CHAPITRE II.

RECHERCHE D'UN PASSAGE ENTRE L'OCÉAN ATLANTIQUE ET L'OCÉAN PACIFIQUE,

DEPUIS LA DÉCOUVERTE DU NOUVEAU-MONDE.

Objet du voyage de Colomb.--Découverte de l'Océan Pacifique par

Vasco Nuñez de Balboa, le 25 septembre 1513.--Héroïsme de Balboa;

sa persécution par Pedrarias Davila.--Caractère de

Fonseca.--Tentatives successives pour passer d'un Océan à

l'autre.--Emulation entre l'Espagne et le Portugal.--Vasco de

Gama.--Le _Secret du Détroit_.--Expédition partie de San Lucar en

1508, sous Vicente Yañez Pinzon et Juan Diaz de Solis.--Second

voyage de Juan Diaz de Solis.--Expéditions des frères Cortereal

pour le compte du Portugal.--Voyage de Magellan en

1520.--Découverte du cap Horn par les Hollandais Lemaire et

Schouten en 1616.--Efforts de Fernand Cortez pour découvrir le

_Secret du Détroit_; ses questions à Montezuma.--Navigateurs

anglais à la fin du XVIe et au commencement du XVIIe siècle:

Davis, Hudson, Baffin.--Au XVIIIe siècle, le Suédois Behring

voyage pour le compte de la Russie.--Troisième voyage de

Cook.--Projet de M. de Chateaubriand.--Navigateurs anglais au

XIXe siècle--Grandeur de l'Espagne au XVIe siècle.--Canaux

projetés d'après Gomara en 1551 à Tehuantepec, au lac de

Nicaragua et à l'isthme de Panama proprement dit; Philippe II

arrête l'essor de l'Espagne.--Efforts de Cortez; communication

grossière qu'il établit dans l'isthme de Tehuantepec; on

l'améliore un peu à la fin du XVIIIe siècle; prix exorbitant du

transport.--Communication par Panama, fort imparfaite.--Tort que

se faisait l'Espagne en négligeant ainsi des voies de transport

aussi importantes; elle justifiait d'avance sa dépossession

future.

Ce n'est pas chose nouvelle que de s'occuper d'un passage de l'Océan

Atlantique au Grand-Océan, des mers qui emplissent le vaste et profond

chenal ménagé par la nature entre l'Europe et le continent américain à

celles qui baignent de leurs flots les côtes de la Chine et du Japon

et l'autre littoral de l'Amérique. Christophe Colomb, quand, sur ce

vaisseau si longtemps sollicité, il s'embarqua pour l'expédition à

jamais mémorable qui nous donna un nouveau monde, avait pour but de

montrer aux hommes un passage plus facile vers la Chine. Jusqu'alors,

la regardant comme située à l'orient, on jugeait qu'on devait s'y

rendre en marchant de l'ouest à l'est. Colomb prit au contraire la

route de l'est à l'ouest[6] qu'il supposait plus courte. Un monde

ignoré jusqu'à lui se rencontra sur son chemin[7]! Après qu'il eut

découvert ces terres inconnues, il crut avoir abordé aux îles de

l'Asie dépendant du domaine du Grand-Khan, c'est le nom qu'on donnait

à l'empereur de la Chine, et il est mort après ses quatre voyages dans

la persuasion qu'il avait été en Asie. Cependant Colomb eut une vague

connaissance de la mer que nous nommons l'Océan Pacifique et de sa

proximité de l'Atlantique dans les parages voisins de Panama; ce fut à

son quatrième et dernier voyage, qui précéda sa mort de deux années,

et pendant lequel il reconnut, sur une grande étendue, le continent

américain le long de l'isthme lui-même et au-delà du côté du midi[8].

Les indigènes lui apprirent qu'une autre mer existait non loin de là.

Confondant toujours l'Amérique avec l'Asie, il exprimait le voisinage

des deux mers dans la province de Veragua, où il venait de débarquer,

en disant que certaines terres de _Ciguare_, dont il s'estimait très

proche et qu'il croyait à dix journées seulement du Gange, étaient,

par rapport à la côte de Veragua, sur l'Atlantique, dans la même

situation que Tortose, sur la Méditerranée, à l'embouchure de l'Ebre,

relativement à Fontarabie en Biscaye sur l'Océan. Mais Colomb ne vit

pas de ses yeux l'Océan Pacifique. Cet honneur fut réservé à Vasco

Nuñez de Balboa, l'un des hommes les plus étonnants qu'ait alors

produits l'Espagne, si fertile à cette époque en héros dignes de

l'admiration reconnaissante des peuples.

[Note 6: Ces deux opinions étaient fondées l'une et

l'autre. La terre étant ronde, pour se rendre d'un point à un

autre, on est également certain d'arriver en prenant à droit

ou à gauche sur le grand cercle de la sphère tracé par ces

deux points; mais ces deux chemins ne sont pas également

courts, et l'un peut être infiniment plus long que l'autre.

Pour qu'ils fussent également égaux, il faudrait que les deux

points se trouvassent aux extrémités d'un même diamètre sur

ce grand cercle. Colomb, par une bien heureuse erreur,

s'imaginait que le trajet serait moins long d'Europe en Chine

en marchant de l'est à l'ouest qu'en prenant le tour de la

terre à rebours, c'est-à-dire de l'ouest à l'est.]

[Note 7: Il est hors de doute aujourd'hui que les

navigateurs scandinaves avaient pénétré dans le Nouveau-Monde

dès la fin du Xe siècle. Ils y avaient même fondé quelques

établissements. Mais les relations ainsi créées entre les

deux continents s'étaient interrompues, et le souvenir s'en

était perdu. L'Europe méridionale, c'est-à-dire les deux

péninsules ibérique et italique, l'Angleterre et la France,

n'en avaient jamais été informées. Colomb avait visité

l'Islande, dans les bibliothèques de laquelle on a retrouvé,

assez récemment, la preuve positive des voyages des

Scandinaves en Amérique. On a assuré qu'il avait acquis dans

cette île des éléments de conviction au sujet de l'existence

des terres à l'occident de l'Europe. Mais ce fait n'est pas

démontré. Au contraire, il est parfaitement certain, ainsi

que nous l'avançons ici, que Colomb croyait aller en Chine

par une route différente de celle qu'on croyait la meilleure,

et même la seule possible.]

[Note 8: L'expédition partit de Cadix le 11 mai 1502, et

rentra le 7 novembre 1504. Colomb y découvrit la côte de

l'isthme de Panama depuis Honduras jusqu'à l'Amérique du Sud,

dont il reconnut une partie. Il mourut le 20 mai 1506. Les

deux premiers voyages de Colomb l'avaient conduit à

l'archipel des Antilles. Le troisième l'avait mené sur la

Côte-Ferme, au Delta de l'Orénoque et sur la côte de Paria,

et par conséquent loin de l'isthme; il y avait pris terre le

1er août 1498. C'était la première fois que Colomb abordait

sur le continent américain. Jusqu'alors il n'avait vu que les

îles; mais, dès le 24 juin 1497, Sébastien Cabot, envoyé par

les Anglais, avait découvert le continent de l'Amérique du

Nord.]

Je ne puis prononcer le nom de Balboa sans y joindre l'expression

d'une commisération profonde. C'est un exemple amer des souffrances

auxquelles furent voués presque tous les hommes qui jouèrent un grand

rôle dans la découverte de l'Amérique. Ce nouveau monde a été vraiment

enfanté dans la douleur de ceux qui le donnèrent à la civilisation

européenne. Colomb dans les fers, Cortez délaissé, à la fin de sa vie,

comme un obscur aventurier, et mourant consumé de chagrin, sont les

deux grandes figures d'un tableau peu honorable pour l'espèce humaine.

À côté d'eux mérite de figurer en une place apparente l'héroïque

Balboa sur un gibet. Une petite colonie s'était établie à Santa-Maria

sur l'isthme, et les colons avaient choisi Balboa pour leur chef,

parce que c'était un homme d'une intrépidité sans égale et d'une

infatigable activité. Jaloux de faire ratifier ce titre par la cour

d'Espagne, Balboa exécuta des incursions chez les tribus voisines, et

acquit ainsi la certitude qu'il existait un autre océan à peu de

distance, à six jours de marche, lui disaient les Indiens, et ils

ajoutaient que par là on se rendait à un empire qui abondait en or.

Ils voulaient parler du Pérou. Balboa entreprit de pénétrer jusqu'à

cette mer mystérieuse. Sa réputation de vaillance et de loyauté attira

autour de lui une troupe d'hommes déterminés; mais les difficultés du

sol et les attaques des naturels retardèrent sa marche. Enfin, le

vingt-cinquième jour, le 25 septembre 1513, du haut de la sierra de

Quaregna dont il avait voulu seul gravir le sommet, il aperçut la mer:

c'était l'Océan Pacifique.

À cette vue, tombant à genoux, il remercia le Tout-Puissant de lui

avoir réservé la gloire d'une découverte si profitable à sa patrie, et

quelques jours après, arrivé au bord de la mer, il y entra, armé de

son épée et de son écu, en prit possession au nom de son maître, et

fit serment de la lui conserver[9]. Il revint par une autre route à

Santa-Maria, non sans avoir fréquemment combattu. À la réception de sa

dépêche, la cour d'Espagne fut ravie. Elle crut tenir enfin la clef

des trésors des Grandes-Indes, où puisaient alors les Portugais. On

résolut d'envoyer des troupes à Santa-Maria et dans la contrée

nouvellement explorée, afin de poursuivre ce qui avait été commencé si

heureusement; mais les affaires d'Amérique ou, comme on a dit jusqu'à

la fin, _des Indes_, étaient dirigées par un de ces êtres malfaisants

à qui la gloire de leur prochain est insupportable, et dont le bonheur

consiste à torturer les nobles caractères auxquels ils voient la foule

apporter son admiration et son respect: race venimeuse qui empoisonne

l'existence des hommes de génie, sans s'inquiéter du dommage ainsi

causé à la chose publique. C'était ce Fonseca qu'on avait vu

astucieusement acharné contre Colomb, même du vivant de la reine

Isabelle, sa protectrice; le même qui poursuivit de sa haine perfide

l'illustre amiral jusque dans ses héritiers, et qui, pour mettre le

comble à ses infâmes artifices, trempa dans un complot pour assassiner

Cortez, lorsque celui-ci eut acquis une immense renommée.

[Note 9: Le premier qui navigua sur ces eaux mystérieuses

fut Alonzo Martin de San-Benito, l'un des compagnons de

Balboa, qui, avant la prise de possession par celui-ci,

découvrit une descente au golfe de San-Miguel, sur lequel il

trouva un canot.]

Fonseca, au lieu de donner le commandement à Balboa, choisit un homme

dépourvu de titres, Pedro Arias de Avila (appelé dans les chroniques

Pedrarias Davila). Un des premiers actes de Pedrarias fut d'infliger,

sous prétexte de quelques irrégularités commises longtemps auparavant

et en d'autres contrées, une grosse amende à Balboa, quoique celui-ci,

à la tête de quatre cent cinquante hommes prêts à le suivre jusqu'au

bout du monde, se fût empressé de se soumettre à son autorité.

Quelques années plus tard, quand Balboa se fut signalé par de nouveaux

exploits, lorsqu'il se préparait à cingler du côté du Pérou, qu'on

n'avait pas atteint encore, Pedrarias, qui s'était un moment

réconcilié avec lui, et lui avait même donné sa fille, le fit arrêter,

condamner à mort par des affidés, et exécuter malgré les supplications

des colons.

L'existence des deux océans une fois avérée, on ignorait si l'Amérique

ne formait qu'un continent ou si elle se partageait en plusieurs

masses séparées par des détroits. Dès les toutes premières années du

XVIe siècle, dans un intervalle de quinze ans, à partir du premier

départ de Colomb, les découvertes s'étaient pourtant prodigieusement

étendues. Non seulement Colomb, à son troisième voyage, avait mouillé

à l'embouchure de l'Orénoque[10], et, au quatrième, était descendu

dans l'isthme à la province de Veragua; mais, dès 1497, le fils d'un

Vénitien établi à Bristol, Sébastien Cabot, envoyé par le gouvernement

anglais, avait visité les rivages brumeux et froids du Labrador, et,

en 1498, avait longé la côte depuis la baie d'Hudson, qui touche à la

mer Glaciale, jusqu'à la pointe méridionale de la Floride. En 1499 et

1500, le Florentin Améric Vespuce, avec Juan de la Cosa, sous Alonzo

de Ojeda, avait reconnu le continent de l'Amérique méridionale, depuis

le golfe de Darien, sur la côte du Venezuela et de la Guyane, et

s'était rapproché de l'équateur au point de n'en être plus qu'à 3

degrés terrestres ou 350 kilomètres. En 1500, l'un des plus

infatigables compagnons de Colomb, voyageant pour son propre compte,

Vicente Yañes Pinzon, pareillement en compagnie de Vespuce, avait pris

possession du cap Saint-Augustin[11], et avait découvert l'embouchure

du fleuve des Amazones. C'était la première fois que les Espagnols

pénétraient en Amérique dans cet hémisphère austral où, du côté de

l'Afrique, depuis longtemps les navigateurs portugais avaient étendu

leur domaine. En 1500, l'un des trois Cortereal, Français

extraordinaires par leur bravoure, plus remarquables encore par leur

dévouement fraternel, avait fait un voyage de découverte vers

l'embouchure du Saint-Laurent du Canada, pour le roi de Portugal. La

même année, un Portugais, Pedro Alvarez Cabral, avait par hasard

découvert le Brésil en se rendant aux Indes par le cap de

Bonne-Espérance, et plusieurs navigateurs s'y étaient rendus après

lui, entre autres Vespuce, naviguant alors pour le roi de Portugal.

Des expéditions clandestines s'étaient faites, et avaient répandu

beaucoup de notions qu'on trouve consignées sur les cartes du temps.

La rumeur populaire les avait grossies. On commençait à sentir que la

_création_ était _doublée_, comme l'a dit Voltaire en l'honneur de

Colomb, et l'on reconnaissait enfin que les pays où l'on était parvenu

étaient distincts de l'Inde, de la Chine ou du Japon, quoique Pinzon

et Vespuce fussent persuadés, comme Colomb lui-même, qu'ils avaient

parcouru les côtes de l'Asie contiguës au Cathay (c'était le nom que

portait alors l'empire chinois en Europe).

[Note 10: L'Orénoque a son embouchure par le 9e degré de

latitude boréale.]

[Note 11: Le cap Saint-Augustin est, de l'autre côté de

la ligne, dans le Brésil, à 8 degrés 20 minutes de latitude

australe.]

Un mobile qui exerça toujours une grande influence sur les actions des

hommes et les événements de l'histoire, l'émulation, la jalousie, la

concurrence (ces différents noms représentent les nuances diverses

bonnes ou mauvaises d'un même sentiment), poussait les Espagnols plus

avant à l'ouest. Dans l'intervalle du second au troisième voyage de

Colomb, mais à une époque telle qu'on ne put le savoir dans la

péninsule ibérique qu'après que _l'Amiral_[12] se fut mis en route

pour la troisième fois[13], un des plus grands hommes qu'ait vus

naître le Portugal, Vasco de Gama, avait découvert la route des Indes

par le cap de Bonne-Espérance. Parvenus ainsi dans l'Inde

d'Alexandre-le-Grand, dans la populeuse contrée que rendaient célèbre

en Europe ses perles et ses épices, les Portugais s'étaient illustrés

par des prouesses héroïques, et avaient fait des conquêtes d'où ils

avaient rapporté de grandes richesses. Jusque là, au contraire, en

cherchant ces mêmes régions, les Espagnols découvraient des espaces

vastes sans doute, mais dont l'importance politique et commerciale

était actuellement fort mince. Ils avaient à lutter contre la nature

plus que contre les hommes, et cette lutte leur semblait sans gloire

quoiqu'elle ne fût pas sans péril. Ils trouvaient des peuplades peu

nombreuses, primitives et sans civilisation: ils n'étaient entrés

encore ni dans l'empire de Montezuma ni dans celui des Incas. Les

succès de la cour de Lisbonne troublaient le sommeil de Ferdinand et

de ses conseillers. Entre les hommes audacieux qui abondaient alors

chez l'un et l'autre peuple, la rivalité était la même qu'entre leurs

souverains. L'esprit d'aventure et le désir de faire fortune d'un tour

demain, qui est si vif de nos jours, et qui alors était plus ardent

encore, excitaient les esprits à se précipiter vers le pays des

épices, où l'on s'imaginait qu'il n'y avait qu'à se baisser pour

recueillir de la renommée et des trésors. Celui-ci, s'inspirant d'un

sentiment plus noble, s'embarquait pour aller convertir les païens et

arracher des âmes à l'enfer; celui-là était en quête d'une source

merveilleuse qui avait le don de rajeunir quiconque se plongeait dans

ses eaux[14]. L'ambition individuelle et la fierté nationale, la soif

de l'or, l'ardeur du prosélytisme religieux, la passion du merveilleux

et les froids calculs de la politique, étaient d'accord pour lancer ce

que l'Espagne avait de plus vaillant du côté de l'Amérique, afin de

saisir les Indes, qu'on en supposait au moins voisines. Pour atteindre

ce but, il n'y avait, disait-on, qu'à trouver ce qu'on appelait dès

lors le _secret du détroit_, c'est-à-dire, entre les diverses terres

découvertes par Colomb et ses émules, un bras de mer qui permît de

s'avancer tout droit à l'ouest jusques _al nacimiento de la

especeria_. De 1505 à 1507, une grande expédition fut préparée à cet

effet par la cour d'Espagne. On devait serrer de près la côte du

Brésil, afin d'y découvrir ce détroit qu'on désirait, et auquel on

croyait, par l'effet de cette illusion qui nous porte à prendre nos

souhaits pour des espérances fondées. L'expédition fut un peu

retardée, et ne partit que le 29 juin 1508 de San-Lucar. Elle reconnut

la côte de l'Amérique méridionale depuis le cap Saint-Augustin, qui

est déjà, on l'a vu, dans l'hémisphère austral, jusqu'au Rio

Colorado, qui est de 5 degrés (555 kilomètres) au-delà du Rio de la

Plata; mais elle passa devant l'embouchure de la Plata sans

l'apercevoir. En 1515, deux ans après que Balboa avait vu et touché

l'Océan Pacifique, Juan Diaz de Solis, qui avait commandé avec Vicente

Yañez Pinzon l'escadrille de 1508, reçut l'ordre de se rendre vers le

sud, afin de pénétrer dans cet océan par le détroit qu'on espérait

toujours, et de revenir, en remontant vers le nord, par-derrière ce

qu'on appelait la Castille d'Or (c'est la partie de la Colombie

actuelle attenante à l'isthme), jusqu'à ce qu'il fût à hauteur de

l'île de Cuba. Il devait examiner si par là n'existait pas quelque

détroit pour retourner. L'intrépide Diaz de Solis descendit en effet

le long des côtes du Brésil, entra dans la Plata, qui pendant une

douzaine d'années porta son nom (Rio de Solis), jeta l'ancre à l'îlot

de Martin Garcia, dont il a été question dans ces derniers temps, et

fut massacré par les indigènes avec huit personnes de sa suite. Cette

expédition servit seulement à constater que la côte ferme de

l'Amérique méridionale s'étendait sans solution de continuité jusqu'à

la Plata, et on pouvait inférer du voyage précédent de Diaz de Solis

avec Pinzon, qu'il en était de même jusqu'au Rio Colorado.

[Note 12: _El Almirante_; c'est le nom sous lequel

Christophe Colomb est désigné dans l'Amérique espagnole.]

[Note 13: Le départ de Vasco de Gama est du 8 juillet

1497. Il doubla le Cap le 2 novembre 1497, et arriva à

Calecut le 20 mai 1498. Le troisième départ de Colomb est du

30 mai 1498.]

[Note 14: C'est ce que cherchait Ponce de Léon et ce qui

lui fit faire ses périlleuses expéditions en Floride.]

Les Portugais, braves et entreprenants plus encore que les Espagnols,

s'il est possible, cherchaient de leur côté le secret du détroit. Les

deux voyages de Gaspar Cortereal, l'un en 1500, l'autre en 1501,

étaient dirigés vers le nord, afin de découvrir le _passage du

nord-ouest_ ou de l'Océan Atlantique au Grand-Océan boréal, que depuis

trente ans les Anglais ont recommencé à chercher avec des prodiges de

patience, de courage et d'habileté. Quand Gaspar eut péri dans ces

épouvantables mers, le second Cortereal, Miguel, fit en 1502 un voyage

dans le même but, sans plus de succès[15]. Enfin, en 1517, le

Portugais Magellan vint à Valladolid offrir ses services à la cour

d'Espagne, et affirma qu'il avait connaissance d'un détroit entre

l'Atlantique et le Pacifique, par le sud. Il disait l'avoir vu

consigné sur une carte tracée par un géographe fameux de l'époque,

Martin Behaim de Nuremberg. C'était une assez mauvaise raison, car

d'où Behaim connaissait-il ce détroit? On confia cependant à Magellan

une escadrille; il partit, trouva en effet, à la fin d'octobre 1520,

le détroit qui conserve son nom, et entra dans le Grand-Océan le 28

novembre de la même année. Mais ce passage était trop reculé pour

faciliter les communications avec l'Asie; il servit seulement à gagner

le Chili et le Pérou, après que ces deux pays eurent été

colonisés[16]. Il était d'ailleurs dangereux, et lorsque le cap Horn

eut été reconnu par Lemaire et Schouten, envoyés par les Hollandais,

jaloux de pénétrer aussi dans le pays des épices (1616), il fut

abandonné par les navigateurs[17], qui préférèrent faire le tour de

l'Amérique du Sud jusqu'au bout.

[Note 15: Il y succomba pareillement, et son frère,

l'aîné des trois, Vasqueanes Cortereal, gouverneur de

Terceire, fit armer, en 1503, une caravelle à ses frais, afin

d'aller à la recherche de ses frères Gaspar et Miguel. Le roi

don Manuel l'empêcha de partir par un ordre formel.]

[Note 16: Ils ne le furent que quelques années après la

découverte du détroit de Magellan. Le premier débarquement de

Pizarre au Pérou est de 1526.]

[Note 17: Le détroit de Magellan s'ouvre par 52-1/2

degrés de latitude australe, c'est-à-dire bien loin de

l'équateur. Le cap Horn est de 3 degrés plus éloigné encore

vers le pôle.]

Exactement à l'époque où Magellan découvrait le détroit qui perpétue

sa mémoire, Cortez conquérait le Mexique. Durant son amitié passagère

avec Montezuma, il interrogea ce prince sur le _secret du détroit_,

qui importait tant à sa cour, et sur la possibilité de trouver sur le

littoral mexicain de l'Atlantique un mouillage moins mauvais que celui

de la Vera-Cruz. Selon une dépêche de Cortez à Charles-Quint, du 30

octobre 1520, l'empereur aztèque, sur sa demande, lui remit une carte

de la côte, où les pilotes espagnols reconnurent l'embouchure d'une

grande rivière que Cortez envoya étudier par Diego Ordaz: c'était le

Guasacoalco. On sut bientôt qu'il n'y avait pas de détroit en ce

point; mais il fut constaté qu'entre les bouches du Guasacoalco et

Tehuantepec, le continent s'amincit et présente un isthme où une

communication rapide serait facile d'une mer à l'autre par le

Guasacoalco et le Chimalapa. De grands établissements furent élevés à

Tehuantepec. On y plaça de vastes chantiers de constructions.

L'expédition de Hernando de Grijalva, qui fit voile pour la

Californie, en 1534, afin de découvrir le détroit désiré, non moins

que pour conquérir de nouvelles terres, sortit de Tehuantepec, et les

navires sur lesquels Cortez s'embarqua à Chametla pour la même

destination avaient été construits de même à l'embouchure du Rio

Chimalapa, avec des matériaux venus par le Guasacoalco.

Bientôt l'espoir d'un détroit voisin du golfe du Mexique, ou situé

dans les espaces où s'étend l'isthme, fut détruit de toutes parts.

Cependant on continua à le chercher plus au loin. Les Portugais

avaient renoncé à leurs explorations du nord-ouest; les Anglais

commencèrent les leurs. Au commencement du XVIIe siècle, et même dès

les dernières années du XVIe, on vit apparaître successivement Davis,

Hudson et Baffin, qui laissèrent leurs noms à différents parages

qu'ils avaient visités les premiers. Plus tard encore on se mit à

rechercher le passage par cette voie, non d'Europe en Asie, mais

d'Asie en Europe. Dans les premières années du XVIIIe siècle, le

Suédois Behring, naviguant pour le compte de la Russie, prouva que le

continent américain était séparé du continent asiatique, et mourut de

misère dans l'île qui a gardé son nom, près du détroit qui le conserve

aussi. Le troisième voyage de Cook avait pour objet de passer par le

nord d'Asie en Europe. M. de Chateaubriand s'était préoccupé, dans sa

jeunesse, du passage du nord-ouest; il fut au moment de le poursuivre

de sa personne, et quand il rendit visite à Washington, il l'en

entretint avec transport. C'est dans ces mers glacées du nord-ouest

que de nos jours se sont illustrés les Parry, les Ross et plusieurs

autres navigateurs britanniques. Du côté du midi, après la découverte

du cap Horn, les recherches durent cesser. Cependant on conçut encore

quelque espoir, en 1790, de trouver une communication entre le golfe

de Saint-George, dépendance de l'Atlantique, située par 45 et 47

degrés de latitude australe, c'est-à-dire à 700 kilomètres en-deçà du

détroit de Magellan, et les bras de mer de la côte du Chili. Une

expédition, envoyée alors par la cour d'Espagne, constata que l'idée

était chimérique.

Que l'Espagne était majestueuse et belle au XVIe siècle! Que d'audace,

que d'héroïsme et de persévérance! Jamais on n'avait vu tant

d'énergie, d'activité; jamais non plus tant de bonheur. C'était une

volonté qui ne connaissait pas d'obstacles. Une poignée d'hommes

conquérait des empires sur des populations innombrables et courageuses

comme celles du Mexique. Leurs entreprises matérielles étaient au

niveau de leurs hauts faits sur le champ de bataille, et de leurs

gestes politiques. Rien ne les arrêtait, ni les fleuves, ni les

solitudes, ni les montagnes, dont rien n'approche en Europe. Ils

bâtissaient des villes superbes, et tiraient des flottes des forêts en

un clin d'oeil; on avait vu Cortez, au siége de Mexico, lancer sur les

lacs _seize mille_ embarcations. On eût dit un peuple de géants ou de

demi-dieux. On pouvait croire que tous les travaux propres à relier

les climats ou les océans les uns aux autres allaient s'accomplir à la

voix des Espagnols comme par enchantement; et puisque la nature

n'avait pas ménagé de détroit au centre de l'Amérique, entre

l'Atlantique et la mer du Sud, eh bien! tant mieux pour la gloire de

l'espèce humaine! on y suppléerait par des communications

artificielles. Qu'était-ce, en effet, pour des hommes pareils? Cette

fois c'en était fait; il ne devait plus rester rien à conquérir, et la

terre allait se trouver trop petite.

Certes, si l'Espagne fût demeurée ce qu'elle était alors, on l'eût

vue, en effet, créer ce qu'on s'était flatté de trouver tout fait par

la nature. Elle eût creusé un canal ou même plusieurs canaux pour

tenir lieu de ce détroit tant cherché. Les hommes de science le lui

conseillaient. En 1551, Lopez de Gomara, auteur d'une _Histoire des

Indes_ «faite, dit M. de Humboldt, avec autant de soin que

d'érudition,» proposait la réunion des deux océans par des canaux, en

trois points qui sont précisément les mêmes où en ce moment on s'en

occupe, ainsi qu'on le verra tout-à-l'heure: 1º Chagres, 2º Nicaragua,

3º Tehuantepec. Mais le feu sacré s'éteignit tout-à-coup en Espagne.

La péninsule eut pour la gouverner pendant un long règne un prince qui

mit sa gloire à emmaillotter la pensée, et qui gaspilla une puissance

immense en vains efforts pour l'enchaîner hors de ses domaines dans

toute l'Europe: ce fut Philippe II. De ce moment l'Espagne engourdie

devint étrangère aux innovations des sciences et des arts, à l'aide

desquelles d'autres peuples, et particulièrement l'Angleterre et la

France, développaient leur grandeur et leur prospérité. Si à partir de

cette époque elle s'appropria quelques unes de ces innovations qui

étendent la force de l'homme, ce fut seulement dans les arts de la

guerre; car l'Espagne a conservé jusqu'à la fin du XVIIIe siècle un

corps d'artillerie savant, des ingénieurs militaires éminemment

recommandables, et d'habiles marins. Après que la France eut donné

l'exemple des canaux à point de partage, et que le canal du Midi eut

montré que l'on pouvait ainsi gravir les crêtes en bateau, il ne

paraît pas que le gouvernement espagnol ait sérieusement voulu se

servir de ce procédé pour établir une communication dans l'isthme

entre la mer des Antilles et la mer du Sud. Le mystère dont étaient

enveloppées les délibérations du conseil des Indes n'est pas toujours

demeuré tellement profond qu'on n'ait pu savoir ce qui s'y était

passé. M. de Humboldt, auquel le gouvernement espagnol ouvrit

libéralement l'accès et de ses colonies, et, ce qui est plus

surprenant, de ses archives, trouva dans ces dernières plusieurs

mémoires sur la possibilité d'une jonction des deux océans par le lac

de Nicaragua; mais dans aucun de ceux qui sont arrivés à sa

connaissance, le point principal, dit-il, qui est la hauteur du

terrain dans l'isthme, ne se trouve éclairci: l'illustre voyageur fait

même remarquer que ces mémoires sont français ou anglais. Depuis le

jour, glorieux dans l'histoire des conquêtes de la civilisation, où

Balboa traversa l'isthme de Panama, le projet d'un canal entre les

deux océans a occupé tous les esprits. Dans les conversations des

posadas espagnoles, on s'en entretenait comme d'une légende; et quand

par hasard passait un voyageur venant du Nouveau-Monde, après lui

avoir fait raconter les merveilles de Lima et de Mexico, la mort de

l'inca Atahualpa et la défaite sanglante des braves Aztèques, après

lui avoir demandé son opinion sur l'Eldorado, on le questionnait sur

les deux océans, et sur ce qui arriverait si on parvenait à les

joindre. Dans toute l'Europe, on en berçait l'imagination des

écoliers. Seul le gouvernement espagnol n'en prenait aucun souci. Il y

a vingt années encore, c'était un des romans de l'esprit humain;

l'idée était restée à l'état fantastique; il n'en existait pas une

étude que le plus modeste de nos ingénieurs des ponts et chaussées

n'eût jugée indigne de lui.

Dès 1520 et 1521, Cortez pensait à une jonction des deux océans: il

l'établit même grossièrement par le moyen d'une route unissant le

Chimalapa au Guasacoalco. À la fin du XVIIIe siècle, alors que

l'Espagne semblait vouloir, sous Charles III, sortir de sa léthargie,

on se remit à parler vivement d'une communication navigable, au

Mexique, par ce même isthme de Tehuantepec, et dans le royaume de

Guatimala, par le lac de Nicaragua; mais il ne se fit, de part et

d'autre, que des études sommaires et défectueuses, et cette étincelle

de zèle disparut. Autour du lac de Nicaragua, tout resta comme par le

passé. Si dans l'isthme de Tehuantepec, en 1798, on ouvrit une route

de terre de 140 kilomètres, de la ville de Tehuantepec au confluent du

Saravia avec le Guasacoalco, cette route était si mauvaise, et de

nombreux changements de véhicules jusqu'à la Vera-Cruz gênaient

tellement le commerce, que vers 1804 on voyait souvent, ce qui doit

subsister encore aujourd'hui, les marchandises aller de Tehuantepec à

la Vera-Cruz, par la direction de Oaxaca, à dos de mulet. Pendant le

cours de la guerre entre Napoléon et l'Angleterre, tant que l'Espagne

fut l'alliée de la France, l'indigo de Guatimala, le plus précieux des

indigos connus alors, vint par cette dernière voie au port de la

Vera-Cruz, et de là en Europe. Le prix du transport était de 30

piastres par charge (de 138 kilogrammes), et les muletiers employaient

trois mois pour faire un trajet qui en ligne droite est de 320

kilomètres. Pour prendre nos mesures françaises, c'était sur le pied

de 3 fr. 40 c. pour 1,000 kilogrammes et pour chaque kilomètre de la

distance à vol d'oiseau. Par la route de Tehuantepec à l'embarcadère

du Saravia, si elle eût été en bon état, et par le Guasacoalco, la

dépense eût été réduite des trois quarts au moins en argent et en

temps. Sur un canal en bon entretien, les prix de transport, avec un

droit de péage, varient de 5 à 10 centimes habituellement par 1,000

kilogrammes et par kilomètre parcouru, et en France le roulage

ordinaire se contente de 20 à 25 centimes.

Au XVIIe et au XVIIIe siècle, l'Espagne avait besoin d'un bon service

de transports dans l'isthme de Panama. Les trésors du Pérou

s'expédiaient en Europe par la voie de Panama, et se rendaient, au

travers de l'isthme, de Panama à Porto-Belo, d'où les galions les

emportaient. Cependant, entre Panama et Porto-Belo, il n'y eut jamais

qu'une détestable route. Quelquefois on envoyait des marchandises

d'Europe à Panama en les faisant arriver à Chagres, d'où elles

remontaient en bateau jusqu'à Cruces. De Cruces à Panama, elles

allaient à dos de mulet sans qu'il y eût seulement un cantonnier pour

veiller au chemin. C'était par là pourtant que s'acheminaient les

voyageurs se rendant du Pérou ou du Chili à la Nouvelle-Grenade, au

Venezuela, ou aux autres possessions espagnoles du littoral de

l'Atlantique. Les relations les moins irrégulières qu'il y eût entre

les deux océans étaient du port d'Acapulco à la Vera-Cruz par Mexico.

Le trajet à vol d'oiseau est de 613 kilomètres, et, avec les détours,

de 800 kilomètres au moins, et il faut plusieurs fois s'élever à des

hauteurs très grandes pour redescendre dans de profonds vallons[18].

C'est ainsi que l'Espagne entendait l'art des communications dans ses

domaines du Nouveau-Monde, d'où avec un bon système de transports elle

eût tiré des trésors infinis; car ils étaient si vastes, qu'il s'en

fallait d'un quart seulement qu'ils n'égalassent la demi-surface de la

lune, et en fertilité et en richesse ils étaient plus remarquables

encore qu'en étendue. Agir de la sorte pour les communications en

général et pour les rapports entre les deux océans que sépare

l'Amérique en particulier, c'était méconnaître ses intérêts, froisser

ceux de la civilisation et légitimer sa propre déchéance; car si dans

les affaires privées la propriété implique le droit d'abuser ou de ne

pas user, il n'en est pas de même dans celles de la civilisation. Ici

subsiste, de droit divin, une loi de confiscation contre les États qui

ne savent pas tirer parti du _talent_ que le maître leur a confié, ou

qui s'en servent contrairement à quelques uns[19] des penchants les

plus invincibles de la civilisation, comme est celui du rapprochement

des continents et des races. Ce droit extrême est écrit trop souvent

en lettres de sang et de feu à toutes les pages de l'histoire pour

qu'il soit possible de le révoquer en doute.

[Note 18: Le passage de Rio Frio, entre la Vera-Cruz et

Mexico, est à 3,196 mètres au-dessus de la mer à la

Vera-Cruz. Mexico est à 2,276 mètres. De là, pour aller à

Cuercavaca, on franchit l'ancien camp de Cortez, situé à

2,996 mètres, pour redescendre à 516 mètres, et remonter

encore à 1,380 mètres à Chilpanzingo.]

[Note 19: Je dis quelques uns, car je ne suis pas de ceux

qui accusent le gouvernement espagnol d'avoir été barbare et

exterminateur dans l'administration de ses colonies. Dans

l'ensemble, il s'y est montré humain, quoiqu'on lui ait fait

une réputation contraire. Les colons ont eu individuellement

de grands reproches à se faire; mais l'esprit des ordonnances

espagnoles envers les indigènes du Nouveau-Monde et les

efforts de l'administration coloniale ont été favorables à la

cause de l'humanité et de la civilisation, en ce qui

concernait ces populations.]

Nous arrivons ainsi aux temps modernes. Pour mieux apprécier ce qui a

été fait ou projeté et ce qui est à faire, posons plus explicitement

la question; rendons-nous compte, autant que possible, avec détail, de

l'objet qu'on doit se proposer en perçant l'isthme, ainsi que des

facilités et des obstacles que l'isthme présente à qui recherche les

moyens de le percer.

L'isthme de Panama Examen historique et géographique des différentes directions suivant lesquelles on pourrait le percer et des moyens à y employer; suivi d'un aperçu sur l'isthme de Suez. · 第 14 / 47 题