ils donnaient de ce
que l’on voulait, et le comptaient deux fois plus qu’il ne leur avait
coûté. Les hommes âgés depuis 25. ans jusqu’à 40. ne leur revenaient
qu’à 15. écus, et ceux qui étaient plus âgés à 8. ou 10. Les belles
filles d’entre 13. à 18. ans à 20. écus, les autres à moins ; les femmes
à 12. les enfants à 3. ou 4. Un marchand grec, qui avait une chambre
près de la mienne, acheta une femme et son enfant à la mamelle, douze
écus. La femme était 'de 25. ans, elle avait les traits du visage
admirablement beaux, et un vrai teint de lys. Je n’ai jamais vu de plus
beaux tétons, de gorge plus ronde, de teint plus uni : cette belle femme
faisait tout ensemble envie et compassion. Je disais en moi-même en la
regardant tristement : Malheureuse beauté, vous ne me feriez ni
compassion ni envie, si j’étais en un autre état, et si je ne me
trouvais moi-même sur le point de tomber en de plus grandes misères,
s’il s’en peut de plus grandes que celles d’esclave. Ce qui me
surprenait, c’est que ces misérables créatures n’étaient pas abattues,
et ne paraissaient pas sentir le malheur de leur condition. Dès qu’on
les avait achetées on leur ôtait les lambeaux dont elles étaient
couvertes. On les vêtait de linge et d’habits neufs, neufs, et on les
faisait travailler. On employait les hommes et les garçons au service du
vaisseau, les femmes et les filles à coudre. Ils paraissaient tous bien
satisfaits de l’habillement et de la nourriture qu’on leur donnait. Le
travail était leur grande peine, il fallait souvent que le bâton les y
portât. Ayant considéré durant plusieurs jours leur naturel paresseux
aux uns et aux autres, au delà de ce qu’on peut se l’imaginer, il
m’entra dans l’esprit ce que je n’avais pu jusque là y mettre, savoir
que les sérails fussent des prisons si paisibles et si délicieuses qu’on
le disait. Je compris alors, que des créatures paresseuses à tel excès
que ces femmes mingréliennes, que je voyais n’avoir pas de plus grand
plaisir que d’être assises, la tête penchée sur les genoux tout le jour
entier, à moins qu’on ne les forçât de travailler ; que ces sortes de
femmes, dis-je, ne se pouvaient pas trouver mal à leur aise dans de
beaux logis avec de spacieux jardins, où on leur donnait abondamment
tout ce qui est nécessaire à la vie, sans les mettre à rien faire. Il
est vrai que ce n’est que les plus belles femmes que l’on traite ainsi.
On fait au contraire travailler les autres continuellement, et on les y
force avec le bâton, comme je l’ai dit. Il me vint aussi dans l’esprit
qu’il fallait que du temps des républiques de Grèce, les femmes
mingréliennes et circassiennes n’eussent pas la même estime de beauté au
dessus des Grecques qu’elles ont à présent, puisqu’on ne lit pas
qu’autre que Jason soit venu chercher des femmes en cette partie du
monde, au lieu qu’on y accourt à présent de tous les endroits de
l’Orient ; et que le prix qu’on donne pour ces femmes, les peut faire
passer raisonnablement pour des vraies toisons d’or.
Nous eûmes assez bon vent. Notre petite barque allait à voile et à
rames. Je m’entretins avec le Père Zampi, durant le voyage, des moyens
qu’il fallait tenir pour ne point tomber entre les mains des ennemis, et
n’être ni pillé, ni assassiné des Mingréliens. La conversation se tourna
ensuite sur les personnes dont je lui avais envoyé les lettres. Il me
dit que celle de l’ambassadeur de France était la duplicata d’une qu’il
lui avait écrit l’année passée, pour avoir des attestations de la
religion des Colchéens : Il me la donna à lire. Je la lus, et je fus
surpris, que nous ayant été donnée pour lettre de recommandation, nous
n’y fussions pas seulement nommés. J’appréhendai qu’il ne vînt à la
pensée du Père Zampi, que l’ambassadeur n’avait pas pour nous autant de
bienveillance et de considération que je tâchais de lui faire croire.
Cela m’obligea à lui montrer la lettre qu’il nous avait fait l’honneur
de nous donner pour le prince de Mingrélie : en voici la copie.