CHAPITRE XVI

Concorde sociale.--Esprit de réciprocité.--Fusion

prospère.--Jeanne Braque, femme d'un marchand.--Le sire de

Montmorency et le drapier Fouchard.--Rapports entre

inégaux.--Les Nobles dans la vie publique.--Édiles

chevaleresques.--Chevaliers fils de bourgeois.--Nobles

vilains.--Nobles manants.--Règne de la courtoisie.--Jeanne

d'Arc et son compère.--Le duc de Rohan et Monsieur d'Assas.

Il n'est pas contestable que l'agrégation des gentilshommes à la

bourgeoisie était plus profitable à la concorde sociale, au bien des

cités et de l'État, que la scission des classes et leur isolement

empreint d'inimitié. Des rapports nécessaires de la vie commune

découlaient naturellement le respect mutuel, l'estime, la réciprocité,

la sympathie, l'affection entre nobles et bourgeois, et cette fusion

prospère aboutissait fréquemment à des alliances qui, dans notre temps

de fausse démocratie, feraient crier au scandale. Je ne parle pas de

telle veuve d'un chevalier de l'ordre du Roi épousant, en 1581, un

marchand boucher[241], ni de tels gentilshommes dénués, mariés à

d'honnêtes bourgeoises et vivotant obscurément sur quelque maigre

lopin[242]; mais lisez cette épitaphe de 1568: «Cy devant gist noble

femme Jehane Braque, originaire de Montargis, en son vivant dame de

Puyseux et Chastillon sur Loing, et femme d'honorable homme Paschal

Perret, marchant de la ville de Sens[243].» Cette femme d'un marchand,

c'était l'arrière-petite-fille de «noble et puissant seigneur

monseigneur Jehan Braque, chevalier, seigneur de Sainct Morise sur

Laveson, Chastillon sur Loing et aultres lieux, maistre du scel du

Roy,» et conseiller du duc d'Orléans[244]. En 1365, Jehanne, fille de

Nicolas le Mire, faiseur d'armes et bourgeois de Paris, est mariée à

Etienne Braque, trésorier de France, cousin-germain de messire Nicolas

Braque, chevalier, époux de Jeanne la Bouteillère de Senlis[245]. En

1205, Robert de Saint-Martin, bourgeois du Mans, est le second époux

d'Agnès, veuve de Jean de Souvré, chevalier[246]. Au début du XVe

siècle, tel bourgeois marie ses filles aux plus grands seigneurs du

royaume[247].

[241] Papon, p. 942.

[242] Voy. la _Revue hist. de l'Ouest_, mai 1886, p. 5 et suiv.

[243] _Pièc. orig._, t. 493, Braque, p. 148.

[244] _Pièc. orig._, p. 56.--Guillery, p. 9.

[245] Gaignières, _Extr. de comptes_, t. I, p. 177.--_Coll. de

Picardie_, t. CLV, p. 349.

[246] _Cartul. de Vivoin_, p. 13.

[247] Monstrelet, p. 161.

Dans les actes de la vie privée aussi bien que de la vie publique, des

bourgeois, des marchands figurent côte à côte avec de hauts

gentilshommes; c'est ainsi que, vers 1141, Nicolas Fouchard, marchand

de draps, est, avec Mathieu de Montmorency et d'autres puissants

seigneurs, témoin d'une donation pie faite par le comte de

Meulan[248]. Ces rapports entre inégaux, possibles dans une société où

la hiérarchie assure à chacun la plénitude de sa dignité propre, ne le

sont plus dans un monde en confusion où le respect revêt l'apparence

de l'abaissement.

[248] _Cartul. du prieuré de Meulan_, fol. 23: «Testes...

Mattheus de Montemorenciaco, Nich. Fulchardus draperius...»

Sous le régime féodal, loin de se cantonner dans les châteaux, les

Nobles prenaient une part active à la vie publique; on les rencontre

dans tous les conseils, auprès du Roi, des comtes[249], des

évêques[250], et ils s'honoraient de briguer les charges d'édilité.

Vibert de la Barre, d'illustre lignage, échevin d'Eu en 1202, fut

ensuite maire de cette ville.[251] Etienne Boileau, prévôt des

marchands de Paris en 1249, était chevalier et noble de race.[252] On

trouve en 1259 des maires de l'extraction la plus haute,[253] et il

suffit de jeter les yeux sur l'histoire d'une ville pour constater que

les maïeurs et les échevins, aux XIIe et XIIIe siècles, «estoient tous

d'ung lignaige», comme dit Froissart.[254] Le maire de Poitiers se

qualifiait «premier baron du Poitou»,[255] et, encore en 1697, il

fallait être gentilhomme pour être premier échevin de Caen[256]. La

participation des Nobles à l'administration des villes fut même

antérieure à l'organisation de la féodalité, puisque d'un capitulaire

de Lothaire il appert qu'au IXe siècle il fallait être noble pour être

«scabin»[257].

[249] Charte de Geoffroy, vicomte de Bourges, 1012: «... ad quod

bonum opus peragendum advocavi nobiles patriæ...»--_Gall.

Christ._, t. II, _Instrum._, p. 50.

[250] Coll. Moreau, t. IV, p. 69, charte de Cluny, 1060: «...

inter prudentes viros milites... domni Ardradi

presulis.»--_Cartul. de l'abb. de Longpont_, B. N. ms. latin

11005, p. 56-57, charte de 1189: «Testes sunt... Radulfus de

Compendio, Scibertus decanus, christianitatis milites.»

[251] Kermaingant, nos 74, 98.

[252] Rittiez, p. 67.

[253] Saint-Allais, t. III, p. 193.

[254] Voy. notamment l'_Hist. des comtes de Ponthieu et des

maieurs d'Abbeville_, par le P. Ignace.

[255] Borel d'Hauterive, t. XXXI, p. 188.

[256] A. du Buisson de Courson, _Rech. nobil._, p. 233.

[257] Leber, t. V, p. 414, note.

La qualité de «bourgeois» était donc bien loin, sous la féodalité, de

constituer une infériorité blessante; on voit des chevaliers,

seigneurs de fiefs, qui sont dits fils de bourgeois[258]; et surtout,

il faut le noter au passage, on ne prenait pas encore en mauvaise part

tels vocables auxquels la suite des temps devait attacher un sens de

mépris. Les meilleurs gentilshommes portaient, comme sobriquet ou même

comme nom, les mots de «vilain» et de «manant». Sans parler des

Vilain, ramage de l'illustre maison de Gand, voici, au XIIe siècle,

«Villain de Nuillé, chevalier»,[259] et Jean Grosvilain, gentilhomme

de Bourgogne;[260] en 1249, «Hervé dit Grosvillein, écuyer»;[261] en

1252, Georges Blanc vilain, chevalier.[262] Les nobles damoiselles

s'attribuaient le surnom de «Vilaine»,[263] qui certes, en ce

temps-là, n'avait rien de blessant, pas même pour la coquetterie

féminine. Au XIe siècle, Girard le Manant est un des chevaliers du

comte d'Anjou,[264] et «Monseigneur Robert le Manant, chevalier», est

à la croisade en 1242.[265] En 1557, «Philippes Vigier, escuyer,

seigneur de Rocheblon en la seneschaussée de Montmorillon, a déclaré

estre exempt (de l'arrière-ban), parce qu'il est _manant_ et habitant

de la ville de Paris.»[266]

[258] Chartes de 1190-1215: «Garnerius de Pratis, civis

Senonensis... Gaufridus miles...» fils dud. Garnier. (_Cartul. de

l'arch. de Sens_, t. II, fol. 26-28.)

[259] _Cartul. de N. D. de Larivour_, B. N., ms. latin nouv. acq.

1228, fol. 67 vo, charte de 1195: «Villanus de Nuille miles.»

[260] Témoin d'une donation à St Etienne de Dijon, avec Guiard de

Grancey, G{e} d'Orgueil et autres chevaliers de

Bourgogne.--_Cartul. de St Etienne_, part. I, p. 111.

[261] Mabille, p. 232: «Herveus dictus Gros villein, armiger.»

[262] _Cartul. de St-Evroult_, t. II, fol. 85: «Georgius dictus

Blanc vilain, miles.»

[263] _Coll. d'Anjou_, t. XIII, no 9906, charte du XIe s.:

«Laurentia, cognomento Villana, uxor Turpini de Ramoforti.»

[264] _Marmoutier_, t. IV, p. 103: «Giraldus Manens.»

[265] _Chartes de l'abb. du Bec_, no 34: «Dominis Rob. le Manant

miles.»

[266] La Roque, _Traité du ban_, p. 141.

L'enchevêtrement des droits féodaux aidait encore à entretenir la

courtoisie; tel seigneur, par suite du morcellement des fiefs, devait

lui-même l'hommage à son vassal, d'une condition inférieure à la

sienne; par exemple, René Gaudin, sieur de la Fontaine et du lieu

seigneurial de Montguyon, rendant aveu à «hault et puissant seigneur

messire Guy du Bellay, chevalier, seigneur de la Courbe-Raguin,

Soulgé-le-Courtin et la Salle,» lui dit: «Sensuyt la desclaration du

fief que je tiens de vous et le nom de mes hommes... Et premièrement,

vous, mon seigneur, estes mon homme de foy et hommage simple pour

rayson de vostre herbergement du dict Soulgé le Courtin[267]...»

[267] _Chartrier de Soulgé-le-Courtin_, Livre II des _Remembr. de

Monguyon_, p. 1.

La courtoisie, en effet, était, après la Religion, le grand lien

social, et comme la préface de l'estime, de la confiance et de

l'affection, entre nobles et bourgeois. Une des plus grandes dames de

Bourgogne, Jehanne d'Arc, veuve d'Eudes de Saulx, chevalier, sire de

Vantoux, dit en 1383 dans son testament: «Je institue mes

exécuteurs... mon très cher et féal amy et compère Symon le Germenet,

bourgeois de Dijon[268].» En 1449, un grand seigneur, Raymond

d'Ortafa, écrivant à un bourgeois de Perpignan, l'appelle «Très honoré

et cher frère[269]». Le gracieux mot de «courtoisie», naguère encore

si français, ne résonne, dans ce pays défrancisé par la révolution et

la juiverie, que comme un terme archaïque, du temps où le duc de

Rohan, de race princière, écrivant à un simple gentilhomme, Mr

d'Assas, terminait ses lettres par ces mots: «Je vous baise les mains

et suys vostre affectionné[270].»

[268] Dom Plancher, t. II, _Preuves_, p. 282.

[269] B. Alart, _Communes du Roussillon_, p. 57.

[270] Clairambault, t. 301, p. 237-241.

Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique · 第 31 / 52 题