CHAPITRE XVII

Désagrégation et antagonisme.--Plaie vive.--Les Nobles à la

campagne.--Ruine et scission progressives.--Statut des

tournois.--Le lieu n'anoblit pas l'homme.--Intrusions

légales.--Les guerres de religion creusent le

fossé.--Pasquier et Blaise de Montluc.--Pillage des

armoiries.--Un mot de Ménage.--Trente mille bourgeois

blasonnés.--Le duc de Saint-Simon.--Les nouveaux seigneurs de

villages.--La vieille bourgeoisie française.--L'honneur ou

rien!

Entre deux classes si intimement confondues et se recrutant

incessamment l'une dans l'autre, quand et comment la désagrégation

a-t-elle pu se produire, engendrer la scission, dégénérer en

antagonisme de castes? C'est ce qu'il importe d'indiquer; nous

touchons ici à l'une des plaies vives de la Noblesse.

Déjà, vers la fin du règne de saint Louis, Hugues de Bercy «se

plaignait de ce que la Noblesse de son temps quittât les villes pour

aller résider à la campagne.»[271] C'est que, ruinés par les

croisades, les gentilshommes souffraient cruellement dans leur

amour-propre à comparer leur dénûment, fruit de l'héroïsme

chevaleresque, à la richesse des bourgeois, fruit du labeur

mercantile[272]. C'est là le germe de la scission, germe qui se

développe à mesure que s'augmente l'appauvrissement des Nobles,

parachevé par la longue guerre contre les Anglais. A la fin du XIVe

siècle, non seulement les rangs de la Noblesse sont effroyablement

décimés, mais la majeure partie de ses domaines sont passés aux mains

des marchands; de là, un sentiment d'amère envie, que trahit, par

exemple, le Statut des tournois, de 1480, interdisant aux

gentilshommes de prendre le droit de bourgeoisie dans une ville, sous

peine d'être exclus des tournois[273], c'est-à-dire disqualifiés, à

peu près dégradés de noblesse par leurs pairs. Toutefois le Statut

n'excluait pas les nobles habitant les villes sans y avoir le droit de

bourgeoisie. C'était un antique adage que «le lieu n'anoblit pas

l'homme, mais que l'homme anoblit le lieu»; sans doute il n'avait pas

empêché plus d'un non-noble, enrichi par le trafic, acquéreur de

domaines plus ou moins considérables, de se faufiler dans les rangs de

la Noblesse; mais, à présent, en vertu de l'édit des francs-fiefs, ils

étaient légalement envahis, et l'ancienne gentilhommerie recula devant

le flot des nouveaux nobles, qui n'avaient pas, ceux-là, reçu le sacre

de l'épée et ne devaient leur élévation sociale qu'au négoce. Les mots

de «bourgeoisie» et de «trafic», considérés dès lors comme synonymes,

eurent à l'ouïe des anciens nobles appauvris une assonnance

d'infériorité sociale; longtemps ils affectèrent de ne vouloir pas

être confondus avec les parvenus gras de leurs dépouilles, parés de

leurs plumes, de leurs titres, de leurs honneurs, parfois même de

leurs noms; désertant les cités, où leur orgueil souffrait, où leur

maigre revenu n'était plus en rapport avec la cherté de la vie, ils se

confinèrent dans les lambeaux de fief qu'ils avaient pu sauver du

désastre; puis les guerres de religion, pendant lesquelles les cités

étaient généralement catholiques et les vieux nobles généralement

huguenots, achevèrent d'aigrir les esprits et de creuser le fossé. Le

vocable de «bourgeois» prit le sens exclusif de «roturier»; puis les

généalogistes royaux achevèrent officiellement la scission. Il

semblait, au XVIe siècle, que l'on ne pût être gentilhomme qu'à la

condition de vivre hors des villes. Pasquier dit expressément que

«ceulx qui veullent estre estimez nobles à bonnes enseignes, laissent

les villes pour choisir leur demeure aux champs; tant à l'occasion que

la plus grande partye des fiefz y sont assis, dont la possession est

seulement permise sans réserve aux Nobles, que pour se garantir de

l'opinion qu'on auroit qu'ils traficquassent dans les villes, chose

qui obscurciroit leur noblesse; et, à vray dire, la vie qui approche

le plus près de la militaire en tems de paix est la champestre[274].»

Plus d'un gentilhomme, et non des moins qualifiés, se prenait à

déplorer les résultats de cette retraite générale des Nobles,

résultats dont leur fierté ne s'accommodait pas sans un regain

d'amertume.

[271] Pasquier, _Rech. de la France_, titre II, ch. XVI; cité par

Michaud, t. VI, p. 245, note.

[272] En quelques années, Jacques Cœur acheta plus de vingt

seigneuries ou châtellenies «dont la plupart appartenaient

auparavant aux plus anciennes familles du Royaume.» (P. Clément,

_Jacques Cœur_, t, II, p. 2.)

[273] La Roque, _Traité de la Nobl._, p. 228.

[274] Pasquier, _Recherches_, liv. II, ch. XV.--La Roque, _Traité

de la Nobl._, p. 233.

«Ha! Noblesse, lamentait l'illustre Blaise de Montluc, tu t'es faict

grant tort et dommage de desdaigner les charges des villes; car

refusant les charges, ou les laissant prendre par les gens des villes,

ceux-cy s'emparent de l'autorité, et quand nous arrivons, il fault

les bonneter et leur faire la cour. Ç'a estè un maulvais avys à ceux

qui en sont premièrement cause[275].»

[275] _Commentaires_, liv. I, p. 7.

La retraite volontaire des Nobles eut pour effet de faire de la

bourgeoisie un corps homogène. Ce fut alors que les petits bourgeois,

à l'exemple des grands, voulurent avoir des armoiries; car la vanité

se rencontre à tous les degrés de l'humanité. Ménage, outré de cette

usurpation générale, disait qu'avant vingt ans il n'y aurait pas

d'enseigne de boutique qui ne se changeât en blason; il est vrai que

telle enseigne de boutique, comme le _Château d'or_ de Girard de

Castille, avait pu commencer par être un noble blason et, par ainsi,

ne faisait que retourner à sa condition première. La mesure purement

fiscale, prescrite par Louis XIV, de l'enregistrement des armoiries

transforma l'usurpation en un droit qu'acheva de consacrer

l'ordonnance royale de 1760, dans laquelle il est dit par Louis XV

que, «suivant un usage qui a prévalu, le port des armoiries n'est pas

borné à la seule Noblesse.» De 1696 à 1704, environ trente mille

bourgeois firent enregistrer les leurs[276]; à ceux qu'un sentiment

de modestie empreinte de dignité détermina à s'abstenir, le juge

d'armes en impartit d'office; Molière eût eu beau jeu pour mettre à la

scène _Le blasonné malgré lui_. Nous verrons quelque chose de plus

comique encore: le gentilhomme malgré lui. Peut-être ce blasonnement

en masse de la nation, en même temps qu'il servait à combler les vides

du trésor, rentrait-il dans le plan royal d'égalisation dans les

hauteurs, d'élévation progressive, de fusion des classes. La Noblesse,

il faut le dire, n'y vit généralement qu'une injustifiable usurpation,

sanctionnée par un abus de la puissance souveraine, et ce fut pour

elle un nouveau motif de cette antipathie contre les bourgeois,

qu'elle ne perdait pas l'occasion de manifester dans l'exercice des

droits qui lui restaient[277]; antipathie dont l'expression se

retrouve presque à chaque page dans les mémoires du duc de Saint-Simon

et d'autres gentilshommes. Les travers des parvenus, des nouveaux

fieffés, sont le thème ordinaire des sarcasmes de la rancune

aristocratique; leur esprit d'économie, souvent poussée jusqu'à la

parcimonie et «fleurant la boutique», contrastait singulièrement avec

l'esprit de largesse, poussée jusqu'à la prodigalité, de l'ancienne

Noblesse. Je m'imagine que les peuples durent plus d'une fois

regretter leurs anciens maîtres, surtout lorsque «le nouveau seigneur

du village» était de l'acabit de ce marchand enrichi qui, pour don de

joyeux avènement, ne trouva rien de mieux que de rosser ses

vassaux[278], dont il lui en cuit.--Le type de la vieille bourgeoisie

française, disparue presque autant que l'antique chevalerie, je le

reconnais dans ce bourgeois de Chalon, «Claude Bussillet, huict foys

eschevin, une fois maire, troys foys juge des marchants et l'un des

aumosniers publics de la ville», et surtout dans sa superbe devise,

que l'on croirait contemporaine de la bourgeoisie des temps féodaux,

si son épitaphe ne nous faisait connaître qu'il vécut au XVIe siècle:

_L'honneur ou rien[279]!_

[276] Un «ouvrier en soye» de Saint-Chamond, Jean Jacquier, fit

enregistrer ses armoiries, _de gueules à 3 croissans d'argent_.

(_Armor. général_, LYON, p. 460.) Qui sait s'il n'était pas de

quelque lignage appauvri?--Voy. ci-après le chap. XXIV de cette

Introduction.

[277] Notamment aux Etats de 1614.--Cf. A. du Buisson de Courson,

_Rech. nobil._, p. 139, note 1.

[278] Papon, p. 779.

[279] Clairambault, t. CMXLIII, p. 172.

Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique · 第 32 / 52 题