Désagrégation et antagonisme.--Plaie vive.--Les Nobles à la
campagne.--Ruine et scission progressives.--Statut des
tournois.--Le lieu n'anoblit pas l'homme.--Intrusions
légales.--Les guerres de religion creusent le
fossé.--Pasquier et Blaise de Montluc.--Pillage des
armoiries.--Un mot de Ménage.--Trente mille bourgeois
blasonnés.--Le duc de Saint-Simon.--Les nouveaux seigneurs de
villages.--La vieille bourgeoisie française.--L'honneur ou
rien!
Entre deux classes si intimement confondues et se recrutant
incessamment l'une dans l'autre, quand et comment la désagrégation
a-t-elle pu se produire, engendrer la scission, dégénérer en
antagonisme de castes? C'est ce qu'il importe d'indiquer; nous
touchons ici à l'une des plaies vives de la Noblesse.
Déjà, vers la fin du règne de saint Louis, Hugues de Bercy «se
plaignait de ce que la Noblesse de son temps quittât les villes pour
aller résider à la campagne.»[271] C'est que, ruinés par les
croisades, les gentilshommes souffraient cruellement dans leur
amour-propre à comparer leur dénûment, fruit de l'héroïsme
chevaleresque, à la richesse des bourgeois, fruit du labeur
mercantile[272]. C'est là le germe de la scission, germe qui se
développe à mesure que s'augmente l'appauvrissement des Nobles,
parachevé par la longue guerre contre les Anglais. A la fin du XIVe
siècle, non seulement les rangs de la Noblesse sont effroyablement
décimés, mais la majeure partie de ses domaines sont passés aux mains
des marchands; de là, un sentiment d'amère envie, que trahit, par
exemple, le Statut des tournois, de 1480, interdisant aux
gentilshommes de prendre le droit de bourgeoisie dans une ville, sous
peine d'être exclus des tournois[273], c'est-à-dire disqualifiés, à
peu près dégradés de noblesse par leurs pairs. Toutefois le Statut
n'excluait pas les nobles habitant les villes sans y avoir le droit de
bourgeoisie. C'était un antique adage que «le lieu n'anoblit pas
l'homme, mais que l'homme anoblit le lieu»; sans doute il n'avait pas
empêché plus d'un non-noble, enrichi par le trafic, acquéreur de
domaines plus ou moins considérables, de se faufiler dans les rangs de
la Noblesse; mais, à présent, en vertu de l'édit des francs-fiefs, ils
étaient légalement envahis, et l'ancienne gentilhommerie recula devant
le flot des nouveaux nobles, qui n'avaient pas, ceux-là, reçu le sacre
de l'épée et ne devaient leur élévation sociale qu'au négoce. Les mots
de «bourgeoisie» et de «trafic», considérés dès lors comme synonymes,
eurent à l'ouïe des anciens nobles appauvris une assonnance
d'infériorité sociale; longtemps ils affectèrent de ne vouloir pas
être confondus avec les parvenus gras de leurs dépouilles, parés de
leurs plumes, de leurs titres, de leurs honneurs, parfois même de
leurs noms; désertant les cités, où leur orgueil souffrait, où leur
maigre revenu n'était plus en rapport avec la cherté de la vie, ils se
confinèrent dans les lambeaux de fief qu'ils avaient pu sauver du
désastre; puis les guerres de religion, pendant lesquelles les cités
étaient généralement catholiques et les vieux nobles généralement
huguenots, achevèrent d'aigrir les esprits et de creuser le fossé. Le
vocable de «bourgeois» prit le sens exclusif de «roturier»; puis les
généalogistes royaux achevèrent officiellement la scission. Il
semblait, au XVIe siècle, que l'on ne pût être gentilhomme qu'à la
condition de vivre hors des villes. Pasquier dit expressément que
«ceulx qui veullent estre estimez nobles à bonnes enseignes, laissent
les villes pour choisir leur demeure aux champs; tant à l'occasion que
la plus grande partye des fiefz y sont assis, dont la possession est
seulement permise sans réserve aux Nobles, que pour se garantir de
l'opinion qu'on auroit qu'ils traficquassent dans les villes, chose
qui obscurciroit leur noblesse; et, à vray dire, la vie qui approche
le plus près de la militaire en tems de paix est la champestre[274].»
Plus d'un gentilhomme, et non des moins qualifiés, se prenait à
déplorer les résultats de cette retraite générale des Nobles,
résultats dont leur fierté ne s'accommodait pas sans un regain
d'amertume.
[271] Pasquier, _Rech. de la France_, titre II, ch. XVI; cité par
Michaud, t. VI, p. 245, note.
[272] En quelques années, Jacques Cœur acheta plus de vingt
seigneuries ou châtellenies «dont la plupart appartenaient
auparavant aux plus anciennes familles du Royaume.» (P. Clément,
_Jacques Cœur_, t, II, p. 2.)
[273] La Roque, _Traité de la Nobl._, p. 228.
[274] Pasquier, _Recherches_, liv. II, ch. XV.--La Roque, _Traité
de la Nobl._, p. 233.
«Ha! Noblesse, lamentait l'illustre Blaise de Montluc, tu t'es faict
grant tort et dommage de desdaigner les charges des villes; car
refusant les charges, ou les laissant prendre par les gens des villes,
ceux-cy s'emparent de l'autorité, et quand nous arrivons, il fault
les bonneter et leur faire la cour. Ç'a estè un maulvais avys à ceux
qui en sont premièrement cause[275].»
[275] _Commentaires_, liv. I, p. 7.
La retraite volontaire des Nobles eut pour effet de faire de la
bourgeoisie un corps homogène. Ce fut alors que les petits bourgeois,
à l'exemple des grands, voulurent avoir des armoiries; car la vanité
se rencontre à tous les degrés de l'humanité. Ménage, outré de cette
usurpation générale, disait qu'avant vingt ans il n'y aurait pas
d'enseigne de boutique qui ne se changeât en blason; il est vrai que
telle enseigne de boutique, comme le _Château d'or_ de Girard de
Castille, avait pu commencer par être un noble blason et, par ainsi,
ne faisait que retourner à sa condition première. La mesure purement
fiscale, prescrite par Louis XIV, de l'enregistrement des armoiries
transforma l'usurpation en un droit qu'acheva de consacrer
l'ordonnance royale de 1760, dans laquelle il est dit par Louis XV
que, «suivant un usage qui a prévalu, le port des armoiries n'est pas
borné à la seule Noblesse.» De 1696 à 1704, environ trente mille
bourgeois firent enregistrer les leurs[276]; à ceux qu'un sentiment
de modestie empreinte de dignité détermina à s'abstenir, le juge
d'armes en impartit d'office; Molière eût eu beau jeu pour mettre à la
scène _Le blasonné malgré lui_. Nous verrons quelque chose de plus
comique encore: le gentilhomme malgré lui. Peut-être ce blasonnement
en masse de la nation, en même temps qu'il servait à combler les vides
du trésor, rentrait-il dans le plan royal d'égalisation dans les
hauteurs, d'élévation progressive, de fusion des classes. La Noblesse,
il faut le dire, n'y vit généralement qu'une injustifiable usurpation,
sanctionnée par un abus de la puissance souveraine, et ce fut pour
elle un nouveau motif de cette antipathie contre les bourgeois,
qu'elle ne perdait pas l'occasion de manifester dans l'exercice des
droits qui lui restaient[277]; antipathie dont l'expression se
retrouve presque à chaque page dans les mémoires du duc de Saint-Simon
et d'autres gentilshommes. Les travers des parvenus, des nouveaux
fieffés, sont le thème ordinaire des sarcasmes de la rancune
aristocratique; leur esprit d'économie, souvent poussée jusqu'à la
parcimonie et «fleurant la boutique», contrastait singulièrement avec
l'esprit de largesse, poussée jusqu'à la prodigalité, de l'ancienne
Noblesse. Je m'imagine que les peuples durent plus d'une fois
regretter leurs anciens maîtres, surtout lorsque «le nouveau seigneur
du village» était de l'acabit de ce marchand enrichi qui, pour don de
joyeux avènement, ne trouva rien de mieux que de rosser ses
vassaux[278], dont il lui en cuit.--Le type de la vieille bourgeoisie
française, disparue presque autant que l'antique chevalerie, je le
reconnais dans ce bourgeois de Chalon, «Claude Bussillet, huict foys
eschevin, une fois maire, troys foys juge des marchants et l'un des
aumosniers publics de la ville», et surtout dans sa superbe devise,
que l'on croirait contemporaine de la bourgeoisie des temps féodaux,
si son épitaphe ne nous faisait connaître qu'il vécut au XVIe siècle:
_L'honneur ou rien[279]!_
[276] Un «ouvrier en soye» de Saint-Chamond, Jean Jacquier, fit
enregistrer ses armoiries, _de gueules à 3 croissans d'argent_.
(_Armor. général_, LYON, p. 460.) Qui sait s'il n'était pas de
quelque lignage appauvri?--Voy. ci-après le chap. XXIV de cette
Introduction.
[277] Notamment aux Etats de 1614.--Cf. A. du Buisson de Courson,
_Rech. nobil._, p. 139, note 1.
[278] Papon, p. 779.
[279] Clairambault, t. CMXLIII, p. 172.