L'ignorance des Nobles.--La Croix.--Les écoles et les
pédagogues des temps féodaux.--Charlemagne.--Précepteurs
gentilshommes.--Les amoureux du gai savoir.--Chevaliers
clercs.--Les Sainte-Maure.--Guillaume de Montmorency,
proviseur de la Sorbonne.--Gentilshommes
estudiants.--Boniface de Castellane.--Au Collège de
Navarre.--Bertrand du Guesclin.--La Noblesse et les
lettres.--La Renaissance.--La Noblesse et les Arts.--Voltaire
et le Pogge.--Mentez, mes amis!
Un autre préjugé contre la Noblesse féodale, c'est son dédain des
lettres, son manque absolu d'instruction. Je ne connais pas une époque
où ce préjugé revête l'apparence d'une vérité. Le gros argument, c'est
que les Nobles signaient leurs chartes d'une croix, comme l'illettré
de notre temps; l'argument prouve non leur ignorance, mais celle de
l'argumentateur. Aux siècles de foi vive, on signait d'une croix, en
regard de son nom écrit par le scribe, parce que la Croix, étant le
signe le plus révéré, était la plus haute affirmation de la loyauté
du contractant, du témoin, du signataire. En 1224, Renaud, archevêque
de Lyon, Zacharie, abbé de la Bénisson-Dieu, Guillaume, abbé de
Savigny, Jean, abbé d'Ainay, et plusieurs autres, signent d'une croix
une charte de l'Ile-Barbe[103]: qui pourrait en inférer que ces
dignitaires ecclesiastiques ne sûssent pas écrire? Voici une charte
d'Agobert, évêque de Chartres, que souscrivent dix-neuf chevaliers ou
nobles: un seul est indiqué comme illettré[104].
[103] _Chartes diverses_, p. 4.
[104] _Marmoutier_, t. II, p. 103: «Signum Gausberti indocti.»
Quand donc les Nobles furent-ils ignorants de parti pris? Est-ce au
temps du bon roi Dagobert, où les légendes nous montrent les pâtres et
les fils de comtes étudiant ensemble dans les écoles monastiques[105]?
Est-ce au temps où Charlemagne, ouvrant des écoles jusque dans ses
palais, menaçait les jeunes nobles paresseux de les dégrader de leur
rang pour le donner à leurs condisciples non-nobles et studieux?
Est-ce aux XIe et XIIe siècles, lorsque les écoles, dans Paris,
étaient nombreuses et florissantes[106], lorsque les jeunes nobles
recevaient l'instruction dans les écoles des monastères[107], lorsque
les jeunes comtes, les jeunes seigneurs apparaissent si fréquemment
dans les actes publics avec leur _nutricius_, leur pédagogue, leur
maître de grammaire ou de philosophie, leur précepteur, leur
éducateur? Vers 1043, Herbert IV, comte de Vermandois, a pour témoin
d'un de ses actes «Wautier, son pédagogue.»[108] En 1066, Ilger est le
pédagogue de Robert, fils de Guillaume le conquérant[109]. Raoul le
philosophe souscrit une charte d'Alain, comte de Coutances[110]. En
1095, Noël est le précepteur du fils de Guillaume, seigneur de
Roulant[111]. En 1104, Guillaume, fils du comte d'Aquitaine, figure
dans un titre «avec son pédagogue[112]». En 1107, Savary est dit
«ancien précepteur de Geoffroy, comte» de Vendôme[113], et Payen est
précepteur d'Amaury Crespin, sire de Champtoceaux[114]. Voici encore
Ingomar, grammairien d'Alain de Vitré[115]; en 1119, Ain, précepteur
de Foulques, comte d'Anjou, qui fait, à sa prière, une donation[116];
vers 1130, Renaud, grammairien de Geoffroy, fils du dit comte[117]; en
1190, Laurent, précepteur de Jehan de Saint-Médard[118]; vers 1200,
Eudes, pédagogue de Jehan, comte d'Eu.[119] Et de quelle considération
jouissaient les professeurs! Au commencement du XIIe siècle, Bernard
le grammairien souscrit une charte de Guy de Verdun immédiatement
avant Hugues, sire de Milly, et Bertrand, sire de Châtenay[120].
Précepteurs, maîtres de philosophie ou de grammaire, étaient parfois
eux-mêmes gentilshommes, et non des moins hauts: en 1069, Bérenger le
grammairien, Gausbert son frère, et Agnès sa mère, concèdent une
donation faite par Hardouin, sire de Maillé[121]; concession qui
implique la parenté. Vraiment, l'érudit croit rêver, lorsqu'il entend
affirmer que les Nobles affectaient de ne savoir pas écrire; si, du
moins, on se contentait de dire qu'ils savaient moins bien manier la
plume que l'épée, nous serions près d'être d'accord; mais les preuves
documentaires réduisent à néant cette absurde affirmation. Voici le
seing manuel d'Hugues, sire de la Ferté, en 1015[122]; celui de
Gilbert, seigneur de Chaunai, vers 1050[123]; les signatures de vingt
chevaliers angevins, en 1215[124]. Je m'imagine qu'un moine leur
tenait la main, comme aussi sans nul doute, en 1186, à Simon de
Bresson, chevalier, qui, faisant une donation au monastère de Lugny,
en rédigea de sa main la charte[125]. C'étaient les moines qui
dictaient leurs poésies à Guillaume III, comte de Poitiers, à Etienne,
comte de Blois, à Thibaut, comte de Champagne, aux troubadours, aux
Blacas, aux la Barre[126], aux Coucy, à tous les nobles amoureux du
gai savoir. Mais, si les gentilshommes se faisaient gloire d'être
ignorants, comment expliquer cette charte antérieure à 1050, dans
laquelle un d'eux se qualifie en même temps «chevalier et clerc»[127]?
Dans une charte par laquelle, en 1057, il affranchit un serf «pour le
repos de l'âme de Guillaume de Sainte-Maure, son frère», Gausbert de
Sainte-Maure se qualifie «clerc»[128]; et les Sainte-Maure sont un des
plus antiques lignages de la chevalerie de France. Vers 1200,
Foulques, sire de Tussé, est maître des écoles du diocèse du
Mans[129]. En 1220, Baudouin de Gombert se qualifie «chevalier et
jurisconsulte»[130]. En 1224, Pierre de Villedavray, frère d'Eudes et
de Roger, chevaliers, est «étudiant à Boulogne».[131] Geoffroy
d'Escharbot, chevalier, dit dans son testament, en 1283: «Item, je
donne et lègue à Jean et Philippe, fils à la Bouteillière, mes
cousins, XXV livres pour acheter des livres afin qu'ils puissent
étudier en iceux et s'instruire dans les écoles[132].»
[105] Courtalon-Delaistre, _Topogr. hist. du dioc. de Troyes_, t.
III, p. 241, _Vie de saint Serein_: «Il laissoit ses bestiaux
pour accompagner le fils du comte à l'abbaye de Nesle où ils
alloient faire ensemble leurs estudes.»--Des Guerroys, _La
Saincteté chrestienne_, fol. 155-163.--O. de Poli, _Les seigneurs
et le chât. de Béthon_, p. 14.
[106] L'abbé Lebeuf, _Dissert._, t. II, p. XI, 4, 10, 11, 16,
319.
[107] Mabillon, _Annal. Benedict._, t. V, p. 335: «Nobilium filii
in monasteriorum scholis eruditi.»
[108] Colliette, t. I, p. 690: «Walterus pedagogus meus.»
[109] _Marmoutier_, t. II, p. 28: «Ilgerius pedagogus Roberti
filii comitis.»
[110] _Mém. de Bretagne_, fol. 452 vo: «Radulphus philosophus.»
[111] _Chartes de St-Evroult_, 1095, non fol.: «Natalis nutricius
infantis Willelmi de Roelent.»
[112] Guérard, _Polyptic. Irminon. abb._; t. II, no 33, p. 373:
«Filius comitis Willelmus cum pedagogo suo.»
[113] Mabille, p. 154: «Savaricus qui fuit nutricius comitis.»
[114] _Marmoutier_, t. I, p. 397: «Paganus nutricius.»
[115] _Marmoutier_, t. III, p. 288: «Ingomar grammaticus.»
[116] _Coll. d'Anjou_, t. IV, no 1381, charte dud. comte: «Aiani
nutricii sui exortationi adquiescens.»
[117] _Marmoutier_, t. IV, p. 129: «Rainaldus grammaticus.»
[118] _Cartul. de Val-le-Roy_, fol. 57: «Joh. de sancto Medardo
et Laurentius, nutricius ejus.»
[119] _Cartul. de Foucarmont_, fol. 42, 48, 51, 68: «Odo
pædagoga.... Odo pædagogus.... Odo magister....»
[120] _Cartul. de St Marcel de Chalon_, p. 161: «Signum Bernardi
grammatici. Signum Hugonis de Miliaco. Signum Bertranni de
Castaniaco.»
[121] _Marmoutier_, t. I, p. 384 b: «Actum est hoc in curte
Berengerii grammatici.»
[122] _Cartul. de St Vinc. du Mans_, B. N., p. 86.
[123] _Coll. d'Anjou_, t. II, no 534: «Gislebertus de Calniaco
manu firmavit.»
[124] _Coll. d'Anjou_, t. XIII, no 8474.
[125] _Cartul. de Lugny_, fol. 48: «Symon de Brecon miles...
charta... per cujus manum facta.»
[126] Guillaume de la Barre, chevalier, auteur de poésies
satiriques qu'il paya de sa vie.--Voy. ma notice sur la _Maison
de la Barre_, dans la revue _La Terre Sainte_ no 258, 1er mai
1886.
[127] _Cartul. de Cluny_, t. I, fol. 34: «Quidam miles et
clericus nomine Achardus.»
[128] _Coll. de Poitou_, t. XVII, fol. 82.
[129] _Extr. de cartul. relat. à la Bret._, p. 733: «Fulco
dominus de Tusse, ma{gr} scholasticus cenom.»--_Obit. de l'égl. du
Mans_, fol. 3: «Fulco quondam dns de Tusseyo ac
scholast. cenom.»
[130] Borel d'Hauterive, t. XVI, p. 236.
[131] Dom Villevieille, _Trésor_, t. XCI, vo Villedavray.
[132] _Coll. d'Anjou_, t. VII, no 3337: «... ad querendum libros
ut possent studere in eis et addiscere in schollis.»
Au même temps, le proviseur de la Sorbonne s'appelle Guillaume de
Montmorency[133]. En 1368, «Messire Girerd d'Estres, chevalier,
seigneur de Banneins», se qualifie «docteur en loix»[134]. En 1382,
Guillaume Musnet se dit «compeignon de Jehan et Guy, nepveuz
monseigneur le conte de Bloys, estudians à Engiers[135]». Je trouve,
en 1391, «Euvrart de Hautelaine, maistre d'eschole d'Anthoyne
monsieur, filz du duc de Bourgoingne[136]». Guillaume de Clugny,
seigneur de Conforgien, d'extraction chevaleresque, est qualifié dans
son épitaphe, en 1386, «noble seigneur et saige, licentié en loix
et en décret[137]». Boniface de Castellane, baron d'Allemagne,
testant en 1393, laisse «à sa fille des livres de droict, comme un
trésor, pour par elle espouser un homme de robe longue, docteur
jurisconsulte[138]». Noble homme messire Raymond de Bernard,
chevalier, se qualifie en 1394 «docteur en lois[139]». En 1399, «noble
et scientificque Raoul de Refuge», d'extraction chevaleresque, est
«docteur régent en l'Université d'Angers[140]». En 1469, «noble homme
Jehan de Chandemanche, escuyer», fils de René, chevalier, et de noble
dame Aliette Courtin, est «escholier estudiant» en la même
université[141]. En 1540, «noble personne Jehan de Clèves, fils de
deffunt messire Hermand de Clèves, chevalier», est «escolier estudiant
en l'université de Paris[142]». Lisez cet «Estat des escoliers du Roy
estudians au collège Royal de Champagne dict de Navarre», en
1581[143]; ils sont là trente jeunes gentilshommes, s'instruisant à
l'exemple de leurs pères. Quand donc les Nobles ont-ils méprisé
l'instruction? On raconte, il est vrai, que Bertrand du Guesclin ne
savait pas écrire; mais ce fait est précisément noté comme une
singularité, et d'ailleurs il se retourne contre les apôtres de
l'instruction à outrance, puisqu'il démontre qu'il n'est pas
indispensable de savoir écrire pour devenir un grand citoyen, un grand
capitaine, un grand homme et le sauveur de la Patrie.
[133] _Cartul. de la Sorbonne_, fol. 27, 33 vo, 34: «Guillelmus
de Monte Moranciaco, provisor domus pauperum magistrorum de
Seurbonio.»
[134] Clairambault, t. DCCLXXXVI, p. 66.
[135] _Quittances_, t. XXVIII, p. 366.
[136] Rossignol, _Invent. somm. des Arch. de la Côte-d'or_, t. I,
p. 137.
[137] Dom Plancher, t. I, p. 353.
[138] _Doss. bleu_ 4102, Castellane, fol. 167.
[139] _Cartul. de Provence_, t. I, p. 44.
[140] _Cartul. de Bonneval_, p. 119.
[141] _Preuves_, no 114.
[142] _Pièces orig._, t. 2610, Salazar, p. 186.
[143] Clairambault, t. CCCI, p. 234.
Comment oser parler de l'ignorance de la Noblesse, lorsque la France
lui doit ses premiers poètes, les troubadours, Fortunat, Thibaut de
Champagne, Charles d'Orléans, Malherbe; son premier penseur, Abaylard;
ses premiers jurisconsultes, Beaumanoir, Navarre, Jehan d'Ibelin, et
ce merveilleux cortège de chroniqueurs et d'historiens qui, depuis
Grégoire de Tours, forme une partie, non la moins brillante, de sa
gloire littéraire? Nos plus anciens documents historiques en langue
française sont de la fin du XIIe siècle. Le premier de tous est
l'histoire de la cinquième croisade et de la prise de Constantinople,
par Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne; vient ensuite le
compagnon de saint Louis, l'historien de la septième croisade, le bon
sire de Joinville; et ces deux chroniqueurs étaient de la plus noble
race après celle de nos Rois. Puis c'est Enguerrand de Monstrelet,
gentilhomme du comté de Boulogne; Georges Chastelain, issu de la
maison de Gavres, ami de Philippe le bon, duc de Bourgogne; Mathieu de
Coucy, noble du Hainaut; Jehan de Troyes, fils du grand-maître de
l'artillerie de Charles VII; Philippe de Commines, sire d'Argenton;
Olivier de la Marche, conseiller du duc de Bourgogne; Guillaume de
Marillac, secrétaire du connétable de Bourbon; François de Rabutin,
Guillaume de Rochechouart, Martin du Bellay, Hurault de Cheverny,
l'amiral de Coligny, François de la Noüe Bras-de-fer, illustre
gentilhomme breton, Michel de Castelnau, Claude de la Chastre,
maréchal de France, Pierre de l'Estoile, Sully, Pierre de Bourdeille,
seigneur de Brantôme, de Thou, Turenne, Saulx-Tavannes, d'Aubigné, le
maréchal de Marillac, Charles de Valois, duc d'Angoulême, le maréchal
de Montluc, le comte de Montrésor, et cent autres. Et ce splendide
renouveau des arts, des lettres et des sciences, la Renaissance, son
nom se peut-il séparer de ceux du Roi-chevalier et des grands
seigneurs qui en furent les magnifiques initiateurs, les Montmorency,
les Amboise, les Gouffier, les Urfé[144]? «Mentez, mes amis, disait à
ses séides le sieur de Voltaire, il en reste toujours quelque chose.»
C'était renouvelé du Pogge, à qui l'on signalait de ses mensonges
historiques: «Laissez faire, répondit-il, d'ici à trois cents ans tout
cela sera vrai.»
[144] Cf. Laurentie, t. IV, p. 109.
Le vandalisme révolutionnaire, héritier du mensonge philosophique, se
flattait d'anéantir le prestige de la Noblesse en faisant un autodafé
de ses parchemins; puis l'école du mensonge est venue à la rescousse;
on peut salir l'histoire, on ne la détruit pas.