CHAPITRE XI

Nos Rois.--Odon de Deuil et! Louis VII.--Né pour le salut de

tous.--Le servage.--Louis IX et le Comte de Poitiers.--Belle

définition de la puissance féodale.--Machiavel et

Mézeray.--Hâbleries et viande creuse.--Guitares

révolutionnaires.--Le grand œuvre de la Royauté.--Villes

anoblies.--Une nation de gentilshommes.--Les pauvres

assimilés aux Nobles.--Dieu, qui est droiturier!

On peut appliquer à presque tous nos Rois l'expression dont se sert,

pour peindre son héros, le vieil auteur du poëme d'_Alexandre le

grand_: «Il fut roi!» Le chroniqueur Odon de Deuil dit de Louis VII:

«Il savait qu'un roi n'est pas né pour lui seul, mais pour le salut de

tous[93].» L'esprit chrétien, dont la Monarchie française était

imprégnée jusqu'aux moëlles, devait suffire pour amener

l'adoucissement, puis l'abolition du servage. Premier vassal de

Jésus-Christ, le roi de France, «né pour le salut de tous», couvrait

d'une sollicitude paternelle les faibles et les humbles. Avant que

Louis X eût la pensée d'appeler les serfs à l'honneur de la liberté,

Louis IX avait dit: «Les serfs appartiennent à Jésus-Christ comme

Nous, et dans un royaume chrétien nous ne devons pas oublier qu'ils

sont _nos frères_.» Et le frère du saint roi, le comte de Poitiers,

ardent à détruire la servitude: «Les hommes naissent libres, et

toujours il est sage de faire retourner les choses à leur

origine[94].» Quelle simple et claire définition de la puissance

féodale dans cette parole du comte de Foix, en 1386: «Mon peuple, j'ai

juré à le garder et tenir endroit et justice, ainsy que tous seigneurs

terriens doibvent tenir leur peuple, car pour ce ont-ils et tiennent

les seigneuryes[95].» Ainsi pensaient nos Rois, et l'on en vit se lier

volontairement les mains «pour, disaient-ils, ne plus pouvoir faire

que le bien[96].»

[93] Michaud, t. VI, p. 423.

[94] Michaud, t. IV, p. 446; t. V, p. 63.

[95] Froissart, t. II, p. 564.

[96] Cf. O. de Poli, _La Royauté_, p. 12.

«Parmi les royaumes bien ordonnés et bien gouvernés, dit Machiavel,

est celui de France, car les rois y sont soumis à une infinité de lois

qui assurent la liberté du peuple[97].» Quoi! la liberté serait plus

ancienne en France que la fameuse révolution? Pour ceux qui ne se

paient pas de hâbleries et de viande creuse, c'est la servitude qui y

est nouvelle. Le parlement de Toulouse, au XVe siècle, déclara que

tout homme qui entrait dans le royaume en criant _France!_ devenait

libre; et, rapportant cet arrêt, l'historien Mézeray ajoute: «Tel est

le royaulme de France que son air communicque la liberté à ceulx qui

le respirent, et nos Roys sont si augustes qu'ils ne règnent que sur

des hommes libres[98].»

[97] _Le Prince_, ch. XIX; _Discours_, liv. I, ch. XVI; liv. III,

ch. I.

[98] Cité par Michaud, t. VI, p. 303.

Nous voyons ce que la révolution a fait des concessions forestières,

des droits corporatifs, des franchises municipales et de la liberté de

conscience; sa fraternité n'est qu'une curée; les fameux abus dont

elle a mené si grand bruit sont remplacés par la tyrannie des basses

influences; et quant à son égalité, autre «guitare», elle se résout en

l'inégalité devant le juge et la mise hors la loi de la moitié de la

nation. Qu'on nous ramène aux carrières de la Monarchie, aux grands

siècles où tel de ses apologistes, réfutant un de ses détracteurs

d'outre-Rhin, pouvait répondre avec un patriotique orgueil: «La

constitution du royaume de France est si excellente qu'elle n'a

_jamais_ exclu et n'exclura jamais les citoyens, nés dans le plus bas

étage, des dignités les plus relevées[99].» C'était le grand œuvre de

la Royauté que le discernement des mérites et la juste récompense des

services rendus à la Patrie; il faudrait une longue vie de labeur pour

nombrer les familles sorties de la foule par la porte de l'honneur, et

portées au pinacle par la Royauté justicière. Des villes même furent

mises par elle à l'ordre du jour de la Nation, au rang de Noblesse, avec

exemption perpétuelle d'impôts, comme Abbeville par Charles V[100],

Dianières en Forez par Charles VII, Saint-Jean-de-Losne par

Louis XIII; splendide rémunération de la loyauté, du courage, du

dévouement au pays; glorieux et fructueux privilèges dont la

révolution a fait table rase et du maintien desquelles ne se

plaindraient sans doute pas, surtout en république, les populations

intéressées. La Royauté voulait faire de la France une nation de

gentilshommes, égaliser sur les sommets, au contraire de la révolution

qui veut créer une aristocratie à rebours, égaliser dans les

bas-fonds.

[99] Matharel, _Rép. au livre d'Hotman intitulé_ Franco-Gallia;

Leber, t. V, p. 354.

[100] O. de Poli, _Un martyr de la patrie_, p. 89.

Nul n'est noble, si de cœur non;

Nul n'est vilain, si ne vilaine;

disait un bon vieux adage, où les plus humbles, les plus déshérités

pouvaient prendre leurs lettres de noblesse. Les pauvres, au temps

passé, n'étaient point, comme dans notre ghetto social, des parias,

des quantités négligeables; la coutume, les assimilant aux Nobles, les

exemptait d'impôts[101], et même on voit qu'en vertu d'une

chevaleresque donation «les pauvres de Perpignan» étaient «seigneurs

de Cornella de Bercol[102]». De quoi sont-ils seigneurs

aujourd'hui?... C'est qu'au-dessus de tout et de tous, dans la vieille

France très chrétienne, il y avait ce dont les puissants du jour ne

veulent plus: «Dieu, qui est droiturier!» comme dit bellement

Froissart.

[101] Chorier, _Estat politique_, t. III, p. 688, rôle de feux,

XVe s.: «Joh. Uraisii, pauper, quasi nobilis est.»

[102] B. Alart, _Communes du Rouss._, p. 210.--Le plus pauvre, à

l'hôpital de Beauvais, était traité en seigneur. Règlement de

1565, article XXX: «... Et puys après, sera mené au lict, où

doresenavant sera traitté comme seigneur de la maison.» A

rapprocher des hôpitaux laïcisés, où, sans parler de certains

sévices, le malade n'est pas même seigneur de son âme et de sa

conscience.

Essai d'Introduction à l'Histoire Généalogique · 第 26 / 52 题