Concorde sociale.--Esprit de réciprocité.--Fusion
prospère.--Jeanne Braque, femme d'un marchand.--Le sire de
Montmorency et le drapier Fouchard.--Rapports entre
inégaux.--Les Nobles dans la vie publique.--Édiles
chevaleresques.--Chevaliers fils de bourgeois.--Nobles
vilains.--Nobles manants.--Règne de la courtoisie.--Jeanne
d'Arc et son compère.--Le duc de Rohan et Monsieur d'Assas.
Il n'est pas contestable que l'agrégation des gentilshommes à la
bourgeoisie était plus profitable à la concorde sociale, au bien des
cités et de l'État, que la scission des classes et leur isolement
empreint d'inimitié. Des rapports nécessaires de la vie commune
découlaient naturellement le respect mutuel, l'estime, la réciprocité,
la sympathie, l'affection entre nobles et bourgeois, et cette fusion
prospère aboutissait fréquemment à des alliances qui, dans notre temps
de fausse démocratie, feraient crier au scandale. Je ne parle pas de
telle veuve d'un chevalier de l'ordre du Roi épousant, en 1581, un
marchand boucher[241], ni de tels gentilshommes dénués, mariés à
d'honnêtes bourgeoises et vivotant obscurément sur quelque maigre
lopin[242]; mais lisez cette épitaphe de 1568: «Cy devant gist noble
femme Jehane Braque, originaire de Montargis, en son vivant dame de
Puyseux et Chastillon sur Loing, et femme d'honorable homme Paschal
Perret, marchant de la ville de Sens[243].» Cette femme d'un marchand,
c'était l'arrière-petite-fille de «noble et puissant seigneur
monseigneur Jehan Braque, chevalier, seigneur de Sainct Morise sur
Laveson, Chastillon sur Loing et aultres lieux, maistre du scel du
Roy,» et conseiller du duc d'Orléans[244]. En 1365, Jehanne, fille de
Nicolas le Mire, faiseur d'armes et bourgeois de Paris, est mariée à
Etienne Braque, trésorier de France, cousin-germain de messire Nicolas
Braque, chevalier, époux de Jeanne la Bouteillère de Senlis[245]. En
1205, Robert de Saint-Martin, bourgeois du Mans, est le second époux
d'Agnès, veuve de Jean de Souvré, chevalier[246]. Au début du XVe
siècle, tel bourgeois marie ses filles aux plus grands seigneurs du
royaume[247].
[241] Papon, p. 942.
[242] Voy. la _Revue hist. de l'Ouest_, mai 1886, p. 5 et suiv.
[243] _Pièc. orig._, t. 493, Braque, p. 148.
[244] _Pièc. orig._, p. 56.--Guillery, p. 9.
[245] Gaignières, _Extr. de comptes_, t. I, p. 177.--_Coll. de
Picardie_, t. CLV, p. 349.
[246] _Cartul. de Vivoin_, p. 13.
[247] Monstrelet, p. 161.
Dans les actes de la vie privée aussi bien que de la vie publique, des
bourgeois, des marchands figurent côte à côte avec de hauts
gentilshommes; c'est ainsi que, vers 1141, Nicolas Fouchard, marchand
de draps, est, avec Mathieu de Montmorency et d'autres puissants
seigneurs, témoin d'une donation pie faite par le comte de
Meulan[248]. Ces rapports entre inégaux, possibles dans une société où
la hiérarchie assure à chacun la plénitude de sa dignité propre, ne le
sont plus dans un monde en confusion où le respect revêt l'apparence
de l'abaissement.
[248] _Cartul. du prieuré de Meulan_, fol. 23: «Testes...
Mattheus de Montemorenciaco, Nich. Fulchardus draperius...»
Sous le régime féodal, loin de se cantonner dans les châteaux, les
Nobles prenaient une part active à la vie publique; on les rencontre
dans tous les conseils, auprès du Roi, des comtes[249], des
évêques[250], et ils s'honoraient de briguer les charges d'édilité.
Vibert de la Barre, d'illustre lignage, échevin d'Eu en 1202, fut
ensuite maire de cette ville.[251] Etienne Boileau, prévôt des
marchands de Paris en 1249, était chevalier et noble de race.[252] On
trouve en 1259 des maires de l'extraction la plus haute,[253] et il
suffit de jeter les yeux sur l'histoire d'une ville pour constater que
les maïeurs et les échevins, aux XIIe et XIIIe siècles, «estoient tous
d'ung lignaige», comme dit Froissart.[254] Le maire de Poitiers se
qualifiait «premier baron du Poitou»,[255] et, encore en 1697, il
fallait être gentilhomme pour être premier échevin de Caen[256]. La
participation des Nobles à l'administration des villes fut même
antérieure à l'organisation de la féodalité, puisque d'un capitulaire
de Lothaire il appert qu'au IXe siècle il fallait être noble pour être
«scabin»[257].
[249] Charte de Geoffroy, vicomte de Bourges, 1012: «... ad quod
bonum opus peragendum advocavi nobiles patriæ...»--_Gall.
Christ._, t. II, _Instrum._, p. 50.
[250] Coll. Moreau, t. IV, p. 69, charte de Cluny, 1060: «...
inter prudentes viros milites... domni Ardradi
presulis.»--_Cartul. de l'abb. de Longpont_, B. N. ms. latin
11005, p. 56-57, charte de 1189: «Testes sunt... Radulfus de
Compendio, Scibertus decanus, christianitatis milites.»
[251] Kermaingant, nos 74, 98.
[252] Rittiez, p. 67.
[253] Saint-Allais, t. III, p. 193.
[254] Voy. notamment l'_Hist. des comtes de Ponthieu et des
maieurs d'Abbeville_, par le P. Ignace.
[255] Borel d'Hauterive, t. XXXI, p. 188.
[256] A. du Buisson de Courson, _Rech. nobil._, p. 233.
[257] Leber, t. V, p. 414, note.
La qualité de «bourgeois» était donc bien loin, sous la féodalité, de
constituer une infériorité blessante; on voit des chevaliers,
seigneurs de fiefs, qui sont dits fils de bourgeois[258]; et surtout,
il faut le noter au passage, on ne prenait pas encore en mauvaise part
tels vocables auxquels la suite des temps devait attacher un sens de
mépris. Les meilleurs gentilshommes portaient, comme sobriquet ou même
comme nom, les mots de «vilain» et de «manant». Sans parler des
Vilain, ramage de l'illustre maison de Gand, voici, au XIIe siècle,
«Villain de Nuillé, chevalier»,[259] et Jean Grosvilain, gentilhomme
de Bourgogne;[260] en 1249, «Hervé dit Grosvillein, écuyer»;[261] en
1252, Georges Blanc vilain, chevalier.[262] Les nobles damoiselles
s'attribuaient le surnom de «Vilaine»,[263] qui certes, en ce
temps-là, n'avait rien de blessant, pas même pour la coquetterie
féminine. Au XIe siècle, Girard le Manant est un des chevaliers du
comte d'Anjou,[264] et «Monseigneur Robert le Manant, chevalier», est
à la croisade en 1242.[265] En 1557, «Philippes Vigier, escuyer,
seigneur de Rocheblon en la seneschaussée de Montmorillon, a déclaré
estre exempt (de l'arrière-ban), parce qu'il est _manant_ et habitant
de la ville de Paris.»[266]
[258] Chartes de 1190-1215: «Garnerius de Pratis, civis
Senonensis... Gaufridus miles...» fils dud. Garnier. (_Cartul. de
l'arch. de Sens_, t. II, fol. 26-28.)
[259] _Cartul. de N. D. de Larivour_, B. N., ms. latin nouv. acq.
1228, fol. 67 vo, charte de 1195: «Villanus de Nuille miles.»
[260] Témoin d'une donation à St Etienne de Dijon, avec Guiard de
Grancey, G{e} d'Orgueil et autres chevaliers de
Bourgogne.--_Cartul. de St Etienne_, part. I, p. 111.
[261] Mabille, p. 232: «Herveus dictus Gros villein, armiger.»
[262] _Cartul. de St-Evroult_, t. II, fol. 85: «Georgius dictus
Blanc vilain, miles.»
[263] _Coll. d'Anjou_, t. XIII, no 9906, charte du XIe s.:
«Laurentia, cognomento Villana, uxor Turpini de Ramoforti.»
[264] _Marmoutier_, t. IV, p. 103: «Giraldus Manens.»
[265] _Chartes de l'abb. du Bec_, no 34: «Dominis Rob. le Manant
miles.»
[266] La Roque, _Traité du ban_, p. 141.
L'enchevêtrement des droits féodaux aidait encore à entretenir la
courtoisie; tel seigneur, par suite du morcellement des fiefs, devait
lui-même l'hommage à son vassal, d'une condition inférieure à la
sienne; par exemple, René Gaudin, sieur de la Fontaine et du lieu
seigneurial de Montguyon, rendant aveu à «hault et puissant seigneur
messire Guy du Bellay, chevalier, seigneur de la Courbe-Raguin,
Soulgé-le-Courtin et la Salle,» lui dit: «Sensuyt la desclaration du
fief que je tiens de vous et le nom de mes hommes... Et premièrement,
vous, mon seigneur, estes mon homme de foy et hommage simple pour
rayson de vostre herbergement du dict Soulgé le Courtin[267]...»
[267] _Chartrier de Soulgé-le-Courtin_, Livre II des _Remembr. de
Monguyon_, p. 1.
La courtoisie, en effet, était, après la Religion, le grand lien
social, et comme la préface de l'estime, de la confiance et de
l'affection, entre nobles et bourgeois. Une des plus grandes dames de
Bourgogne, Jehanne d'Arc, veuve d'Eudes de Saulx, chevalier, sire de
Vantoux, dit en 1383 dans son testament: «Je institue mes
exécuteurs... mon très cher et féal amy et compère Symon le Germenet,
bourgeois de Dijon[268].» En 1449, un grand seigneur, Raymond
d'Ortafa, écrivant à un bourgeois de Perpignan, l'appelle «Très honoré
et cher frère[269]». Le gracieux mot de «courtoisie», naguère encore
si français, ne résonne, dans ce pays défrancisé par la révolution et
la juiverie, que comme un terme archaïque, du temps où le duc de
Rohan, de race princière, écrivant à un simple gentilhomme, Mr
d'Assas, terminait ses lettres par ces mots: «Je vous baise les mains
et suys vostre affectionné[270].»
[268] Dom Plancher, t. II, _Preuves_, p. 282.
[269] B. Alart, _Communes du Roussillon_, p. 57.
[270] Clairambault, t. 301, p. 237-241.