CHAPITRE XXIV.

Des Commandements de l’Église.

TL est tout à fait inutile de traiter ce sujet, car ces peuples vivent

selon l’instinct naturel, et selon les commandements de leur prince.

S’il mange de la viande les jours de jeûne, ils en mangent de même,

disant que ce n’est pas un péché, puisque le prince le fait

semblablement, s’il répudie sa femme, ou s’il en prend deux à la fois,

chacun le fait aussi. Pour ce qui est d’aller à la messe les jours de

fête, on a vu comment ils n’observent aucune fête, et que seulement le

dimanche ils s’abstiennent un peu du travail. Ainsi ils ne vont guère à

la messe ce jour-là ; et ceux qui y vont, entrent dans l’église, font un

demi-signe de croix, invoquant le nom de Dieu et de la Bonne. Vierge, et

puis sortent de l’église, se tenant devant à discourir, et laissent dire

la messe au prêtre. Cela se passe communément ainsi, excepté le jour de

l’Annonciation, celui du dimanche des Rameaux, et celui de Pâques, que

les hommes se tiennent dans l’église, parce que les femmes sont dehors.

Ils ne laissent pas de même de parler et rire comme s’ils étaient dans

un marché. Ils ont un peu plus de respect à la messe des _bères_, et à

celles où le prince assiste.

Ici finit la Relation du Père Zampy. Je n’y ajouterai autre chose, sinon

que tout ce que j’ai pu remarquer dans les cérémonies religieuses, et

dans la créance des Mingréliens, est entièrement conforme à ce qu’il en

rapporte.

Il faut que je dise un mot de leur deuil. C’est un deuil de désespérés

Lorsqu’une femme perd son mari, ou un proche parent, elle déchire ses

habits, elle se dépouille nue jusqu’à la ceinture, elle s’arrache les

cheveux, elle s’enlève avec les ongles la peau du corps et du visage,

elle se bat le sein, elle crie, hurle, grince des dents, écume, fait la

furieuse, et la possédée, dans un excès épouvantable. Les hommes

témoignent leur douleur d’une manière aussi barbare : ils déchirent leur

habits : ils se font raser la tête et le visage : et ils se battent la

poitrine.

Le deuil dure 40. jours, étant furieux les dix premiers, comme je viens

de dire, et diminuant après successivement. Durant ces dix premiers

jours, les proches du mort, et une quantité d’hommes et de femmes, de

toutes conditions, viennent le pleurer. Cela se fait en cette manière.

Ces personnes se rangent en ordre autour de cadavre, etdéchirées ;

rées ; comme j’ai dit, elles se battent des deux mains la poitrine,

criant _Vaih_, _Vaih_. Les cris et les coups sont mesurés, et rendent un

son effroyable. Tout cela forme une affreuse image de désespoir, qu’on

ne peut regarder sans frémir. Il arrive tout d’un coup qu’on n’entend

rien. Le deuil s’arrête et se tient dans un profond silence : et puis

tout d’un coup il fait un grand cri, et se rejette dans ses premiers

emportements. Le dernier jour, qui est le quarantième, comme j’ai dit,

on enterre le mort. On fait un festin à tous ses proches, à tous ses

amis, à tous ses voisins, et à tous ceux qui sont venus le pleurer. Les

femmes mangent à part, hors du lieu où sont les hommes. L’évêque dit la

messe, et après prend de droit tout ce qui servait à la personne du

mort ; son cheval, ses habits, ses armes, son argenterie, s’il en a, et

les autres choses de cette sorte. Les deuils ruinent les maisons en

Mingrélie : cependant, on est obligé de les faire solennellement.

L’évêque dit une messe des morts, par force, pour le grand profit qui

lui en revient. On vient pleurer le mort par force, afin de vivre

quarante jours aux dépens de ce qu’il a laissé. Lorsqu’un évêque meurt,

c’est le prince qui lui fait dire la messe des morts, le quarantième

jour du deuil, et qui prend tous ses biens, hors les immeubles. Voilà ce

que j’ai appris en Colchide sur la nature du pays, sur les mœurs, et sur

la religion des habitants. Leurs voisins vivent, et font comme eux,

presque en toutes choses ; si ce n’est que ceux qui sont plus proches de

Turquie et de Perse, ont les mœurs plus douces, et les inclinations plus

équitables ; au lieu que ceux qui sont plus proches des Tartares et de

la _Scythie_, ont les mœurs plus barbares, et n’ont ni idée, ni

extérieur de religion, et n’observent aucunes lois. J’ai parlé des

_Abcas_ et des peuples qui habitent au bas du mont Caucase et j’en ai

dit tout ce que j’avais appris. Je dirai à présent ce que j’ai vu, et ce

que j’ai ouï de plus remarquable des autres pays voisins de Mingrélie.

Ces pays sont la principauté de _Guriel_, et le royaume d’Imirette.

Le pays de Guriel est petit. Il confine du côté du septentrion avec

l’Imirette, et du côté d’orient, avec la partie du mont Caucase que

tiennent les Turcs. Il a du côté d’occident la Mingrélie, et au midi la

mer Noire. Il s’étend le long de cette mer, depuis le fleuve du Phase,

jusqu’à un autre fleuve qui passe à un mille de Gonié, château tenu par

les Turcs, éloigné du Phase de quarante milles seulement. Le pays de

Guriel ressemble en tout à la Mingrélie, quant à sa nature, et quant aux

mœurs des habitants. L’on y a la même religion, les mêmes coutumes, et

les mêmes inclinations à l’impureté, au brigandage, et au meurtre.

Le royaume _d’Imirette_ est un peu plus grand, que les pays dont je

viens de parler. C’est l’Ibérie des Anciens. Il est enfermé entre le

mont Caucase, la Colchide, la mer Noire, la principauté de Guriel, et la

Géorgie. Sa longueur est de six vingts milles, sa largeur de soixante.

Les peuples du mont Caucase, avec qui il confine, sont les Géorgiens et

les _Turcs_ au midi, et au septentrion les _Ossi_ et les _Caracioles_,

que les Turcs appellent _Caracherkes_, c’est-à-dire, Circassiens noirs,,

pour les raisons que qu j’ai dites. Ce sont les Caracioles, ou

Circassiens noirs, que les Européens ont appelés Huns, et qui firent

tous ces ravages en Italie et dans les Gaules, dont parlent les

historiens, et entre autres Cedrenus. La langue qu’ils parlent est mêlée

de turc.

_L’Imirette_ est un pays de bois et de montagnes comme la Mingrélie ;

mais il y a de plus belles vallées, et de plus délicieuses plaines. On y

trouve plus facilement du pain, de de la viande, et des légumes. Il y a

des minières de fer. L’argent y a cours. On y bat monnaie. On y trouve

des bourgs. Quant aux mœurs, et aux coutumes, c’est aussi la même chose

qu’en Mingrélie. Le roi a trois bonnes forteresses, une appelée

_Scander_, située sur le bord d’une vallée, et deux dans le mont

Caucase, nommées _Regia_ et Scorgia ; toutes deux de très-difficile

accès, étant bâties en des lieux que la nature a ingénieusement

fortifiés. Le _Phase_ passe devant. Le prince avait, il n’y a pas

longtemps, une autre forteresse bien plus importante appelée _Cotatis_,

du même nom que tout le pays d’alentour, qui est peut-être celui que

_Ptolémée_ appelle _la_ région Cotatene. Les Turcs en sont à présent les

Mat très.

Le royaume d’Imirette a longtemps tenu sous lui les Abcas, les

Mingréliens, et les peuples de Guriel, après qu’ils eurent tous quatre

ensemble secoué le joug des empereurs de Constantinople premièrement, et

puis des empereurs de Trébizonde, dont l’histoire remarque qu’ils se

faisaient honneur du titre de rois du fleuve de Phase. Ces peuples se

désunirent le siècle passé, et depuis leur révolte ils ont toujours fait

la guerre entre eux. Les plus proches des Turcs ont recherché son

assistance. Il les a d’abord protégés, et enfin il les a tous rendus

tributaires l’un après l’autre. Le tribut du roi d’Imirette est de

quatre vingts enfants, filles et garçons, âgés de dix à vingt ans. Celui

du prince du Guriel est de quarante six enfants de même sorte. Celui du

prince de Mingrélie est de soixante mille brasses de toile de lin faite

dans le pays. Les Abcas avaient aussi été mis sous le tribut, mais ils

l’ont payé peu de fois, et à présent ils ne le payent point. Le roi

d’Imirette, et le prince de Guriel, envoient eux-mêmes leur tribut au

pacha d’Akalzike. Un chaoux vient prendre celui du prince de Mingrélie.

Lorsque je passai à Akalzike, on disait que les Turcs voulaient se

mettre en possession de ces pays-là, et y mettre un pacha : ne sachant

point d’autre moyen de remédier aux guerres continuelles qui les

détruisent et les dépeuplent notablement. Les Turcs ne se sont pas

souciés auparavant d’en prendre possession, parce qu’il est comme

impossible d’y observer le mahométisme, par la raison que ces pays n’ont

rien de meilleur que le vin et le cochon, dont la loi mahométane défend

l’usage ; joint que l’air y est mauvais, qu’il n’y a point de pain, et

que le peuple y est épars, de façon qu’en quelque lieu qu’on pût pût

bâtir des forteresses, chacune ne pourrait contenir dans le devoir que

sept ou huit maisons. C’est pour ces considérations qu’ils ont laissé

ces provinces en leur ancien état, et qu’ils se sont contentés qu’elles

leur servissent de pépinière d’esclaves. Ils en tirent sept ou huit

mille chaque année. Des égards et des obstacles à peu près semblables,

empêchent apparemment les Turcs d’incorporer à leur empire les vastes

plaines de Tartarie et de Scythie, et les pays immenses du mont Caucase.

Si les peuples qui les habitent étaient ramassés dans des villes et en

des lieux forts, on aurait bientôt trouvé la voie de les réduire, et de

les tenir sous le joug : Mais le moyen d’y tenir des gens qui changent

de lieu tous les mois, et qui courent leur pays toute leur vie. Je ne

dois pas oublier que tous ces pays-là, qui ne payent aujourd’hui tribut

qu’au Turc, le payent de temps en temps à la Perse, selon que les

monarques persans savent se faire craindre en y envoyant des armées.

Abas le Grand tira ce tribut exactement, et même sans peine, durant tout

son règne, qui parvint jusqu’à l’an 1627. Et ce tribut consistait aussi

aussi en enfants d’un et d’autre sexe, de même que la Colchide le payait

à la Perse dans les premiers âges du monde. Chose fort remarquable que

dans tous les siècles, ces régions maritimes de la mer Noire aient

produit de si beau sang et en si grande quantité.

Le prince de Mingrélie, qui règne aujourd’hui, est le huitième, depuis

qu’elle s’est révoltée de la domination d’Imirette. Ils s’appellent tous

_Dadian_, comme qui dirait _chef_ de la _justice_, de _dad_ mot persien

qui signifie _justice_, d’où la première race des rois de Perse a été

appelée _Pich_-_Dadian_, c’est-à-dire, la première justice ; pour nous

marquer que ce furent les premiers hommes que les peuples de ce grand

pays établirent pour leur administrer la justice, et maintenir chacun en

la jouissance de son bien. Le roi d’Imirette se donne le titre de

_meppe_, c’est-à-dire, _roi_, en géorgien. Le _meppe_ et le _dadian_ se

disent tous deux descendus du roi et prophète David. Les anciens rois de

Géorgie s’en disaient descendus aussi, et le kan de Géorgie en ses

titres se dit de même issu de ce grand roi par Salomon son fils. Le roi

d’Imirette se donne un autre titre encore bien plus fastueux, dans les

lettres qu’il fait expédier. Il se qualifie roi des rois.

Fin du premier Tome..

MR. LE CHEVALIER CHARDIN, EN PERSE, ET AUTRES LIEUX DE L’ORIENT.

TOME SECOND ;

Contenant le voyage de PARIS à ISPAHAN.

Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient. · 第 34 / 55 题