L’on est assez convaincu depuis longtemps de l’utilité des _voyages_ ;
et sans fatiguer inutilement ici mes lecteurs par l’ennuyeuse
énumération des différents avantages, qu’on en a continuellement tirés,
depuis la découverte du Nouveau _Monde_, je me contente de les renvoyer
à l’expérience, et à cette prodigieuse quantité de relations qu’on en a
régulièrement publiées, depuis plus de deux siècles.
On les reçoit toujours avec plaisir. Elles n’ont point encore rebuté par
leur grand nombre ; et si la quantité pouvait former un préjugé légitime
du mérite et de la bonté d’une certaine sorte d’ouvrage, il n’y aurait
point assurément de meilleure lecture que celle des relations. Ce qu’il
y a de certain, c’est qu’il n’y en a point qui soit plus généralement du
goût du public. On en est assez convaincu par l’empressement
extraordinaire avec lequel il a toujours reçu toutes les _relations_
qu’on lui a présentées, quoique parmi elles il s’en soit trouvé un grand
nombre qui n’étaient nullement dignes de son attention ; tant par les
faussetés dont on les avait remplies à plaisir, que par le peu
d’exactitude avec lequel elles étaient faites.
Il me siérait mal de représenter ici quels sont les avantages des
miennes, par dessus les autres. J’en laisse le jugement aux lecteurs
judicieux, auxquels un étalage trop affecté de mes soins et de mes
précautions pourraient peut-être causer de la défiance. Il me suffit de
les avertir, que les principaux caractères de mes _relations_ sont
l’exactitude et la sincérité ; ayant cru qu’il était plus conforme à la
raison et à l’équité de rapporter simplement et naturellement les
choses, telles qu’elles étaient, que d’en imposer impudemment à la bonne
foi du lecteur, en lui faisant des descriptions agréables, mais
chimériques, de choses qui n’auraient jamais existé que dans mon
imagination, et dans mes livres.
Je ne préviendrai point non plus mes lecteurs sur la simplicité de mon
style. On ne doit point attendre un langage extrêmement recherché d’un
homme qui a passé : presque toute sa vie dans les pays étrangers. C’est
assez, ce me semble, que je ne me sois servi que d’expressions assez
naturelles _et_ assez intelligibles ; et c’est à quoi je me suis
particulièrement attaché.
L’extrême passion que j’ai toujours eu pour les _voyages_, m’en a fait
entreprendre _deux_ aux Indes Orientales.
Je partis de _Paris_ pour le premier en 1664. et je n’y retournai qu’en
1670. ayant resté environ six années entières dans l’Orient mais la
plupart du temps en _Perse_, où mes affaires m’attachaient plus
particulièrement. J’avais rapporté de ce _voyage_ autant ou plus de
mémoires qu’aucun des autres voyageurs, qui m’avaient précédé dans cette
route, et je savais plus de _persan_ que tous ceux qui jusqu’alors
avaient fait quelque description de ce grand royaume. Néanmoins, ne me
croyant pas encore assez instruit pour en faire imprimer des _relations_
suffisamment circonstanciées, je me contentai de publier simplement un
recueil de divers événements, dont j’avais été spectateur, auquel je
donnai le titre de Couronnement de Soliman III.
Roi de Perse. Cette pièce détachée du corps de mes _Mémoires_ fut
imprimée à Paris, chez Claude Barbin, en 1671. in 12. Il n’y a point eu
d’autre _Relation_ de mon premier Voyage.
Je commençai le _second_ en 1671. et ne l’achevai qu’en 1677. La forte
envie que j’avais de bien connaître la _Perse_, et d’en donner des
_relations_ exactes et fidèles, me fit employer tout ce temps à étudier,
le plus assidûment qu’il me fut possible, la langue du pays ; à
connaître avec exactitude les _mœurs_ et les coutumes de ses peuples ; à
fréquenter et suivre régulièrement la cour ; à y converser avec les
grands, et avec les savants ; et enfin à y examiner soigneusement tout
ce qui pouvait mériter la curiosité de notre Europe, par rapport à un
grand et vaste pays que nous pouvons appeler _un autre monde_, soit par
la distance des lieux, soit par la diversité des mœurs et des manières.
En un mot, je pris tant de soin et tant de peine à m’instruire de ce qui
regarde la _Perse_, que je puis dire sans exagération, que je connais
par exemple, Ispa_ban_, mieux que _Londres_, quoique j’y sois établi
depuis plus de vingt-six ans ; que je parle le _persan_ avec autant de
facilité que _l’anglais_, et presque aussi aisément que le _français_ ;
que j’ai vu presque tout ce grand empire, l’ayant entièrement traversé
dans sa longueur et dans sa largeur, et ayant parcouru ses mers
Caspienne et Océane d’un bout à l’autre, et ses frontières en _Arménie_,
en Ibérie, en _Médie_, en _Arabie_, et vers le fleuve _Indus_ ; et qu’à
l’égard du peu d’endroits où je n’ai point été moi-même, je m’en suis
tellement informé, que je croirais, par manière de dire, m’y
reconnaître, si j’y étais soudainement transporté. C’est ainsi que j’ai
ramassé les matériaux, dont sont composées les _relations_ de mon
_second voyage_ ; et voici quel est l’ordre que je leur ai donné.