Sa grande longueur.--Sur cette longueur, cinq localités où l'on
peut rechercher un passage: 1º isthme de Tehuantepec; 2º à l'est
de la baie de Honduras; 3º lac de Nicaragua; 4º isthme de Panama
proprement dit; minimum d'épaisseur de l'isthme à la baie de
Mandinga; ligne de la Boca del Toro à l'embouchure du Chiriqui;
5º isthme de Darien.--Obstacle qu'oppose dans toute l'Amérique au
passage d'un Océan à l'autre la chaîne des Andes; immense étendue
de cette chaîne.--L'isthme est montagneux; mais la chaîne s'y
abaisse précisément aux cinq endroits ci-dessus.
L'Isthme de Panama, resserré en largeur, comme on le verra, est hors
de proportion par sa longueur avec tous les isthmes du monde. De
Tehuantepec et des bords du Guasacoalco, où il se soude à l'Amérique
du Nord, au fond du golfe de Darien, où il s'unit au massif de
l'Amérique méridionale, il y a 2,300 kilomètres (575 lieues). C'est, à
peu de choses près, le double de la distance d'Amsterdam à Lisbonne.
Les autres isthmes célèbres sont cinquante ou cent fois moins longs.
C'est qu'ils sont situés entre deux golfes avancés dans les terres ou
entre une mer et une baie, tandis que l'isthme de Panama sépare deux
mers épandues[1].
[Note 1: Pour bien préciser quelques termes dont nous
nous servirons souvent, rappelons qu'on désigne sous le nom
d'_Océan Atlantique_ la portion de l'Océan qui est bordée,
d'un côté par l'Europe et l'Afrique, de l'autre par les deux
Amériques. La vaste mer qui s'étend de la Chine et de l'Inde
au pôle austral, et du versant occidental des Amériques au
revers oriental de l'Afrique, est le _Grand-Océan_. Dans le
voisinage de l'Amérique, entre les tropiques, celui-ci est
nommé l'_Océan Pacifique_, à cause de la sécurité qu'il
présente aux navigateurs, plus particulièrement dans
l'hémisphère austral. Au contact de l'isthme de Panama, sur
les côtes du Mexique et de l'Amérique centrale jusqu'à
l'Amérique méridionale, on l'appelle souvent la _mer du Sud_.
Nous emploierons ces trois dénominations de _Grand-Océan_,
d'_Océan Pacifique_ et de _mer du Sud_. La portion de
l'Atlantique qui baigne l'isthme se compose du _golfe du
Mexique_ et de la _mer des Antilles_.
Les rameaux de la chaîne des Andes, qui se développe d'une
extrémité à l'autre de l'Amérique, sont désignés par le nom
de _Cordillères_, qui implique ainsi l'idée d'un contre-fort
de la chaîne ou de l'ensemble d'une crête, et non celle d'un
sommet isolé. La crête centrale est habituellement qualifiée
de même.]
Dans sa forme générale, on dirait d'une immense chaussée dirigée en
ligne droite de l'ouest-nord-ouest à l'est-sud-est, et présentant, du
côté qui regarde l'Europe, deux renflements: l'un, assez spacieux pour
qu'en nos contrées on en fît un beau royaume; c'est la péninsule de
Yucatan, qui, avec la presqu'île de Floride et l'île de Cuba, enclot
le golfe du Mexique, nappe d'eau presque égale à notre Méditerranée[2],
que nous qualifions avec raison de mer; l'autre, plus étendu encore
que le premier, et figurant un hémicycle, est occupé par les cinq
États de l'Amérique Centrale. Dans sa configuration générale, l'isthme
s'amincit à mesure qu'il approche de l'Amérique du Sud. De ce côté, il
se termine par un fer à cheval, sur lequel est située la ville de
Panama, et qui est baigné à l'occident par une baie semi-circulaire,
parsemée d'îles et même d'élégants archipels en miniature, restés
célèbres par les perles qu'y trouvèrent les Espagnols.
[Note 2: Le golfe du Mexique a 1,650 kilomètres de l'est
à l'ouest et 1,200 du nord au midi. Ce sont à très peu près
les dimensions de la Méditerranée entre l'Espagne et la
Grèce, entre l'Afrique et la France.]
Au premier abord, il semble nécessaire d'explorer minutieusement, sur
chacun des flancs de l'isthme, une côte de cette extraordinaire
longueur de 2,300 kilomètres pour découvrir le point où devrait être
placé le canal des deux océans; mais, quelque imparfaites que soient
les connaissances géographiques sur cette partie du nouveau continent,
on reconnaît bientôt que le nombre des localités où l'on peut, avec
chance de succès, rechercher un passage est assez restreint. Les
points où l'isthme se rétrécit, et où il est naturel de frapper pour
faire brèche, sont au nombre de cinq seulement. Énumérons-les:
1.--En commençant par le nord, on rencontre d'abord l'isthme de
Tehuantepec, où deux cours d'eau, le Guasacoalco et le Chimalapa,
adossés l'un à l'autre, se déversent, l'un dans l'Océan Atlantique,
l'autre dans le Pacifique. À vol d'oiseau, la distance qui sépare les
deux mers est ici de 220 kilomètres.
2.--De l'autre côté de la presqu'île de Yucatan, la carte indique, du
fond de la baie de Honduras, sur l'Atlantique, à l'Océan Pacifique,
une distance assez faible, d'environ 200 kilomètres à vol d'oiseau, et
montre, tout auprès, des cours d'eau qui, ayant leurs sources non loin
de l'Océan Pacifique, viennent, presque tout droit, se jeter dans
l'Atlantique.
3.--Plus au midi, à l'autre extrémité du diamètre de l'hémicycle
décrit par l'Amérique Centrale, le lac de Nicaragua, communiquant avec
l'Atlantique par un beau fleuve, le San-Juan de Nicaragua, est situé
au milieu des terres, comme un prolongement de cette mer, qui ainsi
semble pénétrer jusqu'à 2 ou 3 myriamètres de l'Océan Pacifique.
4.--Ensuite apparaît l'isthme de Panama proprement dit. C'est là que
la longue chaussée qui relie l'une à l'autre les deux Amériques, a son
minimum d'épaisseur. De la ville de Panama sur le Pacifique à celle de
Porto-Belo sur l'Atlantique, la distance en ligne droite paraît n'être
que de 65 kilomètres. De même entre Panama et Chagres, et ici une
partie de l'espace se franchit au moyen de la rivière Chagres, qui
roule un grand volume d'eau; de même encore entre Chagres et la baie
de Chorrera, qui est un peu à l'ouest de Panama. Ce n'est pourtant
point entre Panama ou la baie de Chorrera et Chagres ou Porto-Belo que
l'isthme de Panama est réduit à sa moindre épaisseur; un peu plus à
l'est, à la baie de Mandinga (ou San-Blas), il paraît n'avoir plus
qu'une cinquantaine de kilomètres.
Un troisième point de l'isthme de Panama proprement dit appelle une
exploration soignée. C'est aux environs du port de la Boca del Toro,
situé sur l'Atlantique à l'ouest de Chagres. Vis-à-vis de ce port,
qu'on s'accorde à représenter comme admirable, on trouve, sur l'autre
mer, un autre port qu'on dit remarquable aussi, à l'embouchure de la
rivière Chiriqui. À cause de l'excellence qu'on attribue à ces deux
havres, ce tracé mériterait beaucoup d'attention si le terrain qui les
sépare n'était que médiocrement difficile.
5.--Enfin, là où l'isthme cesse et où l'Amérique du Sud s'épanouit
brusquement en un vaste éventail, on trouve, sur la surface même de
cette Amérique, un passage remarquable entre les deux océans. Dans le
golfe de Darien, qui borde l'isthme à l'orient, se décharge un beau
fleuve, l'Atrato, dont quelques affluents de gauche, et
particulièrement le Naipipi, ont leurs sources très voisines de
l'Océan Pacifique, et dont l'un des rameaux supérieurs se rapproche
beaucoup, au nord de Novità, d'un fleuve tributaire du Pacifique, qui
porte, comme tant d'autres, le nom vénéré de San-Juan. Je n'ose
assigner aucune largeur précise à la ligne qu'il faudrait suivre pour
passer, par la vallée du Rio Atrato, d'un océan à l'autre. Ce serait
cependant un assez long trajet. D'après la dernière carte
d'Arrowsmith, de l'embouchure de l'Atrato, dans la mer des Antilles, à
celle du San-Juan, dans l'Océan Pacifique, il y aurait au moins 450
kilomètres. Par le Naipipi, le trajet serait à peu près moitié
moindre.
* * * * *
Voilà donc cinq localités où l'isthme se présente favorablement quant
à la largeur. Mais quelle serait la hauteur à gravir? Ne serait-elle
pas de l'ordre de celles devant lesquelles l'art de l'ingénieur le
plus osé recule avec effroi et se reconnaît vaincu? Au premier abord,
on est porté à le craindre. Le nouveau continent offre une chaîne de
montagnes sans pareille au monde pour sa continuité. Du cap Horn,
promontoire par lequel l'Amérique méridionale regarde le pôle austral,
aux terres glacées qui terminent l'Amérique du Nord, s'étend la chaîne
des Andes comme une épine dorsale longue de _quatorze mille
kilomètres_, trente-cinq fois la longueur des Pyrénées. Qu'on se place
dans l'Amérique méridionale en un point quelconque du littoral
occidental, à Guayaquil, à Lima, à Valparaiso jusqu'au détroit de
Magellan et à la Terre-de-Feu; partout on rencontre devant soi cette
crête altière couverte de neiges éternelles, séparant la vallée du
fleuve des Amazones, où dix empires seraient à l'aise[3], celles du
Magdalena, de l'Orénoque et de la Plata, tous tributaires de
l'Atlantique, des torrents qui se précipitent dans l'Océan Pacifique.
Que des bords de la mer on gravisse le plateau, qu'on monte à Bogota,
à Quito, c'est-à-dire à la hauteur du Canigou et du pic du Midi, au
double de celle du Ballon-d'Alsace, et on la retrouve encore au-dessus
de sa tête, se redressant plus fière; on a devant soi le Cotopaxi et
le Chimborazo, dans les flancs desquels s'engloutiraient l'Ossa et le
Pélion tant vantés. Dans l'Amérique septentrionale, il en est de même.
C'est d'abord le plateau mexicain, dont l'élévation égale celle de
montagnes majestueuses, et qui est surmonté lui-même de sommets
audacieux, comme le pic d'Orizaba et la Sierra Nevada (_Chaîne
Neigeuse_) de Mexico. Ce sont ensuite les montagnes Rocheuses, qui se
sont trouvées assez hautes, assez escarpées, pour opposer jusqu'à ce
jour une infranchissable barrière à la race entreprenante des
États-Unis, que rien n'avait pu arrêter. Constamment, au travers des
Californies et des possessions anglo-américaines, britanniques et
russes, la même chaîne élève inflexiblement son arête blanchie par la
neige, et hérissée çà et là de cimes coniques dont _la tête au ciel
est voisine_, et dont les pieds touchent _à l'empire des morts_, au
royaume igné de Pluton; car d'une extrémité à l'autre sont distribués
des volcans[4]. En résumé, abstraction faite des cimes qui la
dominent, la chaîne a une élévation qui est rarement de moins de 2,000
mètres (une demi-lieue). Elle est épaisse et massive; quelquefois,
comme au Mexique, dans la Nouvelle-Grenade et au Pérou, elle se
déploie en un immense plateau. Dans l'Amérique du Nord comme dans
l'Amérique du Sud, on peut la considérer, sur le versant du Pacifique
au moins, comme insurmontable pour toute voie de communication autre
qu'une route ordinaire.
[Note 3: L'étendue de la vallée du fleuve des Amazones
est égale à douze fois environ celle de la France.]
[Note 4: On trouve des volcans en Amérique, non seulement
entre les tropiques, mais jusqu'aux deux extrémités. Le mont
Saint-Élie, placé au terme habitable de l'Amérique du Nord,
est un volcan. Plusieurs volcans sont plus au nord encore,
dans l'Amérique russe. L'Amérique du Sud se termine par la
Terre-de-Feu, ainsi nommée à cause de ses volcans.]
L'isthme de même est montagneux. Il offre des sommets ardus et
d'innombrables volcans qui souvent ébranlent le sol, dévastent les
cités, et ont motivé ce dicton sur l'admirable ville de Guatimala,
bâtie dans la plus délicieuse vallée du monde, mais dominée par des
volcans terribles d'une hauteur sans pareille[5]: qu'elle avait le
paradis d'un côté et l'enfer de l'autre. Cependant l'observateur qui
s'aventure dans ce dédale de montagnes et de collines reconnaît que là
du moins la chaîne n'est point absolument continue. Par un heureux
hasard, la force souterraine qui, postérieurement à la formation du
continent, souleva la longue chaîne des Andes, se trouva affaiblie
dans l'isthme; elle y exerça une action fort inégale, et y produisit
des groupes montagneux distincts et séparés, et non plus une crête
inflexible. Peut-être se divisa-t-elle pour appliquer une partie de sa
puissance à faire surgir de la mer, à quelque distance de là,
l'archipel des Antilles. Dans l'isthme, on trouve des cimes qui ne le
cèdent pas au Mont-Blanc, le roi des Alpes; mais en plusieurs points,
qui sont justement ceux désignés tout-à-l'heure, où l'isthme est le
plus étroit, l'arête saillante du sol, le haut de la digue interposée
entre les deux océans, n'atteint pas au-dessus de leurs flots une
élévation supérieure à celle qu'on sait faire franchir à un canal
ordinaire au moyen d'écluses. Ainsi qu'on le verra, la chaîne y
courbant la tête s'est ouverte non seulement à des gorges, mais à
quelques vallées transversales où pourrait être frayé un passage pour
un canal ou pour un chemin de fer à pentes douces.
[Note 5: M. Thompson (_Official visit to Guatimala_, p.
239) fait remarquer que les volcans de Guatimala ont une
élévation de 4,026 mètres au-dessus de leur base. Le
Chimborazo est élevé de 6,530 mètres au-dessus de la mer;
mais, sa base étant de 2,902 mètres, il ne reste que 3,628
mètres pour la hauteur au-dessus de la base. Au Mexique, le
Popocatepelt, l'une des montagnes de la Sierra Nevada de
Mexico, a 5,400 mètres au-dessus de la mer; mais sa hauteur
au-dessus de sa base n'en est que la moitié.]