Des Commandements de l’Église.
TL est tout à fait inutile de traiter ce sujet, car ces peuples vivent
selon l’instinct naturel, et selon les commandements de leur prince.
S’il mange de la viande les jours de jeûne, ils en mangent de même,
disant que ce n’est pas un péché, puisque le prince le fait
semblablement, s’il répudie sa femme, ou s’il en prend deux à la fois,
chacun le fait aussi. Pour ce qui est d’aller à la messe les jours de
fête, on a vu comment ils n’observent aucune fête, et que seulement le
dimanche ils s’abstiennent un peu du travail. Ainsi ils ne vont guère à
la messe ce jour-là ; et ceux qui y vont, entrent dans l’église, font un
demi-signe de croix, invoquant le nom de Dieu et de la Bonne. Vierge, et
puis sortent de l’église, se tenant devant à discourir, et laissent dire
la messe au prêtre. Cela se passe communément ainsi, excepté le jour de
l’Annonciation, celui du dimanche des Rameaux, et celui de Pâques, que
les hommes se tiennent dans l’église, parce que les femmes sont dehors.
Ils ne laissent pas de même de parler et rire comme s’ils étaient dans
un marché. Ils ont un peu plus de respect à la messe des _bères_, et à
celles où le prince assiste.
Ici finit la Relation du Père Zampy. Je n’y ajouterai autre chose, sinon
que tout ce que j’ai pu remarquer dans les cérémonies religieuses, et
dans la créance des Mingréliens, est entièrement conforme à ce qu’il en
rapporte.
Il faut que je dise un mot de leur deuil. C’est un deuil de désespérés
Lorsqu’une femme perd son mari, ou un proche parent, elle déchire ses
habits, elle se dépouille nue jusqu’à la ceinture, elle s’arrache les
cheveux, elle s’enlève avec les ongles la peau du corps et du visage,
elle se bat le sein, elle crie, hurle, grince des dents, écume, fait la
furieuse, et la possédée, dans un excès épouvantable. Les hommes
témoignent leur douleur d’une manière aussi barbare : ils déchirent leur
habits : ils se font raser la tête et le visage : et ils se battent la
poitrine.
Le deuil dure 40. jours, étant furieux les dix premiers, comme je viens
de dire, et diminuant après successivement. Durant ces dix premiers
jours, les proches du mort, et une quantité d’hommes et de femmes, de
toutes conditions, viennent le pleurer. Cela se fait en cette manière.
Ces personnes se rangent en ordre autour de cadavre, etdéchirées ;
rées ; comme j’ai dit, elles se battent des deux mains la poitrine,
criant _Vaih_, _Vaih_. Les cris et les coups sont mesurés, et rendent un
son effroyable. Tout cela forme une affreuse image de désespoir, qu’on
ne peut regarder sans frémir. Il arrive tout d’un coup qu’on n’entend
rien. Le deuil s’arrête et se tient dans un profond silence : et puis
tout d’un coup il fait un grand cri, et se rejette dans ses premiers
emportements. Le dernier jour, qui est le quarantième, comme j’ai dit,
on enterre le mort. On fait un festin à tous ses proches, à tous ses
amis, à tous ses voisins, et à tous ceux qui sont venus le pleurer. Les
femmes mangent à part, hors du lieu où sont les hommes. L’évêque dit la
messe, et après prend de droit tout ce qui servait à la personne du
mort ; son cheval, ses habits, ses armes, son argenterie, s’il en a, et
les autres choses de cette sorte. Les deuils ruinent les maisons en
Mingrélie : cependant, on est obligé de les faire solennellement.
L’évêque dit une messe des morts, par force, pour le grand profit qui
lui en revient. On vient pleurer le mort par force, afin de vivre
quarante jours aux dépens de ce qu’il a laissé. Lorsqu’un évêque meurt,
c’est le prince qui lui fait dire la messe des morts, le quarantième
jour du deuil, et qui prend tous ses biens, hors les immeubles. Voilà ce
que j’ai appris en Colchide sur la nature du pays, sur les mœurs, et sur
la religion des habitants. Leurs voisins vivent, et font comme eux,
presque en toutes choses ; si ce n’est que ceux qui sont plus proches de
Turquie et de Perse, ont les mœurs plus douces, et les inclinations plus
équitables ; au lieu que ceux qui sont plus proches des Tartares et de
la _Scythie_, ont les mœurs plus barbares, et n’ont ni idée, ni
extérieur de religion, et n’observent aucunes lois. J’ai parlé des
_Abcas_ et des peuples qui habitent au bas du mont Caucase et j’en ai
dit tout ce que j’avais appris. Je dirai à présent ce que j’ai vu, et ce
que j’ai ouï de plus remarquable des autres pays voisins de Mingrélie.
Ces pays sont la principauté de _Guriel_, et le royaume d’Imirette.
Le pays de Guriel est petit. Il confine du côté du septentrion avec
l’Imirette, et du côté d’orient, avec la partie du mont Caucase que
tiennent les Turcs. Il a du côté d’occident la Mingrélie, et au midi la
mer Noire. Il s’étend le long de cette mer, depuis le fleuve du Phase,
jusqu’à un autre fleuve qui passe à un mille de Gonié, château tenu par
les Turcs, éloigné du Phase de quarante milles seulement. Le pays de
Guriel ressemble en tout à la Mingrélie, quant à sa nature, et quant aux
mœurs des habitants. L’on y a la même religion, les mêmes coutumes, et
les mêmes inclinations à l’impureté, au brigandage, et au meurtre.
Le royaume _d’Imirette_ est un peu plus grand, que les pays dont je
viens de parler. C’est l’Ibérie des Anciens. Il est enfermé entre le
mont Caucase, la Colchide, la mer Noire, la principauté de Guriel, et la
Géorgie. Sa longueur est de six vingts milles, sa largeur de soixante.
Les peuples du mont Caucase, avec qui il confine, sont les Géorgiens et
les _Turcs_ au midi, et au septentrion les _Ossi_ et les _Caracioles_,
que les Turcs appellent _Caracherkes_, c’est-à-dire, Circassiens noirs,,
pour les raisons que qu j’ai dites. Ce sont les Caracioles, ou
Circassiens noirs, que les Européens ont appelés Huns, et qui firent
tous ces ravages en Italie et dans les Gaules, dont parlent les
historiens, et entre autres Cedrenus. La langue qu’ils parlent est mêlée
de turc.
_L’Imirette_ est un pays de bois et de montagnes comme la Mingrélie ;
mais il y a de plus belles vallées, et de plus délicieuses plaines. On y
trouve plus facilement du pain, de de la viande, et des légumes. Il y a
des minières de fer. L’argent y a cours. On y bat monnaie. On y trouve
des bourgs. Quant aux mœurs, et aux coutumes, c’est aussi la même chose
qu’en Mingrélie. Le roi a trois bonnes forteresses, une appelée
_Scander_, située sur le bord d’une vallée, et deux dans le mont
Caucase, nommées _Regia_ et Scorgia ; toutes deux de très-difficile
accès, étant bâties en des lieux que la nature a ingénieusement
fortifiés. Le _Phase_ passe devant. Le prince avait, il n’y a pas
longtemps, une autre forteresse bien plus importante appelée _Cotatis_,
du même nom que tout le pays d’alentour, qui est peut-être celui que
_Ptolémée_ appelle _la_ région Cotatene. Les Turcs en sont à présent les
Mat très.
Le royaume d’Imirette a longtemps tenu sous lui les Abcas, les
Mingréliens, et les peuples de Guriel, après qu’ils eurent tous quatre
ensemble secoué le joug des empereurs de Constantinople premièrement, et
puis des empereurs de Trébizonde, dont l’histoire remarque qu’ils se
faisaient honneur du titre de rois du fleuve de Phase. Ces peuples se
désunirent le siècle passé, et depuis leur révolte ils ont toujours fait
la guerre entre eux. Les plus proches des Turcs ont recherché son
assistance. Il les a d’abord protégés, et enfin il les a tous rendus
tributaires l’un après l’autre. Le tribut du roi d’Imirette est de
quatre vingts enfants, filles et garçons, âgés de dix à vingt ans. Celui
du prince du Guriel est de quarante six enfants de même sorte. Celui du
prince de Mingrélie est de soixante mille brasses de toile de lin faite
dans le pays. Les Abcas avaient aussi été mis sous le tribut, mais ils
l’ont payé peu de fois, et à présent ils ne le payent point. Le roi
d’Imirette, et le prince de Guriel, envoient eux-mêmes leur tribut au
pacha d’Akalzike. Un chaoux vient prendre celui du prince de Mingrélie.
Lorsque je passai à Akalzike, on disait que les Turcs voulaient se
mettre en possession de ces pays-là, et y mettre un pacha : ne sachant
point d’autre moyen de remédier aux guerres continuelles qui les
détruisent et les dépeuplent notablement. Les Turcs ne se sont pas
souciés auparavant d’en prendre possession, parce qu’il est comme
impossible d’y observer le mahométisme, par la raison que ces pays n’ont
rien de meilleur que le vin et le cochon, dont la loi mahométane défend
l’usage ; joint que l’air y est mauvais, qu’il n’y a point de pain, et
que le peuple y est épars, de façon qu’en quelque lieu qu’on pût pût
bâtir des forteresses, chacune ne pourrait contenir dans le devoir que
sept ou huit maisons. C’est pour ces considérations qu’ils ont laissé
ces provinces en leur ancien état, et qu’ils se sont contentés qu’elles
leur servissent de pépinière d’esclaves. Ils en tirent sept ou huit
mille chaque année. Des égards et des obstacles à peu près semblables,
empêchent apparemment les Turcs d’incorporer à leur empire les vastes
plaines de Tartarie et de Scythie, et les pays immenses du mont Caucase.
Si les peuples qui les habitent étaient ramassés dans des villes et en
des lieux forts, on aurait bientôt trouvé la voie de les réduire, et de
les tenir sous le joug : Mais le moyen d’y tenir des gens qui changent
de lieu tous les mois, et qui courent leur pays toute leur vie. Je ne
dois pas oublier que tous ces pays-là, qui ne payent aujourd’hui tribut
qu’au Turc, le payent de temps en temps à la Perse, selon que les
monarques persans savent se faire craindre en y envoyant des armées.
Abas le Grand tira ce tribut exactement, et même sans peine, durant tout
son règne, qui parvint jusqu’à l’an 1627. Et ce tribut consistait aussi
aussi en enfants d’un et d’autre sexe, de même que la Colchide le payait
à la Perse dans les premiers âges du monde. Chose fort remarquable que
dans tous les siècles, ces régions maritimes de la mer Noire aient
produit de si beau sang et en si grande quantité.
Le prince de Mingrélie, qui règne aujourd’hui, est le huitième, depuis
qu’elle s’est révoltée de la domination d’Imirette. Ils s’appellent tous
_Dadian_, comme qui dirait _chef_ de la _justice_, de _dad_ mot persien
qui signifie _justice_, d’où la première race des rois de Perse a été
appelée _Pich_-_Dadian_, c’est-à-dire, la première justice ; pour nous
marquer que ce furent les premiers hommes que les peuples de ce grand
pays établirent pour leur administrer la justice, et maintenir chacun en
la jouissance de son bien. Le roi d’Imirette se donne le titre de
_meppe_, c’est-à-dire, _roi_, en géorgien. Le _meppe_ et le _dadian_ se
disent tous deux descendus du roi et prophète David. Les anciens rois de
Géorgie s’en disaient descendus aussi, et le kan de Géorgie en ses
titres se dit de même issu de ce grand roi par Salomon son fils. Le roi
d’Imirette se donne un autre titre encore bien plus fastueux, dans les
lettres qu’il fait expédier. Il se qualifie roi des rois.
Fin du premier Tome..
MR. LE CHEVALIER CHARDIN, EN PERSE, ET AUTRES LIEUX DE L’ORIENT.
TOME SECOND ;
Contenant le voyage de PARIS à ISPAHAN.